LA CHAPELLK DE SAINTE-CATULLE
à quelques pas, non loin d'un ravin qu'il n'avait pas aperçu, une femme qui cueillait des herbes, qu'elle considérait d'abord avec attention, et qu'ensuite elle rejetait, ou serrait avec soin dans une corbeille suspendue à son bras.
A sa robe noire, parsemée d'ornements rouges, il reconnut bientôt la sorcière qui lui avait prédit , au Mont-Yalérien , une si brillante destinée, et à qui il avait fait accorder la permission d'habiter près du camp. Il se détourna de sa route pour s'avancer vers elle.
« — Et que faites- vous donc là , bonne sorcière?» lui dit-'il.
D'abord, elle fit semblant d'être un peu effrayée; piiis, prenant un air plus rassuré:
« — Vous le voyez, répondit-elle, je cueille des herbes dJnt, moi seule, je '^connais les vertus. J'en composerai un philtre que j'ai promis à un guerrier normand.
— A un Normand? répéta Adalbert. Est-ce que nos guerriers aussi vous consultent ?
— Sans doute ; depuis que les Parisiens ne peuvent plus parvenir jusqu'à moi , sans courir de grands risques, il a bien fallu les remplacer psgr les Normands , qui n'ont pas moins de confiance dans les miracles de mon art. Tenez ; le philtre que j'ai promis est destiné à un brave Danois, qui languit d'amour pour une jeune
358* CHAPITRE XtX.
fille qai vit avec moi ; mais il n'en éprouve que lies rigueurs... Ah! ma Godiva est vraiment charmante; mais elle est vaine, et ne veut plaire qu'à de nobles chevaliers. Ah ! si vous , par exemple, elle vous voyait, je suis bien sûre que la prétendue cruelle serait la première k.... Mais, ajouta<-t-elle, en ouvrant de grands yeux ébahis, je ne me trompe point : je vous ai vu au Mont- Yaiérien, près de l'épouse du noble Bollon.
C'est vous qui m'avez accueillie avec tant de bonté ! vous à qui je dois d'être encore ici ! »
£t elle se jeta à ses pteds, en le nommant son patron, son bienfaiteur; puis, elle dit:
« Beau chevalier, que je me croirais heureuse, si vous honoriez de votre présence ma pauvre demeure! Vous devez être las, veriez vous reposer dans ma douce retraite ; elle vous appartient, puisque vous me l'avez conservée. La pauvre veuve fera tout pour vous bien recevoir. Elle vous servira le meilleur vin qu'elle possède, des mets simples, mais savoureux. Ah! cédez aux vœux de la reconnaissance. » ^
Adalbert hésita un moment; puis, réfléchisr sant que cette femme , qui n'avait point cessé d'avoir des relations avec Paris, pourrait lui apprendre des choses importantes , il lui dit :
« Eh ,bi«ii ! brave sorcière , puisque vous m'offrez de si bon cœur un petit repas, j'en profi-
, LA CHAPELLE DE SAIfrTE-GATULLE. 359
terai; car, je vous l'avoue, je n'ai rien mangé de toute la journéai »
I^ sorcière parut au comble de la joie. Ils se mirent tons les deux en rontci, côte à cèle. La sorcière riait , pariait sans cesse.
« — Ah! disait-elle, j'aurai donc encore un jour de bonheur dans la vie ! Comme Godiva va vous fêter I Vous la trouverez sùremept dans ses plus beaux atours , car elle aime à se parer. Qui sait si vous n'en tomberes pas amoureux !
— Oh! pogr cela, je ne crains rien : j'aime.
— £h! oui, je me souviens : une grande et belle fille ^ ma foi ! dont j'ai bien observé les jolies mains; un peu trop langoureuse, pourtant
— ^ C'est comme je les veux, ma bonne.
— Oh ! la mienne est vive , gaie , agaçante. Je gage que vous n'y tiendrez pas. »
. Adalbert était un peu choqué de l'impudence de cette femme ; mais il ne voulut pas l'offenser, en lui téinoignanjt quelque mépris; il se contenta de lui répondre :
<c Nous autres Normands , nous ne changeons jamais. »
Et la sorcière de rire aux éclats :
« — Bon! une seule, une petite infidélité , cela ne compte pas dans toute une vie. »
Tout en parlant ainsi, ils gravissaient le Mont-
36o CHAPITRE XIX, LA CHAPELLE, etC.
de-Mars, et, malgré le bavardage de la vieille, Adalbert trouvait le chemin un peu long. Il cherchait, des yeux , sll ne découvrirait point son habitation, lorsque la vieille, au détour d'un sentier , s arrêta tout à coup :
« Nous voici arrivés î » s'écria-t^lle* Adalbert ne voyait autour de lui pas même l'apparence d'une maison, pas une chaumière, et commençait à prendre quelque inquiétude.
Mais il y avait, à sa droite, dans le flanc même de la montagne , une très-petite porte en bois , à demi recouverte par des ronces qui avaient pris naissance au-dessus, dans le roc même. C'était là le brillant vestibule de la demeure de la sorcière.
hn GOUFFRE,
f^ brferî donm» eji^^penêtrûntei in interiora mortis, — Multos enim vulneratos éUjecit , et/or iùsimi quique intérfecH suni ab ea,
ProTerb. Vil, a6, «7.
« Sa maison ëtait comme un chemin de Tenfer , par où Ton detcendait dans Tempira de la moit. — Que de guerriers furent immolés par elle , des plus braves et des plus forts ! »
Salomoh. Proyerbes.
La sorcière frappa trois coups dans ses mains^ et 9 au troisième , prononça je ne sais quel mot barbare ; aussitôt la petite porte s'ouvrit.
Prenant alors Adatbert par la main , elle le fit entrer; mais pour franchir le seuil, il fut obligé de se courber, tant la porte était basse.
' Le souterrain, dans lequel on l'introduisit, était vaste;, il avait été taillé dans le tuf même de la montagne, et l'on avait ménagé, de di-> stance en distance, de gros piliers qui soutenaient la voûte peu exhaussée, et qui, placés symétriquement, donnaient à cette salle d'entrée Tap**
36a CHA.PITRE XX.
parence d'un portique de quelque ancien temple étrusque. Les murs étaient ornés de quelques sculptures dont tous les sujets étaient tirés de la mythologie romaine. Des brasiers allumés au pied de quelques piliers absorbaient Thumiditéy et entretenaient dans tout le souterrain une douce température. Sans doute on avait jeté sur les charbons embrasés, des gommes, des poudres odorantes, car l'air qu'on y respirait était imprégné des plus suaves parfums.
Une table couverte d'un riche tapis était au milieu de Cette vaste salle, et soutenait une lampe de bronze fort élevée, dont la brillante lumière jetait j jusque dans les parties les plus éloignées, assez de clarté pour qu'on pût distinguer parfai* tement tous les objets. Des lits de repos, recouverts de coussins , et qui avaient la forme de ces lits sur lesquels s'étendaient les volu|ytueux Romains pour prendre leurs repas , entouraient de trois côtés la taUe^
Assise sur le bout del'un de ces Uts, une jeune fille, d'une taille élégante , d'une beauté céleste, tenait en main une lyre. Elle était vêtue d'une fine tunique blanche, qui laissait nus ses beaux bras et une partie de sa gorge. Sa longue chevelure noire tombait en boucles jusque bien audessous de la ceinture couleur de feu qui dessinait sa taille.
Ix>rsque Adaibert entra , elle se leva , laîsf^ant tomber d'un côté le bras qiri soutenait sa lyre; de l'autre main qu'elle lui tendit avec grâce , elle Tinvita à s'ass^eoir auprès d'elle. Pui^, s'adressant à la sorcière :
«Ma mère, lui dît-elle, que vous ét^s bonne!
vous m'avez trouvé un ami. » Et tournant sur Adaibert de grands yeux noirs pleins dVxpression , elle ajouta : « Qu'il est beau ! )>
Adaibert était dans une extrême surprise de ce qu'il voyait, de ce qu'il entendait. La beauté de Godiva , ses grâces l'encbantaient. Presque en extase auprès d'elle , il restait muet , et se reprochait de ne pouvoir exprimer ce qu'il sentait si bien. Il prit une de ses mains, la baisa avec respect, peut-être même la serra doucement. Puis , réfléchissant que cette admirable créature était sans nul doute une de ces femmes sans pudeur, qui accordent potir un salaiire, au premier qui se présente^ leurs faveurs les plus précieuses , il remit la main de Godiva où il l'avait prise , sur l'un de ses genoux, et devint pensif, presque triste.
rf Notre hôte parait bien sérieux, dit la vieille ; allons, Godiva, tire-le de ses rêveries. Chante-lui quelque chansonnette parisienne, dont le refrain excite au plaisir, à la joie, à ToubU des peines de la vie. Et moi, pendant ce temps, je vais
chercher de quoi le restaurer un peu ; car, c'est hii qui me Ta dit, il meurt de faim, d
Â^daibert vit avec plaisir la sorcière s'éloigner^ ouvrir une porte au fond du souterrain et dis* paraître. Il voulait demander à Godiva quel motif avait pu la porter à s'associer à Tinfâme sorcière; mais déjà elle avait repris sa lyre et chantait. Sa voix était douce, pénétrait jusqu'à Tâme; mais la chanson qu'elle avait choisie retraçait, avec des couleurs trop vives, les jouissances des amants : de ses lèvres si fraîches, si pures, séchappaient des mots , et certains accents de volupté , qui faisaient monter la rougeur au. front d'Adalbert.
A la fin d'un des couplets, il lui dit à voix basse : « J'ai bien du plaisir à vous entendre, j'en aurais plus à vous parler.»
Elle mit un doigt. sur sa bouche, et tournant légèrement la tête par où la sorcière était sortie, elle fit entendre qu'on écoutait, qu'il fallait qu'elle chantât; et elle commença un autre couplet.
Adalbert murmura à voix basse : « Pauvre fille , vous n'êtes donc pas libre ?» Et ses yeux exprimèrent les regrets , la compassion.
Dans l'intervalle d'un couplet à un autre , Godiva lui dit rapidement , mais avec une expression indéfinissable : « Je n'ai jamais senti pour
LE GOUFFKE. 365
aucun autre hotnaie plus d'intérêt.... Qui êtesvous? » Et elle reprit sa chanson.
Pendant qu'elle chantait, Adalbertlui dit tout bas : « Je suis un des chefs de l'armée des Normands; je suis fils de Rolton. »
A ce mot de Roi Ion, Godiva sembla éprouver un certain saisissemeni, presque de la frayeur; sa voix trembla. A la fin du couplet , elle lui dit : « Vous le fils de Rollon, de l'assassin de mes compatriotes!.... Que je vous plains!.... Et cependant , ajouta-t*elle en le regardant avec tendresse et pitié, vous avez l'air si doux! » Elle recommença à chanten
c( Ah! du moins, disait Adalbert, toujours à voix basse , confiez-moi pourquoi vous vous trouvez ici.; dites ce que je pourrais faire pour vous rendre à la liberté, à la vertu. »
Dès qu'il lui fut possible de répondre , elle dit, en levant vers le ciel ses deux grands yeux oà roulaient des larmes : ce Je suis bien malheureuse! » Et puis, comme si elle prenait une résolution soudaine : « Oh ! ce sera aujourd'hui !... J'ai trop tardé.... Oui , ce soir même!.... le sort en est jeté.... »
En cet instant , la sorcière reps^rut tenant d'une main une corbeille qui contenait des fioles pleines de vin , de liqueurs de diverses espèces ; de
l'autre , fiur un large plaKeaa y <ln pain et Ae^ viandes sèches.
ic Eh. bien ! tu as donc fini ta chanson , Godiva ?» dit-elle en jetant sur elle un regard inquiet; et reprenant bientôt un air serein et même gai : « Allons 1 jeunes gens , il £aut ce soir éloigner de nous, tout chagrin , tout souci. Godiva , j'en sais sûre , m'aidera à fêter notre hâte , comme il le mérite. J'ai cru voir qu'elle le trouvait à son gré. »
Puis, en posant et en arrangeant ies plats et les fioles de vin sur la table ^ elle répétait d'une voix chevrotante ce dernier refrain de la chanson que venait de chanter Godiva :
(t Du chevalier, de la bergère,
Lequel des deux
Fut plus heureux ?
— • Ah \ demander à la fougère :
Seule, elle a vu tout le mystère. «•
Godiva, en voyant revenir la sorcière , avait re* pris son ton folâtre , enjoué :« Je veux désarmer mon chevalier , dit*elle ; me refusorait'-il son épée? ici 9 il ne faut pas d'instrument de mort. » Elle détacha Tépée du baudrier^ et Talla poser près d'une paroi de la grotte. Elle revint ensuite s'as^ seoir près de lui ^ et passant les doigts dans les cheveux d'Adalbert : « Comme ils sont fins et
LE GODFFEE. 36^
soyeux ! on croirait toucher le duvet dii cou d'un cygne* »
On doit bien penser qu'Adalbert était peu sensible k de telles agaceries, et pourtant, il ne les rebutait pas; il aurait craint de blesser cette pauvre fille qui lui inspirait un véritable intérêt. Il se disait à lui-même : « Triste et gaie presque an même instant!.... timide, sensible, et peu après, hardie jusqu'à Timpudence!... quel être indéfi« nissable ! £Ue obéit , je le vois , k la sorcière , lorsqu'elle feint l'amour. .. Si je le savais!... quel châtiment ne mériterait pas l'infâme corruptrice de l'innocence! »
« Ah! disait la vieille, en posant les derniers plats et des coupes sur la table , beau chevalier, je vous ai l^ien fait attendre nn mince repas; mais y voyesz-vous , nous n'avons ici personne pour nous servir : nous sommes seules dans ce vaste souterrain ; nous nous aidons l'une l'autre. C'est aujourd'hui mon tour de servir; demain ce sera le devoir, de Godiva^ »
Adalbert ne fut pas fâché d'apprendre que 1« souterrain n'avait pour habitants que deux femmes, car il avait d'abord soupçonné qu'on lui tendait quelque piège . Mais il ne s'était pas long-temp^ arrêté à cette idée : comment une femme qui lui devait son bien-être ^ aurait^elle tramé sa perte? Le soupçon lui paraissait presque
un crime. Cependant j il regarda bien en quel endroit Godiva avait posé sa longue épée, et promit bien de ne la pas perdre de vue.
La vieille vint le prendre par la main , et le fil asseoir, au milieu de 1» table , sur le coussin le plus moelleux de l'un des lits. Godiva prit place à sa droite sur le même coussin ; là vieille se plaça en face de nos jeunes gens , sur Tautre banquette.
Adalbert mangea avidement d'une excellente hure y et but à longs traits d'un vin fumeux qui l'excita à la gaieté, à la confiance. Godiva semblait avoir dit adieu à toute réserve , même à toirte pudeur ; elle riait aux éclats, chantait, lui prenait les mains qu'elle pressait contre son sein ; passait elle-^méme un des bras d'Âdalbert autour de son corps ; lui prenait sa tasse , lorsqu'il buvait , lui donnait en échange la tasse où elle avait commencé à boire. La sorcière applaudissait : « C'est bien , mes enfants ; profitez de vos beaux jours. Voilà comme je faisais autrefois ! »
Mais Adalbert remarquait pourtant un peu de contrainte , peu de naturel dans tous les gestes de Godiva , dans son rire surtout. Elle tombait parfois dans la rêverie , et la vieille lui reprochait ses continuelles distractions.
A la fin du repas, la vieille tira de sa poche
LE GOUFFRE. SÔq
une petite fiole, et détachant la cire qui en sceUait le goulot : « Voici , dit-elle , un élixir divin qui surpasse en saveur tous les vins que nous avons bus. Je Tai composé moi-même , il y a bien des années. C'est la seule fiole qui m'en reste ; nous la viderons ce soir. » Et elle remplit la tasse d'Adalbert.
Tandis qu'elle versait, Godiva secouait fortement, par dessous la table, une main d'Adalbert : il ne savait ce que cela signifiait ; mais, comme il là regardait avec surprise , d'un léger signe des yeux, elle lui fit à peu près entendre qu'elle lui défendait de boire.
La vieille , pour ôter tout soupçon , se versa à ellè«*méme , dans sa propre tasse , le reste de la fiole; et Godiva, voyant ,1a vieille occupée, substitua la tasse pleine de vin , qu'elle allait porter à sa bouche , à celle d'Adalbert.
tf — Maintenant , buvons à Godiva ! dit la vieille.
— Volontiers , » dit Adalbert qui avait vu £a jeune amie remplacer sa tasse par la sienne , et jeter secrètement , sous la table , la liqueur traîtresse. Il but à longs traits , en serrant d'un bras la jeune fille, à qui il cherchait ainsi à témoigner sa reconnaissance ; ce qui ne l'empêcha point d'observer que la vieille n'avait fait que treoQper ses lèvres dans la liqueur, et qu'elle remettait sur la table sa tasse pleine encore.
c Eh î>ien ! qae dites-Yous de cette liqaear? dit la vieille ; ne trouvez-vous pas Godîvk plus jolie encore qu'auparavant? Ne vous sentez-vous pas un autre homme? »
Adalbert comprit que la seule vertu de Félixir devait être d'exciter puissamment les désirs; et il en voulut moins à la vieille , qu'il soupçonnait auparavant d'avoir voulu l'empoisonner. Il n'avait besoin d'aucun philtre pour trouver Godiva très-séduisante. L'intérêt qu'elle paraissait lai porter lui avait fait oublier ce que ses manières avaient de trop libre. Oh ! comme il eut désiré de pouvoir être seul avec elle! Qui sait s'il n'eût pas oublié qu'il aimait Adelinde , qu'il lui avait donné sa foi? Pour tromper mieux la vieille, il affecta une ardeur plus forte encore que celle qu'il ressentait réellement. Ses caresses deviu' rent plus vives , sa passion , en apparence , pins fougueuse : c'était de la frénésie , du délire.
C'est à ce degré de passion que la sorcière l'avait voulu conduire ; aussi , lisait-on dans ses yeux la vive satisfaction qu'elle en éprouvait
« — Je le vois , beau chevalier normand , se pritelle à dire, ma présence vous importune ; n'est-il pas vrai? Vous voudriez bien que je vous laissasse seul avec votre nouvelle amie ; mais ap- , prenez que Godiva , quoique vous ne la jugiez sans doute pas trop cruelle, ne veut avoir pour I
LE GOUFFRE. ^'Jl
amants que des braves. Vous Têtes, je le crois; il faut pourtant que j'éprouve votre ' courage. Vous le savez , je suis sorcière. Voyez cette porte, au fond de la salle, entre ces deux piliers : levezvous , et venez lire l'inscription qui y est gravée. — Allons »! dit Adalbert en riant; et prenant une des lampes qui étaient sur la table, il s'approche de la porte. Il y lut ces seuls mots écrits en lettres d'or :
ROUTE DÛ BONHEtJK.
La vieille^ qui s'était postée derrière lui , dit :
« — Oui , c'est en prenant cette route que vous retrouverez Godiva.
— £h quoi ! s'écria Adalbert , eu se retournant brusquement^ n'est*elle pas avec nous?»
Il jette un coup d'œil inquiet dans la salle : Godiva* avait disparu.
« — Cruielle vieilleldit Adalbert presque furieux, . croyez qu'on ne se joue pas impunément de moi. Par Odin !...
•—Là, là, calmez- vous, fougueux chevalier, dit la vieille en riant aux éclats ; elle n'est pas perdue, votre Godiva : vous la reverrez plus belle , phis attrayante mille fois ; mais , pour arriver jusqu'à elle, il faut oser entrer avec moi dans le long corridor oîi conduit celte porte :
Ji'JI CHAPITRE XX.
c'est là où j'exerce mon art. Il faudra tous soumettre à quelques épreuves ; car, voyez-vous, tous les plaisirs , il faut les acheter. Encore une fois, avez* vous du courage?
— Je ne crois point à ton art, dit Adalbert,et ne crains nulle épreuve. A tout prix , je veux revoir Godiva, et te l'enlever, s'il est possible. Entre , et je te suis.
— Eh bieni soit! » dit la vieille.
Elle ouvrit la porte et descendit quelques marches ; Adalbert , la lampe à la main , la suivait de près. Il se trouva avec elle dans un large et long corridor, dont les murs étaient tapissés de hiboux , de chauve-souris , de singes , de crapauds empaillés ; sur le sol , on voyait des têtes de morts , de grands vases du goulot desquels sortaient de hideuses figures , des cercles magiques. Vers le milieu , des deux côtés , s'élevaient deux énormes statues qui ressemblaient à des fantômes : elles étaient couvertes jusqu'aux pieds de longues robes noires ; on ne pouvait regarder sans effroi leurs visages en- cire, pâles, décharnés , et qui grimaçaient horriblement.
L'une tenait à la main un rouleau de parchemin ; l'autre un long bâton blanc, terminé par une pomme de pin. Quand ils furent arrivés j devant ces figures , le vieille s'arrêta , et leur
adressa quelques mots barbares, auxquels Âdal* bert ne comprit rien.
« Ije charme^ va commencer,» dit-elle ensuite.
Elle prit un morceau de craie blanche , et traça autour d'Adalbert un grand cercle* Puis , elle arracha des mains d'une des statues le thyrse qu'elle portait , et le donnant à Adalbert :
tf Prenez cet attribut d'un dieu jadis célèbre , car vous allez jouir des plaisirs des dieux. »
Elle alla ensuite prendre le rouleau des mains de l'autre statue , et le déploya avec respect ; apràs en avoir lu quelques lignes :
a Je vais , dit-elle , vous entourer de prestiges ; ayez toujours les yeux fixés là , dans cet endroit ( elle montrait Fextrémité du corridor opposée à la porte d'entrée ) j mais gardez- vous de sortir du cercle tandis que je tournerai autour de vous, excepté lorsque je prononcerai un mot mystérieux , inintelligible pour vous. »
Adalbert haussa les épaules , et lui dit :
« Surtout, opérez vite; que je revoie Godiva, ou je vous étranglerai de mes mains, malgré vos statues magiques. »
La vieille ne répondit point. Elle se mit à tourner, en lisant son parchemin à voix basse, autour d'Adalbert. A chaque cercle qu'elle décrivait, elle s'éloignait davantage du jeqne homme,
qui supportait impatiemment toutes ces simagrées.
Au cinquième toor , elle cria d'assez loin derrière lui , d'une voix très-forte : Arcan-Abraxasl et il entendit, en même temps, se fermer la porte par laquelle il était entré. Il tourne vivement la tête y et ne voit plus la sorcière.
«Où mesuîs-je engagé? se dit-il; et comment tout cela finira-t-il? Ou Ton en veut à ma vie^ ou Ton se moque de moi. Gomment aussi ai-je pu me prêter à de si ridicules cérémonies ?... Mais je voulais tirer à^% mains de Finfâme sorcière une intéressante créature : voilà mon excuse. -»
Tout en se parlant ainsi , il cherchait des yeux si, dans cet arsenal de magie, il ne pourrait point trouver quelque arme défensive ; car il commençait à craindre qu on ne vînt l'attaquer.
Mais un étrange bruit vint le distraire. U lui semblait qiie, dans une chambre voisine de la salle où il avait soupe, deux personnes contestaient vivement entre elles; il se précipite aussitôt vers la porte qui conduisait à cette salle, et fait de vains efforts pour l'ouvrir. Il applique alors l'oreille près de la serrure , pour, entendre au moins quelques mots qui pussent lui faire juger du sujet d'une si chaude altercation. Mais ce ne sont que des gémissements , que des sanglots^ qui parviennent jusqu'à lui ; et il n'en peut
douter, c'est Godiva qui pleure, qui gémit! Oh! que n'eùt-il pas donné pour pouvoir voler à son secours! Enfin, quelques paroles entrecoupées qu'il entend lui font concevoir que la vieille veut forcer Godiva à commettre quelque crime.
« Obéis ou meurs ï>j disait la sorcière; et Godiva rép9ndait : (a Quoi? nue! toute nue! oh! jamais !.>. jamais ! in Puis, des sanglots; et puis, d'une voix résolue : f^Mh bien! oui... mais je périrai ai^ec lui. TU Et, peu après, il lui sembla qu'elle s'éloignait du lieu de la scène, et quelle fermait brusquement; une porte.
Un silence effrayant succéda.
Âdalbert, dans une perplexité qu'on ne saurait exprimer, marche incertain dans le vaste corridor où il est enfermé. A la lueur de la lampe qui y brûle toujours^ il cherche quelque issue , quelque porte secrète.
En ce moment, il entendit le son d'une lyre, et bientôt la douce voix de Godiva , qui paraissait venir du fond du corridor.
Il s'élance aussitôt vers le lieu d'où partait la voix. En dix pas , il touche au bout du corridor, qui se terminait par une assez large porte; il la pousse, elle s'ouyre presque d'elle-même , et une lumière éclatante vint frapper ses yeux. La voix avait cessé au moment même où la porte s'était ouverte. Il se trouve, toujours seul, dans une
376 ÇHAPITRB XX.
chambre parfaitement éclairée , dont les murs étaient ornés de peintures voluptueuses. Il se demande s'il doit aller plus loin , s'il ne ferait pas bien de soulever un rideau pourpre, qui semble posé exprès, vers le milieu de la chambre, pour cacher quelque objet plus séduisant encore que des peintures.
Il s'avançait, le bras tendu, lorsque le rideau se replia sur lui-même, et lui laissa voir celle qu'il cherchait, étendue sur un magnifique lit de repos, la tête couronnée de roses, et sans autre voile que sa noire et longue chevelure. Mais à peine il a le temps de l'apercevoir dans cette attitude. Godiva s'est levée sur ses pieds, au milieu du lit , et elle a jeté un cri d'effroi.
« Jeune homme , arrête ! criait-t-elle avec force; la mort est là! » £t, d'une main, elle indiquait la terre.
Adalbert, étonné, regarde le sol , ne voit qu'un très-beau tapis étendu au-devant du lit où Godiva était, toujours criant : «N'avance pas; la mort est là!» Il croit qu'elle veut employer quelque ruse pour l'empêcher d'arriver jusqu'à elle.
«Godiva, lui dit-il, vous cherchez en vain à m'effrayer; aucune puissance ne m'empêchera^.»
Godiva tombe alors à genoux sur le lit, les mains jointes, la terreirr peinte sur tous ses traits : « Ah ! crois-moi , je ne te trompe point :
si tu mets le pied là , dit-elle en lui montrant le tapis, tu es mort!)» Et elle sanglotait.
Ses accents étaient si vrais, si déchirants, qu'Adalbert commence à croire qu'un piège est caché sous le tapis. Il tenait encore à la main le thyrse que lui avait 'donné la sorcière; il veut s'en servir pour sonder le terrain. A peine il appuie la pomme du thyrse sur le tapis qu'il le sent céder , s'enfoncer. Une trappe qu'il recouvrait tourne sur elle-mêm^, et Adalbert voit devant lui , sous ses pieds , un gouffre noir , profond , d'où s'échappe une odeur cadavéreuse, une vapeur qui obscurcit l'air. Il recule avec horreur.
« Grâces te soient rendues, 6 mon Dieu! s'écrie Godiva ; il est sauvé ! » Et , en même temps , s'élançant avec force dé dessus son lit , elle franchit le gouffre, et vient tomber aux pieds d'Adalbert.
a — Ils sont tous là, tes camarades, lui dit-elle, en montrant le gouffre. Toi, du moins, tu n'y tomberas point. Moi seule, je mourrai; mais je suis si lasse de la vie !
— Ah! dit-il en la serrant fortement d'un dç ses bras, tant que je vivrai, personne ne t'arrachera de mes mains. Je suis sans armes, il est vrai ; mais j'ai de la force , du courage. Les asî»assins sont-ils en grand nombre?
— Elle est seule, dit Godiva; mais... ô Dieu, la voici! » Elle tremblait de tous ses membres.
Adalbert entendit en effet le bruit d'une clef dans la porte du long corridor, et bientôt après, le retentissement des pas de la vieille. Il prend Godiva , la pose tout près du mur de la chambre, et se place devant elle, du coté opposé à celui où s'ouvrait la porte, qui devait les cacher tous les deux lorsque la vieille ^en pousserait le battant.
La sorcière ouvre, avec précaution , la porte, et, n'entendant aucun bruit, elle avance. Elle avait un poignard à la main , et ressemblait à une furie qui sort des enfers.
En voyant la trappe retournée, elle murmura entre ses dents :
« Ah! c'est donc fini! Je craignais que cette Godiva.... »
Elle ne put achever. Adalbert s'était lancé, par derrière , sur elle , comme un faucon sur sa.proie, lui avait pris les deux bras qu'il tenait fortement serrés contre son corps :
« Godiva! s'écria-t-il , donne-moi quelque lien
que je l'enchaine. »
Godiva accourt; voyant la sorcière retenue, ejle retrçuvaen elle-même une vigueur qu'elle ne se connaissait point. Elle arrache d'abord de la main de la vieille le poignard, et le jette
LE GOUFFRE. Syg
dans le gouffre ; puis, ne trouvant près d'elle ni cordon, ni courroie, elle se hâte de détacher le baudrier d'Adalbert , et en lié fortement les bras de la vieille derrière son dos. On eût dit qu'une force surnaturelle l'excitait , doublait ses forces.
La sorcière voulait d'abord se débattre; elle jetait, sur Godiva des regards foudroyants, l'accablait d'imprécations; mais, quand elle se vit liée, qu'elle vit que toute résistance était inutile , elle eut recours aux plus humbles supplications.
« Oh! disait-elle à Adalbert , ne me punissez pas encore ; je reconnais mes fautes : mais si vous m'accordez quelques jours de vie, je vous en récompenserai en vous apprenant tout ce qui se trame contre vous et les Normands. En les livrant à la mort, j'obéissais à des ordres suprêmes.... »Et elle regardait, jivec un effroi qui se peignait hideusement sur tous ses traits, le gouffre entr'ouvert si près d'elle; elle craignait d'y être précipitée.
Adalbert devina sa pensée et lui dit avec calme :
« Ce n'est point ici que vous périrez, indigne créature ; je nC suis point bourreau. D'autres que riîoî vous jugeront, vous condamneront.... Marchez devant nous, ajouta-t-il en la poussant violemment dans la salle des sorcelleries. Il me tarde de sortir de cet effroyable séjour. »
En même temps il prit dans ses bras la pau-
38o CHAPITRE XX.
vre jeune fille , qui , après la violente secousse qu'elle venait d'éprouver, s'était sentie défaillir : ses jambes fléchissaient sous elle , sa tête tombait sur sa poitrine. Adalber t, qui la portait à demi-couchée sur ses deux bras, la suppliait de conserver un peu de courage. Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent, non sans peine, sous le portique où, quelques heures auparavant, ils avaient fait un si joyeux repas. La table était encore couverte des restes du festin, leurs tasses à demi pleines de vin. Adalbert prit une de ces tasses, et la porta aux lèvres de Godiva qui paraissait mourante ; elle en but quelques gouttes, et sembla un peu se ranimer ; elle put lever à demi la tête, ouvrit les yeux, et les jetant sur elle-même :
« Oh ! Dieu ! dit-elle , quelle honte! je suis nue, et je n'y pensais pas! »
£t aussitôt étendant sur elle ses longs cheveux, elle tâcha de s'en faire un voile. Puis , s'échappant des bras d' Adalbert :
a Mes vêtements sont là, tout près, dit -elle, en montrant une porte latérale , je les y ai déposés ; si je pouvais.... » Elle essaya de marcher seule;maisàpeine elle avait fait deux pas quelle tomba pâle, sans mouvement sur la terre.
ce Allons, monstre, dit alors Adalbertà la vieille, marche encore devant moi ; indique-moi la cham-
LE GOUFFRE. 38 f
bre où je pourrai trouver les vêtements de cette fille. »
En ce moment , il vit son épée qui était restée à la place où Godiva l'avait posée ; il la tira du fourreau ejt en menaça la vieille ; mais elle ne faisait aucune résistance, obéissait à tous les ordres en esclave soumise. Elle s'achemina vers une petite porte que cachait un des piliers de la salle, et la poussa du pied. La porte s'ouvrit aussitôt, et Adalbert vit là, tout près sur un lit, dans** une très-petite chambre , la tunique dont il avait fallu que Godiva se dépouillât pour se rendre, par. une secrète issue, dans la chambre du gouffre. Il prend tout ce qu'il peut trouver des vêtements de Godiva, et court les lui apporter.
Son évanouissement avait cessé, elle s'était relevée; maiS) se sentant encore trop faible pour marcher, elle était restée debout, le corps appuyé contre un pilier, Adalbert lui présente sa tunique ; et , comme elle pouvait à peine mouvoir les bras , il s'empresse de l'en revêtir luimême. D'une main il écarte ses longs~ cheveux , et de l'autre, fait descendre la robe Jusque sur ses genoux , et ensuite il attaclie autour de ses reins sa ceinture.
« Tu n'auras plus à rougir de ta nudité, di-
384 CHAI^ITRE JXX.
ce Normands! Normands! venez au secours d^un de vos compatriotes ! j»
Les Normands s'arrêtèrent. Ils paf*aissaient indécis sur le chemin qu'ils devaient prendre; car, s'ils entendaient la voix, ils ne pouvaient distinguer, dans la sombre gorge de la montagne, celui qui les appelait. Adalbert alors se précipite dans le souterrain, y prend une lampe allumée , et court se replacer à la porte. Les guerriers normands jettent un cri de joie, en voyant la lumière de la lampe, et aussitôt descendent, ou plutôt se laissent rouler du haut du mamelon qu'ils occupaient ; et bien que plusieurs tombassent dans des ravins assez profonds , car la neige empêchait qu'on pût distinguer les traces des sentiers, il ne leur fallut que peu de temps pour arriver près d'Adalbert.
«Quoi !... c'est vous, notre jeune chef? Oh!
que votre absence a causé d'inquiétude dans tout le camp ! Egill, désespéré, a envoyé vingt pelotons de guerriers, de tous les côtés, avec ordre de fouiller les bois, les montagnes. Plus heureux que nos camarades, nous voii3 avons trouvé. Oh! venez, venez vite rassurer le malheureux scalde , votre ami ! »
Adalbert remercia les guerriers du vif intérêt qu'ils lui témoignaient. «Mais, ajouta-t-il, j'ai besoin de votre secours pour transporter au
L£ GOCJPFBE. 385
camp les deux prisonnières que voici : » et il ouvrit en même temps la portç du souterrain.
Ces Normands furent émerveillés de voir un lieu très*éclairé et somptueusement meublé dans l'intérieur d'une montagne. L'un d'eux, en apercevant les deux femmes , s^écria :
« Par Frigga! je retrouve ma vieille sorcière et sa charmante fille. Quoi ! général , vous avez pu les prendre? Vous m'avez devancé; car je comptais bien venir, la nuit; prochaine, enlever au moins la fille. Si j'ai tant tardé, c'est que la vieille m'avait menacé de lancer après moi tous ses diables; et l'on assure que les diables chrétiens sont cent fois plus méchants que les fées de notre pays. »
Adalbert sourit : a £h bien ! tu vois que ces diables ne m'ont fait aucun mal. Mais agissons. La jeune fille, mes amis, il faudra la porter bien rooU^nent, et lui témoigner de la bienveillance. Sans elle , votre jeune chef aurait soupe aujourd'hui dans le palais d'Odin. Quant à la vieille, je vous la livide; portez-la sur vos épaules, traînez*la , s'il le faut. »
•r — Oh! je me charge de porter la vieille, dit un guerrier rpbnste, d'une grandeur démesurée, le plus fort de tous ses camarades; et, pendant la route , je pourrai bien la secouer un peu rudement. »
Aussitôt, on détache la vieille du pilier; et de la mente corde qui l'y retenait, on la lie sur le dos du guerrier normand qui, pour prouver que le poids lui paraissait léger, s'élevait, en sautant, à deux pieds de terre. Quant, à Godiva, les Normands résolurent de la j[>orter couchée sur le lit même où Âdalbert l'avait posée. Six d'entre eux soulevèrent le lit, qui ne leur parut pas trop pesant; et, pour qu'elle ne souflBnt pas du firoid , ils étendirent sur son corps un long et large manteau de peau d'ouis.
Avant de quitter le souterrain, plusieurs des guerriers normands demandèrent la permission de le visiter. « Ceux de nos camarades, dirent-ils, qui venaient consulter la sorcière sur leur future destinée, nous racontaient, à leur retour, que l'on voyait dans cette caverne des choses me^ veilleuses : des statues qui se mouvaient oonune si elles étaient animées ; des animaux de toute espèce, des lions qui rugissaient, des serpents qui sifflaient , des dragons ailés qui lançaient des flammes par la bouche et les yeux. Se moquaient' ils de nous, nos camarades ? Nous voudrions bien savoir ce qu'il y a de vrai dans tout cela.
-r- Eh! bien, dit Adalbert, apprenez combien il est facile d'abuser les hommes par desprestiges, et d'opérer d'apparents miracles. Venez:
LE GOl]FFRK. 387
je serai moi-même votre guide dans le labyrinthe où vous allez pénétrer. Mais que celui d'entre vous qui porte la sorcière vienne aussi avec nous. Le premier supplice de cette indigne femme sera de voir que ses impostures ont été découvertes en même temps que ses crimes, »
D'après les ordres d'Âdalbert, quelques guerriers restèrent près du lit de Godiva pour lui donner les secours dont elle pourrait avoir besoin. Les autres, des torches à la main, le suivirent dans la salle où , quelques heures aupa* ravant, il s'était si imprudemment engagé.
En parcourant cette longue galerie souterraine, toute remplie d'objets bizarres ou effrayants, les Normands, quelle que fût leur intrépidité ordinaii^e , éprouvèrent une certaine émotion. Ils regardaient tout en silence et d'un œil inquiet, étonné. Quand ils furent devant les deux statues au visage si pâle, aux vêtements si lugubres, ils se serrèrent les uns contre les autres, comme s'ils se fussent attendus à les voir se mouvoir, descendre de leurs piédestauit. Adalbert souriait.
Ils avançaient toujours. Adalbert, lorsqu'il fut au bout de la galerie , se retournant vers .eux , leur dit : « O mes camarades, nous allons entrer maintenant dansuti lieu funeste, périlleux. Gardez-vous de m'y devance* d'un seul pas. »
Et il poussa la porte de la chambre où l'a-
388 GHAPITRK XX.
valent naguère attiré les accents de la voluptueuse voix de Godiva.
Étonnés de ia vive lumière que répandaient dans cette salle vingt lampes qui y brûlaient encore derrière les colonnes; curieux déconsidérer les peintures qui endécoraient les murailles, tous auraient voulu y entrer à la fois. Mais Adaibert les arrêta : il leur fit remarquer la trappe fatale qui était -restée toujours levée, retournée sur elle-même. « Là, leur dit-il, est le tombeau des braves chefs dont vous regretterez long -temps la perte. Rendez-leur un dernier hommage ; mais n'allez pas vous exposer à périr comme eux. »
Malgré les efforts que faisait Adaibert pour les retenir , deux guerriers s'avancèrent sur les bords du gouffre. Mais l'odeur qui s'en exhalait les força de reculer; il jetèrent un cri d'horreur; et , à ce cri , tous leurs camarades s'empressèrent de rentrer dans la galerie.
Ce fut alors qu'éclata leur indignation contre la sorciène. Ils l'auraient immolée sur le dos mémef* du guerrier qui la portait , si Adaibert ne leur eût représenté que ce meurtre d'une femme enchaînée paraîtrait une insigne lâcheté. Mais il ne put les empêcher de briser tout ce qui se trouvait dans la galerie de la sorcière. Les urnes, les tigres empaillés, les hiboux, les serpents tombèrent sous leurs coups, ainsi que les deux
LE GOUFFRX. dSç^
grandes statues qui les avaieut d'abord intimidés.
Adalbert remarqua que l'un des piédestaux des statues renversées était creux intérieurement ; et il pensa que c'était une espèce de cachette où la sorcière pouvait avoir déposé tout ce qu'elle avait de plus important et de plus secret. Il fit approcher une torche , et put explorer avec soin l'intérieur du piédestal. D'abord , il n'y trouva que des livres de grimoire, que les prophéties de Merlin; mais ensuite, il en tira des rouleaux de parchemin et dès tablettes. 11 lut quelques lignes des tablettes, et vit qu'elles contenaient les plus secrètes pensées de ia sor<cière et ses sinistres projets. Les rouleaux étaient les lettres qu'elle avait reçues en différents temps de l'évéque Gozlin et du comte Eudes même» La sorcière, qui jusque-là était restée muette et comme insensible sur le dos du guerrier auquel elle était fortement liée , ne put s'empêcher de pousser un long gémissement, quand elle vit que les complices de ses crimes seraient connus et leurs manœuvres divulguées.
Ce n'était pas le moment de lire avec attention tous ces manuscrits : Adalbert se contenta de tes recueillir, se promettant bien de les q^ettre aaus les yeux d'Egill et des ^caldes qui devaient juger la sorcière.
Tous les guerriers normands rentrèrent cot