‹ L'évêque Gozlin, ou, Le siége de Paris par les NormandsChapitre 20 sur 46 · CHAPITRE IX, ROXXON. iSg · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX, ROXXON. iSg

plie de robes de diverses étofFes , de ceinturais et de braœletB. « — Notre puisante maîtresse, dirent-elies , qui est arrivée, cette nuit même , à Charlevanne^ vous invite Tune et l'autre à changer vos vêtements contre ceux qu'elle vous envoie. En voici un, d'une forme très-simple et de cou*^ leur blanche, qu'elle a destiné pour celle dé vous deux qui est l'eligieuse , dans, la crainte qu'elle ne répugne à prendre le costume des femmes qui vivent dans le monde..

— L'aitnable prévoyance ! dit Odille, et que je leiï remercie! »-

Toutes les deux quittent avec joie leurs hatnts de voyage, et, avec l'aide des deux esclates chargées de leur prodiguer tous. leurs soins, elles sont bientôt vêtues de robes nouvelles. Adelinde sentait quelque satisfaction, en pensant que ses attraits naturels seraient encore plus remarqués sous une ficfhe'parare; lia pâle Odille, couverte de sa longue robe blanche, tess^emblaît à ces ombres légères qiii errent, dit»on, pendant la huit, au milieu des tombeaux. £lle n'avait point voulu quitter sa croix d'or qui, suspendue. par un ruban noir k son cou , se balançait sur son sein d'ivoi'îei G^était son seul ornement.

Leur toilette était à peine terminée , que Ni* tard leur annotiça l'arrivée d'Adalbert. Il parut , le jeune amant , vêtu en guerrier Scandinave :

l6o CHA.PITRE IX.

un casque brillant couvrait sa tête ; un sabre magnifique pendait à son coté. Adelinde, en le revoyant , sentit un frémissement de joie qu elle ne put dissimuler.

« — O la plus belle des femmes ! dit-il en la prenant par la main , et vous, intéressante Odille, daignez m'accompagner. Mon père vous attend toutes les deux : il voudrait vous voir, vous entretenir avant de faire la revue de . son armée.

— Oui, Adalbert, je le sens, il faut vous suivre, dit Adelinde; mais, je l'avoue, je tremble comme le criminel qui va paraître devant son juge. »

Cependant , elle marchait après lui , donuant le bras à Odille. Ils traversèrent ainsi la cour intérieure de la forteresse , et ensuite de longues galeries qui servaient de dépôts d'armes , et enfin arrivèrent à une salle où Roi Ion se promenait avec Judith.

Rollon avait à peine quarante ans. Il était d'une très-haute stature; et, dans ses traits, on remarquait beaucoup de noblesse , de majesté. Sur son habillement tout guerrier, il n'y avait point d'or, ni d'ornements; un manteau de peau de tigre couvrait ses épaules. Judith paraissait aussi âgée, pour le moins, que son époux; mais elle était encore très- belle. Sa taille élevée, ses traits parfaitement réguliers et un peu sévères^ inspiraient, au premier abord , le respect; mais

ROLLOir. 1 6 f

on ne lardait pas à découvrir » dans ses regards , de la bonté, de la bienveillance. Sa parure était noble et riche : le voile blanc qui enveloppait sa tête j et reton^bait ensuite , des deux cotés , jusque sur son sein , était retenu sur son front par une chaîne d'or, dont les anneaux entrelacés formatent une espèce de couronne. Sa tunique tombait en longs plis jusque sur ses pieds ; ses beaux bras nus étaient oroés de brace»

lets d'or en forme de serpents; ils avaient ap- ** partenu à l'une des épouses d'un roi vaincu par RolIon«

Dès que Rollon aperçut. les deux étrangères, il fit quelques pas à leur rencontre, et parut surpris de la beauté d'Âdelinde.

ff Tu ne m'avais point trompé, mon Adalbert, s'écria*t-il : elle est digne de toi ; elle mériterait un trône. Et vous, fille de Charles-le-Châuve , ajouta-t-il en se tournant vers Odille , soyez aussi la bienvenue^ Ces barbares du Nord^ comme vous les appelez , sauront vous respecter, non parce que vous êtes du sang royal, mais parce que vous êtes femme et malheureuse.»

Pendant que Rollon parlait , Judith fixait sur les étrangères des yeux curieux , mai^ pleins d'intérêt En voyant leur trouble, elle sourit, ce qui lui arrivait rarement. Adelinde, après avoir remercié Rt>Jlon de; sa bi^veillance , de- L II

l6l GHAPITRB IX.

manda timidement à Judith la permission de lut baiser la main , ce qui parut la toucher. « Ce n'est pas ainsi , hii dit-elle y qu'une fille témoigne son amour à sa mère, m Et en même temps elle la serre dans ses bras, et lui imprime doucement ses lèvres sur le front.

Cette scène attendrissante fut interrompue par Farrivée de quelques guerriers , qui venaient avertir que toute Tarmée était réunie sur la grande place.

a Allons , mon fils , dit RoUon , je veux te montrer à nos soldats , comme mon appui , mon lieutenant , un second moi-même. » Puis , se tournant vers les femmes : « Venez aussi ; vous nous servirez de cortège. Dans nos plus graves cérémonies, les femmes ont toujours leurs places marquées. » Et il pendit à son cou un grand cor d'ivoire , et marcha avec Âdalbert à ses côtés. Les trois femmes les suivaient à quelque distance , escortées par des guerriers.

La grande place était couverte de troupes de diverses nations , qui portaient des armes de différentes formes et des costumes variés. Il y avait (et c'était le plus grand nombre ) des Danois et des Norvégiens , des Saxons , des Ecossais , des Bretons de TArmorique , et même aussi des Neustriens. Chaque nation formait une bande ou cohorte , ayant un chef à sa télé : les

ROLLoir. j63

femmes de tpus ceâ guerriers se tenaient debout derrière les cohortes.

Sur les degrés d'une estrade élevée près de la principale porte de la forteresse étaient assis douze scaldes , tenant leurs harpes à Ja main, Tje plus grand silence refait dans cette immense multitude. >

RoUon et son cortège paraissent sur Testrarie ^ et, à leur aspect, des acclamations de joie s'élèvent de toutes parts dans la place d'armes ainsi que sur les barques qui couvraient la rivière, et semblaient réunir l'île, dans toute son étendue, aux rochers de BucchivallU et à la forêt de Lida^ Rollon s'avance sur le bord de l'estrade , et , embouchant son cor d'ivoire, que ses troupes appelaient le tonnerre i il en tire lin son dont re^ tentissent long-^emps les collines d'aleiitour. A ce signal , tous les chefs dé!s cohortes s'empres^ sent d'acGotirir et de se ranger devant lui. Alors, d'une voix forte , il leur parle ainsi :

« Braves et dignes che£s , mes compagnons , vous qui , de votre propre Volonté , m'avez conféré l'autorité pendant la guerre, apprenez quels sont mes projets et vos devoirs. Un souverain , bien |>eu Êiit pour commander à .deâ peuples y et qui' cependant réunit sou^ sdq sceptre la Germanie çf eès deux partie de la France connues sous les noms d'Austrasie et de

l64 CHAPITRE IX.

Neustrîe , Tempereur Charles enfin , que ses propres sujets surnomment ie Gros , pour exprimer l'obésité de son esprit plus que celle de son corps, vient de rompre, par une in£àme perfidie , tous nos traités de paix. Écoutez : notre compatriote , le brave Godfrid , possédait le duché de Frise , en vertu d'un traité de paix ciHiclu avec Charles-le-6ros qui , pour garantie de ses engagements , lui avait donné sa propre sœur en mariage. Mais peut*on compter sur la foi. et les promesses des Francs, de ces hommes qui se disent plus civilisés que nous, et qui n'ont ni loyauté, ni vertus? Charles envoie à Godfrid: un saint évéque qui l'invite à se rendre dans son palais pour conférer sur une affaire importante. Godfrid, accompagné d'une foule de ses fidèles amis , vient , sans défiance , trouver le lâche empereur. A peine il a louché le seuil du palais qu'il est assassiné ; tous ses amis sont égorgés comme lui. »

A ces mots, un mouvement d'indignation, d'horreur , saisit tous les chefs : a Yengeance ! prompte vengeance ! » s'écrièrent-ils à la fois.

« Je comptais sur cette réponse , reprit Rollon. Voici donc ce que j'ai résolu. Pour arriver plus promptement en Austrasie, vous remonte* rez la Seine dans vos barques, tant que ses eaux pourront les porter; vous prendrez terre en-

ROLLON. l65

saite , et vous ne tarderez pas à rencontrer et à exterminer les troupes de Charles , toutes composées de serfs conduits malgré eux au combat par des comtes et des ducs qu'ils détestent. Vous irez aussitôt après délivrer nos compatriotes les Normands qui , à la nouvelle de l'assassinat de leur chef, se sont réfugiés dans les murs de Louvain. Dans cette course rapide, une seule ville voudra, peut-être, vous résister : c'est Paris. Mon fils, qui vient de la visiter, m'apprend que le comte Eudes et l'évéque Goslin. ont fait élever des tours et réparer les murs ; mais , vous avez déjà pris tant de fois cette bicoque, je connais tellement la lâcheté de tous ces artisans, soumis à des moines , qui l'habitent , que je ne prévois pas là un obstacle qui puisse longtemps vous arrêter. Songez qu'il nous faut .cette ville : elle sera notre dépôt d'armes, le centre de nos opérations.

ff Oh! mes braves, vous allez' vaincre, et, à mon grand regret, je ne pourrai partager vos périls et vos exploits. Je me vois forcé de vous quitter pour quelques mois. Kos autres frères d'armes qui , comme nous , se réfugièrent dans les Hébrides quand nous abandonnâmes notre patrie, qu'un tyran' tient sous son joug, se sont ennuyés de vivre dans ces îles froides et stériles ; ils ont voulu descendre dans la grande île

l66 CHAPITRE IX.

voisine , la Bretagne , mais ils ont fait de vains efforts pour s'y établir. Battus par un général du roi des Anglo-Saxons , ils courent les plus grands dangers, et réclament mes conseils et mon bras. Je pars pour aller les rejoindre; et croyexren un cbef qui n'a jamais rien promis en vain , le sol de toute l'Angleterre sera , dans peu , tme conquête des Normands. Si pourtant le sort , plus puissant que les dieux mêmes, me repoussait de ce^e île<, oii commande un roi brave. et sensé, j'amènerais nos vguerriers dans la Fj*ance, dont une partie nous appartient déjà , et dont bientôt l'autre moitié se soumettrait à nos armes. Il est temps de chasser pour toujours des Gaules ces Francs dégénérés; leurs pères, lorsqu'ils soumirent ce beau pays , n'y avaient pas plus dé droits que nous. La terre doit être au plus fort.

<r Pendant mon absence, vous aurez à ma place un autre moi-même : c'est Adalbert que vous voyez près de moi. Vous connaissez, son courage; vous savez que, dans Adalbert, la prudence a devancé l'âge; et pourtant, je ne veux point que des guerriers tels que vous, qui ont vu plus de combats quie mon fils ne compte cl'années, soient tenus d'obéir à un jeune homme qu'ils peuvent croire sans expérience. Tout ce qu'il etitreprendra , tout ce qu'il ordonnera devra être approuvé par l'un de vous. J'ai fait choix

Page 1