FIN DÉ L'HISTOIRE DE RADEGONDE
a Qu'ils fureut longs et tristes les jours qui suivirent cehii où Radegonde n'eut plus à douter de rinconstaiicé de son amant ! On la voyait, tantôt assise au pied d'un chêne, abîmée dans
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des réflexions amères, arrachant, sans y penser, quelque brin d'herbe, le portant à sa bouche, le rejetant loin d'elle; tantôt errante, en désespérée, dans les lieux les plus sombres de la foret , ou sur les bords hnoiides de marais infects. Tje long des nuits , son esclave l'entendait soupirer et gémir. Elle avait remarqué que sa maîtresse perdait la fraîcheur de son teint ; que sa santé , ' autrefois si vigoureuse, s'altérait de plus en plus; elle ne dissimulait point ses ateirmes à Radegonde, qui y semblait insensible, ou plutôt qui s'en montrait satisfaite. Elle eût voulu mourir.
a Un mois entier s'écoula dans ces ennuis, dans ces tourments. Tout à coup, Radegonde parut une autre femme : ce n'était plus cette amante délaissée qui appelait la mort , et refusait souvent les secours qui devaient prolonger son existence; ses yeux étaient brillants, animés ; on y eût pu lire presque de la joie , et elle les levait souvent vers le ciel , comme pour lui rendre grâces. Cest que Radegonde, à des signes certains , avait reconnu que la nuit passée dans le palais du comte de Paris aurait des suites qu'elle regardait comme heureuses.
« Il voulait être père, se disait-elle; c'était son « vœu le plus ardent.... Repoussera-t-il encore « celle qui peut-être lui donnera un fils?... non,
LA MÈRE ABANDOKIfÉE. 3^1
ce je ne Ten crois pas capable , quoiqu'il m'ait « bien .cruellement traitée ! ».
c( Comment lui apprendra -t- elle cet événement? Après avoir formé, puis rejeté vingt plans divers, voici le moyen qu'elle cryt devoir préférer. Elle écrivit, sur des tablettes que Goziin lui avait données au temps de leurs amours, ce verset d'un évangile : Exaudila est deprecatiù tua: et uxor tua pcuriet tibi filium : « Ta prière a été exaucée : ton épouse a conçu ; elle te donnera un fils. 3» Elle appela ensuite Gertrude , et lui commanda d'aller à Paris , de remettre, dans les mains même de Goziin, ces tablettes, et d'examiner surtout l'expression de sa figure, lorsqu'il lirait ce qu'elle y a.vait écrit . <c Quand l'esclave fut partie, Radegonde 'attendit soQ retour dans des angoisses inexprimables. Elle se flattait quelquefois qu'il volerait aussitôt dans ses bras; puis, songeant à la terrible scène qui avait suivi la plus douce des nuits, elle perdait tout espoir.
« Dans son impatience , elle se décida à aller à la rencontre de Gertrude. Elle la vit de loin qui arrivait à pas lents, la tête baissée; son cœur se serra ; elle prévit que Gertrude n'avait rien de favorable à lui annoncer.
a Eh bien! lui cria-trelle dès qu'elle put se
32^ CHAPITEE XYII.
fairç enlendjre ^ quV-t^il dit ? Ne crains point de trop m'affliger, Gertrude; sois sineère...
— ^^ Caimes^vous ^ Ghère bonne maîtresse; je vais tout vous dire* Par la pfotèctîon.de l'un des gardes du comte Eudes, que j'ai contiu dans ma jeunesse, j'ai pu parvenir , sans, obstacle, dans l'appartepient du puissant Geoiliiu Quand je suis entrée , il écrivait avec une grande attention snr une . feuille de parcbemin déployée devant lui. Il ne m'a point vue d'abord ; mais , entendant quelque bruit derrière son fauteuil v il a toamé la tête, <c Quoi ! Gertrude, a-t- il dit, vous avez osé pénétrer jusque daps cet asile?» Et son re^ gard était sévère; et il s^est levé brusquement. D'une main j'ai pris' une des siennes, que j'ai baisée en m'incliuant; de 1- antre, je lui al présenté vos tablette^. En lés prenant, il disait toBt bas : u Quelle imprudence ! ^ A peine avait-il lu qu'il m'a paru éprouva:*' uii> saisissement, mk trouble qu'il cherchait vainefnent à mattriser. Son visage s'est couvert d'u<>e pâleur extrême; ses lèvres tremblaient.il s'eisu promené quelques noinutes dans la chambre ^^)es yetEi baissés et sans proférei^ un seul mot. Puis, se rapprochant de moi , il m'a dit froidement : ^
«Gertrude, retourne* prônbp^ement vers votre maîtresse; promptement , en4:endea-vaus ? et sans parler à qui que ce soit dans ce palais. Vous
LA Mif^nr. ABAl^DONNÉE. SlS
direz à Radegonde qu'elle me verra, avant que dix jotii'S soient écoulés. Jusque-là, ayez grand soin d'elle. Recommandez-lui surtout de nejàf mais sortir , de se cacher à tous les yeux. » Et d'un geste, il m^a indiqué la porte par où je de* vais sortir. » . .
^ A ce ^écït 9 R^degonde sentit .un froid de glaeç parcoui^ir tout son corps. Elle n'aut^it pu retourner jusqu'à la chaumière, si Gerti*ude ne Teut soutenue, ne l'eût aidée à marcher.
a II a été insensible L... Cette nouvelle l'a péniblement ému!.....» Elle plearait Gertrude lui disait : u Mais il viendra! il l'a bien proitiis. ^
a Ce mot : « Elle nie ^nerra , d qui était resté gravé dans Famé de Radegonde, adouci$^it un pe^i l'amertume de sa douleur. Elle se trouva assez de force pour vivre encore quelques jourâ^
« Elle. ne sortit point; il l'avait ainsi ordonné; et, malgré son caractère indépendant^ que tout ordre injuste l'évoltait?, elle voulut se tqontre^i; .touihise, oWiâsaqlec Mais sans cesse l'œil collé à lël'pëtite fenêtre du greriiér de sa chaumière, elle ne quittait point de vue la route que Gozlin devait parcourir pour venir la rejoindre. Son cœur battait fortement dès qu'elle, découvrait au loin Quelque voyageur à cheval s. .toujpurs elle lé croyait voir; puis. elle pleilrait de^sa ^é-: prisei • ' . , . • •"• ^ >''i'"'
324 CHAPITRE XVff.
a Neuf jours s'étaient écoulés ; Badegonde corniuénçait. k désespérer de revoir jamais son amant. « Cette fois encore , il m'a trompée ! s'écriait-elle; ruse et cruauté! vous ne trouverez rien de plus dans cet indigne prétrq , dans tous les prêtres de sa religion. » Et alors , elle maudissait lui et tous ceux qui portaient la même robe. Il lui semblait que Gozlin n'était plus pour elle qu'un objet de haine et d'horreur.
« Mais le dixième jour arriva. L'aube paraissait à peine, et Radegonde entendit quelques pas de chevaux retentir sur le petit pré qui s'étendait devant la porte de sa chaumière. Elle vole à sa fenêtre , et voit Grozlin sortir d'une litière et frapper doucement à la porte. Gertrude ouvre, et .Gozlin, montant aussitôt à la chambre de Radegonde , serre dans ses bras sa maîtresse qui , tremblante , confuse , rougissant , pâlissant tour à tour, ne peut que lui dire : « Aurais-je * retrouvé mon époux? » A ce mot d'époux, Radegonde sentit que les bras qui l'enlaçaient ne la pressaient plus si fortement; et bientôt après ils cessèrent de l'entourer.
a Gozlin la pria de s'asseoir; et se plaçant près d'elle : • •
^ •« J'ai beaucoup à vous parler, dit -il; tâchez, Radegonde , de m'écouter avec calme et sans m'intcrrompre , jusqu'à la fin. Je vous ai aimée,
LA MÈBË /iBAJ!f DONNÉE. •" 3a5
VOUS n'en pouvez douter , et vous m'êtes encore bien chère; mais, pour quelques années du moins je vous conjure de consentira vous éloigner de* ce pays. Voici les motifs de la prière que je vous fais en suppliant. La faveur du comte de Paris , la renommée de sagesse dont je jouis dans tout le comté , me présagent l'avenir le plus brillant. Déjà , l'abbaye de Saint - Germain-desrPrés , la plus riche du royaume, m'est promise; de là à l'épiscopat il n'y a qu'un pas. Mais, si mes concurrents j mes rivaux ( et ils sont en grand nombre ), parvenaient à découvrir que mes mœurs ne sont point telles qu'elles le paraissent ; que je vis secrètement avec une religieuse ; que j'ai enfin près de moi une amie, une épouse, un enfant!.;.. ( et ils ne tarderaient point à le découvrir : leurs yeux sont si perçants! ) comme ils triompheraient!.. .11 me faudrait baisser les yeux en leur présence; je retomberais bientôt dans l'abjection et la misère. Si, ati contraire, Radegonde consent à vivre quelque temps ignorée, solitaire , dans un château dont un . seigneur neustrien, qui est parti avec Iç roi Charles pour l'Italie, m'a permis de disposer en maître , je monterai sans obstacle aux premiers grades de l'église. Alors je rappellerai près de moi ma Radegonde et mon enfant. Si c'est un fils qu'elle m^a donné , je rélèverai moi-même, il ne quit-
3a6 CHAPITRE XVII. ,
tera point mon palais ; si cest une fiUe, je la placerai dans le phis riche de nos couvents; et lorsqu'elle aura atteint l'âge, je la marierai à quelque seigneur de la cour , ou je la ferai nommer abbesse de quelque opulent pionastère, Daos le château qui vous s^ervira d'asile , vous ne maa* querez.de rien : chaque ann^e, je vous enverrai assez d'or pour vous procurer même le superflu. Gertrude, que vous semblez aimer, vous suivra, continuera de vous servir. £h bieii! Radegonde, -n'approuve^'vous pas ce plan ? »
ff Pendant ce long discoip^s» Radegonde était restée muette et comme insensible; mais son cœur était violemraçnt agité : elle allait pleurer, mais elle eut la force de renfoncer ses^ larmes.
c<; — Et ce château, dit-elle avec tme apparente froideur, est-il bien loin ?
— A quelque^ journées ^e marche, sur le bord de la mer,
— Et quand faudra«t-il partir ? m ^
(( Gozlin, baissant la tête , répondit d'une voix tremblaïUe :
« J'ai fait conduire ici une litière... elle est tout près... qui attend* »
a Radegonde, à ces mots, se lève brusquement :
(c Eh bien 1 me voilà prête ! » Et , en même temps, sans tourner la tête vers Gozlin, elle appelle Gertrude et lui dit de se préparer à
LA MfiHE ABANDONNIIe. S27
partir. En rassemblant ce qu'elle voulait emporter avec elle , sa main tomba sur la croix d'or, dernier présent de Gozlin» ËUe fut tentée de la lui rejeter avec mépris; mais ellei changea d'idée^ et la remit où Gozlin. l'avait d'abord attachée , à sa ceinture.
c( GoKlin la regardait fai^e avec un étonnement mêlé d'inquiétude. Quand il la vit prendre d'une main le paquet qu'elle avait préparé , et s'a van* cer vers la porte pour descendre, il se précipite vers elle ; et, eu lui disant : a Adieu donc ! » il voulut la serrer dans ses bras; elle le repoussa froidement , et , lui montrant la croix : •
(c Gozlin , un joixr je vous la rendrais Quand vous la reverrez, dites alors : Badegonde est perdue pour moi : elle m'a oublié^ ou elle ne vit plus* j»
a Elle descendit, fit monter Gertrude dans la litière^ se plaça auprès d'elle , sans jeter un re^ gard sur Gozlin.
(( Ah! VLii mot, du moins, Radegonde; ditesmoi adieu..**, dites que vous me pardonnez! »
a Radegonde tourna la tête d'un autre côté ^ leva les yeux au diel ^ comme pour lui demander un vengeur. Le conducteur de la litière fit claquer son fouet , et les chevaux se mirent en route. ' .
ec Durant tout le voyage, la bonne Gertrude fit
3!ft8 CHAPITRE XYII.
tout «e qu'elle put pour calmer Flesprit de sa pauvre maîtresse ; pour la distraire , elle lui racontait de vieilles histoires de saints, de moines, de sorciers , et quelquefois les funestes exploits de quelques seigneurs francs, qui ne sortaient de leurs châteaux , ou plutôt de leurs repaires entourés de fossés et de tours , que pour piller les pauvres marchands qui passaient sur leurs terres, ou pour ravager les propriétés de leurs voisins. Badegonde prétait à peine l'oreille à ces longs récits. Mais Gertrude parlait-elle, par hasard, du bonheur d'être mère , de voir croître , se développer près de soi le tendre fruit d'un mutuel amour, Radegonde soupirait, ses yeux se remplissaient de larmes.
ce Oui ! disait-elle ; je le sens au dedans de moi : pour une mère , quels que soient ses chagrins , si elle peut tenir son enfant sur son sein , il y a encore du bonheur sur la terre!... n
« Après quelques jours de marche, leur conducteur, au sortir d'une sombre foret , leur fit remarquer , ' à quelque ^ distance , un château dont le donjon et les tours se dessinaient sur Tazur des eaux de la mer qui en était trèsvoisine , et les prévint que c'était là qu'ils s'arrêteraient. Une heure après, ils étaient à la porte du château. Un concierge en sortit, et, leur présentant les clefs : « J'ai ordre , leur dit-il , de
LA MÈaC ABANDONNÉE, StlQ
voQS mstaller ici , et d'obéir à tout ce que vous me commanderez. j>
« Radegonde et Gertrude parcoururent tout le château , et quand elles eurent trouvé un appartement convenable , elle» s'y établirent. De leurs chambres qui communiquaient entre elles, on pouvait descendre , par quelques degrés seulement if sur une terrasse', et de la terrasse, dans un bois assez sombre , parsemé de rochers bleuâtres. .
« Le calme de ces lieux rendit quelque sérénité à Radegonde. Chaque jour, elle allait promener âes rêveries dans le bois. Elle éprouva , dans les premiers jours, quelques moments id'ennui ; mais elle s'habitua , peu à peu , à cette vie paisible qui procurait du repos à sou âme si long- temps agitée par les passions, et par les chagrins qui en sont la suite ordinaire.
ce Le moment arriva où Radegonde mit au monde, presque sans douleurs, un fils ^ à qui elle donna pour prénom celui d'un de ses aïeux qui s'était le plus distingué par ses hauts faits, sous le règne de Charlemagne. Ce fut .Gertrude qui reçut l'enfant dans ses bras , et lui prodigua les premiers secours : elle avait été souvent mère, et elle connaissait tous les soins que réclame un enfant nouveau^né^ Radegonde voulut le nourrir de son propre lait; elle ne se lassait point de le
33o GHâPIXRE XVII. •
regarder y de le caresser* Tout son regret était qu'il eût les traits de son père ^ de rhomme qvii l'avait dédaignée^ répudiée.
<c II serait inutile de vous <Kre jcoinaient je connus cette malheureuse mère. Saches denleaient que, me trouvant dans une petite ville voisine du château, je la visitai, et obtins toute âa oonfiance» Nous devmmes amies inséparables. Comme elle, j'avais beaucoup. à me plaindre des homn>es; comme elle, j'avais l'âme fière^ incapable de plier soos le joug de ces tyrans.
« L'enfant de Radegonde avait atteint Tàge de trois ans ^ et Crozlin avait solennellement promis qu'à cette époque il rapprocherait de lui son fils et sa mère ; mais il se contentait , chaque année , d'envoyer de l'argent, et %ie parlait nullement de tirer d'exil Radegonde. Cette conduite lui paraissait révoltante; j'animais , j'aigrissais Radegonde contre l'ingrat ; j'aurais voulu qu'elle eût fui dans une autre terre , qu'elle allât se mettre sous la protection des Normands, qui , déjà , s'étaient emparés d'un coin de terre éloigné seulement de quelques lieues de sa demeure, et qui donnaient asile à quiconque venait vivre sous leurs lois. Elle hésitait ; elle voulut encore une fois faire une épreuve sur le cœur de Godin. Par un message que lui porta le concierge même du
LA Mèli£ ABANUQlfJViE. 33 i
chatean qu'elle habitait, elle lui rappelait que le terme qu'il arait fixé lui-même pour. sa rer traite, loin de toute société humaine, était ar** rivé; que les Normands menaçaietit de ravager le pays^ que son; fils, ainsi qu'elle, couraient risque d'être pris ou égorgés par eux* Le miessager fut assez mal accueilli par Goziin , qui ve«, nait d'être promu à la dignité rd'ahbé de. Saiiit^ Germain. L'insensible et orgueilleux abbé iie prit même pas la peinç d'écrire à Radegonde, mais chargea le messager de lui dire que mieux que personne il devait être informé des mouvements et des projets des ennemis, puisqu'il était un des principaux membres du gouvernement de la France'occidenta\e; qu'elle n'avait rien à craindre datis le château où elle vivait f qu'il lui oonseilr lait d'y* rester tranquille. - .
ce Radegonde, cette fois, se sentit blessée jus-^* qu'au fond de l'âme, et elle prit aussitôt la ré*^ solution de renoncer pour toujours à Goziin.
Elle coupa une boucle de ses cheveux, et une des cheveux de son jeune enfant, et renferma l'une et l'autre, ainsi qu'un anneau qu'elle avait reçu de Goziin, dans la croix d'or qu'elle avait toujours conservée. Elle lui renvoya cette croix par le concierge, sans lui éerire, sans lui faire porter un seul mot de reproches, ni de regrets.
33a CHAPITBX XVI».
c Dès le laidemain, elle profita de Tabsettce du coqciei^e pour quitter le château avec Gertrude et soQ fils.
c Je ne puis vous dire ce qu'elle deviot, où elle se réfugia , quel fut son sort dans la suite. Mais, ce que vous n'apprendrez pas sans intérêt, c'est qu'elle vit encore, ainsi que son fils, qui fait son bonheur et sa gloire , et qu'elle continue d'abhorrer Gozlin , quoique plus de vingt années se soient écoulées depuis la rupture de leur première union. Combien n'a-t-elle pas dû soufirir, quel que soit l'asile qu'elle a choisi, en apprenant que son indigne amant, son séducteur a réussi dans tous ses projets ambitieux; qu'il est aujourd'hui évêque de Paris, et plus puissant, peut-être, que le comte Eudes luimême, autre ambitieux qui se prépare à remplacer, sur le trône des Français , les derniers et trop faibles descendants de Gharlemagne...Mais, j'oublie que je parle devant la sœur de ce comte*, qu'elle pardonne à ma distraction.
«Ici , je pourrais finir l'histoire de Radegonde; mais je veux vous dire encore quelles ont été les déplorables suites des injustices de Gozlin. La haine que Radegonde avait fini par lui vouer, je la partageais dans toute son étendue : tant le spectacle prolongé d'une grande infortune m'avait émue et irritée! Un jour, j'assistais à un con-
LA MÈRE ABANDOrrNÉE. 333
seil où Rollon et les chefs de son armée délibéraient par. quels pays ils iraient attaquer le roi Charles , qui avait offensé tous les Normands par un attentat inouï. Les uns voulaient remonter la Loire, pour gagner ensuite les bords du Âhin; d'autres depiandaient qu'on se rendit par mer sur les côtes de la Flandre; Je proposai, moi, de remonter la Seine, de traverser la Bourgogne , pour tomber ensuite sur l'armée de Charles. On objecta en vain que les deux rives de la Seine avaient été tellement ravagées pendant les huit ou dix années précédentes qu'on ne pourrait y faire de butin ; je répondis que , par la même raison, on ne trouverait, dans le pays, ni obstacles, ni ennemis à combattre. J'entraînai Roi- Ion à mon avis, et il fut décidé que Ton viendrait s'emparer de Paris, pour ravager ensuite la Bourgogne ,' qui n'avait point encore été visitée par Les Normands , et qui offrait une riche proie.
« Je jouissais d'avance de voir l'abbaye de Gozliu pillée, incendiée; j'espérais que lui-même, ou serait pris par nos guerriers, ou périrait dans les combats. Cependant, je l'avouerai, je crains^ de m'être trop laissé emporter au désir de venger une amie qui m'est bien chère. Depuis quelques jours,. surtout, j'éprouve presque des remords; car j'ai appris de la bouche d'un mal-
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heureux ermite que Gozlin s'était repenti; qu'il l'avait envoyé au château où vivait Radegonde, et l'avait chargé de lui rametier au moins son fils. Mais sa mère ?... il paraît que son intention étiait toujours de la tenir éloignée de lui. Cette réfle^^ioti m'a rendu presque toute mon animosîté, ou plutôt ma haine pour le prélat qui gouverne Paris.
a Aussi , combien j'aurais joui si Adalbert, dans le dernier combat , au lieu de ne m'apporter que sa croix, m'eût amené cet évêque lui-même chargé de feus ! Avec quelle joie j'aurais vu sa confusion ! Comme je lui aurais reproché ses perfidies ! Pourtant , j'ai frémi quand mon fils nous a raconté que peu s'en était fallu qu'ils n'eussent répandu le sang l'un de l'autre... Mon Adalbert, je ne veux point la mort de Gozlin: si jamais l'occasion de combattre avec lui se présentait de Nouveau , évite-la , je t'en coii|^pre; s'il s'offrait à tes coups, épargne sa vie. Tuer un méchant, c'est quelquefois lui rendre service, c'est le délivrer du fardeau de Tèxistence; te lais* 'set vivre, c'est le vouer aux tourments des rerine^dâ. '
•: — D^aiMeursjdit Nitard, qui s'aperçut que Judith avûit fini son histoire, il ne faut jamais tuer les set^viteurp de Dieu, les évêques!...
— »Gë serait un sacrilège;» ajouta Odille.
LA MÈRE ABAXDOIVNiE. 335
Adelinde, qui s'était sentie émue de pitié pour Radegonde, dit tout bas à Adalbert: «Que je bénis mon sort de n'être point aimée par un de ces serviteurs de Dieu, à qui Nitard voudrait qu'on ne fit aaeim mal \ »
Judith prit Adelinde par le bras pour la reconduire à sa chambre; mais Adalbert, avant qu'elles sortissent,, voulut avoir et obtint de toutes deux le baiser du soir.
Ce fut Nitard qui reconduisit Odille dans sa cellule.
LA GHEMfSE DE LA VIERGE.
Std erat non sutilis ipta
Vestis , et in partes ideo non apta secaru -
S. Prosper , Aqvitan.
« Elle ii*ëtait point cousue cette cbemise , et l'on w ponrait donc la partager ( qu'en la coupant). »
Yen de S. Prospsr , d'Aipiitaine.
Coeelme li eveske
Li clergie asemla et ti pople menu ;
La kemise à la Virge , ki fu mère Jhesu ,
Traist hors entre sis mains, d*une chasse ik el fa.
Mult reissiez . . . gent crier et gent braire ;
N*i a nul ki de lermes n^ait moillié son viaire.
Mult resclasment celui ki tone e ki esclaire,
Ke de Ron les desfende , cel félon ATersaire ,
£ des altres Normaux , quer mult sont de mal aire;
Poor ont ke lor guerre ne leur torne à cnntraire *.
Robert Wacb , Roman de Ron , i*^ partie, Ters 1600 et suir.
La saison était devenue froide, brumeuse : décembrç exerçait sa triste influence sur toute la contrée; mais la rigueur du temps n'empêchait
* Bien que ces yers soient en langue romane-françaÎM, il se poor-