LES PÈLERINS
— Oh! ce n*est pas ma couche que je regretterai , dit Nitard eu sautaut à terre , de dessus la grosse botte de chaume où il avait dormi ^ et secouant les brins de paille qui s'étaient attachés à son sayon : jamais je ne fus si mal couché, même en .Palestine. ... Eh bien! vous riez, encore ; vous allez encore me répéter que je n'ai jamais vu le Saint-Sépulcre, moi qui ai tant eu à souffrir au milieu des barbares circoncis ; moi qui les vis uu jour préparer un long pieu. . . . j'en frémis encore. — Et ces vénérables reliques qui sont là , dans cette boite ! vous ne sauriez croire à quels périls je me suis exposé pour me les procurer ! . . .
— A merveille! Nitard ; voilà bien ce qu'il faudra dire à la populace qui va nous entourer dans la ville. Laisse faire ; je te seconderai bien : tout ce que tu conteras de prodigieux , je l'affirmerai sur ma part de paradis. »
Nitard courut aussitôt détacher, d'un arbre voisin, l'âne qui finissait de brouter les char-> dons que nos voyageurs avaient rassemblés la veille pour sa nourriture de la nuit. Il mit sur le dos du patient animal une housse de laine jadis rouge , sur laquelle étaient brodées en blanc une multitude de petites croix. Puis, prenant avec respect le reliquaire, jadis doré, qui contenait le dernier vêtement qu'avait porté sainte
.4 CHAPITRE r.
Marie l'Égyptienne, il l'attacha par des courroies sur Tépine dorsale de l'âne, qui, par sa gravité , témoignait assez combien il était fier d'un tel fardeau. Notre pèlerin arrangea ensuite les nombreuses coquilles blanches qui ornaient son sayon de couleur noire, et fixa sur l'espèce de bonnet grec qui couvrait sa tête, plusieurs croix de plomb doré, dont il avait une ample provision. Après quoi, il offrit un morceau de pain à son singe, qui, pour le manger plus commodément, lui sauta sur l'épaule droite. Quant au jeune Adalbert , il orna son bonnet couleur de pourpre d'une grande plume d'autruche. De dessous le^bonnet s'échappait une longue chevelure blonde, qui tombait en boucles ondoyantes sur ses épaules. Une simple tunique orange qui descendait à peine jusqu'aux genoux, couvrait son corps, et était serrée, vers le milieu, par une large ceinture de la couleur de son bonnet. Une rote * , soutenue par une étroite bandoulière , se balançait sur son dos. Nitard ne se lassait point de le regarder.
« — En vérité , mon cher maître, lui dit -il, vous ressemblez à cesjeuneschérubinsque j'ai vus peints sur les murs de la vieille église de Saint- Pierre, à Rome; ou bien encore à notre saint Martin , le digne patron des Gaules.
* Espèce de yielle.
L£S PÉLERmS. 5
— Partons, dit Adalbert; gagnons d'abord le Mont«de-Mars * ; de là nous verrons tout Paris. Je serai ton guide; car, si je ne me trompe, tu ne connais nullement ce pays.
— Comment le pourrais -je connaître? A l'âge de quinze ans, j'ai quitté le bon village où j'étais né , tout près de l'embouchure de la Seine. . . .
-^ Nitard , tu aimes à conter : tout en cheminant, conte -moi toii histoire.
— Volontiers. Oh! elle ne sera pas longue.
Ecoutez. »
Et Nitard , après avoir toussé deux fois i et regardé si son âne les suivait bien , dit :
« Mon père cultivait les terres d'une belle abbaye qui s'élevait sur la côte de là mer , et d'où Ton pouvait découvrir l'île qu'habitent les Anglo- Saxons. Les moines nous visitaient souvent, venaient passer le temps avec ma mère, qui restait à filer à la maison , tandis que mon père travaillait aux champs. Un de ces moines éurtout ne nous quittait presque jamais. Il m'avait pris en affection, m'apprenait à prier Dieu, et même à lire , ce qui m'a été fort utile dans ipes voyages : il voulait faire de moi un clerc. Nos voisins prévtendaient que je ressemblais trait pour trait à ce bon moine.
a Nous vivions paisibles, heureux, quand tout-
* Montmartre. — Voyes la note II.
6 CHAPITBE 1.
à-coup une flotte arrive sur la côte , et débarque des milliers de Danois. Je ne veux pas dire de mal de ces hommes - là , parce que ce sont vos compatriotes ; mais la vérité est pourtant qu'ils mirent le feu à l'abbaye , égorgèrent les moines qui voulaient échapper aux flammes. La cabane de mon père ne fut point épargnée : il y périt en voulant défendre l'honneur de ma mère. Je restai orphelin, seul sur la terre : que devenir!
<c Gomme je m'étais habitué, dès mes premières années , à marcher vite et long-temps , je suivis , presque toujours courant, les côtes de la mer, annonçant partout la nouvelle irruption des Normands. On me donnait quelques morceaux de pain, quelques petites pièces de monnaie.
J'avançais toujours : de château en château, de ville eu ville , j'arrivai jusque sur les bords de la Meuse.
(cLà, je trouvai d'autres Normands qui ravageaient ce beau pays. Un pauvre prêtre , qu'ils avaient JForcé à fuir de son ermitage , me rencontra ; il avait formé le projet d'aller jusqu'à Jérusalem visiter le tombeau de notre Sauveur : il me proposa de Faccorapagner.
« Dévot comme je l'étais , je crus voir en lui un ange, qui, revêtu de la forme humaine, me prenait sous sa protection , et me conduirait dans la voie du Seigneur : je le suivis avec joie.
LES PjhiRRINS. 7
Nous traversâmes les Alpes, ritalie, une besace sur le dos y un bâton blanc à la main. Mais, hélas! le saint homme fut pris à Rome de la dys- ^ senterie, et mourut après quelques jours de souffirances. Je continus^! ma route... »
« — Je t'arrête ici, Nitard; je ne veux plus entendre toutes les fables que tu contes de ton voyage en Palestine.
— Soit; vous y perdrez plus que moi.
•«-- Dis-moi seulement ce qui put te décider à revenir dans ton pays, toi qui, s'il faut t'en croire, jouissais du bonheur si rare de vivre dans les lieux que le dieu que tu adores avait sanctifiés par sa vie et par son supplice ?
— Le désir de revoir les lieux où j'étais né ; et puis, je m'étais procuré, non sans peine, les précieuses reliques renfermées dans ce coffret : j'étais bien sûr qu'avec cet inestimable trésor je ne mourrais jamais de faim dans ma religieuse patrie. Le capitaine d'un vaiss^eau, qui partait pour Marseille, voulut bien me prendre à son bord. De là , grâce à mon reliquaire , à mon singe et aux coquilles qui couvrent mon sayon , j'ai pu revenir gaiement dans la Neustrie, en visitant toutes les villes du midi des Gaules, et en côtoyant l'Armorique. Nulle part , je n'ai senti la misère. Mais je ne m'attendais pas à retrouver les Normands où je les avais laissés. Je ne m'en
8 CHAPITJU 1.
plains pas pourtant ; ils ne sont pas si barbares que je l'imaginais. Votre magnanime père n'a pas permis qu'on me fit aucun mal; il se plaisait même à m'entendre conter mes aventures.
Il se moquait , il est vrai ^ souvent de mes saintes reliques, ainsi que des moines et des prêtres chrétiens ; comme s'il n'avait pas aussi des dieux et des prêtres ! Du reste , il faut qu'il ait grande confiance en mon savoir*&ire , puisqu'il m'a dit en me donnant à vous : « Tu suivras partout mon fils Adalbert ; tu partageras ses périls comme sa bonne fortune. » Ah ! si tous les che& normands lui ressemblaient !... Mais dites-moi à votre tour : les Normands se trouvent donc bien dans la basse Neustrie, puisqu'ils y restent si long-temps ? Leur projet serait-il de s'emparer pour toujours du pays ?
— C'est à quoi , mon cher Nitard , tu me permettras bien de ne pas répondre : observe tout ce qui se passera, si tel est ton goût , forme des conjectures, mais ne m'interroge jamais si tu veux que nous restions amis. »
Ils continuaient de marcher, mais en silence. La campagne était triste; l'ardeur du soleil d'été y car juillet touchait à sa fin , avait desséché les herbes et les buissons , et l'on n'apercevait qu'à de rares intervalles des champs cultivés. Adal<bert , une main sur son front , paraissait méditer
LBS P£L£R1JN$. 9
profondément, puis il chantait à demi*voix, gesticulait avec force j et s'arrêtait tout-*à-*coup.
ce — Nitard , dit-il brusquement , c'est bien Marie que s'appeUe la sainte dont tu possèdes les reliques ?
— Sans doute ; et elle était née en Egypte...
— Où elle fit, dès ses plus jeunes ans, le mé* tier de prostituée?
— Mais aussi, par pénitence, elle pastea quarante ans toute nue dans un désert.
— Où elle, n'eut d'autre compagnie que des bétes féroces , et un bon ermite qui l'engageait à persévérer, et lui prétait son manteau pour couvrir quelque chose de sa nudité ?
— C'est cela même. Mais que vous importe l'histoire de. ma sainte , à vous qui. ne croyez pas à tous les miracles qu'elle opère ?
— Ingrat! je viens de composer sur ta sainteté plus beau, le plus onctueux des cantiques : tu me l'entendras chanter aux Parisiens , qui fondront en larmes. Oh! bientôt mon cantique. sera dans toutes les bouches ; tous le répéteront, les mères, les jeunes filles, les bateliers, les artisans , les archers et jusqu'à la garde du comte Eudes ^.., Mais n'ous voici au pied du mont célèbre où na* guères on adorait encore le dieu Mars. Courage !
* Voyex la note lU,
Vf' ^'
lO CHAPITRE I. .
Nitard, prends à la maki le licol de Tàne, et gravissons. C'est du sommet que tu pourras voir la ville qu'ont habitée la plupart de tes rois à dater de la conquête que les Francs firent de ta malheureuse nation*i il y aura bientôt quatre siècles. Il est bien temps que nous autres Normands nous venions les punir...
— Et nous asservir à voire tour, dit Nitard.
Au reste 9 que m'importe! je servais les uns , je servirai les autres. » f
Le chemin n'était pas rude : ils montaient assez rapidement. Ils trouvèrent d'abord les ruines de la villa antique du riche romain Gieritius *. Ces ruines rappelèrent à Nitard celles qu'il avait vues en Italie.
« — Oh! voilà bien, disait-il, une salle de bains : voyez les tuyaux qui y conduisaient l'eau ; voyez ces restes de statues de marbre, ces bras, ces têtes, ces beaux seins de femmes ! Ditesmoi, maître : savez-vous pourquoi ils ont détruit, renversé tant de belles figures ?
— Eh ! mon ami, les liommes sont«-ils raisonnables ? Parce qu'ils avaient cessé de croire aux dieux des Romains , ils en ont brisé les images.
* C'est da nom de ce Romain qa*est vena celui da hameaa de Clignancourt , qni occupe Fespace où s'élevait sa* maison. — Voyez la note IV.
LES PéLBKlNS. II
Uo jour, peut-être , d'aatres insensés viendront, qui briseront aussi les images qu'ils ont placées dans leurs nouveaux temples ; et leur saint De<nis, et leur saint Loup, et leur saint Goud, et même leur douce Geneviève...
— Oh! vos compatriotes les Normands leur laisseront peu de choses à renverser , à détruire ; il me semble qu'ils s'entendent très-bien à faire des ruines : nous avons pu en juger pendant tout notre voyage dans la partie de la Neustrie que nous venons de parcourir. Ils n'ont épargné ni églises , ni statues , ni tombeaux. »
Nos voyageurs arrivèrent enfin au sommet du moaticule que les Parisiens appellent une mon-* tagne, parce qu'en effet,* il n'est pas de lieu plus élevé près des rives du fleuve qui baigne leur cité. Quelques colonnes / encore debout , des frises renversées leur indiquèrent l'enceinte qu'occupait le temple du dieu de la guerre.
a — Asseyons-nous sur ces tronçons de colonnes, dit Adalbert; j'ai besoin que tu con«» naisses bien la plaine sur laquelle nous dominons, et que plus d'une fois, peut-être, nous aurcms à parcourir. »
Nitard jetait avec étonnement les yeux sur Timmensepays qu'il découvrait. Ici,"di&s forêts; là, des terres incultes , couvertes de buissons épineux et de bruyères. Presque aucune mai-
son particulière dans la plaine ; mais çà et là , des églises près desquelles s'élevaient de grands édifices destinés à l'habitation des moines qui les desservaient. Tous ces lieux saints étaient en* tourés de vastes jardins plantés d'arbres de di«verses espèces, mais surtout de figuiers. On ne voyait aucun paysan dans la campagne ; seule-^ ment, quelques hommes couverts de haillons, serfs des abbayes^ paraissaient occupés à bêcher les jardins des moines, ou à cueillir des figues. Quelques troupeaux aussi , conduits par de pauvres bergers couverts de croix, broutaient l'herbe des deux rives du fleuve qui traversait la plaine.
a — Eh bien ! comment trouves^tu ce spectacle? dit Adalbert.
— - Grand et triste ^ . répondit Nitard. Si j'étais roi de ce payâ-là , il me semble que j'en ferais autre chose. A. peine je vois une barque sur ce beau fleuve : ils ne vendent donc, ni n'achètent rien?
— £h! mon ami , c'est l'Église qui possède ici presque tout. Au lieu de maisons de laboureurs, tu ne- vois guère que des chapelles ; aii lieu de forteresses, des clochers.
— Mais , où est donc cette superbe cité , demeure ordinaire de nos rois ?
— Ne la vois-tu pas à gauche dans une de ces trois petites îles qui partagent le cours de. la Seine ?
LES PELER15S. j3
— Quoi ! cet amas de masures que surmontent dix à douze clochers j cette langue de terre exiguë que termine une espèce de fort , ce serait VkLutèce^ la ville des Parisiens?
— Sans doute. Et ce fort , que tu vois à la pointe occidentale d^ l'île , c'eàt le palais du puissant comte qui gouverne la Neustrie entière, c'est-à-dire tout le p?ays qui est de ce côté-ci, entre la Loire et l'Océan. On pourrait dire qu'il en est le roi , car le lourd Charles-le- Gros, qui réunit, en ce moment, sous sa domination presque autant de pays qu'en possédait son fameux ancêtre Charlemagne , ne règne que de nom, et ne sait pas plus ce qui se passe ici, que ton singe ne comprend ce que nous disons lun et Fautre. Cette ville, au reste , cette Lutèce, aujourd'hui si petite ^ s'étendait autrefois sur les deux rives; tù peux distinguer encore les ruines des édifices qui s'élevaient au-delà des deux ponts de bois par lesquels elle communique aux bords opposés de la Seine. Je l'avouerai , ce sont les Normands , ce sont mes compatriotes qui ont détruit tous ces faubourgs de Paris; mais pourquoi les lâches habitants , au lieu de se défendre, fuyaient-ils à la seule nouvelle de notre approche? Trois fois, en moins de quarante années , nous remontâmes la Seine; trois fois nous trouvâmes une ville déserte. Les maisons étaient
l4 CHAPITRJB 1.
vides y nous les brûlions ; les moines avaient emporté les reliques de leurs saints, ce qui nous privait de For dans lequel elles étaient ench&s* sées ; mais heureusement , ils n'avaient pas eu le temps de dégarnir leurs celliers , ce qui nous dédommageait un peu d^ la peine que nous prenions à brûler leurs couvents et leurs églises.
— Oh ! dit Nitard , vous ne les avez pas toutes brûlées, ces églises, ou elles ont été bien promptement reconstruites ; car j'en vois une qui s'élève au milieu des prés , jooii loin <le la rive gauche de la Seine, et qui me parait magnî'»
fique : une haqte tour carrée l'annonce au loin.
^^ C'est, dit A dalbert, l'abbaye que bâtit le dévot roi Childebert , et où l'on invoque saint Vincent, mais plus encore «iq^évêque du nom de saint Germain. Deux cents pieux fainéants sont ià, ne cessant de psalmodier un latin qu'ils n'entendent pas. Un jour, nous leur fîmes une peur horrible ( quand je dis nous, j'entends mes compatriotes, car à peine alorsj'étais né); ils chantaient , ces bons moines de Saint-Germain^des^ Prés, sans se douter que les Normands étaient aux portes. Quand ils nous virent entrer, ils s'enfuirent en jetant des cris aigus , et se cachèrent , les uns dans les gouttières , les autres dans les puits. On n'en tua que deux ou trois ,
LBS PJÉLBEIKS. l5
les autres capitulèrent ; et moyennant une bonne somme d'argent , qui fut comptée dans Téglise même , ils obtinrent qu'on épargnerait et leur église et le tombeau de leur saint Ger* main *. Il n'en fut pas de même de cette autre église que tu vois là-bas k gauche sur une hau« teur, de cette abbaye qui couvre les os de la patronne de Paris ^ et aussi ceiux du barbare CloYis et de la reine Clotilde son épouse. Celle* ci fut entièrement brûlée; mais les prêtres avaient emporté pins loin la châsse de la sainte bergère. « Entre cette église et l'abbaye des moines de Saint<»Germain , vois-tu sur un coteau verdoyant, aitouré d'arbres antiques, un vaste édifice qui, par sa forme , ne ressemble à aucun des autres dbateaux des Francs? Les Normands l'ont respecté , et jamais ils n'eu ôteront une seule pierre : c'est Touvrs^ife d'un sage empereur romain , de Julien, que les chrétiens appellent cpostai, parce qu'après avoir reçu le baptême , il voulut rétablir le culte dés dieux de ses ancêtres ; parce qu'il abandonna de tristes et ridicules fables pour revenir à de douces, d'aimables illusions **. Il vécut long-temps dans les Gaules , et s'y fit remarquer par sa bravoure , et encore
* Voyc» la note V.
** Voye» la note VI»
l6 CHAPITRE I.
plus pai; sa justice et sa modération. Ah f saluonsle ce palais^'Nitard ; il renferme tout ce qu'il y a de plus beau , de plus parfait au monde , la jeune ^ Taimable sœur du copite Eudes. Tandis que son frère s'occupe dans Paris, avec l'évéque Goziin, de l'administration publique, -elle passe, dans le palais de Julien, des jours qui doivent ' lui paraître bien tristes , bien ennuyeux , car sans doute elle aime ; oh ! oui , j'ai besoin de croire qu'elle a fait un choix.
— J'entends , dit Nitard ; mais comment l'avezvous connue? »
— Tu le sauras une autre fois. Ck)ntinuons d'observer le pays. Vois-tu, en descendant la rive gauche de la Seine , un étroit sentier tracé au milieu des prairies ? Il conduit à une grosse roche qui s'élève sur l'eau, précisément à fendroit où. la Seine semble vouloir, par un détour, se rapprocher des collines .qui bordent son autre ïive.
— J'aperçois très - bien , dit Nitard , tout là -bas, un gros .caillou qui s'avance dans le fleuve *.
— Eh bien ! reprit Adalbert, derrière ce caillou est une cabane qu'habite un pauvre pécheur, qui fut long-temps prisonnier des Normands,
* Voyez la note VII.
LES PÉLEniIfS. 17
et à qui mon père a donné la liberté. Peut-être , Nitard , aurons-nous besoin de lui. Rappelle-toi bien le chemin qui conduit à sa cabane... Mais il est temps, dit Adalbert en se levant, de des* cendre vers Paris. »
Ils se remirent en marche.
Chemin faisant, Adalbert remarqua que l'on avait élevé une tour à l'entrée du pont qui traversait le plus grand bras de la rivière.
a — Ah! dit-il , est-ce qu'ils ci'aignent de nous quelque nouvelle attaque? Je croyais que, depuis notre dernière incursion , et le traité qu'ils firent avec nous, ils nous avaient oubliés. Heureusement la tour n'est pas haute; est-ce avec cela qu'ils espèrent nous arrêter*?
— Mais , dit Nitard , est-ce que votre père compte les attaquer? Maître , nous sommes donc envoyés en avant, comme des espions?
Savez-vous que ce métier est très-dangereux.
— Tais-toi, poltron. Je te défends aussi de m'appeler désormais ton maitra : tu me perdrais avec ton air obséquieux. Je ne suis point ton maître, mais bien ton compagnon , ton ami , un pauvre jeune homme que , dans le cours de tes voyages , tu as rencontré chantant avec des moines l'office dans un couvent. Tu l'as trouvé
* Voye* la note Vril.
cÈÂPtrULÉ ii:
tiav , X. T. X.
Jlubitais AËDrs Ititèoe et J'en afane le léjoar. Lnt^e •st le Bom qaa les Pariaient donneat à leur villp. Elle est située dans une ile peu grande , qu'entoure
^"ttn flente dont îes efent t'enflent rarement, et ravement a'abaisNnt. Par denx ponts de Me «H** communique aux rives opposées du fleuve.
L'empereur Jdliezt. Misopogon^{àMXi% la -1* partie de ses eetttres).
Tout en conversant ainsi, nos deux voyageurs^ leur âne^ leur singe et leurs reliques, arrivèT rent près de la tour qui défendait le grand pont
Dès que le péager qui était de garde les aper^ çat, il appela ses camarades.
« — Voici dés pèlerins, cria-t-il; il faut qu'ils nous désennuient par l6iu*s contes Ou leurs chansons. »
£t les autres péagers d'accourir.
«-*- Ou payez le droit, dirent-ils. à Nitard, ou feites danser votre singe« »
Nitard ne se fit pas prier. Il fait un signé à sou
singe , qui , aussitôt , sautant de dessus son épaule à terre , fait toutes sortes de grimaces aux péagers y qui rient à pleine gorge : à la voix de son maître, il se couche , se relève, fait des culbutes, s'affuble la tête d'un vieux turban, et puis, portant la main au front , salue les péagers. Adalbert voulut aussi les régaler de quelques airs sur sa rote. Ce furent des airs de chansons à boire qu'il joua ; et les péagers de chanter aussitôt des couplets sur ces airs. Dans cette confusion de voix et de ris , on n'eût pas entendu Dieu tonner. Adalbert craignit que tout ce bruit n'attirât sur eux l'attention de quelque homme en place, peut-être même du comte de Paris, dont le palais n'était pas loin; il leur joua des airs de danse. Voilà aussitôt les péagers qui dansent jusqu'à perdre haleine ; ils ne s'interrompaient que pour féliciter Adalbert sur son rare talent. Us le remerciaient, voulaient presque l'embrasser; et ils le forcèrent, ainsi que Nitard, de boire avec eux une pleine tasse de bon petit vin de Surène.
Puis, ils demandèrent à Nitard de leur dire ce que portait son âne; et Nitard , ôtant son bonnet, leur expliqua comment il était possesseur des plus précieuses reliques qui eussent été jusqu'à présent apportées dans les Gaules. Tous s'inclinèrent avec respect, et plusieurs expri-
mèrent le -désir de baiser le reliquaire , ou du moins , la croupe de Fane , ce que Nitard voulut bien leur permettre.
Dès lors on laissa les pèlerins et leurs bétes passer sur ie pont; et l'un des péagers les avertit même de rester deux jours, au moins, dans Paris, leur promettant qu'ils recueilleraient beaucoup d'argent, parce que tous les noblesdu comté devaient s'assembler le lendemain auprès du comte Eudes , qui donnait une grande fête au peuple de Paris. « —Voilà, disait tout bas Adalbert, des gens bien faciles à tromper!»
Nos pèlerins, quand ils eurent passé le pont, se trouvèrent dans une rue très-boueuse , bordée de hautes maisons , qui paraissaient chancelantes. A chaque pas qu'ils faisaient, il leur fallait éviter quelque trou , ou quelque tas d'ordures; car chaque habitant est , comme on sait , dans l'usage de déposer sur la voie publique ce qu'il ne peut garder dans sa maison. Mais ce qui ralentissait le plus leur marche, c'étaient les nombreux cochons qui erraient dans les rues : ces grossiers animaux ne s'éloignaient pas même pour laisser passer l'âne , dont ils mordaient les jambes, et qui, par dés ruades continuelles, cherchait à se venger.
a Quelle différence, disait Nitard, de ces vilaines villes des Gaules à celles que j'ai visitées
2a CHAPfTAB II.
en Italie ! Dans celles-ci , les maisons sont souvent de marbre et qrnées de hautes colonnes; les murs, dans rintérieur , sont peints, le& meubles sont dorés. On se promène danr des rues toujours propres , sans craindre ni le& ornières, ni les cochons. ...»
Ce ne fut pas sans peine qu'ils arrivèrent , tout crottés , sur la grande place où s'élève la cathédrale dédiée à saint Etienne, et,- tout près, une autre église dédiée à Notre-* Dame, la bienheu^ reùse vierge Marie. Celle-ci est la plus petite; mais il faut espérer ( car Marie est bien plus puissante au ciel que le saint) que des deux églises > on n'en fera qu'une pour Notre<-Dame toute seule*..
U y avait sur cette place grand noml»ré de personnes de tout sexe et de toute condition : des marchands y étalaient, les uns, des étofïes, des vêtements de toute espèce; d'autres, des graines , des farines , des légunws et des fruits. On y voyait surtout dea iidoioes de différenties couleurs , qui , suivb dos serfa attachés à leuss couvents , venaient y acheter dés. provisions.
« — Arrétonsruous au milieu de la place j dit Adaibert ; il est temps de montrer notre savoirfaire. » — Aussitôt il fait résonner sa rote.
' ^ Voyfz lu «ote £K.
LE CAJrTiQ|]£. â3
Un grand cercle de curieux se forme autour * de nos voyageurs. Et Nitard , après les avoir humblement salués, explique, avec empbase, comme quoi il revient de ' Jérusalem; comme quoi il apporte la dernière jupe de sainte Marie l'Égyptienne. Adalbert prend alors la parole :
« Vous ignorez peut-être, religieux Parisiens, quelle est cette sainte étrangère dont nous posrsédons la précieuse dépouille : vous allez connaître sa vie entière , si vous daignez prêter l'oreille à mes chants. »
Et aussitôt, en s'accompagnant de sa rote , il commença , d'une voix douce , le cantique suivant : '
Oyez, bon peuple 4f Lutine, ' L'histoire d'une pécheresse Née au pays égyptî|en ; Sans honte X sans déHcatesse^ Elle livra y dès sa jenne8se^ Son corps ou juif eomme. au ohitéûen^ P]a$ fard, sa patronne Marie ' Ën-'fit une femme àe bien; Aussi le ciel est sa patrie.
Grande sainte, priez pour nous :
Las ! nous péchons tous comme vous.
A douze ans , comme elle était belle !
Mais déjà, le nom de pucelle , £Ue ne le méritait plus :
Encore s'en ^knrifiait-elle ,
El dans la maison paternelle 19 'attirait que gens dissolus.
Pour la punir, son digne père La chasse ; elle alors de Vénus S'établit prétresse vulgaire.
Grande sainte y point de courroux, Si nos femmes font comme vous.
Sur les bords que le Nil arrose, Errante dès l'aurore, elle ose Provoquer les navigateurs :
■ Dans mon bosquet où croît la rose, « Venez, dit-elle, on y repose <t Sur le gazon et sur les fleurs.
« J'en ai fait un doux sanctuaire « Où je dispense mes faveurs; a Le plabir seul est mon salaire. »
Grande sainte, pardonne«-nous , Si nous cherchons plaisirs si doux.
Au port de la ville prochaine , Tous les jeunes gens de la plaine S'étaient réunis un matin ; Tous montent sur un long navire Qui doit, en deux jours, les conduire Tout près du fleuve du Jourdain.
Ils vont y célébrer la fête De la Vierge à l'enfant divin.
Qui du diable écrase la tête :
Des amants , des dévots, des fous.
C'était le commun rendes-vous,
« Oh ! se dit notre Égyptienne , «K Là , dans cette fête chrétiauie ,
« Ils Vont dan&er, rire et chanter; « Je prétends être du voyage. »
Et soudain , sans' aucun bagage , Sur la barque on la voit monter.
Le chef dit : « Payez le passage. »
• — Or 9 argent ne puis présenter; « Mais je me donne à vous pour gage. »
Gentil corps de femme, entre nous, Vaut-il pas mieux qu'or et bijoux ?
Elle charma tout l'équipage ; Pas un, hélas 1 ne resta sage. .. .
Âdalbert en était là de son cantique , lorsqu'un petit juif, couvert d'un vieux manteau vert, et tenant en main une boite pleine de bagues, de boucles d'oreilles et de petites fioles de parfums, s'approcha de lu^ par derrière, et lui dit à voix basse : — : a Finissez votre chant ; votre présence est plus nécessaire ailleurs. »
Ces paroles troublèrent notre jeune hpmme qui, feignant d'être fatigué de chanter, récita, en peu de paroles , au grand regret des auditeiirs, la fin de la vie de sainte Marie. lïitard fit ensuite le tour du cercle, le bonnet à la main, et reçut abondamment des oboles. On lui disait partout : « Revenez demain , vous nous ferez danser: c'est grande fête. En attendant, rendez* vous au palais de Julien , vous y serez bien reçus de la sœur du comte Eudes. »
s6 CUAPITAB 11.
C'était précisément là que TOttlait aller Adalbert : aussi nos voyageurs se hâtèrent -ils de prendre le chemin du Petit- Pont ^ et de gagner Fautre rive de la Seine. Le petit juif, qui les avait suivis , parlait en secret à Adalbert , qui paraissait vivement ému , car il se frappait la tête de ia main. Nitard ne savait que penser. Enfin , Adalbert quitta le juif, et vint rejoindre Nitard.
Ils étaient alors à deux cents pas au moins de la ville , et marchaient , à Tombre de deux jcangs de figuiers , dans le chemin qui conduit à l'antique palais de Julien. Adalbert, tout entier à ses réflexions , ne laissait échapper que des paroles entrecoupées et sans suite, «c *i- Quoi ! elle m'au^ rait oublié 1 . . . la perfide ! ou plutôt ^ quelle âme faible! Quedirai^je à mon père? Je loi avais si isolennellement promis. ... Ce n'est qu'à cette condition qu il avait consenti à mon périlleux voyage ! . . . Elle se marie demain ; éâfl^il possible ?.. « Le temps me manquera. . . N'esl-il dotic plusd^espoir?. ..>!
Kitard, à la fin, ne put s'empêcher de Tinterroitopré :
« -^ Maître , vous pftraissesi bien malheureux : apprenez de moi qu'il ne faut jamais désespérer* Les saints sont bien puissants; si nous offrions, par exemple , k la patronne de Paris. ...
— Va-t-en au diable avec tes saints! Si le puis-
saut Odin, si Frigga a'out rien fait pour moi, qu'attendre de tous les saints de ton insipide paradis?. . . . O comte Grimoard, û je te tenais là , dans mes serres , avec quel plaisir je te déchirerais. ...»
Et il avait saisi le cou de Nitard qu'il secouait fortement , et qui tremblait de .tous ses membres.
« — Maître ! maître! criait Nitard, je suis votre fidèle serviteur, tout prêt à vous défendre contre le monstre, le géant, sans doute, qui vous persécute... mais ne m'étouffez pas. »
Âdalbert sembla revenir à lui. Des larmes roulèrent dans ses yeux en apercevant les grands arbres qui entouraient le palais de Julien, et qui s'élevaient au-dessus des murs de l'enceinte: «-^ C'est là, dit-il, que j'ai passé les plus doux rnomepts de ma vie. Aujourd'hui, voudra-t-on même m'y recevoir ?j, . . Oh ! .j'y pénétrerai ou par la force ou par la ruse.
— Essayons d'abord de la ruse , dit Nitard ; c'est le moins périlleux. »
A la grande porte de la cour, ils virent un garde armé d'une longue lance , qui leur demanda brusquement ce qu'ils voulaient. Nitard expliqua , avec respect et douceur , qu'ayant appris à la ville que la sœur du comte Eudes devait se marier le lendemain , ils venaient
« l'entends, dit le garde ; vous venez vous réu-
a8 /CHAPITRE II f LE CANTIQUE.
nir à la troupe des ménétriers et des bateleurs qui sont arrivés hier. C'est venir un peu tard; mais vous pouvez entrer : j'ai ordre de laisser pénétrer tous les gens de votre métier. »
Ils franchirent la porte.
^ i gi
CHAPITEE III.
LE p:êcheur du gros-caillou.
Fulnus alit venis et cœco earpltur îgnL
TiRO. jEncid, , 1. Il, ▼. a.
« Dans ses yeines drcale nn fea qai U dérore. »
Nos pèlerins «se trouvèrent dans une grande cour, sur laquelle dottiinait le palais. Le milieu était occupé par une fraîche pelouse et quelques groupes d'arbustes mêlés de fleurs. A droite du palais étaient les logements des esclaves, la boulangerie et les cuisines. A chaque instant on voyait entrer, dans cette partie du palais , des provisions de toute espèce , du gibier, des vins : tout le monde y paraissait occupé des préparatifs de la fête du lendemain; personne ne parlait aux pèlerins , ne les regardai! même. Une femme cependant, assez belle encore, quoi(^u-elle ne f&t pas trè&-jeune , qui traversait la cour pour rentrer au palais, s'arrêta, et considéra avec quelque attention Adalbert. C'était Barbara , l'une des femmes de la jeune sœur du comte Eudes. Quoiqu'elle fût nouvellement at-
3o CHAPITRE 111.
tachée à son service , elle n'en avait pas moins toute Taffection de sa maîtresse. S'approchant plus près du jeûne homme ^ elle lui demanda avec vivacité , mais douceur, si lui et son compagnon attendaient là quelqu'un du palais.
« — Vous le voyez , répondit Adalbert , nous sommes de pauvres pèlerins qui , chaque soir , demandons un asile dans les châteaux ou dans les abbayes. Nous savons d'intéressants cantiques et des chansons nouvelles : si votre jeune maîtresse voulait nous entendre ?
— J'en doute fort ^ dit Barbara ; elle est trop affligée ; ( puis , se reprenant tout à coup ) trop occupée , voulais-JD dire, de son mariage , pour s'amuser & des chansons. N'importe ; je vais lui annoncer qu'un beau jeune homme ( et elle considérait Adalbert de la tête aux pieds) voudrait la distraire par des chants d'amour. Attendez là ma réponse* »
Et Barbara y d'un pied .rapide et léger, courut ▼ers le palais, tourna encore une fois la tête pour revoir Adalbert, puis entra.
£He trouva Adelinde au milieu de cinq autres femmes 9 qui déployaient devant elle, et étendaient sur des sièges, de magnifiques robes brodées. L'une voulait attacher sur ses épaules un manteau couleur de pourpre, tout récemment arrivé de Sicile ; une autre plaçait sur son front
LE PÊCHEUR DU GAOS-€ilILLOU. 3|
ta couronne de roses blanches , qui devait la parer le lendemain. Adelinde jetait sur tous ces objets un œil distrait , et semblait absorbée par une tout antre pensée.
« — Bonne niattresse, dit Barbara , voulez^ vous fiiire un grand plaisir à de pauvres pèlerins qui sont là, dans la cour? Ils voudraient bien vous faire entendre leurs chansons. »
Adelinde fit de la tête un signe négatif.
tf -*- Des chansons ! oh ! je n'en veux point e^ tendre, dit^elle en soupirant; Barbara, qu'on renvoie ces pèlerins. »
Dans ce moment, Adalbert, qui s'ennuyait de ne point voir revenir sa protectrice, fit quelques préludes sur sa rote , et puis joua l'air du cantique de sainte Marie. Adelinde prêta un moment Toreille , puis avec un ton d'impatience :
a — Cet instrument me fait mal , dîl«eUe ; tu le sais bien , Barbara , depuis long- temps }'ai dé* fendu qu'on en jouât devant moi. Donne quelque argent à ce jongleur, et dis-lui de s'éloigner. »
Barbara s'avançait lentement , et d'un air contrarié , vers la porte de la salle, lorsqu'après un moment de silence, la rote fit entendre un air auquel tressaillit Adelinde. Elle s'élance aussitôt, comme un trait, vers la croisée, jette rapidement tes yeux sur les pèlerins qui étaient dans la cour, et s'écrie : « Barbara ! Barbara ! fais-les
3a CHAPITRE III.
entrer sous le vestibule; je veux les voir de plus près, leur parler. Mais va donc plus vite, Barbara ! Y>
Et aussitôt, elle congédie ses femmes, et descend pour recevoir les pèlerins.
Les pèlerins entraient en même temps qu'elle sous le vestibule. En les voyant , elle, se troubla, et ne put s'empêcher de jeter un léger cri; mais se remettant aussitôt , car elle ne voulait pas que Barbara s'aperçût de son saisissement , elle dit à Adalbert, avec une apparente dignité :
a — Je vous ai entendu jouer un air qui m'a toujours charmée : savez-vous certaine chanson que j'ai autrefois entendue sur cet air, et qui fut composée par un amant que l'on avait forcé de s'éloigner d'une tendre amie ?
— Madame, dit Adalbert, je puis la chanter à l'instant même, si toutefois le trouble que j'éprouve me permet de former quelques sons.
— Prenez courage, et chantez. »
Alors Adalbert , d'une voix d'abord tremblante,* et ensuite plus ferme, mais toujours passionnée, chanta, en s'accorapagnant de. la rote , dont il avait l'art de rendre les sons expressifs et doux :
Adieu, bosquets; adieu, verte prairie, Que rafraîchit le fleuve aux cent détouifsl