CHAPITRE X, LE FIANCE, etC. i'J
et souvent, il se moquait des serviteurs de Dieu, airtout des religieuses. Cependant (voyez comme rhomme est bizarre ! ) il avait quelque dévotion pour la divine Mère de Notre Sauveur, et ne s'était jamais couché sans dire un j^i^e; ce qui lui fut d*un grand avantage, comme voiis le verrez par la suite de l'histoire.
tf Un jour qu'il sortait de bien diner avec ses compagnons de débauche , et qu'il avait un peu trop bu de ce bon jus de pommes , que l'on sait si bien > exprimer dans notre heureux pays, il prétendit. qu'il ne craindrait pas à la lutte un seul de tous ceux qui se trouvaient là présents ; qu'il les renverserait tous l'un après l'autre. Pi-^ qués de ces propos , tous veulent combattre avec lui. Aussitôt il met bas ses habits, pour être plus leste, et pour qu'on pût moins facilement le saisir ; et comme il avait au doigt du milieu un anneau que loi avait donné une femme qu'il aimait, il craignit de le perdre ou de le briser dans le combat, et l'ôta de son doigt. Il ne savait où le déposer, quand il aperçut à la porte d'une église , tout près de là , une vieille statue de pierre,, qin avançait un bras, comme pour bénir les passants; il ne trouva rien de mieu^ à faire que de mettre son ' anneau à tin des doigts de la miain que la statue tenait à demi ouverte; et s'apercevânt , aux deux grosses élévations qui
.surmontaient la poitrine de la statue , que c'était l'image d'une femme : « Bonne dame, dit-il pour faire rire ses camarades , je vous épouse ; t*ecevez l'anneau conjugal. »
« Cette image n'était rien moins que celle de la Mère de Dieu : notre jeune fou ne se doutait pas de l'union qu'il venait de contracter.
<c La lutte commença; et, comme il l'avait promis, il coucha par terre tous ses camarades, quoiqu'ils fussent bien plus robustes que lui; mais c'est que sa divine fiancée lui prétait des forces surnaturelles.
a Les vaincus, tout émerveillés de sa vigueur et de son adresse, le proclament le premier lutteur de la Neustrie, et décident qu'ils le porteront en triomphe sur leurs épaules jusque dans sa maison. C'est ce qu'ils firent. Au milieu de tant d'honneurs , le jeune homme ne songea plus à son anneau. S'il se rappela , quelques jours après, qu'il l'avait mis au doigt d'une statue, il ne se donna pas. la peine d'aller le reprendre, bien persuadé qu'il ne l'y retrouverait plus , qu'il était devenu la proie de quelque passant.
« Dix mois après' cette petite aventure , ses parepts, dans l'espoir que le mariage le corrigerait de ses perverses habitudes, lui ichoisirent une épouse dans une famille honnête; ils la lui proposèrent ; et lui, la trouvant fraîche et trèsjolie , l'accepta avec joie.
LE FIAireÊ DE LA VIERGE. I77
«Le mariage fut célébré avec une pompe extraordinaire; et le soir les deux époux furent placés dans le. lie nuptial, suivant l'usage , par.leurs parents , qui ne les quittèrent qu'après leur avoir donné leur bénédiction.
«A peine la porte de'Ieur chambre est fermée,
que le jeune Arthur veut témpîgner son ardeur
à son amie en la serrant dans ses bras. Mais ^
ô surprise ! ô terreur ! il sent une froide statue
qui se glisse dans les draps entre sa compagne
et lui. Il jett^e un cri de terreur : la jeune épouse
l<|i demande ce qui cause son effroi ( la statue
n'était point visible pour elle ); il ne répond que
par des mots entrecoupés, auxquels elle necom-?
prend rien. Il voudrait du moins lui prendre la
main, la serrer en passant son bras par-dessus la
statue qui les sépare; mais, la statue, levant aussi
un bras, s'oppose même à cette simple caresse:
et c'est alors que le jeune homme reconnaît à
la main qui se lève ainsi devant lui, l'anneàti
qu'autrefois il avait mis à l'un des doigts d'une
image de pierre. Il voulut l'en arracher : efforts
inutiles ! la statue fermait la main dès qu'il ap^-
prochait la sienne; et s'il rie l'eût promptemfnt
retirée , il aurait eu les doigts prisJ
«Arthur épouvanté saute en bas de son lit, et prosterné humblement sur le plancher, il supplie la statue de s'élôigiier , de le laisser appro-*. /. 12
l'jS CHAPITRE X.
cher dn moins d'nne épouse qu'il adorait.
«.^-D'uneépouse! réponditla statue ;:tun'enas point .d'a\itre qat moi. Infidèle ! ingrat ! tu veux répudier la compagqe céleste que tu as choisie , pour te livrer à une créature humaine ! Ta préfères Tortie à la rose , le fiel au doux miel de l'abeiile. NonI nulle autre que moi ne te possédera, tant que je porterai au doigt cet anneau; et qui pourrait Ten arracher!... »
a Arthur vit bien que toute prière , ainsi que ses efforts, seraient inutiles ; il se décida i se recoucher près de la statue, et bientôt s'endormit.
a La jeune épouse qui nllvait point vu la sta^ tue , ni rien entendu de ses discours , mais qui s'était aperçu dn trouble qui agitait son mari; qiii l'avait vu sortir vivement du lit; qui avait saisi quelques mpts de la fervente prière qu'il avait adressée à la Vierge, s^était îmaginjé que le pauvre Arthur avait un accès de folie, et regret* tait que ses parents l'eussent unie i un tel insensé» Quand éHe:le vit endormi à une assez grande distance d'elle ,^ son premier nvouvement fut de tàchet de l'éveiller^ en se retournant brusquement , et en le choquant du pied ou de la main ; mais la pudeur la retint : elle se contenta de pleurer tout bas: car malgré sa candeur, son iimooence, elle savait pourtant qu'on ne se mariait pas, que l'on ne se mettait pas deux dans un