LE PÊCHEUR DU GROS*-GAILLOU
quitté ses épaules ^ sembla deviner Tintention de son maître , et sautant lestement à terre , il se prosterna, comme lui, devant Adelinde.
« — Oh ! dit Barbara, avec un grand éclat de rire; le charmant animal l on dirait, madame, qu'il vous a entendue.
Puis s'adressant à Nitard :
« Puisque vous restez ici , refuseriez-vous de nous confier, pour aujourd'hui seulement, vo* tre singe ? il amuserait les femmes de madame. Oh! il ne manquerait de rien....
— Non -seulement le singe, dit Nitard , mais encore mon reliquaire, que je prise beaucoup plus...
— Quoi! un reliquaire? dit Adelinde.
— Oui, madame; et un reliquaire dont la vertu est admirable. Toute femme qui le possède, n'est jamais contrariée dans ses amours : elle épouse toujours celui qu'elle a préféré.
— Oh! reprit Adelinde, si tel est spn pouvoir, prétez-le moi; j'invoquerai, avec beaucoup de ferveur, le saint dont il renferme Les restes.»
Nitard ne fît qu'un saut dans la cour, et bien-» tôt reparut avec le reliquaire , qu' Adelinde prit avec respect, en disant qu'elle )e déposerait dans sa chambre même. Pendant la courte absence de Nitard , elle n'avait cessé de tenir
ses beaux yeux fixés sur Adalbiert ; et ces. yeux
exprimaient Famour et le regret. Puis, elle re* monta dans ses appartements , après avoir répété toutefois :
ce Dans quelques heures, pèlerin, vous me raconterez vos voyages ; vous me prédirez mon sort à venir. »
Barbara prenant Adalbert par la main :
a Venez, beau jeune homme; vous êtes sous ma garde , et vous n'aurez point à vous en plaindre : j'ai toujours aimé la jeunesse. »
lEile conduisit les deux voyageurs dans un pavillon, très-proprepient meublé, tout voisin du palais. D'après les ordres qu'elle donna , des serviteurs vinrent leur apporter d'excellent vin des rives de la Loire, et des viandes de plusieurs espèces. Ils s'assirent à table. Adalbert, tout pensif, mangeait peu et lentement; Nitard dévorait : le. vin lui parut délicieux.
« Qu'elle est bien préférable , disait - il , cette joyeuse liqueur , à la triste bière , et au fade hydromel dont s'abreuvent vos compatriotes ! »
Et il riait ^ et il chantait, et il parlait de ses voyages et de ces barbares mahométans , qui ne veulent pas boire de vin.
Tout*à-coup ils crurent s'apercevoir d'un assez gran'd mouvement dans la cour du palais; ils quittèrent aussitôt la table, pour voir par la fenêtre, ce qui se passait dehors.
LE PicUEUR DU GBOS* CAILLOU. 'i'J
Tous les serviteurs sortaient, s'appelaient, s'agitaient. Bientôt après, ils se rangèrent sur deux lies, des deux eotés de la grande porte d'entrée ; et des trompettes et des cors se firent entendre. «Tout ce bruit, dit Adalbert, annonce, sans doute , l'arrivée du frère d'Adelinde. » En effet le comte ne tarda point à paraître au milieu d'une foule de jeunes nobles , montés sur de superbes chevaux. On voyait tout près du comte , un. cavalier vêtu plus magnifiquement enfore que les autres. « Oh! dit Nitard , voilà sans doute le futur époux ; il vient visiter sa fiancée. »
A ces mots, Adalbert pâlit, et sentit un froid de glace courir partout son corps. La foule des serviteurs fit alors retentir l'air des cris : Vive le brave comte Eudes! Vive l'heureux comte Griluoard ! Adalbert disait : « Quoi ! la belle Adelinde serait l'épouse de cet homme qui me semble un monstre ! Mais vois donc , Ni tard , sa barbe noire et épaisse, son œil farouche, son air gauche et hypocrite.... Non , il ne l'épousera pas, ou je mourrai dans le jour.» Et il se promenait avec fureur dans la chambre. Quant à Nitard, il finissait tranquillement son repas. «Maître, disait* il seulement, de la prudence : nous avons été bien accueillis , ne nous faisons point honteuse^ ment chasser ; comptez d'ailleurs sur la Provi-
dence et sur sainte Marie, dont je lui ai prêté les reliques... »
Adalbert lui imposa silence et continua à se livrer à de graves réflexions. '^
Cependant les comtes étaient entrés dans le palais. Que leur visite parut longue au pauvre Adalbert ! il se levait , s'asseyait : « Ils ne s'en iront pas! disait-il ; le soleil va quitter l'horizon; il fait presque nuit, et rien n'annonce leur départ. Oh! malheur!... s'ils allaient passer la nuit dans le palais ? »
Mais il vit de l'agitation sous le vestibule; il vit qu'on allumait des torches. £t bientôt , sortirent les deux comtes qui , entourés de leur cortège, reprirent le cheihin de Paris.
Peu après, Barbara entra vivement dans la chambre des pèlerins ; elle s'écria : « Vite , vite , suivez-moi, gentil chanteur , qui prétendez être un peu sorcier; ma maîtresse vous attend. »
Adalbert ne se fit pas répéter cet ordre ; luimême hâtait encore la marche légère de Barbara.
Adelinde agitée se promenait dans sa chambre d'un pas rapide. Lorsqu'ils entrèrent , elle essuya secrètement , du revers de sa main , une larme qui allait tomber sur ses joues ; puis s'efforçant de paraître tranquille :
LE piCHEUA, QU GROS'GAILLOU. 39
(t Barbara^ dit -elle, fais rentrer et renferme mes femoies dans la salle commune^ où elles re« posent. Quant à toi , ma bonne Barbara , va te coucher aussi , Car tu dois être plus fatiguée que de coutume. Mais j'irai te trouver dans peu , lorsque j'aurai écouté cet étranger. »
Barbara témoigna d'abord quelque surprise de ce que sa maîtresse allait rester seule avec le beau jeune homme; mais s'apercevant bientôt qu'elle déplairait, en faisant la plus petite observation , elle la remercia du soin qu'elle prenait de sa santé 9 lui baisa la main , et se retira. Ce* pendant elle ne put s'empêcher de sourire mali* gnemenl: , en tirant sur elle la porte de la chambre.
Nous verrons plus tard quel fut le sujet de l'entretien d'Adalbert et d'Adelinde.
Nitard resté seul dans *le pavillon , au milieu des débris du repas et des bouteilles de vin de la Loire., réfléchit d'abord sur tous les événements de-la journée : il était un peu humilié de ce que son compagnon de voyage avait été appelé , sans lui , près de la belle Adelinde. « S'il n'eût fallu, se disait -il, que l'amuser par des histoires, ou lui prédire de continuelles prospé* rites, il me semble que je m'en serais tiré tout aussi bien: que notre jeune homme. » .
Tandis qu'il méditait ainsi, contre sa coutume,
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il seiîtit ses yeux s*appesantir, et s'endormit si profondément sur son siège, qu'il n'aperçut potiit le serviteur qui venait lui apporter une lampe allumée. £n s'éveillamt quelques heures après, il fut fort étonné de n'entendre aucun bruit dans le château. Il court à la fenêtre , ne voit nulle part de lumière; seulement , aux premiers rayons de la lune qui se levait , il aperçut deux gardes p)?ès dé la grande porte , qui se promenaient leur lance à la main.
« Quoi donc ! disait - il , Adalbert ne revient point? me laissera-t*il là, toute la nuit ^ dans l'attente et l'inquiétude? S'il avait été surpris dans ce château!... si on l'eut enchaîné, tué!.... Oh! je n'oserais plus me présenter devant le terrible RoUon , devant la fière Judith. £t que devenir! me rendrait*on, du moins, mon singe, mes reliques et mou âne? »
11 finissait son soliloque, lorsqu'il entendit, sur les degrés qui conduisaient à la chambre, le bruit des pas d' Adalbert; et bientôt-, il le vit paraître. Les yeux du jeune homme étaient étin* celants , sa respi|*atiôn courte et agitée.
a -^ Nitard , suis-moi à l'instant même , et fais le.moins de bruit qu'il te sera possible. Il faut partir sans retard.
— Mais, cher maître, comment partir? la porte du château est fermée et < gardée.
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— Ce n'est point par cette porte que tu sortiras. Suis^moi, te dis -je, et trêve à. toute réflexion. »
Il £allut obéir. Âdalbert tenant Nitard par la main, le conduisit d'abord dans le jardin ;*et au milieu de la plus grande allée, il se détourne tout-à*^oup , le £ait passer par d'étroits sentiers, sous des>aii>res épais. Nitard frissonnait à cha^ que pas , n^ais n'osait parler. Il lui sembla méroe voir un fantôme blanc qui se cachait dans les arbres : il le dit tout bas à Adalbert qui ne lui répondit qae ce mot*: « Poltron! » ;
Après avoir parcouru bien des détours dans ce bois , ils arrivèrent à une petite porte trèsbasse et couverte de broussailles. Adalbert l'ouvrit, non sans peine , car les verroiix étaient rouilles. Enfin elle roula sur ses vieux gonds ; et Nitard s'aperçut, à la fraîcheur plus vive de Tair, qu'ils étaient dans une vaste plaine.
a — Maintenant, dit Adalbert, écoute et retiens tout ce qui te reste à faire. Te rappelles-tu que ce matin, je t'ai montré, de loin, une roche énorme qui s'avance dans la Seine ? C'est à cette roche qu'il faut te rendre, sans perdre un seul moment : ta vie et la mienne en dépendent. Le pécheur qui habite tout près de cette roche sera^ sans doute, endormi, quand tu arriveras à sa cabane ; tu crierasn alors à plusieurs
4^ GBAPITBE III.
reprises : Boll! Rollï il t'ouvrira , n'^n doute
point. S'il paraissait craindre quelque surprise ,
s'il te disait : « Ne pouvez-vous prouver par qui
vous êtes envoyé près de moi?» montre -lui ce
.,j poignard brisé que je remets danses mains ; et
tu lui diras ensuite : (c N'en avez*vous pas l'autre moitié ?» Tu le trouveras aussitôt ti^ès^dis- , posé à t'entendre et à te croire. Alors tu ajoute-
^1 ras : « Adalbert , fils de Rollon , vous demande
de tenir pour lui une de vos barques prête à des* cendre le fleuve. » Allons, répète-moi ce que je viens de te dire : j'ai besoin de m'assurer que tu n'as rien oublié. »
Nitard redit , tant bien que mai , toutes les paroles qu'il venait d'entendre. Adalbert lut fit faire ensuite quelques pas de plus dans la prairie, et, sentant qu'il n'y avait pas d'herbe sous ses pieds, lui dit :
« Te voilà dans le sentier qui conduit direc- - tement à la cabane du pécheur, ne le quitte point : suis toujours, à peu près à cette distance, le cours de la rivière que tu vois à ta^ droite, et tu seras bientôt arrivé; mais surtout, marehe vite et sans t'arréter* »
. Adalbert se retourna ensuite pour regagner *la petite porte du jardin.
<c — Maître, lui dit de loin Nitard, nous oublions le singe , e^. . . -