‹ L'évêque Gozlin, ou, Le siége de Paris par les NormandsChapitre 33 sur 46 · HISTOIRE DE RADEGONDE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE RADEGONDE

a Radegonde devait le jour à un des plus illustres comtes qui brillaient à la cour de Charles-le-Chauve. Sgnpère avait une sœur,abbesse du monastère qui s'élève sur le mont même où sont déposées les reliques de la Vierge de Nan- ' terre. Tout occupé de combats, d'amours, accompagnant presque toujours le roi dans ses expéditions guerrières , le comte se crut trop heureux de pouvoir se débarrasser de sa fille , en la confiant à sa sœur l'abbesse.

«Radegonde, à Tâgë de vingt ans , était, m'at-ou dit, d'une grande beauté. Elle avait une taille élevée, des traits d'une régularité parfaite; de grands yeux noirs et vife , qui seipblaient indiquer de la force d'âme, et aussi- de la fierté. L'abbesse sa tante la força de prendre le voile, et elle ne le fit pas sans répugnance; car, elle me l'a souvent avoué, dès sa jeunesse,' elle n'admettait presque rien de ce que disaient les prêtres sur la satisfaction qu'éprouvait le dieu des

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chrétiens du sacrifice qu'on lui faisait de ses affections les plus naturelles. Elle ne pouvait se persuader que c^était le servir et lui plaire que de vivre inutile au monde; que de ne pas rendre à d'autres la vie que nous avons reçue de lui. Cependant, elle éprouvait un trouble intérieur; elle se reprochait de ne pas ajouter foi à des paroles , à des préceptes que l'on disait émanés de Dieu lui-même. Elle confia ses doutes , son incertitude , ses remords à l'homme qu'elle avait choisi pour directeur de sa conscience. C'était G^zlin, qui n'était alors que simple prêtre» mais qui déjà avait la réputation d'un très-savant théologien. A peine avait-il vingt-cinq ans, et il était remarquable par Ja noblesse de sa figure toujours calme , par des yeux pleins de douceur, tendres, expressifs.

« Gozlin , aux aveux que lui faisait sa pénitente, se contentait de sourire, et ne la réprimandait nullement sur son incrédulité; mais il lui disait : a Dissimulez vos sentiments ; la religion est utile: c'est par elle que les prêtres commandent aux rois, aux puissants de là terre qui, sans elle, commettraient bien plus d'injustices et de barbaries. Elle met un frein aux passions de ces tyrans, de ces hommes qui sont tous sans principes , sans moralité. »

«Quand il eut pénétré dans les replis les plus

3lO .CHAPITRE XYf.

secrets de l'âme de Radegonde, îl lui ouvrit la sienne. Il lui parla d'amour; et elle n'était que trop disposée à l'écouter. Il lui peignit avec feu le bonheur de deux êtres qu'un égal penchant attire l'un Ters l'autre ; qui y méprisant les vains préjugés par lesquels on s'impose de cruelles privations , obéissent aux lois bien plus sensées que la nature a prescrites. Il n'eut pas de peine à l'en convaincre : tout ce qu'il disait , Radegonde , l'avait d'avance imaginé; c'étaient là ses rêves chéris , les continuelles illusions de son esprit. Que vous dirai^je ? elle l'aima comme il paraissait l'aimer, et plus vivement encore. Il était pour elle un être presque surnaturel , un ange , un dieu. « Un jour, il lui proposa de quitter le mona- . stère où elle avait vécu jusqu'alors, de venir habiter une maisonnette simple et commode qu'il avait fait préparer pour elle dans la' foret de

Vilcenna.

«Oui, lui dit-elle, j'y consens, pourvu que vous promettiez devant Dieu que vous n'aurez jamais d'autre amie , d'autre compagne. Nous ue pouvons, ni l'un tit l'autre, nous unir devant les hommes; mais^ devant la divinité, vous pouvez jurer d'être éternellement à moi. Je me regarderai dès lors comme une épouse aussi légitime que celle qui , aux yeux de tout un peuple, contracte de solennels engagements. »

a 11 promit tout ; et Radegonde , sans scrupule

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et sans crainte^ franchit, une nuit, les murs du monastère, et se trouva dans les bras de ^n amant , ou plutôt d'un époux.

« La maison où il la conduisit n'était guère qu'une chaumière au ûiilieu d'une foret; mais elle contenait tout ce qui était nécessaire aux besoins de la vie. Gozlin lui donna , pour la servir , une vieille esclave sur la discrétion de laquelle il pouvait compter.

« Ce fut dans cette retraite que Radegonde passa la plus douce année de sa vie. Gozlin venait Vy visiter presque tous les jours. Oh ! qu'elle était heureuse , lorsqu'elle le voyait arriver ! Pendant son absence, elle pensait toujours à lui; elle se livrait avec ardeur aux études qu'il lui avait prescrites. Elle avait appris, comme toutes les religieuses, la langue des anciens Romains; mais, jusque-là, elle n'avait lu que les Évangiles, la Cité de Dieu de saint Augustin, et quelques autres livres des pères de l'Église. Gozlin lui fit connaître d'autres auteurs, des; historiens et des poètes. Que le tendre Virgile lui plaisait! elle récitait souvent k Gozlin ces vers enchanteurs où il peint les amours d'Énée et de Didon. Elle était loin de prévoir qu'un jour elle serait abandonnée comme la reine de Carthage !

ce Virgile la rendit poète. Dans quelques chansons , en idiome vulgaire ou *gallo-romain , qui

3 12 f CHAPITRE XVr.

n'est guère que du l»tm barbare, elfe tâcha (f exprimer tous les sentiments qui remplissaient son âme. Gozliu semblait prendre un plaisir extrême à les Im entendre chanter. Je les ai vues tt^ cliansons d'amour où elle l'appelait son maître, son ami , son époux. Adalbert, tu n'en as jamais fait de plus tendres, de plus passionnées pour'lon Adfelinde.

« Gozlin semblait désirer ardemment de devenir père; il avait promis à son amie, si elle lui donnait un fils, de renoncer à l'église, d'aller vivre avec elle dans quelque contrée lointaine, uniquement occupé de l'éducation de ce tendre fruit de leurs amours; mais le ciel ne secondait point leurs vœux mutuels.

« Bientôt Gozlin parut préoccupé, sérieux. Ses visites devinrent plus rares. Dans ses entretiens avec Radegonde, il ne lui arrivait presque plus de la regarder avec passion , de lui dire de ces mots qui vont à l'âme, qui, répétés tous les jours, ont tous les jours un nouveau charme. Il lui parlait bien plutôt de la confiance qu'avait en lui le comte de Paris , de l'espoir qu'il avait de devenir l'un des princi)>aux personnages de sa cour. Déjà le comte avait exigé qu'il vînt habiter près de lui , dans son propre palais. Radegonde vit trop bien , mais nmi sans une inex-

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primable douleurs que , dans l'âme de Goziin , l'ambition avait remplacé Tamour.

« Trois mois s'étaient écoulés , et son amant n'était point venu à cette ciiaumière oà, naguère, il passait presque toutes ses nuits. £n vain, la vieille esclave Gerlrude était allée, plus d'une fois, retracer à Goziin les inquiétudes, les chagrins amers de la pauvre délaissée : it s'était excusé de son absence sur la multitude des affaires dont il se disait, surchargé, sur la nécessité de se trouver, jour et nuit, prêt à exécuter les ordres du comte.

ccRadegondene peut supporter plus long-temps un si cruel abandon. « Il me verra , dit-elle ; il faut que je l'apprenne , de sa bouche même , s'il faut renoncer pour toujours à ces plaisirs que je croyais innocents, et dont il savait si bien» ra'enivrer ! »

«Un soir, elle s'enveloppa d'une longue mante, sortit, traversa', non sans crainte, la forêt , entra dans Paris vers le miKeuxlela plus sombre nuit, et se trouva bientôt près du palais du comte. Sa fidèle esclave hiiavaitditci|mment elle pourraitpaTvenir à l'appartement de Gôzlin. Les gardes du palais étaient endormis ; elle passa , sans être aperçue , au milieu d'eux , et se dirigea vers une chambre • où Gozlia dormait d'un sommeil profond. Elle y

3l4 CHA.PITRE XVI.

entre sans bruit ; et , prenant une lampe allucoée qui avait été placée à l'un des angles de la chambre, sur un grand candélabre, elle s'avance vers le lit, contemple quelque temps les traits de cet homme qu'elle a aimé , qu'elle aime encore avec tant de passion* Elle lui prend une main , qu'elle serre légèrement; il s'éveille, ouvre les yeux, reconnaît Radegonde , croit rêver , et s'écrte :

« — Vous ici , Radegonde I qu'avez-vous fait?...

— Je viens, répond-elle, prendre la place qui m'est due, près de mon amant, de mon époux. Je ne crains nul reproche ni des hommes nî de Dieu. »

« £t , en même temps , elle jeta loiti d'elle la lai^ mante qui l'enveloppait; et , couverte d'une simple tunique, elle se pencha sur son amant, et l'enlaça de ses deux bras. Il sentit son. sein contre son sein, son cœur battre violemment contre son cœur.

«r Radegonde, lui dit-il , tu l'emportes ! redeviens mon épouse bien-aimée. Peut-rétre je vais me perdre ; peut«etre il me faudra renoncer à cette réputation de vertu qui me promettait des honneurs, des richesses. ... ; mais tant ^'aoiour mérite une récompense.» -

« Il la reçut dans son lit. Radegonde pleurait; il essuyait ses larmes , la couvrait de baisers.

« Que tu m'as fait de mal , cruel ami ! lui di- • sait Radegonde; mais tout est pardonné : ce mo-

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ment efFaoe bien des tart$ ; je ne me souviens pins de ton ingratitude. »

« Hélas ! cette nuit fut la dera^ère que Radegonde passa prè$ de son amant. Le matin , en ouvrant les yenx , elle le vit tout habillé qui se promenait d'un aîr morne dans la chambre. Il lui commanda froidement de sortir du lit et de reprendre ses habits. Elle obéit en tremblant. Ensuite , il lui dit :

cf Radegonde , celte nuit , j'ai oublié les promesses que j'avais faites à Dieu, de ne jamais retomber dans de graves Êiutes dont une vie entière , passée dans la pénitence , ne parviendra peut-être pas h m'obtenir le pardon. Mais nous ne devons plus nous revoir ; il faut nous quitter !.. Oubliez les perfides leçons que'j'ai pu vous donner. Renoncez au monde; vous le pouvez encore : je vous ferai rentrer dans un monastère de saintes femmes dont je connais l'abbesse. Par sa protection, vous parviendrez, je vous le promets, aux premières dignités après elle, et peutêtre la rem placerez- vous un jour. »

« Radegonde , en l'écoutant , était restée stupéfaite , anéantie ; mais reprenant bientôt sa fierté accotitumée :

« — Hypocrite! lui dit-elle, tu fais ici un vain étalage de tes scrupule$ tardifs, de tes remords.

3l6 CHAPITRE XVI.

Va, continue de tromper ie monde par ta fausse dévotion ; assouvis-toi d'honneurs et d'or. Pour moi j je resterai parmi les hommes , mes semblables, sans pleurer mes péehés, dont je ne saurais me repentir. Je vivrai pauvre , malheureuse , mais non infidèle ni parjure. »

<c Puis , jetant sur lui un regard de mépris :

« Qui l'aurait pu croire , qu'un misérable prêtre chasserait honteusement de son lit , abandonnerait la fille qu'il a séduite , déshonorée; la fille d'un comte , du &vori d'un roi !...

— Je ne vous abandonne point , s'écria vivement Gozlin ; en quelque lieu que vous viviez, je saurai pourvoir à tous vos besoins. Croyez^que si d'impérieux devoirs ne me permettent plus de vous donner des témoignages d'amour, je conserverai toujours pour vous les plus tendres sentiments. Recevez , pour garant de la promesse que je vous fais, cette croix où j'ai renfermé une boucle des cheveux que vous aviez tant de plaisir, à caresser , à baiser en de doux , mais criminels moments d'ivresse.»

( Gozlin avait tiré de son sein une croix d'or, et l'avait placée dans la ceinture même de Badegonde. )

a Ces cheveux, continua Gozlin, vous rappelleront des erreurs passées ; et la croix , que vous devez en gémir et les réparer.

LA. CROIX DE LÉVÊQUK. 3l^

— C'est bien, dit Radegonde' avec un souris amer; tu gardes toujours ton masque.... Oui, ces cheveux me diront : « Il nous a otés de sa tête , « comme il t'a arrachée de son cœur ; nous ne « sommes plus à lui ! » Et cette *croix , elle me dira à son tour : a C'est pour les biens t^errestres <€ que je procure à ceux qui font semblant de « m'adorer, moi qui ne suis que le vain symbole « d'un culte absurde et bizarre , que ton époux « a renoncé à d'autres biens phis réels , à Tamise tié, à la douce confiance , aux seuls et vrais « devoirs que prescrit le maître de la nature. »

a A ces mots, Gozlin fit un geste d'horreur, comme s'il eût entendu une voix sacrilège. Radegonde, furieuse, ne se connaissant plus, lui ' crache au visage, et sort brusquement de la chambre et du palais.

« Elle courait, comme une insensée, dans les rues de la Ville, et ensuite, dans les détours de la forêt ; elle ne retrouva , sinon du calme , du moins quelques idées, que lorsqu'elle aperçut la chaumière qui lui servait d'asile. Sa vieille esclave fut effrayée en la voyant arriver pâle, échevelée. Elle voulut l'interroger ; mais Radegonde , suffoquée par la colère , ne pouvait lui répondre ' que par des cris inarticulés. Cet état de crise ne pouvait long-temps durer; elle fondit en larmes, et se sentit soulagée »

3l8 CHAPITRE XVI, LA CROIX UE LivÊQUE.

Ici Judith fut interrompue dans sa narration par un gémissement sourd , un sanglot étouffé. Adelinde y profondément touchée de TafFreuse situation où se trouvait une amante si passionnée , si généreuse , avait d'abord pleuré dans le secret , mais , à la fin ^ n'avait pu cacher sa vive émotion. Tous les yeux se tournèrent sur elle : embarrassée , confuse , elle couvrait son visage de ses mains. Judith , serrant une de ses msdus dans les siennes^ lui dit :

<c Je devine, sensible Adelinde, pourquoi vous êtes si péniblement affectée. Comme Badegoode vous aimez; vous craignez d'être abandonnée comme elle. Oh ! tous les hommes ne se ressemblent pas !...«. Il est trop vrai, pourtant, que 1} femme qui s'abandonne sans réserve à son amant en est souvent délaissée sans pitié. Que Rade-

gonde vous serve de leçon Mais la nuit est

trop avancée pour que je vous expose les cruelles suites qu'eut sa faute. Demain, je continuerai l'histoire -de ses malheurs, s*

La petite société se sépara. £n disant adieu à Adelinde , Adalbert lui baisa la main avec respect, et lui dit tout bas :

<c Adalbert ne sera jamais un Gozlin. Un guerrier loyal et franc , un Scandinave , quand il a juré fidélité , tient son serment ou meurt »

,h^ MARE ABANDOKHEE.

Jtfuiier éw^parit, trUtitiamhaàet^uia itenit hora ejus: cum auiem peperU puerum ,jam non meminit pressurée propter gmidium , quia natus est homo in nttmdwn,

Evang. JoAHir. , XYI, ai.

« La femme , lorsqu'elle met au jour an enfant, éprouve de doolonreoses angoisses. Mais à peine cette heure cruelle est passée qu'elle ne se souvient plus de ses lonffranoes , et qu'elle se sent fière et joyeuse d'avoir donné un homme de plus au monde. *>

Évang. de S. Jbah , XYI , %i.

Aussitôt après le repas du soir, Judith, sur rinvitation de Nitard et d'Adelinde elle-même, reprît ainsi l'histoire de Radegonde.

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