LA SORCIÈRE DE MONTMARTRE
sommer de nouç livrer la ville. Adalbert voulait être chargé de cette mission ; mais Sigefroi s'y opposa , objectant qu'il pourrait être reconnu par quelque habitant, puisque' naguélre il: avait traversé Paris en habit de pèlerin; Sigêfrôi se diargea donc lui* même de rentremie àve<^ ies gouverneurs tle la ville, et il m'emmena avec hïi , car il savait que je parlais- avec ; plus de facilité que iui la langue des Ftrancs^
« A peine Ja barique qui nous portait vers la tour du grand* pont , toudiatt le riyage^ que nôiis fumes entourés d'une foule d^hottim es armées. J'annonçai qiie nous veniohs Vers le oomfe !l^udes avec des paroles de paix ; -aus^tôt la fbtile s'ouvrit. Mais pour arriver au fork qfu*habitë le comte, il nous &Uut marcher entré deux haies d'hommes armés de lances qui tàchaieiltr de ûa'cher à nos yeux les lâttrs de la ville, l'iétat deé fortifications. '
a Le comte Eudes nous reçut dans ufie vi^ste salle du fort. Il était assis sur une espèce d'es« trade; à sa droite, .on voyait Févéque Gozlin re* vêtu de ées habits pontificaux; et à sa gauche-, l'aU^é Ëblès , dont j'admirai ta bjg|le figure et l'air martial. Plus bas , s'était placé R6bert, \e dernier des 'enfknts de Robert-le-Fort, qui entre à peine dans son adolescence, et qui ressemble si parfaitem^it à la belle Âdeïinde que je
u3o CHAPITRE XIJ.
l'ai aussitôt reconnu pour son plus jeune frère. Des gardes entouraient la salle ; le plus profond silence régnait dans rassemblée.
« Sigefroi me fit signe de parler : « Comte Eu- « des, lui dis-je , il ne tient qu'à vous d'épargner a aux Parisiens de grands et longs malheurs. Lia vrez-nous cette cité que vous ne sauriez défen- « dre ; et nous jurons que vous, qu'aucun habi- « tant n'aura rien à souffrir , ni dans ses biens ni « dans sa personne. Notre intention n'est pas de « Aéjouruer long-temps dans vos murs ; nous n'y c( laisserons qu'une simple garnison, et nous irons a plus loin, peut-être jusque sur les bords du « Rhin , chercher et combattre des rois perfides, €c qui ont violé leurs serments. » '
«c Le comte Eudes paraissait ébranlé par ce discours ; il nous regardait avec une espèce de bienveillance. Mais, avant de nous répondre, ii voulut sans doute- consulter l'évéque Gozlin : il se pencha donc vers lui et lui parla bas quelques instants. Je crus lire dans les yeux de Tévêque qu'il rejetait avec indignation la proposition que lui faisait le comte Eudes; je ne fus donc nullement surpris de voir le prélat se lever brusquement et de l'entendre nous parler ainsi :
« Cette cité nous a été confiée par l'illustre « Charles , empereur des Francs. En la livrant aux « hommes du Nord , nous leur faciliterions des
LA SORGliRE DE MOIÎTMAHTRE. aSi
« conquêtes dans son empire. Toi qui parais être « un brave, un chef de guerriers, ajouta-t-ii en. « sVlres^ant à Sigefroi , si là défense de ces murs a avait été conamise à ta foi , accepterais -^ tu^ek «conditions que tu viens nous offrit? . *
« — Non , par toutes les puissances du Wal* « halla, s'est écrié Sigefroi; non, 'je ne.leàaecep* « terais pas, dussé-je être certain de périr; dûf: (c mon corps servir de pâture aux chiens etaùic « corbeaux*. » \ »
« — Maisy vénérable pontife, ;di&^e alors. avec «douceur, consiciérez les maux auxquels vous « exposez vos compatriotes. Vous les livrez, p «toutes les horreurs qui^ résultent d'un siége>; ff le sang humain ruissellera . dans les plaines.; la « faim , les mîaladies désoleront votre misérable ff cité.,...
«f — C'est asse^, m'a-t-il dit en m*intérrom^ <cpant; prêtre d'un «utre. dieu, réserve tes re- « montrantes pour tes Normands , et retourne .c( faire dans ton camp tes sacrifices impies. Tant ce qu'il y aura dans cette cité un mur debout et (X un homme vivant, aucun Normand ne la souilc< lera de sa présence. Nous avons, comme vous, n des lances , des arcs pour combattre , et , de cr plus que vous, des saints pour tious défendre. »
* Voye» la note XXV.
^32 CUAPITRK XII.
«c II est aussitôt descendu de l'estrade avec foreur, et la conférence a été rompue. »
a — Je reconnais l>îén là , s'écria Judith, le dur, l'obstiné Goziin. Toujours cruel, toujours faux ; car il ne croit pas plus que moi à la puissance de ses saints ! ' . '
• — Votts.le voyez, dit Adalbert, il ne faut plus.cbinpter sur la paix: Qqi peut prédire combien dorera le siège que nous allons entreprend dre ? Mon regret est de voir que les deux êtres an monde qui me sont le plus chers/ éprouveront de longs ^anuis en attendant la fin de Texpédition. Mais Egili, dû moins , qui consent à rester auprès de vous, 6 ma mère bien-aimée! vous distraira par ses récits et ; par ses chants ; et mot, dès que mes devoirs me laisseront disposer de quelques instants , je volerai vers vous, vers Adelinde j» -
Il allait continuer ; mais un ^ectacle assez bizarre attira son attention. Nitard et Odille s'avançaient graveiiient par l'avenue* du berceau, tenant, chacun par une main, une grande femme pâle, maigre, vétiïe d'une longue robe noire, sur laquelle étaient brodés, en laine rouge , de fantasques figures et des caractères d'écriture inconnus. Les cheveux dé son front , relevés 'jusque sur le sommet de sa tête , y étaient retenus
LA. SORCIÈRE 1>K MOITTAIARTAE. 233
par 00 large cercTè 'A6 imvre. Adelînd^ frémit à raspect de* cette espèce* de furie. . ' ' *
Quand Nitard fui près du berceau : « Howneur et respect , s'^cria-t^il , à ia plus savante, à fa pr^nière des devineresses I Elle nous a déjà dit tout ce qui':nouk estat^rivé, tout ce-quinbus arrivera à la belle Odille et à moi. £He nous a aimobeé' qiàe.:., » Il s'arrêta en voyant qu*Odflle rougissait, et le regardait d'utl œil séVèrê;
a — ^Tais^toi, Nitard v dit Adalbert, et laissé cette femme répondre aux question^ que je dois lui faire. FenJme , qui que vous sbyez; par quel motif êtes -vous visnoe sur 'ce mont ? N*êtes- , vous point envoyée par nos ennemis pour observer?.,.. . /
— Jeune gqerrier , vos ennemis ne m'inspirent aucun iht^ét . Je n'ai point de patrie ; je ne vis plus parmi les hommeà. D'Et, en répondant ainsi , elle s'efforçait dé prendre un ton grave et solennel; Mais, si Adalbert l'eût bien observée, il aurait remarqué dans ses yeux je ne srais quoi d'hypocrite, de fîiux et de cruel.*
« Si je parais ici , ajoùta*t-elle d'un' air plus humble,' c'est en Française soumise, en prison uière^de^ 'Normands, car je me retnêts volontairement entré leurs mains. Je l'avouerai pôurtaut, je vepais demaqder une grâce. Ayant appris que
!l34 CHAPITRE Xlf.
la famille de Rollon habitait rermitage du Mont- Yalérien , j'espérais obtenir de sa noble q>ouse la faveur de conserver l'antre où j'ai choisi ma demeure sur le mont de Mars , tout voisin de Paris.* Soit que les Normands s'emparent, sans combattre , de la ville ; soit qu'il leur faille l'assiéger, ma demeure sera toujours près d'eux. Je nepuis y rester que s'ib me le permettent Ah ! s'ils m y laissaieqt vivre tranquille , je ne les trahirais point : ils n'auront^ rien à craindre de moi ; je pourrais au contraire les servir
-^£h! que faites-vous dans votre antre, comnie vous l'appelez , seule , sans appui ?
— Je n'y suis pas seule ; ma fille , jeune et belle , y vit avec moi : elle m'aide à composer les breuvages dont je me sers pour connaître l'avenir. Le ciel m'a fait le don de prophétie. Les Parisiens' de toutes les classes, de tous les rangs, venaient chaque jour me consulter avant que les Normands vinssent les enfermer dans leurs murs, et recevaient, en me récompensant avec générosité, mes avis sur toutes leurs entreprises. Un père de famille était^il malade, je voyais accourir ses enfants pour me danander quelle serait l'issue de la maladie. C'était moi qui décidais des mariages projetés , qui les empêchais ou les faisais conclure. Je ne puis dire quelle était aussi la foule' de jeunes gens, de jeunes
LA SORCJÈRE J)E MONTMARTRE. 2 35
filles qui venaient me confier leurs amours , et recevaient de moi d'heureuses ou de funestes prédictions. Â Paris, je ne suis connue que sous le nom de la grande sorcière de Montmartre. »
Judith leva les épaules de pitié, et murmura ces mots : « Voilà comme , sans cesse , on trompe les hommes ! dans les villes , les prêtres ^ hors des murs, dès sorcières !....»
Adalbert riait,et dit à la sorcière : « — Par Odin^ je désire, puisque vous lisez dans l'avenir, que vous me prédisiez, ainsi qu'à cette belle personne qui est là près de moi^ quelest le sort qui nous attend?
-r- Oh î s'écria Nitard, vous pouvez ajouter foi à tout ce qu'elle vous dira. Elle a déjà lu dans mon âme , conime dans un, livre , et j'espère qu'elle ne s'est pas plus trompée sur les sentiments de...... p Un r^ard d'Odille , plus sévère
encore que le premier, coupa de nouveau la parole à Nitard.
La sorcière répondant au fils de Judith : « — ^^Rien ne me serait plus facile , dit-elle , que de vous annoncer à tous deux, même dsîpfe les plus minutieux détails, tous lés événements futurs de votre vie , si j'avais ici ma ceinture magique , ou l'anneau de Merlin, que j'acquis autrefois d'un Irlandais qui l'avait trouvé sur ces fameux rochers transportés^ par le grand enchanteur près
de Salisbury ; mais je pqis du moins , sur la seule inspection de l'intérieur de vos mains , deviner quels sont vos caraclères , vos goûts y et vous. dire si vous serez heureux ou malheureux.
**^ Allons, dit Adalbert à Adelinde, ouvronslui nos mains. »
La sorcière, avant de prendre celle d'Adelinde, observa attentivement tous les traits de son visage , et surtout ses yeux ; puis , explorant les lignes formées dans l'intérieur de sa main , elle prononça gravement r « Timidité , douceur et ff franchise; un seul amant dans toute la vie ; de « grandes traverses, des dangers, puis un doux « repos, àlacampag&e, au milieu d'enfants nom- « breui , qui seront l'orgueil de léur^ mère. 9
Elle dit , après avoir exiaminé lés lignes de la main d' Adalbert : « Courage^, fermeté d'âme/ « passions fougueuses. Dans l'avenir, vous verte rez de bien près et plus d'une fois la mort « Toujours des femmes vous sauveront. Combien « sont-elles ? Comptons : une , deux , trois... »
A ces mots , Adelinde pâlit. « Quoi ! s^écriat*elle\» plus d'Eue femme ?^i .
— ^Rassure-toi, Adelinde, la sorcière peut bien se tromper : elle n'a pas là son anneau de Meiiin. »
S'adressant ensuite à la sorcière : « Vous êtes vraiment' une femme admirable , dit-^^1 , et votre art est itierveilleûx. Je consens volontiers que
LA. SOJtCtÈAS DJ£ MOIITMAHTIIE.. d!^7
VOUS restiez , puisque vous le désii^z, au milieu de nos Ncffmaitids ; vous les amuserez par vos oracles. Je crams seulement que vous hé •trouviez .dans JQ9S prophétesses , danois^es de dangereuses, rivales. Elles vous persécuteront : comment vous parâonneratent*elies de leur enlever àeà dupes? NH^nporte., vivez en pait dans votre souterrain. Mais je ne suis pas le seul chef de l'armée : il faut esicore que vous ayez Tassentunént de Sigefroi qui, je l'espère, donnera les oirdres nécessaires pour que Ton respecte la retraite que vous avez choisie. Allez , rendez-vous aussitôt vers ce brave chef. »
La sorcière lui baisa les mains pour lui témoigner sa reconnaissance , et reprit la route (lu mont de Mars. Nit^rd ne la vit pas partir sans regret , car il avait encore quelque chose
d'important à lui demander au sujet d'Odille.
Tous se préparaient à retourner à l'ermitage , lorsque l'on vit arriver en toute hâte un courrier expédié par Sigefroi au jeune Âdalbert. Sigefroi l'invitait à revenir au plus vite à l'armée, parce qu'il avait conçu un projet qu'il voulait exécuter dès le lendemain , et qu'il y avait des mesures à prendre.
Adalbert hésita un moment avant d'obéir; il regardait Adelinde , qu'il voyait pâle , tremblante. Mais Judith lui dit avec une voix plus
a38 CHAPITRE xir, l/l sorcière, etc.
sévère que de coulume : « Adaibert , pouvezvous balancer un instant? Partez. Rendez-vous digne de la confiance de RoUon. »
Le jeune guerrier ne répliqua point. Il baisa' les mains d'Adelinde, monta à cheval , et, prompt comme l'éclair, il disparut bieqtôt à tous les yeux. Ses- guerriers avaient peine à le suivre. Egill seul était resté.
Le milieu du jour approchait. Adelinde , Odille, Judith, qui s'appuyait sur le bras du scalde Egill, et Nitard, qui ne cessait de pousser de gros soupirs, regagnèrent tristement Termitage. .
l'assaut.
Nempe ruunt omnes ratîbus turri properantes Quam feriuntfuadû acriter , compientque sa^Utû, Urbs resonat, cives trépidant, ponta^que Docillatit; Concurrunt omnes , turrique juvamen adaugent,
Abbonis, monacki S, Ciermani a pratis , de.
' Lutetia Pari&iorum a Normauis obsessa.
Lib. I, V. 63 — 67.
« Tous s'élanceiit hors de leurs navires, et se (|irigent en grande bâte vers la tour. Us l'attaquent , Tébranleut jusque dans ses fondements , et lancent contre ses défenseurs une grêle de traits. La ville retentit de cris ,. les citoyens accourent en tumulte , les ponts chancellent sous leurs pas ; il n* est personne qui ne s'empresse d'aller défendre la tour. »
Poème du moine Abbon, sur le siège de Paris.
SiGEFROi, dès qu'il vit Adaibert, le remercia de l'empressement qu'il avait mis à se rendre auprès de lui, et lui confia qu'il avait résolu de combattre dès le lendemain. « 11 ne faut pas, lui dit-il, laisser le temps aux Parisiens de se reconnaître , dé préparer de nouveaux moyens de défense ; attaquons-les dans ce premier moment de la terreur que nous leur avons inspirée. Us nous
24o CHAPITRE XIII.
croient plus nombreux, plus formidables que nous ne sommes en effet; profitons de leur erreur. »
Adalbert approuva fort cette résolution. Il fut convenuque, cette nuit même y ils traceraient ensemble, lorsque l'armée reposerait, le plan de l'assaut qu'on livrerait le lendemain à la ville.
A l'heure fixée , Adalbert se rendit à la barque de Sigefroi , et ils arrêtèrent toutes les dispositions nécessaires pour la bataille du lendemaiD. Adalbert, à la tête d'un assez grand nombre de bateaux , devait attaquer , du côté méridional de la rivière , le petit pont et la tour qui le défendait. Pendant ce; temps, Sigefroi devait débarquer des troupes sur la rive opposée , près (le Saint-Germain-le-Rond, et s'approcherait par terre de la grosse tour d^ grand pont ^ dont il tâcherait de se rendre maître.. L^^tttaque du petit pont confiée à Adalbert n'était donc pas sérieuse; le but des généraux était seulement d'occuper ie§ Pari^ens sur plu^;eu^s ppinjl^ à l^fpis, de les enapêjclfer de, porter l;ouies lueurs, forces vers ta .tou^ du g^and, pont, dont on tenait surtout à s'empareiri ,
|>s deux géniaux en étaient là 4e ^eur délihération , lorsqu'ils ^i;)tendjirent gratter doocepieot à la port,^, du çabiu où ils . s'étaient renfermés. A certain mot prononcé du . dehors, Si-
l'assaut. a'4i
gefroî dit : « C'est Marc*Loup; voyons ce qu'il yiout nous apprendre. » £t il ouvrit.
Le pêcheur les instruiât en détail de la disposition des esprits dans la ville. Il y était allé vendre, comme à l'ordinaire, son poisson, et avait trouvé les habitants moins inquiets qu'il ne pensait, a Ce qui leur donne du eourage, dit-il, c'est le spectacle de cette multitude de reliques de saints qu'on a réunies de toutes parts dans leur cité ; ils ne peuvent croire que tant de bien* heureux laisseront ravir, disperser, brûler leurs dépouilles mortelles par des mécréants, des idolâtres telsque les Normands ; et ils s'attendent à voir apparaître dans leurs raiigs ou dans les nuages , saint Martin, saiut Germain, ou même saint Denis qui , dans le moment du combat , lanceront contre les ennemis une grêle de traits. Gozlin leur en a' donné l'assurance; et pour que tous ces saints sachent bien ce qu'ils ont à faire et quels sont les murs qu'on les charge de défendre , il a ordonné , pour demain à la pointe du jour^ une procession générale des reliques aulourdes murailles de laïcité. Toutes l^s troupes, tous les habitants y suivront le clergé, en chantant les hymnes qu'il a fait composer par le moine Abbon pour la cérémonie. )»
f( — C'est bien , dit Sigefroi , Gozlin nous sert merveilleusement en croyant nous nuire. Il faut /. i6
a4^ CHA.P1TRE XIII.
profiter de la nuit pour £aùre approcher de la ville quelques rangs de barques. Nous défendrons aux soldats de faire aucun mouvement hostile , tant qu'ils verront défiler la procession ; il fau* dra même qu'ils paraissent édifiés, touchés de la haute piété des Parisiens, qui croiront que nos bras sont retenus par une main invisible; que leurs saints opèrent déjà un miracle. Mais , pendant ce temps , les troupes destinées à l'assaut de la grosse tour descendront sur le riva'ge du nord , tandis que les bateaux qui ^doivent attaquer le petit pont , se réuniront dans le bras iné; ridional de la rivière. »
A l'instant même, des ordres furent donnés., et deux cents barques s'approchèrent sans hruit de la ville , et se placèrent en cercle autour de ' la pointe occidentale. La nuit était si sombre que les Parisiens ne s'aperçurent point de ce mouvement.
Dès que les premiers rayons de l'aurore éclairèrent la ville, toutes les cloches des églises et des monastères annoncèrent la cérémonie qui devait s'exécuter. I^s guerriers qui avaient veillé sur les murailles furent un peu surpris de voir les bateaux des Normands si près de l'île; mais, voyant que les guerriers qui en couvraient les bords ne faisaient aucune démonstration hostile , ils jugèrent que la curiosité seule les avait
l'assaut. ^43
attirés, et ne songèrent pas même à donner l'alarme aux habitants, lesquels, d'ailleurs, avaient trop de confiance d^ns les reliques qu'ils allaient promener autour des murs, pour craindre qu'on pût le» attaquer^ avec quelque succès , pendant l'auguste cérémonie.
La procession sortit de la cathédrale ; et bientôt , on vit la foule des enfants^ et des femmes qui Ik précédaient défiler silencieusement par une des portes de la ville. Hs avaient la tête et les pieds nus , leurs, cheveux épars sur leurs épaules, les mains jointes sur la poitrine. De temps en temps ils s'écriaient : Sancte Germane! et puis ils sanglotaient. Venaient ensuite plusieurs centaines de moines et de religieuses, dont la tête était enveloppée dans de larges capuchons ; dont les reins étaient comprimés par de grossières cordes de chanvre« Deux longues files de prêtres vêtus de surplis d'une éclatante blancheur précédaient les châsses de saint Germain , de saint Médard , de sainte Geneviève , et le buste colossal d'or dans lequel était renfermé le chef de saint Denis. De jeunes clercs placés autour de ces reliques ne cessaient de faire brûler de l'encens dans de vastes encensoirs d'argent. Tous chantaient des litanies , et le peuple répondait avec l'accent du désespoir : Miserere nobis !
l44 CHAPITRE Xlir.
Quand la longue procession fut armée à ia pointe occidentale de Tile de la cité , en présence des Normands ) elle fut accueillie par des huées unanimes qui s'élevèrent de tous les bateaux de ces païens. En vain Sige^oi leur av^it donné Tordre d'observer le plus respectueux silence , il ne fut point obéi. Les uns imitaient grotesquen^ent le chant nasillard des prêtres ; d'autres tenaient les propos les plus insultants au^ saintes vierges du Seigneur , y joignaient des attitudes burlesques , des gestes indécents. Mais ce fut bien autre chose » quand ils aperçurent les brillantes châsses des saints ,.que les femmes de la ville avaient ornées de leurs plus riches atours: « Bon ! s'écriaient-ils , tout cela nous appartiendra bientôt. Vous verrez comme nous fêtons vos saints. Mais vous ne les avez poitit encore assez parés ; allons ! faites le sacrifice de tout ce que vous avez d'or et d'argent pour i^endre leurs -reliques plus précieuses.... »
Un des porteurs de la châsse de sainte Geneviève, qui se nommait Grosbert^yiie put tenir à tant de sarcasmes, et â beaucoup d'autres que je supprime pour ne pas scandaliser mes pieux lecteurs. Emporté par la colère , il ramassa dans le chemin tm énorme caillou , et le lança de toute la force de son btàs contre un Normand-' qui ve-
* Voyez \à noie XXVI.
l'assaut. ^45
nait de proférer un énorme blasphème contre la sainte patronne de Parts. La pierre Tint frap* per le Normand dans la poitrine , puis tomba à ses pieds. Celui-ci furieux la reprend, et la jette d'un bras plus nerveux encore à la tête de Grosbert , qui put d'abord l'éviter; elle alla frapper le mur de la forteresse , rejaillit sur lui et lui creva l'œil droit. Il tomba étourdi par le coup : mais sainte Geneviève ne pa^mit pas que le porteur de son corps expirât ; il en fut quitte pour la perte d'un œil .
Cependant cet acte de violence jeta une grande confusion dans la pieuse cérémonie. Le bruit se répandit , dans les longues files de dévots , que les Normands attaquaient la vHIe. Aussitôt les"^ femmes s'enfuient , les prêtres mettent le genou en terre, et, levant les maiqs vers le ciel, lui adressent des prières qui ressemblent à des gémissements. La plupart de ceux qui portaient les reliques , saisis de terreur, abandonnent leur poste , et cherchent leur salut dans la ville. On voit rouler péle*méle sur la grève des croix , des statues de saints, des vases sacrés de toute espèce. Les archers qui étaient sur les murs de la ville croient que. 1q combat est engagé , et lancent une grêle de traits sur les bateaux des Normands, qui ne perdent pas de temps pour s'éloigner et se mettre hors de la portée des arcs.
^^6 CHAPITAE XIII.
Sigefiroî juge que le moment esl venu de faire agir les troupes qui étaient secrèteroenl débarquées pendant la procession. 11 sonne deux fois du cor 9 et trois mille guerriers armés d'arcs et de frondes s'avancent en courant vers la tour du grand pont. De son côté Adaibert , à la tête de cent bateaux qui portaient chacun vingt hommes, entre dans le bras méridional de la Seine, et range sa flottille devant \e petit pont et la tour qui le termine. L'évéque Gozlin et Tabbé Ebles voient d'un coup d'oeil combien le danger est imminent; ils se hâtent de < couvrir d'une cuirasse leurs habits pontificaux ; l'un prend une lance , l'autre une hache. Gozlin se charge de la défense de la grosse tour; Ebles de celle du petit pont. Leur |M*ésence inspire du courage aux guerriers qui occupaient ces deux postes importants : tous se promettent bien de repousser les assaillants.
Le combat commence; les Normands font voler sur la tour une grêle de flèches et de pierres. Quelques guerriers sont atteints; un brave , tout près de l'évéque Gozlin , reçoit dans la poitrine une flèche qui s'y enfonce profondément. Il a le courage de la tirer de sa blessure : le sang jaillit jusqu'aux yeux de l'évéque; et presqu'au même instant, tombe mort le guerrier malheureux. Ce spectacle , loin d'effrayer l'iiitré-
l'assadt.. a47
pide Gozlin, l'excite à la vei^eance. Il ptrend un grand arc qu'il bande fortement, ramavsse la flèche, encore fumante de sang, qu'a laissé échapper le guerrier mort à ses pieds , et la renvoie avec vigueur aux Normands qui l'avaient lancée. La flèche, dirigée sans doute par quelque saint protecteur de Paris, va fra|^er dans la gorge un des principaux chefs de Tarmée de Sigefroi, et sur l'intrépidité duquel il fondait tout le succès du combat. Au moment où il re* çut le coup mortel-, il était debout sur une barque , tout près dii rivage, indiquant du geste aux soldats les parties les plus faibles de la tour, celles qu'il fallait d'abord attaquer. Sigefroi le voit tomber , et il lui échappe un eri de rage : « Vengeons , vengeons le brave qui Vient de succomber ! dit-il à ceux qui l'entourent. » Il -saisit une hache pesante; et, suivi de trois cents hommes, il s'avanôe vers la tour, dan$ l'intention de l'escalader. Mais à peine a-t-^il fait quelques pas, qu'il peut juger de l'impossibilité d'une pa* reille entreprise. Toutes les énormes pierres qui en forment les premières assises, sont si bien jointes entre elles , qu'elles ne semblent composer qu'un seul bloc : aucune main , même armée d^ongles de fer, ne pourrait s'y accrocher. Il est vrai qu'aur dessus de ces premières assises de pierres est un étage entijer fabriqué en bois ^ et
a48 CHAPITRE XIII.
qui n'edt point encore terminé. Là sont les défenseurs de la tour ; mais il n'est aucun moyen de parvenir jusqu'à eux : Sigefroi s'en aperçoit, et ne voulant point sacrifier inutilement ses braves, il leur ordonne de rejoindre le gro^ de Farmée; et lui-même, il les suit, non sans regret. Faute de pouvoir escalader la tour, il fallut se résoudre à continuer le combat avec les arcs et les frondes.
Sur l'autre bras de la rivière , le combat était assez vif, o^ais moins meurtrier; car Adalbert, qui y commandait 9 ne devait, comme on Ta vu, qu'inquiéter les Parisiens , que les contraindre à diviser leurs forces. C'était le comte £udes qui, accompagné de l'abbé Ebles, commandait les habitants chargés de la défense du petit pont. Adalbert reconnut le comte au brillant panache qui couvrait son casque , à l'or qui éclatait sur ses habits et son armure. Les Normands, qui convoitaient cette riche proie , dirigeaient presque toujours sur lui leurs javelots; Adalbert s'en aperçut , et leur ordonna de tirer de préférence sur l'abbé qui était près du comte. Il eût été inconsolable , si le frère de sa bien-aimée eût succombé par la main de ses soldats.
On combattit long-temps encore des deux côtés de la<;ité de Paris, mais, de part et d'autre, sans aucun résultat emportant. Sur la rive sep-
l'assaut. 249
tentrioTiale , il y eut un assez grand nombre de tués , tant de Parisiens que de Normands. L'évé«que Go2iin courut de grands dangers, car il ne craignait point de se montrer, tantôt sur le grand pont, tantôt aux créneaux de la tour, pour soutenir le courage des Parisiens, qui, peu habitués à la guerre, cherchaient toujours à s'enfuir, à se mettre à l'abri derrière leurs murailles. Un javelot, vers la fin du combat, vint le frapper à la joue droite , mais ne lui enleva qu'un peu de chair. La cicatrice que lui laissa cette légère blessure, n'ôta presque rien à la beauté, à la noblesse de sa figure. Pour l'abbé Ëbles . bien plus beau encore que l'évéque Goziin , il sortit sain et sauf du combat , quoiqu'il eut servi de but, pendant quelques heures, à tous les traits des Normands. Ce fut un véritable miracle que les Parisiens ne manquèrent pas d'attribuer à saint Germain. Comment , en effet , ce grand saint n'aurait«il pas couvert de son égide le digne chef de la plus belle des abbayes élevées en soii honneur !
La nuit étant venue, il fallut bien interrompre dès deux parts une vaine lutte. Les Normands se retirèrent sur leurs barques, pour prendre quelques moments de repos ; mais les Parisiens ne dormirent point. Avertis, par l'attaque de la veille , de l'importance de leur grosse
aSo GHAPITÀE'XIII.
tour pour la défense de la ville , ils ne songèreut qu'à la rendre imprenable. Plusieurs poutres de l'étage en bois avaient été ébranlées par le choc des pierres ; ils les consolidèrent par de larges liens de fer. Comme ils ne s'étaient que trop aperçus qu'elle n'était point assez élevée , puisque les pierres lancées par les Normands fetombaient sur la plate *fornle qui servait de toit^ et écrasaient les archers qui occupaient ce poste, ils résolurent de l'élever d'un étage. Tous les habitants mirent la main à J'œuvre : les uns apportaient les bois, les autres les clous et tous les ferrements nécessaires à cette grande opération. L'ardeur au travail fut telle , que la nuit suffit pour donner un étage de plus à la tour *.
Sigefroi, dès que l'aurore parut, fit appeler Adalbert pour délibérer avec lui sur les nouvelles mesures à prendre pour réduire la ville. L'un et l'autre descendirent sur le rivage, montèrent à cheval , et voulurent d'abord voir en quel état se trouvait la tour après l'escarmouche de la veille. Leur surprise fut grande , lorsqu'ils virent qu'on l'avait exhaussée pendant la nuit. Sigefroi avait d'abord l'intention de recommencer le combat; mais, voyant que les Parisiens, loin d'être las et découragés , se proposaient de se défen-
* Voyet la note X.XVII. , .
LHASSA UT. a5l
dre pitis vigoureusement encore, de combattre à outrance ,
a Nous n'emporterons cette cité, dit-il à Âdalbert , que par un siège en forme ; malheureusement, nous n'avons point de machines de guerre : que de temps il nous faudra pour en fabriquer !... Allons, il faut s'y résoudre. Si Paris n'est pas à nous, comment avancer plus loin?... •Rétrograder, serait pis, encore; quelle honte pour les Normands ! Nous cesserions dès lors d'être la terreur du pays. Décidons-nous à camper près de cette ville; occupons les deux rives de la rivière. Adalbert , vous commanderez d'un côté, moi de l'autre; mais, lorsqu'il , s'agira d'une expédition , nous nous concerterons ensemble.»
Adalbert ne fîit nullement fâché de cette détermination, qui devait prolonger son séjour en des lieux qu'il chérissait, puisqu'il y avait vu pour la première fois celle qui remplissait toute son âme. Il espérait bien que , n'étant éloigné du moDt qu'elle habitait que jde quatre à* cinq milles au plus, il pourrait aller passer près d'elle tous les moments de loisir que lui laisseraient les soins et les devoirs imposés par son titre de chef de l'armée. Ce fut donc avec plaisir que^ de concert avec Sîgefroî , il choisir, sur les rives opposées de la Seine, les lieux les plus propres à l'emplacement des deux camps. .
aSa CHAPITRK XIII.
Les deux chefe revinrait ensuite k leurs bateaux. Une grande partie de leurs Normands, surtout les femmes, étaient descendus sur la rive méridionale pour donner la sépulture aux guerriers qui avaient péri dans le dernier combat. I.<es morts avaient été soigneusement recueillis, suivant l'usage de cette nation, au moment même où Ton se battait avec le plus de fureur ; car c'est un principe de politique et de prudence , chez les Normands , de cacher à leurs ennemis les pertes qu'ils peuvent éprou* ver. Tous ces corps, au nombre de plus de deux cents , avaient été placés en cercle les uns à côté des autres , dans une plaine qui avait servi autrefois à la sépulture des soldats romains , lorsque César vint faire le siège de Paris. On y voyait encore des tombeaux en pierre, ccMiverts d'inscriptions latines.
Les Normands réunis autour des corps de leurs camarades ne versaient point de larmes; au contraire , ils mettaient , dans les mains des morts , ou tout près d'eux , les armes qui leur avaient appartenu : leurs lances, leurs arcs, leurs longs glaives. Les femmes ne s'arrachaient point les cheveux ; elles venaient silencieusement prendre la main froide des fils, des époux qu'elles avaient perdus , passaient à leur doigt Tanneau qu'elles avaient reçu d'eux , ornaient leurs cous
l'a^sadt. 253
de colliers d'ois et leur donnaient un dernier baiser. Pendant ces pieuses cérémonies, les scaides chantaient; ils disaient, dans leurs hynir nés, qu'ils voyaient les walkiries s'avancer vers ' lés ombres des héirps' morts, des coupes d'or à la main; qu'elles les invitaient à venir dans le walhalla s'asseoir au banquet des dieux; que^là, ils trouveraicfnt d'autres héros avec lesquels ils pourraient encore lutter de forcé et d'adresse. Quand les chants eurent cessé, tous les assistants s'empressèrent de couvrir les corps de pierres et de sable ; et bientôt s'éleva dans la plaine ce monticule de forme conique , ^que l'on voit de loin, et qui porte aujourd'hui le nom de la Tombelle *.
Les Parisiens aussi enterrèrent leurs morts , mais avec des cérémonies bien plus tristes. On dépava les églises , on y creusa des fosses pour les corps : les prêtres récitaient , d'une voix lu* gubre, de tristes prières, et jetaient ensuite de l'eau bénite dans les fosses. Les femmes poussaient des cris perçants qui arrivaient jusqu'aux bateaux des ennemis ; et ceux-ci riaient de ce briiyant désespoir. Les cloches de toute la ville mêlaient leurs tintements funèbres aux accents de la douleur générale. Adalbert se disait en luimême : « JNous vaincrons ces gens-là , ils tien-
* Voyez la tiote XXV HI.
a54 GHAPJTRB XllI.
neut trop à la vie ; ils la regardent comme un bien. Les nôtres , au contraire , ne -craignent point de mourir pour aller plus tôt jouir des plaisirs du walhalla. »
Quand les Normaods eurent fini d'enterrer leurs morts , Sigefroi , d'accord avec Adalbert , leur ordonna de former deux camps : Tun sur la rive méridionale , autour de l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés ; l'autre sur la rive septentrionale, autour de l'église de Saint*Germain-le- Rond. Tous aussitôt s'empressèrent de tirer des bateaux les tentes qui y étaient déposées. Ceux qui étaient destinés à occuper le camp du midi dressèrent leurs tentes dans les jardins dé Tabbaye; et comme il y avait, autour de ces jardins, d'assez larges canaux où coulaient des eaux qui provenaient de la rivière même de la Seine, il ne fut point nécessaire de creuser de fossés pour défendre le camp» Il fut décidé que l'église et la tour carrée de l'abbaye serviraient d'arsenal ; et l'on y amoncela toutes les armes que contenaient les bateaux. Le vaste édifice où logeaient les moines fut distribué entre les scaldes et les chefs qui étaient sous le commandement suprême de Sigefroi. Ils s'établirent dans les cellules des moines ; Sigefroi eut pour sa part l'appartement de l'abbé. Le réfectoire conserva sa destination : ce fut la salle des banquets.
l'assaut. 255
L'établissement du camp d.u nord , de l'autre côté de la Seine , ne fut pas si facile. Autour de l'espace occupé par les nombreuses tentes des guerriers, il fallut creuser des fossés , élever des talus. Adalbert traça lui-même le plan de ces retranchements et fortifications. Il assigna l'église ronde qui s'élevait au milieu du camp pour servir d'asile aux bœufs , vaches , moutons , etc. , nécessaires à la nourriture de L'armée ; et il y fît placer les animaux que Ton avait déjà dans les bateaux,. en attendant que des excursions dans les terres des environs en procurassent un plus grand nombre.
Il était occupé de ces travaux , lorsqu'il vit arriver de loin, monté sur un âne , un personnage qui ne paraissait rien moins que belliqueux , quoiqu'il fixt vêtu en Normand, et qu'il fît brandir , autour de sa tête , une longue lance qu'il tenait à la main : c'était Nitard. Il venait , de la part de Judith et d'Adelinde , s'informer des motifs qui pouvaient retenir si long*temps , loin d'elles, leur jeune héros. Elles étaient dans une grande perplexité, car elles ne savaient rien de ce qui s'était passé sous les murs de Paris , ni rien des nouveaux projets des chefs de l'armée.
Adalbert voyait avec un extrême plaisir un homme qui, si récemment, avait quitté celle qu'il adorait, sur qui elle avait attaché ses beaux j
2l56 CHAPITRE XIII.
yeux ; et il lui semblait que quelque émanation de cette divine personne s^était conservée dans les habits de son envoyé. Aussi le serra-t41 dans ses bras avec tant de force , d'ardeur , que Nitard en était à la fois et surpris et confos. Et ensuite, Adaibert lui expliqua avec complaisance les motifs que l'on avait eus pour former deux camps près de Paris, et lui fit parcourir tous les quartiers de celui qu'il venait df tracer. Nitard n'exprima qu'un regret, c'est qu'on eût tranformé en une grande étable un lieu où le maiti'e suprême de la terre et des cieux s'était plu si longtemps à descendre à la voix des prêtres.
« Oh 1 répondait Adaibert , quand nous n*y serons plus , tes prêtres sauront bien purifier de nouveau leur temple ; il ne leur en coûtera qu'un peu d'eau bénite , quelques ornements et force anathèmes contre nous autres païens. »
Le jour baissait , et Nitard se préparait à remonter sur son âne pour aller rendre compte de son message et répéter à ses nobles maîtresses toutes les expressions de tendresse et d'amour qu' Adaibert le chargeait de leur rendre ; il devait aussi leur témoigïier les regrets qu'éprouvait le jeune amant de ne pouvoir quitter, de quelques jours , un camp où il fallait établir l'ordre et la police.
Mais , en cet instant même , ils crurent voir
L'iLSSAUT. à 57
sortir de la forêt voisine de Mont'-Saçey * un homme qui s'aVançait avec quelque précaution dans ia plaine. La curiosité retint Nitard. Bientôt cet homme fut assez près d'eux pour, qu'aux premiers rayons de la lune, qui paraissait sur l'horizon , ils pussent reconnaître le pécheur Marc-Loup.
11 cherchait Adalbert et venait lui donner des nouvelles de la situation des Parisiens et de leurs projets. Il lui apprit d'abord qu'il avait changé de domicile; sa cabane p'était plus au Gros- Caillou. Les Parisiens, en voyant qu'on le laissait tranquille dans des lieux occupés par des Normands , auraient pu le soupçonner d'être d'intelligence avec eux : il avait donc cru devoir transporter son habitation au-dessus de Paris, sur le rivage que borde la forêt de Filcenna'^* , et non loin ' du lieu où la Marne se joint à la Seine. C'était de là qu'il était allé , ce matin même, dans sa barque, vendre son poisson à Paris. Il avait vu le comte £udes et l'évêque Goztin qui , malgré sa blessure, parcourait les rues et les places de la ville , faire de vains efforts pour exciter les Parisiens à troubler les Normands dans leurs travaux pour l'établisse-
* Belleville^ — Voyez la note XXIX.
** Tincennei. — Voyez la note XXX.
»S8 CHAPIIRE Xllf.
ment dé leurs deux camps. Trop de Pari««is avaient péri dans l'assaut de la tour ; la eonster- ^ nation était dans la ville. Les habitants ne pouvaient se décider à attaquer l'ennemi ; ils ne voulaient tout au plus que se d^ndre ^i cas d'attaque.
Adalbert reçut avec intérêt ces renseignements , et se promit bien d'en profiter. Puis, il songea aux moyens de s'établir près de son camp. Tout occupé du soin de placer convenablement ses guerriers ^ leurs femmes , leurs enfants, il s'était oublié lui-même* Il xi'existait , dans l'enceinte autour de l'égKse de SairU^Germain-le^Rond'^ y aucun édifice dont U put s'eoiparer. Ce Saint-^Germain^lerRond n'était poiot, comme le Saint* Germain de la rive opposée, un vaste monastère : ce n'était qu'un b^ptislère où lés prêtres Âe Paris venaient plonger dans les eaux saintes, les païens . qu'ils convertissaient à la foi chrétienne.
Adalbert / se rappelant alorsc que le pécheur devait bien connaître tout le pays , lui demanda s'il serait possibje de trouver, dans les environs, quelque maison où il pût aller se loger, et d'où il pût facilement surveiller le camp. Le pédbeur, après avoir réfléchi quelque temps , se souvint
* Voyex la note XXXIv
L ASSAUT. a59
qu'il devait y avoir, tout près de là , sous un groupe d'arbres qu^il montra de la m^in , un yieux château abandonné qu'avait fait bâtir, il y avait plusieurs siècles , un riche Breton dont on racontait d'étranges aventures. Il proposa au jeune Adalbert de venir visiter ce château. Adalbert , ayant pris une escorte de cinq à six Normands armés de lances ^t de haiches , suivit le péchçur«
Nttard et son âne ferniatent l»«iii arche.
LE LODVRE.
mu mibui capax, àon iumptUQsa tutela : eujus m
prima parte atrium frugif nec iamen sordidum...
Faria hine atquê inde faeiet, Nom modo oceitr-
■ rmiiîhus tyiris via comrctatur^ modo Mswns pratis dijftmditur et paieicit.