‹ L'évêque Gozlin, ou, Le siége de Paris par les NormandsChapitre 26 sur 46 · HISTOIRE DE L'ERMITE ASSASSIN · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE L'ERMITE ASSASSIN

a Je suis né d'un simple artisan , dans la vaste enceinte de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Dès ma plus tendre enfance , mes parents me donnèrent aux moines de l'abbaye, qui m'ap-»

prirent à lire, à écrire, à chanter, et même un peu de latin; voilà pourquoi je crois m'exprimer, en langue vulgaire, un peu mieux que la plupart de mes oonfrères les ermites. Je servis lés moines avec zèle pendant une vingtaine d'années : c'était moi qui balayais l'église , qui otais la poussière des statues des saints , et entretenais les lampes d'huile. Je servais ausçi les prêtres à la messe ; et , clans les fêtes solennelles , je

* Yoycx la note XXIV.

aoO CHAPITRE. XI.

chantais, avec d'autres jeunes garçorts, les répons^ les amen; aussi m'avaient -ils permis de porter leur habit.

<c Gozlîn , aujourd'hui évêque dé Paris, a d'abord été abbé de Saint-Germain. C'était alors un des plus beaux hommes de la* Neustrie. Grand, bien fait, d'une 6gure expressive et riante, il n'avait qu'à se montrer pour plaire , pour sédtiire. Il me prit sous sa protection spéciale, ou plutôt il me trouva propre à le seconder dans ses intrigues d'amour. Il avait beaucoup de maitresses, surtout dans les monastères de femmes qui entourent Paris : c'était moi qu'il chargeait toujours de ses messages près de sçs nombreuses amies. Je vous dirais bien, et avec détail, quelle était alors la conduite peu exemplaire de notre abbé; mais ce n'est pas sa confession, c'est la mienne que je dois £iire ici. D'ailleurs, ce temps de ma vie est celui où j'ai le moins de reproches à me f^ire. Je commettais de$ fautes, non des forfaits. Ici, va copfimencer I21 série des événements qui m'ont rendu vraiment criminel. »

(Quand l'ermite parla de Gozlin, une certaine émotion se peignit sur. les traits ordinairement si calmes de Judith ; elle fut tentée de lui demander quelques détails de plus sur la conduite peu édifiante de ce grand personnage; mais, en présence de Nitard, elle craignit de montrer quel-

l'ermite ASSASsm. 20 r

que intérêt pour un tel homme , et sa physionomie reprit sa froideur ordinaire, et ne la quitta pas même lorsque Termite raconta ce qui suit..) «Un jour, labbé Gozlin m'appela dans sa chambre ; et, après en avoir fermé la pçrie, il me ' dit de me préparer k un assez long voyage : il fallait aller porter des reliques assez précieuses,' dont l'abbaye consentait à se dépouiller en faveur d'un couvent nouvellement élevé dan$ le voisinage de Hunefioiûm *. Ce n'était là qu'un, prétexte.

« A présent, me dit l'abbé, je vais te charger

« d'une mission qui m'intéresse bien plus. Il y a,

« non loin du nouveau couvent, un vieux château

« qui n'est habité que par une femme et un en-

a fant de quatre ans au plus. Tu te pi?ésenteras

«à elle,' déguisé en pèlerin, et lui remettras

« de ma {>art , avec une lettre que voici , cette

« bourse qui contient cinquante marcs d'or. San&

« doute, après avoir lu ma lettre, elle te remet-,

'<c tra son enfant et tu l'amèneras à Paris , où jel

« te ferai connaître mes volontés dès que je se-

« rai instruit de ton retour. »

a Et il ajouta , en me serrant fortement la main : << Si tu inets cet enfant dans ânes bras, je t< te donnerai pour récompense autant d'or que

* Honflcar.

OOa CHAPITRE XI.

« tu en emportes avec toL Compte sur ma pa- « rôle. 9 . « Je partis la joie dans l'âme et me voyant déjà possesseur d'une somme considérable qui me ferait passer le reste de mes jours dans Taisance et les plai5irs. Après quelques jours de marche , j'arrivai au couvent de nouvelle faibrique, et j'y fus bien reçu, car je lui apportais des reliques, c'est-à-^ire une source de richesse, de prospérité; mais je ne restai pas long-temps chez ces moines, j'étais trop pressé de me rendre au château que Gozlin m'avait indiquée

ce Un matin , je partis de Huneflotiim vêtu en pèlerin , comme on me l'avait prescrit , et je ne tardai pas à apercevoir de loin une tour du vieux, château. Mais quelle fut ma surprise quand je fus près de cette tour ! une moitié tout entière en était détruite, et l'autre moitié semblait prête à tcmiber. Le reste du château ne présentait aux yeux qu'un vaste amas de décombres. Il n'était pas présumable qu'aucune créature humaine habitât dans ces tristes lieux ; et pourtant j'en fis plusieurs fois le tour, je m'enfonçai dans ces ruines ; je les explorai avçç soin ; j'appelai , je criai : pas une voix ne me réponditXa nuit venait ; le ciel était sombre , orageux : il me fallut songer à chercher un asile.

« Un jeune laboureur vint à passer daifê le

LERMITS ASSASSIir. 2o3

désert, conduisant après lui une vache qu'il ramenait du pâturage. Je l'abordai et lui demai)*dai l'hospitalité. Mon habit de pèlerin m'attira la réponse la plyis gracieuse ; il m'assura (}ue sa Marcol/e (c'était sa femme ) se croirait très-ho*norée d'avoir pour hôte un saint homme comme je paraissais l'être. Je le suivis. Nous trouvâmes Marcolfe préparant le repas du soir, qui consistait en une soupe de carottes et en fromage. Elle me reçut avec une sorte de respect ; on me fit asseoir à la place du maître, et Ton sut trouver pour moi une vieille bouteille de vin qui ,. depuis plusieurs années , était enterrée dans le sable.

-a Piçiidant le souper^ je ne manquai point de demander pourquoi le vieux château voisin était complètement démoli^ et m'informai de ce qu'étaient devenus ses habitants. J'appris que les Normands étaient descendus , il y avait six mois environ 9 sur là côte; que tout le monde avait fiii; qu'ils avaient dévasté tous les environs, démoli le château à l'aide d'une effroyable machine de guerre ; qu'oa avait enteiïdu de loin ses bastions et ses tours s'écrouler avec un horrible fracas ; et «nfln , qiie le bruit "courait dans tout le pays, que la dame solitaire et son fils n'avaient point eu le temps d'eu sortir , et étaieiit restés ensevelis sous les décombres. A ce récit , mon

ao4 ' CUàPlTAE II. • t '

cœur se serra , non de pitié, mais' cl e t'e^trémie regret que j'éprouvais de ne pouvoir remplir les ordres de mon abbé.

« Mes bons et hospitaliers paysans me forcèrent de prendre leur place dans l'espèce de niche qui leur servait de lit ; et eux allèrent , avec un jeune enÊint, seul fruit de l'union qu'ils avaient contractée cinq ans auparavant, se coucher dans retable près de leur vache.

c< A quelles tristes réflexions je me livrai toute la nuit ! je ne dormis point. Je voyais toutes mes espérances de bonheur détrmtes pour toujours. Il me faudrait rendre la bourse qui m'avait été confiée, et je n'avais droit à aucune récompeiise. Je pleurais, je gémissais; j'eutrais quelquefois dans des accès de rage contre le sort.

ce Le lendemain 9 en Voyant mon visage pâle, abattu, mes hôtes reculèrent d'efïroi. C'était un tlimanche ; ils étaient un peu plus parés que la veille , et ils mé dirent que leur inftention était d'aller en pèlerinage à cinq lieues de leur cabane , podr implorer ; eu faveur de leur enfant souvent malade ^ la Notré-'Dame du :Grand«Hêtre , qui , depuis que Ton avait trouvé sa statue dans le tronc de ce vieil arbre , ne cessait d'opérer des miracles. Je leur témoignai le désir de reprendre ma routé : ils s'y opposèrent formellement , me représentèrent que je paraissais si

l'ermite^ assassiit. ao5

faible que je ne pourrais faire cent pas. A force duistaaces, ils me firent consentir à rester encore un jour dans leur cabane ; et^ pour que je ne m'ennuyasse pas trop , me dirent-ils , en attendant qu'ils revinssent du péljerinage, ils voulurent laisser avec moi leur jeune, it/arcoe// qui, à les en croire , était un fort aimable enfant , quoiqu'il ne parlât poini encore.

(c A peine ils étaient partis, que je jetai sur l'enfant un regard farouche, en me rappelant qii^ j'étais venu en chercher^un autre dans cç pays; e.t ^nV effroyable idée passa dans inpn es- ^rijt. « Gozlin veut un enfant , me dis-je ; en voici (c un de l'âge à peu près de celui qu'il me défi mande : pourquoi ne le lui pdrterais-je pas ?» Puis je capitulais ayec ma conscience, qui me repr<>cl^ait le délit que je projetais. «Ce jeune « M arcoul , quel peut être son sort d^ns le rang ce où il est né ? il vivra dans l'abjection , dans la « misère; tandis que notre abbé, si je le lui « donni^ , relèvera avec soin, avec tendresse, lui a donnera des maîtres, en fera un homme d'éoc glise. »

« Il fjgiut vpus dire que, bien que l'abbé Gozlin ne m'eût point avoué qu'jl fût le père de l'enfiant qu'il m'envoyait chercher, de cet enfant qu'il voulait avoir près de lui, je n'en doutais nullement .,3'hésitais pourtant à ravir à mes hôtes

ao6 GÛAPlTltR XI.

le jeune fruit de leurs amours , lorsque , en me frappant la poitrine pourine punir de ridéequî m'oppressait , je fis résonner For de k bourse que je tenais cachée dans mon sein. Le son de cet or me rappela que non-seulement je pouvais en devenir possesseur , mais y joindre encore tout telui qui nî'était promis pour récompense. N'écoutant plus alors ni la voix de la raison, ni le cri de tAa conscience , je saisis d'un bras vigoureux le pauvre petit Marcoul, et, m'élançant hors de la cabane , je m'enfriis dans la foret voisine. L'enfant pleurait , je i^'apaisaîs par mes caresses. Je marchai^ long-temps par des sentiers qui m'étaient inconnus ; et j'étais excédé de fatigue , lorsque je rencontrai un hameau de cinq à six maisons, où je trouvai un asile. J'y satisfis ma faim et celle du jeune Marcoul, qui n'avait cessé de crier ilu pain ( c'était fe seul mot qu'il sût prononcer ). On consentit à rtïe vendre un cheval; et dès fors ma fuit^ devint facile et plus prompte. Un guide me conduisît sur la route ordinaire. Je ne m'arrêtai nulle part cette première nuit; le lendemain, ne craignant plûS d'être atteint par' les parents du petit Marcouil , je m^arrétais dans f^s villages , dans les villeis que je trouvais sur la route. Partout je disais qn^ayaut trouvé cet enfant abandonné dans un bois, je le transportais dans quelque couvent des environs

LERBnTE ASSASSIN. 207

de Paris , pour que Ton en prit soin. On admirait mon humanité^ on me bénissait , on me faisait des présents pour le pauvre orphelin.

«A mon arrivée k Paris, je descendis dans une maison que Tabbé Goziin m'avait indiquée; îl vint aussitôt m'y. trouver. Il caressa beaucoup leiifant que je lui présentais; des larmes roulaient daQS ses yeui^. D après ses ordres*, je repris mon habit de moine , et me rendis à mon poste accoutumé dans l'abbaye. I^e lendemain , il me remit la bourse qu'il m'avait promise , et y joignit k présent d'un bénitier en argent orné de perles. •

« Je me trouvai tout à coup dans l'opulence; mais je ne savais que faire* de tant d'or , et je m'aperçus bientôt que la richesse ne fait pas le bonheur. J'avais des remords ; et les plaisirs que je me procurais avec quelques femmes complaisantes, mais avides, n'étaient pas sans amertume. Mes fonctions dans l'abbaye commençaient aussi à me parahre viles et fatigantes; je ne m'en acquittais qu'avec dégoût , et je songeai k quitter la vie monastique.

« Cependant l'orage se formait sur ma tête, et ne tarda pas à éclater. La pauvre Marcolfe, désespérée de la p^te de son tendre rejeton , s'était misas à ma poursuite. Dans tous les lieux où j'avais pa^é , on lui avait donné des rensei-

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gnements très-exacts sur ma taille, ma figure, sur Tenfant qui m'accompagnait; mais, parvenue à Paris , elle avait perdu ma trace. Personne nV vait pu lui rien apprendre du pèlerin quelle cherchait ; la pauvre mère était désespérée. Une femme , qui avait en grande vénération le bienheureilx saint Germain, lui avait persuadé qu'elle retrouverait son fils , pour peu qu'ejle voulût faire une offrande sur le tombeau du saint évéque. Marcolfe se rendit donc, un matin, à notre église; et, après avoir déposé sur le tombeau miraculeux un petit enfant de cire, eUe invoqua avec ferveur le saint patron pour qu'il lui rendit son bien-aimé Marconi. A peine elle avait fait sa prière , qu'elle crut reconnaître les traits du ravisseur de son fils dans le moine qui parait le maître-autel d'une nappe blanche e,t de chandeliers dorés. Elle s'étonne , regarde avec plus d'attention, et finit par n'avoir plus le moindre doute. Aussitôt elle court au parloir, et demande l'abbé. Il rentrait en ce moment, voit une villageoise qui déclamait avec une espèce de fureur contre les hommes d'église qui enlevaient aux pauvrçs gens les seuls trésors qu'ils possédaient au monde, leurs enfants. Gozlih s'arrête , écoute cette femnqe, et, dès les premiers mots, devine qu'il a été cruellement abusé. Il l'invite à monter dans sa chambre , et en même temps me fait appeler près de lui.

l'ermite ASSASSiy.

«Lorsque, en entrant, je vis Marcolfe debout près de son fauteuil, je restai immobile et comme frappé de la foudre.

a — Vous le voyez, dit-il, les crimes ne restent pas loQg-temps cachés. Ne cherchez point d'excuse ; votre conduite est impardonnable.

— Je le sais , lui dis-je en me précipitant à ses pieds; mais je veux du moins rejeter loin de moi la cause et le fruit de mon crime, d Et en même temps je tire de mon sein les deux bourses qui ne me quittaient jamais ( elles étaient encore presque pleines ) ; je les jetai sur sa table. «Reprenez, ajoutai-je, cet or qui ne fait point d'heureux, je le reconnais trop tard, puisqu'il n'apaise point lés remords. »

ce Gozhn , avec un calme qui m'étonna ( il dissimulait sans doute) , se tourna vers Marcolfe, et lui dit : « Femme, cet homme vous a fait bien du mal; il veut le réparer. » Et lui mettant Une des bourses dans la main : <k Voici ce qu'il vous donne.'Retournez dans votre maison : avant qu'une heure' soit écoulée , votre fils sera dans vos bras. » Ensuite il la congédia.

a Quand nous fûmes seuls : « — Je ne vous ferai aucun reproche, me dit-il; mais vous sentez que vous ne pouvez plus rester dans ce couvent.

Que comptez-vous faire ?

aïO CHAPITRE XI.

^ — Passer ma vie dans la solitude ^ répondisrje; y pleurer mon péché.

— Si tel est véritablement votre projet , je puis encore .vous être utile. Notre abbaye possède une grande portion de tout le territoire du Mont-Yaiérien ; je vous y ferai bâtir un ermitage , et vous donnerai, un arpent de terre à cultiver 4 et, si j'ai la preuve que votre repentir est sincère, peut-être qu'un jour vous rentrerez parmi nous. »

a Tant d'indulgence me toucha ; je répandis des larmes. Je sanglotais en le remerciant, en baisant ses mains avec respect.

<c — Ah ! me dit* il, vous avez pu du moins réparer le mal que vous aviez fait ! Mais moi !... je me repens en vain; je veux en vain effacer les traces de mes fautes... » Et d'une main il se couvrait les yeux , et il paraissait accablé de chagrin et de regrets.

« Quelques jours après cette scène, on m'informa que mon ermitage était prêt ; et je vins m'établir ici, dans cette même cellule où vous me voyez encore.

« Peut-être vous croyez qu'ici finit mon histoire; hélas! vous n'en savez que la moindre partie. Si vous consentez à entendre le reste, vous frémirez.

L ERMITE ASSASSIN. ^ ta 1 f

. « — N'importe, dit Nitard ; continuez. Je Hs dan& les yeux de ma bonne maîtresse^. qu'elle prend in1;érét à.Yos récits. » L'ermite reprît ainsi : « Ma vie ^solitaire sur ce ; mont ^ ' 1^ ' macéra* tions continuelles auxquelles je m-étais condam* Dé, tout inspira pour moi aux habitantsde cette contrée la plus grande vénératioa. De toutes parts on venait visiter le saint ermite ; des fa« milles entières, imploraient mes prières et ma bé* nédictioQ. Un jour, entre autres y le meunier du moulin rque vous voyez au bas.de la colline, vint me trouver avec sa jeune femme, en me suppliant de visiter leur petit ménage , et de bé* nir leur lit conjugal , pour qu'ils pussent avoir un héritier de leur moulin.: c'est là seulement ce qui manquait à leur bonheur. Je promis de leurrepdre ce léger service ; et, eh qfiet, je. me rendis diez eux une fois, puis une autre ; et ppis je ne manquai guère de descendre tous l|es joues au, moulin. Pourquoi ne l'avouerais^je pas ? les traits vifs et animés de la jeune i meunière (elle savait pas vingt*deux ans) avaient &it quelque iro|>ression sur moi : j'aimais surtout son, esprit naïf, .gai, original; mais, je l'atteste^ je ne formais ^alorS' aucun. projet dont j'eusse à rougir. £t . pourtant , je me reprochai intérieurement mon tendre attachement pour cette

aitl CHAPITRE Xf.

familière me reprochais de passer ainsi, tous les jours, tant d'heures auprès des deux époux.

(c II m'arriva alors d'être tourmenté , pendant assez long-temps, par une vision qui porta le trouble dans mon âme. A peine étais-je endormi que j devant mes yeux , se présentait une figure effroyable , qui tantôt ressemblait à un tigre , tantôt à une sirène. Ce fantôme prenait mille formes différentes; et toutes les nuits, pendant plus d'un mois , il m'apparut dans mon sommeil. Je m'avisai enfin de lui demander pourquoi il venait ainsi m'effrayer de sa présence, chaque fois que je fermais l'œil au jour.

c< Tu n'as qu'un moyen , me répondit-il , de a te délivrer de mes persécutions : je suis l'esprit «immonde ; long- temps tu m'as appartenu; tu « m'as échappé, et je te pardonne; mais je veux « qu'au moins une fois encore tu cèdes à mon « pouvoir sur tous les hommes. Choisis entre ces « trois péchés : l'ivrognerie , la luxure, l'homi- K cide ; il faut que tu te rendes coupable de l'un » des trois. Permis à toi de t'en repentir après a l'avoir commis. Si tu ne te décides prompte- « ment, tu me verras chaque nuit à tes côtés ; tu ce n'auras avec moi ni paix ni trêve. »

c( Je frémis à ce discours , et je demandai trois jours pour faire un choix. Le fantôme y con-

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sentit , et , jusqu'à l'époque fixée , je ne le vis pkis. Mais la troisième nuit il reparut dans son costume de souverain de l'enfer, un sceptre rouge à la main, une couronne dé feu dur la tête. Il me demanda, d'une voix terrible, quel était le pédxé que je m'engageais à commettre. Je répondis en tremblant que je consentais à m'enivrer une fois.

« — Il su£Ëit, me dit-il, en riant du rire amer «des démons, tu ne me reverras plus.» Et il dis-^ parut. •

« A compter de cette nuit, je ne fus plusglroublé dans mon sommeil. Lejour, je pensais bien quel* quefois à l'engagement que j'avais pris avec le démon ; mais ce qui me rassurait , c'est que le péché de mon choix me paraissait un de ceux pour lesquels on peut le plus facilement obtenir grâce ; et d'ailleurs , je me proposais bien d'évi* ter, tant que je pourrais, de m'en rendre coupable. De ce moment, je 'me condamnai à ne boire que de l'eau ; et bientôt je ne songeai plus ni à la vision , ni à ' mon engagement avec l'esprit malin.

n La fête des meuniers arriva , et mon ami le meunier vint à l'ermitage pour me prier de venir chômer, en dînant ayec lui et sa Claudine y la fête du saint qui préside aux moulins. J'acceptai ;car, comme je vous l'ai dit , je me plaisais danç

aj4 CHAPITRE XI.

la compagnie de ces deux braves époux. Notre repas fut gai ; maii, suivant mon usage , je ne bus point iie viili ^

• « Le soir, lorsque je me disposais à partir, un Orage épouvantable survint ; le cîel paraissait tout en feu et versait des torrents de pluie. Le meunier et surtout la meunière me netLarént malgré moi. Que faii*e pour passer le temps? on se mit à boire, à chanter, à conter. Claudine n avait jamais été plus vive^ plus originale, plus attrayante. J'oubliai mon vœu de sobriété; Ven* chanteresse porta elle-même à ma bouche vn verre de vin, que je bus pour luiiobéir. J'en bus uti autre à sa santé , à ses plaisirs ; puis un troisième; et ensuite je ne comptai plus.

<K Cependant, Torage s'était dissipé ; à une chaleur 'étouffante succédait la plus douce fraîcheur; là lune brillait d'un vif éclat , en parcourant un ciel dc: l'azur le plus foncé. Je me levai pour partir ; mais je sentis ma tête tourner et mes jambes chanceler. «

« Ah ! dit mon bote le meunier, cher ami, ne tentez pas de remonter seul là haut ; nous pour* rions Bien vous retrouver ^ demain couché dans quelque ravine. » Et il riait aux éclats, ce Je voudrais bien^ ajouta-t-il, vous servir de conducteur et d'appui; mais, par saiot Denis, je ne suis pas plus solide que vous sur does jambes^. et piàs^

l'ermitb AS6\ssii!r. ai 5

je Tois double. . , Eh ! j'y pense , Claudine n a guère fait que rire et chanter pendant que iious choquions taios verres; elle a encore, ou à' peu près, toute sa raison. Elle sera votre guide* Allons, Claudine, remplaoe-moi près de lui , et ne le quitte qu'à la porte de sa cellule. Je t'attendrai en finissant celte bouteille , la seule où nous ayons laissé quelque chose.»

a Claudine ne dennandait pas mieux; elle s'élance lestement vers moi, me saisit le bras el m'entraîne hors du moulin. Lorsque nous fûmes éloignés de trois cents pas environ', et près de cette pierre blanchâtre qui s'élève de deux pieds seulement au-^desius du sol de la colline^ ma conductrice s'écrie qu'elle est lasse , qu'elle a besoin de repos , et elle me force 4 m'asseoir avec elle sur la «pierre. A peine elle y est qu'elle me dit qu'il lui est imposiâible de résister au souimeil qui l'accable : et en effet , ses yeux se ferment. Je sens tout son corps s'appuyer sur le mien, et sa tête tomber sur ma poitrine. . . Le via m'avait déjà ôté la moitié de n^a raison , l'amour me fit perdre le reste. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'osai tout ce qu'un homme peut oser, et que Claudine dormit toujours... , ou feignit de dormir.

<c Cependant le meunier , s'ennuyant de boire tout seul , voulut prendre l'air, Il sortit de son

dl6 CHAPITRE XI.

moulin, puis songea à sa femme; et, trouvant qu'elle tardait bien à revenir, il jeta les *y eux sur îe chemin. Que devint -il , quand il aperçut sur la pierre blanche!^. . . Quel spectacle pour un époux ! La jalousie , la rage qui le saisit dissipa eu partie son ivresse : il prend d'une main tremblante sa cognée, et monte à grands pas vers la pierre. Il était à quelques pieds de nous, lorsque je l'aperçus ; j'eus le temps d'éviter le coup qu'il allait me porter par derrière. Sa cognée frappa la pierre , et , sans la laisser échapper, il tomba rudement la faœ contre terre.

Furieux à mon tour, je lui arrache sans peine son arme de la main ;'îl veut se relever pour me saisir, mais j'assène sur sa tête un coup si violent, qu'il tombe palpitant aux pieds de Claudine que rien ne réveillait. Je vis son sang jaillir à gros bouillons, et, saisi d'horreur, je m'enfuis, ou plutôt je remonte, -en chancelant à chaque pas, jusqu'à ma cellule. I^, je tombe sur mon lit, et je m'endors du sommeil stupide de l'ivresse jusqu'au matin. A mon réveil, toutes les scènes de la veille se retracent dans ma mémoire; je crois avoir fait un rêve pénible ; mais une cognée sanglante vient frapper ma vue : elle était là, tout près de moi , sur mon lit. Ce muet témoin m'accuse , je ne puis douter de mon crime. Je me lève , la mort dans l'âme ; je me frappe la

L ERMITE AfiSASSm. Il 7

poitrine, je m'arrache les cheveux^ je parcours comme un furieux mon enclos : à mes gémissements je joignais des blasphèmes contre le sort, contre la Providence , contre Dieu même.

«Un affaiblissement général succéda, comme il arrive toujours, à Ces impétueux mouvements de rame, et je réfléchis, avec quelque calme , sur l'horreur de ma position. Je sentis que je ne pouvais plus habiter le pays où je m'étais souillé d'un si grand crime. Mais où me transporter ? Je me rappelai alors ce que l'on m'avait appris dans mon enfance, que Vaposlole* de Rome avait seul le privilège d'absoudre les grands coupables; et je résolus d'aller me jeter à ses pieds, et de liii faire une confession générale. Je prends aussitôt un bâton, et je pars sans rien emporter de mon ermitage que la cognée sanglante, que je pendis par une corde à mon cou.

« Ce long voyage de Paris à Rome, je le fis les pieds nus , ne vivant que du pain grossier que Ton me donnait, par pitié, dans les villages , ne buvant que de l'eau des cuisseaux, ne cou-chant que sur la pierre dure, ou sur la terre hu^ mide des cavernes. C'est en traversant les villes que j'avais le plus à souffrir: eu voyant la cognée que j'avais fait vœu de porter toujours suspen-

* Le pape.

aiS

due à mon cou, les enfants ' me prenaient pour un fou, m'accablaient d'injures et de huées, me lançaient des pierres. Je supportais tout avec résignation.

ce Arrivé à Rome, je m'établis sur les marches de l'église de Saint-Pierre, sans vouloir entrer dans l'église , quelques instances que l'on me fit. Je répondais toujours que j'étais indigne de mettre le pied dans un lieu saint. On me voyait prier, le long des jours, avec tant de ferveur, que les Romains ne parlaient plus qu'avec un véritable enthousiasme Au. péniient français,

« Jean VIII occupait alors le sié^e pontifical; et quoique ses démêlés continuels avec le patiiarche Photius ne lui laissassent que * peu de moments à donner' aux affaires particulières, il désira de voir \e futur saint ^ comme il m'appelait. On me. conduisit dans son palais. Dès que je vis paraître le pontife, je me précipitai à ses pieds, que je baisai humblement. Il voulut me relever; mais je m'obstinai à' lui poirier toujours la face contre terre. Là, eh présence de tous les assistants, je fis le récit de ma vi^ criminelle, et demandai au Saint^Père de m'infliger des péni" tences.

« — Je ne saurais, me dit-il, vous en ordonner de plus sévères que celles que vous-même vous vous êtes imposées. Vos crimes vous avaient été

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annoncés par l'esprit immonde: un jour, le Dieu clément vous révélera aussi qu'il vous a pardonné. Jusque-là, continuez de* Vous repentir. Retournez dans l'ermitage que vous ave2 quitté, afin que ceux qui connaissent le crime, voient aussi la pénitence. Mais, avant de rentrer dans la vie solitaire, voyez votre évêque, et sifiVez le» ordres qu'il vbus donnerai » '

a Le jour même de tna conférence avec Jean VIII, je partis de Rome, éommé il me l'avait prescrit, et je repris la route de Francèi Pendant tout le voyage, je m'imposai les plus dures privations, des souffrances auxquelles il vous paraîtrait incroyable que j'aie pu résister» Aussi, j'arrivai à Paris si faible, si exténué de jeûnes et de fatigues , qu'il fallut que les gardes des portes de la ville me portassent dans leurs bras jusqu'au palais de l'évêque, que j'avais demandé à voir. Gozlih venait d'être promu à ce siège. En me voyant , il recula d'effroi , et ce ne fut pas sans peine qu'il me reconnut. Je lui rendis, dans toute leur exactitude , les paroles du souverain Pontife.

« Eh bien ! dit- il, il faut reprendre possession de Fèrmitage; il est encore tel <Jue vous l'avez laissé. Personne n'a voulu l'habiter après vous; on le regarde comme un lieu souillé. Vous attendrez là que la révélation qui vous est promise, vous délivre de vos remords. »

21ÀO CHAPITRE XI.

«c Puis , voyant que ma robe était en lambeaux, touché de compassion, il se fit apporter une robe neuve et un capuchon çrermite, qu'il me donna. Je les acceptai , mais je me promis bien de ne jamais changer de robe tant que je ne serais point sûr d'avoir obtenu de Dieu mon pardon. Aussi, les voyez-vous pendus à ce mur, ces vétemeuts,tels que je les ai reçus de C^ozlin. Tai voulu encore m'entourer de tout ce qui peut me rappeler mon crime : la voilà cette funeste cognée , que j'ai teinte du sang d'un ami ! Jetez les yeux hors de ma cellule, vous verrez le fatal moulin où je perdis la raison; et, plus haut, la pierre où je commis un premier crime, et peu après , un crime plus grand encore, x>

L'ermite garda un moment le silence; puis, levant, brusquement la tête , qu'il avait tenue baissée pendant tout son récit :

«Eh bien! dit-il, vous me maudissez, sans doute, dans votre âme; vous frémissez de vous trouver près d'un homme qui a commis vol et rapt, adultère et homicide. Que tardez-vous d'appeler sur ma tête la fureur . vengeresse de vos Normands ? »

Nitard, en efFet, baissait les yeux, voulait parler, et sa bouche ne- prononçait que d'inintelli-

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gibles sons. Mais Judith se leva; et regardant fixement Termite , elle lui dit :

<K II est des hommes condamnés, par une iuex* plicable fatalité, au crime. Pauvre ermite! vous ne m'inspirez que de la pitié. Les Normands reSf pecteront votre asile, je vous en donne ma parole. Vivez, s'il se peut, paisible; et, si vous m'en croyez, vous ne vous livrerez plus à de cruelles macérations. Tâchez de vous rendre utile à vos semblables, de les secourir dans leurs be^ soins, dans leurs travaux ;«t ce pardon que vous attendez depuis si long- temps. Dieu vous le révélera , en vous accordant cette paix de 1 ame que procure toujours l'accomplissement de ses devoirs. Pour moi^ loin de sentir aucune repugnance à m'approcher de vous , je vous proinets de venir souvent vous voir, vous consoler. Il est d'ailleurs, dans votre récit , certains faits sur lesquels je désire obtenir de vous des explications ; mais nous parlerons de cela un autre jour, et sans témoins. »

L'ermite s'inclina sans répondre. Judith, suivie de Nitard, reprit la route de sa demeure. En passant'près d'un tertre assez élevé, elle aperçut, vers le sommet, Adelinde et Odille qui^ tournées vers Paris, semblaient considérer avec attention ce qui se passait sur la rivière. Elle alla les rejoindre, et. apprit d'elles que, dès la pointe

du jour, le pécheur du Gros-Caillou était parti pour Paris , en promettant de. revenir leur apprendre de& nouvelles de la flotte , de sa réception par les Parisiens; quelles ne le voyaient point reparaître, ce qui les jetait da»s la plus vive inquiétude.

«c Eh quoi ! dit Judith en souriant ^ craindriezvous que tout ce. vil peuple de serfe et d*artisans, soumis à des grands qu'il déteste,, et à des prêtres qui, par leurs superstitions, lui ôtent toute énergie, tout courage, s'avise jamais. d'op* poser une véritable résistance à des braves tels que les nôtres. Si Ton ne. nous apporte .aucune nouvelle, c'est que rien encore n'est décidé. On parlemente, sans doute, pour la reddition .de Paris. Voyez-vous ces barques isolées qui , tantôt se rendent vers les ponts de la ville , puis en reviennent 3 elles portent., sans doute , les parlementaires. Pourvu que mon fib ne se laisse pas séduire par les paroles emmiellées . de ce trajltre Gozlin; qu'il pèse bien chaque phrase, chaque mot du traité, oU' plutôt de la capitulation que Pévéque de Paris ne manquera point de lui proposer! Je l'ai prévenu, d'avance,' de l'adresse de ce pré)tre hypocrite, qui, dans toutce. qu'il dit ou écrit, n'est jamais franc ni sincère, v

Lasses d'attendre en vain des nouvelles de l'armée, toutes trois se retirèrent dans leurs

l'hERM1T£ ASSÂSSlir. *2'2^

cellules. Mais Nitard avait averti Odille qu'il avait des choses fort intéressantes à lui raconter; et la bonne Odille consentit à le recevoir , le soîr^ dans sa cellule. Elle eut la prudence, il est vrai , d'en tenir la porte ouverte.

Là^ Nitard lui conta longuement tout ce qu'il savait de l'ermite j voleur, ravisseur, ivrogne, adukère et meurtrier. Il embellit tellement son récit par des détails de pure invention, que l'ermite lui-même aurait eu peine à reconnaître son histoire. Il n'en produisit pas moins une forte impression sur l'âme sensible d'Odille qui, avant de se mettre au lit, pria avec ardeur le Sauveur du monde pour qu'il voulût bien faire connaître au pauvre ermite, par une révélation, que son pardon lui était accordé, que ses continuelles macérations devaient prendre fin.

CHAPITBE ZII.

LA SORClèRË DE MOKTMARTRE.

jtttendite a fiUsU prophetu qui veniant ad vos in vesûmentis ovium; intr'msçeus sunt lupi rapaces^ ,

Math>bi Eyang. Vil , x5.

N Gardez-Tons des faux prophètes : ils viennent prés de Tons «Tec h candeur des brebis ; efc ce sont des loups ravissants. »

S. Mathieu. Évangile.

Adelinde avait remarqué , en se promenant avec ' Odille dans les environs de l'ermitage , qu'en se plaçant sous un berceau de chèvre-feuille, planté autrefois par les ermites, et où finissaient ordinairement leurs promenades journalières, on pouvait découvrir , presque dans toute sa longueur, le chemin de terre qui conduisait de Paris à l'ermitage du Mont-Valérien. C'est là qu'elle se promit bien de venir attendre son Adalbert, tontes les fois qu'il quitterait Tarmée pour revenir embrasser sa mère.

Aussi , le soleil paraissait à peine qu'Adelinde s'achemina vers le berceau de chèvre-feuille.

GUAP. XUj LA SORCIERE DE MONTMARTRE. Sta5

C'était pour elle une véritable jouissance^de respirer, en marchant, Fair frais du matin; d'écou-» ter les oiseaux qui , cadiés dans les buissons voisins y. semblaient lui prédire, dans leur harmonieux langage , un jour de joie et de bonheur.

Delongs festons de chè vre-féuille quitombaient du haut du bèrceaa se balançaient, au plus léger zéphyr, sur l'ouverture qui servait d'entrée à ce lieu de délices. Âdeljnde les écarta doucement delà main, et déjà avait passé la tête daps Fintérieurdu berceau, quand elle aperçut Judith assise sur un banc de gazon. Elle resta embarrassée. ,

« Pourquoi vpus troubler , timide Âdelinde ?

lui dit avec bonté Judith ; ùoiame moi vous venez ici, n*est-il pas vrai, pour jouir plus tôt de la présence, des embrassements d'un homme qui nous est bien cher à toutes disux.. £h bien! attendonsrle Tune près de l'autre. ». /

Et. elle la fit asseoir à ses côtés ; puis elle ajouta : i ^ ^

« Yow me rappelés , Adelinde , un temps de ma vie où je goûtai quelques instants de bonheur qui furent suivis de' longé tourments. Mais votre, amour est pur , il est juste; il .serait ap*^ prouvé de .Dieu et des hommes. Il sera bientôt récompensé; une uaion légitime comblera tqus vos vœux. Quant à moi, béias ! une passion que /. / ^ i5

2^6 GHAPIXR£ XII.

les hommes taxent de criminelle, m'entraîna, bien jeune encore; et la Providence ne tarda point à m'en punir... » Elle se tut

<i — Ma mère, dît timidement Adelinde ; ma mère, car vous m'avez permis de vous appeler ainsi , auriez-voua assez de confiance en votre fille d'adoption pour lui raconter les événements qui vous ont laissé de si douloureux souvenirs ?

— Chère enfant , le temps n'est point encore venu 0|i je pourrai, sans te faire rougir, épancher mon âme dans la tienne. Tout ce que je puis t'avouer , c'est qu'à l'âge même où je te vois, j'aimai et crus être aimée...; que je fus lâchement trahie , délaissée ; que j'allais périr de désespoir , lorsque le plus heureux hasard me fit tomber au pouvoir du généreux Rollon. Il crut voir, dans son esclave, les vertus qu'il chérissait le plus, lafenoietéde l'âme, la franchise, lamour de la justice; il m'éleva jusqu'à lui, ou plutôt il crut s'honorer en m'associant à sa destinée. Depuis lors, j'ai vécu puissante, respectée; mon glorieux époux ne projette aucune entreprise sans me consulter ; j'ai adouci son caractère autrefois inflexible et presque sauvage. J'en ai fait un homme, un sage, plus digne de gouverner les peuples que tous ceux qui; aujourd'hui , occupent des trônes en Europe. Je jouis de mon ouvrage. Mais pourras -tu comprendre, douce

LU SORCIÈRE OE MOITTl^ARTRE. Ikl'J

Adeiinde^ toi dont Tâine pure et timide n'a jaihais éprouvé la funeste passion de la haine, pour<^ ras-tu comprendre à quels transports fougueux nous livre le désir de la vengeance? J'avatis à punir une injure... et j'ai armé le bras de RoUon contre ma propre patrie. Il voulait conquérir les contrées qu'arrose la Loire ; c'est sur les rives de la Seine que je l'ai excité à porter le ravage et la mort. J'abhorrais le comte Eudes, ton frère ^ et tous ceux qui, avec lui, gouvi^nent la Neustrie : je voulais leur perte, leur ruine entière. Hélas! et depuis hier seulement, je commence à me repentir de mes fureurs! je crains d'avoir été injuste.... Oh! si au plaisir que j'ai tant de fois ressenti d'assouvir la soif d'une vengeance qui me semblait si légitime , succédait un jour le remords!..^ Adelinde, que je serais malheureuse ! »

Elle baissa la tête ; Adelinde vit qu'elle était prête à verser des larmes , et s'empressa de la distraire.

«Ma mère, lui dit -elle, éloignons de tristes pensées. Regardez là*bas, sur la route : n'apercevez-vous pas , au milieu d'un nuage de poussière, un groMpe de cavaliers qui s'avancent au grand galop vers la colline? »

Judith reprit sa sérénité accoutumée, et, jetant les yeux au loin, elle s'écria: « C'est; Adâlbert qui vient vers nous ; je n'en saurais douter. Que • i5.

aaS cuAPixuE XII.

j atteucjâ avec impatience Içs nouvelles qu'U app<.)i*te ! »

Cependant les cavaliers étaient parvenus au pi€«d d^, la colline ; et déjà Ton poavait distin* gper leurs casques qui étincelaient sous les rayons du soleil. Il leur faillit peu de temps pour gmrir jusque près du berceau de chèvre-feuille. Adalbert s'y précipita , et pressa. bientôt dans ses bras Jii^lith et la tendre AdeUade qui, presque suffoquée par la joie^ ne laissait échapper que des mots eutrecoupés. Avec Adaldert était venu le scalde £gill ; quelqiies autres guerriers norwégieiKs formaient leur escorte et restèrent à la porte du berceau.

. Quand les deiix aipanta se furent: bien témoi* gpé le plaisir qu'ils sentaient à se . revoiv^ Judith, qui ne.perdait jamais de vue les affiiires sé« rieuses , demanda à aod fils si l'armée était enirée dans Paris.

«Non, ma mère, répondit le jeune chef; il parait que révéqiï^ Gozlia excite les.Pairisiens à se défendre. lîgill va vous rendre complie de tout ce qui s^est passé depuis que vous avea cessé de suivre l'arinée.j»

Alors Egill prit la parole : « Lorsque niatre flotte, dit-il t ae fut approchée dés murs de Paris^ nos cbefe: résolurent, dans un conseil^ d'envoyer , un. parlenaentaire au comte Eudes pour le

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