UN MIRACLE
au combaf* (k)zlin , indigné qu'un gueirier si jeune osât le prpvoquer 9 fond sur lui , la massue haute. Adalbert 'sut éviter le coup que son adversaire lui préparait : il aurait pu alors le finapper au cou de sa lance , mais il préférait d'en faire un prisonnier ; il s'élance donc sur lui , et le saisit au corps. Gozlin , bien plus vigoureux que le jeune guerrier, s'efforce de se débarrasser de lui; mais le jeune homme le serrait si fortement, qu'il pouvait à peine respii'er. Les Parisiens qui se battaient en ce moment avec les cinquante Normands, s'apercevant du danger que coqrait leur évêque , accoururent vers lui pour le délivrer. Adalbert cesse alors de vouloir entraîner l'évéque , et songe lui-même à se sau- > ver. Cette violente lutte fut sans résultat. Non pourtant; car Adalbert n'en sortit point sans avantage : en abandonnant l'évéque , il lui arracha sa brillante croix d'or.
Cependant les guerriers qui étaient dans le * camp de Sigefroi, avertis de ce qui se passait sur l'autre rive par le bruit du combat, venaient au secours de leurs compatriotes. La Seine était couverte de leurs barques qui la traversaient avqc ^rapidité. La petite troupe de Gozlin sentit la nécessité de se. retirer dans la tour, et cessa de disputer le. champ de bataille aux Normands,
a88 CHAPITRE XV.
qui se contentèrent de les poursuivre encore quelque temps , puis s'arrêtèrent pour attendre les nouveaux ordres de leurs chefs.
Sigefroî, qui était venu lui-même avec les guerriers de son camp au secours d'Adalbert, fut d'avis de tenter, encore une fois, l'assaut de la grande tour. Il ordonne aux Normands de se charger de fascines, d'en jeter en grand nombre dans les fossés qui entouraient la tour , afin que l'on put se frayer un passage jusqu'au mur, pour en saper les fondements. Il est obéi. Les uns jettent dans les fossés des amas de bois, de pjerres, de terre , tandis que d'autres guerriers lancent une multitude de traits vers les créneaux de la tour. Bientôt, les sapeurs peuvent manœuvrer au pied des murailles; on entend résonner les coups redoublés de leurs piques qui détachent , non sans de grands efforts , des blocs énormes de pierres. Les Parisiens, qui sentent tout le danger, se hâtent de faire bouillir, dans de vastes chaudières , de l'huile, de la poix de la cire. Lorsque ces matières s'enflamment, ou sont près de s'enflammer , les assiégés les versent sur la tête des sapeurs. C'était un spectacle déplorable de voir les malheureux qui en étaient atteints pousser d'horribles hurlements. Le feu prenait souvent à leurs longues chevelures, à leurs habits; et alors ils se roulaient sur la
'Vn MIRACLE. 289
terre , en grinçant des deiits , ou se hâtaient d'aller se jeter dans le fleuve pour éteindre les flaninies. Les Parisiens, fiers du succès de leurs moyens de défense , raillaient leurs ennemis , leur criaient du haut de la tour: « Allez, malheureux, allez à la rivière; peut-être l'eau vous fera repousser une chevelure mieux peignée que l'autre.» Bientôt aucun Normand n'osa plus approcher dé la tour, en voyaht leurs camarades s'enfuir demi brûlés. En vain les Normandes elles-mêmes les excitaient, les poussaient vers la tour, en leur reprochant leur pusillanimité;envaindles leur criaient: ce Quoi ! vous n'avez pas le courage de prendre une fotteresse qui ressemble plus à un four qu'à une tour! Lâches! vous aimez mieux rester ici sous vos tentes ; vous n'attendez^ que l'heure où vous pourrez vous gorger des mets préparés de nos mains ; vous soupirez après la nuit pour venir goiker dans nos bras les plaisirs accoutumés: mais n'attendez plus de nous ni services , ni pllaisirs. Nous méprisons trop lés poltrons *. » Inutiles paroles ! ils voyaient aux créneaux de la tour des chaudières fumantes; et ni les reproches, ni les injures n'auraient pu les décider à faire un seul pas en avant.
Sigefroi, dissimulant le cruel chagrin qu'il
• Voyez k nbte XXXin.
agO CHAPITRE XV.
éprouvait, fit donner le signal aux guerriers^ rentrer dans les deux camps. Lorsqu'il fut seul avec Adalbert, il lui reprocha assez durement ^ car il avait de la sévérité dans le caractère^ d'à-* voir commencé le combat sans le prévenir.
Adalbert n'eut pas de peine à lui prouver que les Parisiens avaient été les agresseurs. Les deux che& délibérèrent ensuite sur les moyens âe réparer ce premier échec, qui pouvait leur devenir très-préjudiciable ^ en ce que les présomptueux Parisiens ne manqueraient point de prendre, de ce jour -là,, uhe bien plus grande confiance ^^%às leurs forces.
En ce moment même, arvîvaît du Moïk-Valé'»
rieu le scalde EgiU. Il venait s'informer par lui* même des affaires de l'armée* Les dieux chefe le reçurent avec intérêt, et le prièrent de prendre part à la délibération qui les occupait , à lear dopaer ses prudents avisr EgiU réfléchit quelque temps, jeta un coup dfoeil surla tour, jugea qu'elle était imprenable ^ pviaque l'on manquait dans l'armée de machiner de guerre. Il ne fattait donc^ disait-il ^ que songi^r à l'itolerde la ville^ en détruisant le pont«
« — Mais le moyen , s'éqria Sigefiroi , de détraire un ppnt chargé, de redoutes , d'où les assiégé» lanceraient des masses énormes de pierres sur tout bateau qui tenterait d'approche-!
'^ Le pont est de bois, dit Egill; il hnt Yinr ceodier; et voici coiminent vous pourfezy par-* venir : transportez par terre ^ au - dessus de Ul place où s'élève le pont, quelque» barques; char <gezrl^s de fascines, auxquelles vous mettrez le feu. Yom laisêerei; ensuite les barques descen^ dre le courant, en les dirigeant toutefois par 4^ eordeis attachée à d'autres barques qui vo-^ gtiercmt s^ loin. Betenues qudque temps som les ^rcbes du pont , elles lui communiqueront; l'incendie qui les dé vorera elles-mêmes* Kesoydi^ pas surprix que je paraisse instruit dans lei^ ma**^ nœuvtes employées à la guerre ; j'ai puisé toute mon instruction dans les livres de ces Romains qui firent la conquête du moiide, dé ces Rp-* mains dont Judith m'a excîtè à apprendre la l^i^ gue y lorsqu'elle .me confia soa jeune fils. »
Sigefroi^à chaque mot d'£giU,^ paraissait d^m l'admiration. Il neconeevaît pas qu'un moye^ si simple ne se Skt pas , tout d'abord, présenté à son esprit. Adalbert, prenant la maîn d^Ëgill : « Qh! ïskoa maître y lui dit^il ,, vous nous prouvez bien aujourd'hui combien le savoir l'emporte sur la bravoure aveugle, incon^iidérée^»
Sigefroi attendit; la nuit pour £fiire transporte^ pw terre dix barquies à quelques cents pas ftijidelà de la tour et.du> pont. DeS' tvtilliers de ISox* mands furant employés à cette op^rat^oii q^p,',
au- reste ly leur était familière , car dans toutes leurs inci)rsions clans les pays qu'ils vont ravager/ les peuples du Nord veulent-ils passer d'un fleuve à un autre voisin , ils traversent toujours la contrée intermédiaire, en transportant à bras leurs barques , quels que soient leur grandeur et leur poids.
Après avoir fait remettre à flot dans la Seine les barques ainsi transportées, Sigefroi en fit charger deux d'une énorme quantité de branchages coupés dans la foret qui couvrait le rivage} il en fit ensuite lier trois ensemble , afin qu'elles égalassent à peu près en largeur la plus grande arche du pont. Sur celle-ci, on accumula tant de fascines , qu'elles formèrent une pyramide qui avait presque la hauteur de la tour du pont. Les cinq autres barques furent placées par derrière à une assez grande distance ; elles n'étaient remplies que de rameurs qui devaient diriger et maintenir , par des cordes , les barques incendiaires.
Dès que le jour parut ^ quelle fut la surprise des Parisiens de voir descendre vers le pont trois pyramides flottantes, d'où s'élevaient des tour-' billons d'une épaisse fumée. Tous crièrent à la fois : Miséricorde ! Les deux plus petites pyramides furent bientôt sous deux -arches du pont. Mais les eanx dé la rivière, groissies par les
vif MIRACLE. 393
pluies de l'automne, entraînaient si fortemeut ces deux barques que tous les effoi^s des rameurs qui les retenaient par des cordes, nepou- .vaient les fuaintemr ass(^z long-temps sous les arches, pour que le feu piit se communiquer aux poutres, du pont. U fallait sans cesse les ramener au même Ueu, ce qui épuisait les forces des rameurs. lies Parisiens s'en aperçurent, et conçurent l'espoir de conserver leur pont dans son intégrité.
Mais la- triple barque incendiaire s'avança : les . flammes qui s^n échappaient surpassaient en hauteur les hauts clochers de la cathédrale de Paris. A cet effroyable spectacle, les plus intrépides pâlirent. Tous les guerriers qui étaient dans la grosse tour s'empressèrent de descendre et de franchir le pont pour regagnek* la ville. On n'enteni^ait de tous côtés que des gémissements.
l^ rapidité; extraordinaire du courant rendit, encore cette fois, nul l'effet que Sigefroi attendait de cette infernale machine. Emportée par une force à laquelle ne purent résister les rameurs qui voulaient la diriger, elle vint. choquer fortenaent la plus grosse pile du pont, qu'elle ébranla jqsque dans ses fondeo)ents; mais aussitôt , renversée sur le côté 9 elle s'engloutit daos le fleuve. Le bruit que fit en s'éteignant dans les eaux le vaste feu qui la consumait , sç fit entendre à
{>iu^euis milles à la ronde , et une fumée blanchâtre et humide couvrit quelque temps le pont et une partie de la cité*.
A cette vue, les habitants , transportés de joie, accoururent hors des murs et sor le pont. Ils se félicitaient les uns les autres; hommes et femmes s'embrassaient , dansaient en regardant passer ks noirs débris d^ laiiiachine; on les aurait crus atteints de folie.
Au milieu de ces transports, de cette allégresse, un moine parut. Cét^t Abbon qui venait leur reprocher de ne pas rendre grâces au ciel eu miracle édatant qu'il venait d'opérer en leur bveur.
^ a Ingrate ! s'écriait-it en s^adressant à la foule qui s'était réunie autour de lui ; insensés Pari* eiens , le ciel voils a visiblemeat protégés , et ce n'est point au ciel que vous songez à rendre grâces ! Apprenez de moi qu'un miracle seul a sauvé votre ville du plus grand des périls. €e snatin, j'étais avant l'aurore , là haut, tout près du mât auquel est attaché le drapeau, couleur de safran 9 qui flotte sur le palais de notre comte Eudes, lorsque j'qi vu voguer, au milieu de la Seine, le volcan mobile qui, de tous côtés, vomissait de larges flammes. « Nous scnnmes per
* Voyes la note XXXÏV.
UN MiRàeLe. 295
dus ! me siiis-^e dit , si les saints ne pt^ennent pitié de nous. » Et aussitôc j*ai couru vers la cathédrale où sont déposées les reliques de toutes les églises 4^ environs. J'ai d'abord voulu prendre et porter sur ce pont méthe la grosse tête d'argent qui renferme le chef de saint Denis ; mais elle était trop lourde» Je me suis souvenu alors qu'un heureux hasard nous avait procuré les reliques d'une sainte étrangère qui, comme vous le savez , a déjà m^tnifesté sa puiésailce^ eh dsdevant au ciel toute vivante la sœur ducotutë Eudes. J'ai saisi le reliquaire qui contient sh demiàre dépouille, et j'ai com^u le déposer âlb pied du drapeau jaune , qui aussitôt a cessé de s'agitef dans l'air et a. embrassé, de ses longs replîs, le saint reliquaire, comme pour le garantir de toute atteinte sacrilège. Au même instant j'ai vu les eaux de la Seine s'agiter en vagues pluls pressées, bouillonner même autour de la grosse barque enflammée. Je suis tombé les genou^ç en terre^les mains levées vers le ciel, priant et pleurant. Je n'avais pas fini de réciter un miserere^ que j'ai vu la terrible barque prendre une Êiusse route , se briser contre la pile du pont et s'engloutir à jamais dans les flots. Courons , mes fi|èrcS) courons tous à nôtre cathédrale, baiser humblement la relique qui nous a préservés d^un épouvantable désastre. »
^9^ GtiAPITRE XV.
. II dit. Les danses, et les chansons cessèrent: tout le peuple le suivit déTotement à la cathédrale. L'évéque.Gozlin, y était déjà en {»'ières: il avait fait placer le saint reliquaire au milieu de l'église, sur une table couverte d'un riche tapis. Quand tes dévots l'eurent bàisé , et que chacun eut déposé q^ielque monnaie dans une patène d'argent doré > posée près du reliquaire, Gofi&lin avertit les fidèles que désormais , tous les ans, à pareil jour^ on présenterait à la vénération des fidèles la jupe de l'Égyptienne , protectrice de Paris^ et que l'on chanterait en son honneur une hymne , dont le moine Abbon était chargé de compose^ les \ejs.
Cependant les deux cha&de l'armée des Normands, affligés du peu de succès de leur tentative contre Paris, s'étaient retirés avec le scalde Egill sous une tente, où ils s'o<:cu paient de graves délibérations. Sigefroi était loin de £siire aucun reproche au scalde qui avait conseillé l'emploi des harqu^ incendiaires. Il reconnaissait que des circonstances, que peut-être il aurait dû prévoir, les avaient rendues inutiles» «Mais, lui dit-il, vous qui connaissez si bien les machines de guerre qu'employaient les Romains, pourriez-vous nous donner une idée de celles dont ils faisaient usage dans les sièges des villes et des forteresses?»
£giU prit aus&il^t iin morceau da .craie, et das&in^ ,. sur le sol même de la tente , im bélier, uDç baliste, une catapulte^ Il en expliqua ensuite l'usage et les effets.
« -^ Fs^draitril beaucoup de temps pour faire exécuter ces machines?» demanda Sîgefroi.
— Avec tant de bras dont vous pouvez disposer, deux mois pourraient suffire,» dit Egill.
a — 'Eh bien ! l'hiver arrive ; nos troupes ont besoin de repqs: renfermons-les dans les deux camps. Vous ferez, Adalbert, de temps à* autre, quelques petites attaques contre Paris, seulement pour faire connaître aux Parisiens que nous ne les avons pas abandonnés. Ordonnez , au reste , de petites excursions dans les pays environnants , quand vous aurez besoin d'approvisionner votre camp^. Moi, f ai l'intention de profiter de cette relâche que nous donnerons aux Parisiens, pour aller, à la tête de quelques cents braves Danois qui sont dans mon camp^ visiter les rives de la Loire. Les peuples de c^s contrées ne s'attendent pas à nous voir arriver sur eux . par terre. Il y aura là des prêtres chrétiens à tuer, et, ce qui vaut mieux , un riche butin à faire. Pour vous, savant Egill, occupez -vous de la construction de vos béliers, de vos catapultes; vous dirigerez tous les travaux nécessaires pour leur prompte confection. Adalbert vous procurera les ouvriers et
998 CHAPITRE XVy UN MIRACLE.
Jes matériaux ; nous ne manquons ni d'hommes, ni de bois, ni de fer. A mon r/e^tour de ma petite expédition, nous ferons l'essai de vos machines. »
Ainsi parla Sigefroi , et il regagna ensuite son camp de l'autre rive.
LÀ CROIX DM L'jSf^QOE,
Suçceftitt mu((er iHAdhte , ptrgU ad domion eeclesiœ . ptrWtthro^ ttocHtf ei cœpit vœes hujusmodi dente .« « Quoissfuef saçerdos, dormis? Curcanjugemsper- « nis?.„ Bçee ego ad te repertor, nec ad extra' « meum sed ad propritim vas reeturo «. Bac et àis sMUa declamanti tandem tacerdods Jtepesck relligio, Juhet eam cuhiculo intromittii ususque eottcuhltu ejufi , diseedere jubet,
.GasGOR. Turon. , Hifl. , 1. 1 , «i]^ .44.
« bflamwée Ae déalrt, elle se dmg«, au mOieu d'une nnit obscure , vers la dev^nre épiscopale ( et là , elle commence à Aever la Toix : r Jusque» à « quand «4it-eUe, doraifae-tUfévéque^ Pourquoi a iQq;>nse»-tu ta femme ?«.* ToUi que je reriena à « toi ; et ce n*est point un bien qui ne m'appartient « pas que je rédaae ; je ▼eux ce qui «et à moi ». A ces paroles et à d'aixtres semblables» la reUgwn du pontife s^endormit; Il ordonna qu^on la fit entrer dana son lit( et q«and il eut satisfait sa pas-> sioii • U lui comifanda de m retirer. «
Grsgoihs de Tours , Histoire des Français , 1> "I y 'cfa« 44*
Q<7i:iiQcnes jourB . ajprès , Sigefpoi , à la tête de sept ^ hiiit eents Danois choisis dans son< armée, àe dirigea snr Orléans , et descendit ensuite jus->
3oO CHAPITRE XVI.
que près de Tours , en ravageant toute la contrée. Là, trouvant un pays plus fertile, une température plus douce qu'à Paris , il résolut d'y séjourner quelque temps , d'hiverner.
Adatbert restait ainâ seul maître de l'^armée qui assiégeait Paris. Il visita les deu^ camps, s'assura par ses yeux que tout était en bon état de défense , et il crut pouvoir permettre aux chefs des bandes normandes de faire , quand ils le jugeraient convenable , des excursions dans les environs ; de s'y livrer, s'ils voulaient, aux plaisirs de la chasse , son intention étant de laisser les Parisiens tranquilles pendant toute la mauvaise saison.
Les Parisiens s'aperçurent avec joie qu'ils allaient goûter quelques mofnents de repos.
Tout paraissait calmé autour d'eux : ils voyaient souvent , du haut de leurs murs , les Normands sé promener sans armes dans la <pampagne; leurs troupeaux paître sur le^ rivage ; leurs femmes y allumer des feux pour faire cuire les viandes, et quelquefois aussi , danser au son des harpes. Ils commençaient £i croire que ces hommes-là étaient moins cruels , moins barbares qu'ils ne l'avaient imaginé. Ils auraient bien voulu commu^iqufir ^vec eux ; naais ils ne savaiept point leur langue , e^t, c'étçtit ua grand obsitacle. Les prêtres, d'ailleurs , et surtout: l'évêque Gdtlin,
LA. CROIX DE l'iÉVÊQOE. *3oI
leur avaient défendu , sous peine d'être éternel- 4ement damnés , d'avoir aucune relation avec de tels païens qui méprisaient la religion du Christ, qui offraient à leurs faux dieux des victimes sanglantes. Les prêtres disaient vrai, ou à peu près: car, à chaque changement de luné, les drotters, qui vivaient retirés , ainsi que les devineresses , dans les plus sombres repaires des forêts voisines, en sortaient et venaient, dans les deux camps, immoler à Odin des chevaux, des taureaux , en attendant qu'ils pussent de nouveau immoler des ptisonniers.
Quant au scalde Egilt, il avait déjà fait abattre, parnç les plus grands et les plus antiques chênes du bois qui entourait le château du Lov^r, tous ceux qui lui paraissaient propres à la construction de ses machines de guerre. €ent forges établies près du camp façonnaient les fers qui devaient armer la tête des formidables béliers.
Après l'inspection qu'il venait de faire de sa double armée, Adalbert Crut pouvoir sans dangel^ sacrifier quelques instants au plaisir, et s'apprêta à aller rejoindre sa mère et son amie; mais , avant de partir pour le Mont-Valérieii , il recommanda bien à Egilt , si les Parisiens faisaient la moiiidre démonstration hostile , ce qui n'était giiére à craindre, de lui expédier aussitôt des messagers pour l'en prévenir.
Lorsqu^il arriva à Tennitage y à peine étaitrit descendu de cheval qu'il se trouva dans les bras de Judith qui 'le serrait fortement contre sou sein. Adelinde elle-même, la timide Adelinde, avait osé prendre une de ses mains qu'elle pressait légèrement dans les siennes.
tf — Je suis à vous pour quelque temps , ma mère chérie , dit Adalbert ^ et à vous aussi , ma belle promise ; peut-^étre pour plusieurs mois.
-^ Quoi! ces Parisiens ne se rendent pas?»
lui dit sa mère».
a — Nous nous sommes bien trompés sur ce peuple^ Eh! n'ont-ils pas été les premiers^ il j a quelques purs , à nous attaquer dans notre camp ! Nous les en avons* fait repentir, il est vrai ; mais il a fallu combattre. La population entière , dans Paris , est. toujours sous les armes i artisans, prêtres, moines même. Croiriez.- vous, ma mère ,. qu'il s'en est fallu peu que je n'aie été assommé par l'évêque. Gozlin ? » -
(A ce mot, Judith pâlit.) — <c Oui, c'est gjraces à mon agilité que j'ai évité le coup de son énorme massue. Le .moment diaprés , j'étais maître de sa vie ; mais je voulais l'emmener prisonnier à vos pieds. Je l'ai «teiisi au corps, nous luttions y quelque^uns de& siens sont venus à son secours 9 il 'm'a. fallu lâcher prise. Je n'ai
tA CROIX DB t^ÉVÈQVE. 3o3
en que le temps de liu arracher la croix que voîiQi : c'est le seul trophée que j'emporte du combat. »
Judith prit brosquetneut la croix d'or des lamns d4 son fils : « Ah ! c'est bien elle ^ je la recooiiaisU Puis, s'aperce vant de la surprise qoë causait s^n exclamation tant à son fils qu'à son amie, elle ajouta eo souriant : « Vous tous^ de* mandée sans doute comment il se peut que j^ reconnav^se la croix que portait Goalin : je touj» le dirais ce soir^ après le repas. C'est le secret dSme antre^et non le mien, que je tous confierai. M<m récit, nous, servira d'histoire pour aujour^^ d'hul; car tu sauras ^ dit-elle en se tovrrnant ¥ers son fils , que , {>our passer le temps pen-* dant nos longues soirées, chaque jour, l'un de nous doit conter une histoire. Quand Ëgill était ici, c'était noCre meilleur contéun Kous aronî^ su par lui les aventures amoureuses de tous les princes et princesses' du Danemarck et de la Norwège* C'est à présent Kitard et Odille qui le remplirent : l'un nous répète des légendes, rautre des anecdotes monacales, qui sont rare-^ ment ^édifiantes, quoique la conteuse n'y voie rien de blâmable. £b bien ! ce soir, ce sera mon tour de conter. »
Adalbert n'avait jamais tu sa mère ^i gaie , si
3o4 CHAPITRE XVI.
expansive. 11 ne savait pas que , sous cette apparente gaieté , elle cherchait à cacher la vive émotion qu'elle venait d'éprouver.
Adalbert apprit par Adelinde quelles étaient leîs occupations habituelles , la vie des habitants de l'ermitage. Dès la pointe du jour, Judith allait visiler< Termite assassiil , avec lequel Adelinde ne concevait pasqu'elle pûtavoir de si fréquentes relations, Nitard et Odille allaient de leur côté, et toujours ensemble , faire une prière à la chapelle voisine, de Sain t^Nicaise, qui était abandtoQnée et sans pr^res ; mais ils s'étaient occupés d^la rendre plus propre dansFintérieur; et Odille portait, chaque jour> des fleurs sur l'autel, qui était resté debout. Depuis quelque temps, cette dévote fille avait à peu près repris sa fraîcheur^ sa beauté première ; elle n'avait plus un air de craipte et de sévérité ; ^è ne baissait plus les yeujçdevatitles hommes; mais elle avait toujours conservé son habit de religieuse. De son côté, Nitard avait plus de soin de sa personne ; ses habits étàieqt propres, presque élégants. Judith, pour récompenser son zèle, lui savait donné l'inspection des esclaves employés au sèrviiîe de l'ermitage. Ce n'était plus un humble serviteur : il lui était permis de s'asseoir h table auprès *de ses anciens maigres.
«Parlons de moi, continua Adelinde. Pour te
LA CROIX DE LÉVÊQUE. ' 3o5
plaire^ ô le plus aim^; des hommes , j'ai tâché d'apprendre la langue de ta patrie, puisqu'elle doit devenir l». mienne. Le'scalde Egill était mon maître.» Et elle prononça aussitôt, en Scandinave, une phrase qu'elle croyait bien tendre ej qui fit sourire Adalbert , car elle avait dit précisément le contraire de ce qu'elle voulait exprimer, et avait très-mal prononcé tous les mots. Mais, repr.enant sa langue maternelle , elle ajouta que, chaque jour aussi ^ elle allait faire une prière, non comme Odille , dans une chapelle , mais dans ce berceau de chèvre-feuille où elle l'avait vu à son dernier voyage. Cet aveu lui valut un baiser de son amant.
Adalbert fit lui-même son plan de vie pour tout le temps qu'il aurait à rester à l'ermitage. Il se proposait d'abord d'employer à chasser dans les environs une partie de la matinée.
Qu'avait-il à craindre , quand même il parcour* rait seul le pays? Tous les hommes puissants, les riches. possesseurs , au lieu de se défendre, avaient fui à l'approche des Normands ; le peu de cultivateurs qui restaient s'étaient franchement soumis à leur domination, et, d'aiUeur%, étaient désarmés, a Je reviendrai ensuite, disait^il , près de ma belle Adeliude, continuer les leçons de langue Scandinave q^rei lui donns^it Egill. » Puis, en la regardant avec tendresse : /. ^6
3o6 CHAPITRK XVI.
a Ne voudra-t-elle appreixlre de moi que des mots, de vains sons ?... L'art d'aimer, si toutefois c'est un art, je veox le lui enseigner...
— Mon fils , lui dit sa mère en l'iîiterfompant ( car elle n'avait point quitté nos deui amants), vous avez pris chez les Français ce fade jargon qui ne convient point à vos moeurs. Aimez à lama nière de vos compatriotes : ce n'est pas par 4e flatteuses paroles qu'ils cherchent à nous séduire, mais par de belles actions, par le courage , la franchise , la levante ! Comme eux , vous respecterez l'innocence qui s'est confiée à votre foi. Vous n'oublierez point qu'Adeiinde est sous yotfe garde... »- Elle allait continuer ; mais on vint les avertir qu'on les attendait dans la chambre destinée aux r^pas.
Nitard et Odille, qui déjà s'y trouvaient , témoignèrent au jeune guerrier toute la joie qu'ils ressentaient de le revoir. Odille l'appelait son sauveur , Nitat*d , le plus aimé des maîtres; mais Adalbert lui défendit de le qualifier ainsi : « Tu n'as plus ici de maître , lui dit4l , à moins qu'Odille ne veuille ex^cer sur toi l'empire auquel nous avons renoncé. »
Cette fois , le repas de l'ermitage ne fut ni aussii calme, ni aussi frugal que les autres jours : on but un peu plus qtie de coutume. Il falhit qu'Adelinde chantât, et sa voix parut ravissante.
, LA CROIX DU. l'ÉVÉQUE. 3o7
Adalbert, sachant qu'elle entendrait au moins quelques mots des vers qu'il lui adresserait^ improvisa pour elle* une chanson. fCfUidinave.
A peine le repas était terminé que Nitard rappela à l'assemblée que c'était le jour ou il devait conter, et demanda qu'on voulût bien écouter l'histoire qu'il ayait passé tout le jour à préparer.
« —Tu la réserveras, Nitard, pour une autre occasion , dit Adalbert ; ma mère nous en a promis une pour ce soir.
— J espérais , dit Judith, que vous l'oublieriez; mais je suis prête à commencer. j>
Aussitôt , toute l'assemblée observa le plus grand silence^ et Judith commença ainsi :
a Vous voyez cette croix d'or ( elle avait tiré de son sein la croix qu' Adalbert avait arrachée à Tévéque Gozlin ) : ce n'est poinjt te vajn ornelïient d'un prélat chrétien^ mais un gage de la passion la plus vive, et en même tençips la plus funeste* On peut facilement l'ouvrir, quand on connaît l'art avec lequel elle a été fabriquée», n
£lle poussa, en même temps , un ressort; la croix s'ouvrit. £lle contenait une tresse de cheveux du plus beau noir , une autre de cheveux blonds, et un anneau d'or qui se repliait sur lui-même.
« Voilà le dernier présent que fit à l'ingrat
3o8 -CHAPITRE XVI.
Gozlin une femme qu'il avait indignement trahie , et dont je vais vous raconter l'histoire, que je tiens d'elle-même , car je fus' sa confidente, sa plus chère amie. Je l'aidai long-temps à supporter ses malheurs. »