‹ L'évêque Gozlin, ou, Le siége de Paris par les NormandsChapitre 8 sur 46 · LE PÊCHEUR J>U GROS-CAILLOU · texte numérisé non relu

LE PÊCHEUR J>U GROS-CAILLOU

— Sois sans inquiétude; nous ne perdrons rien. Dans quelques heures , je serai près de toi avec tout ce que tu peux l'imaginer de plus précieux au monde. »

Nitard , fidèle aux ordres de son maître , cheminait , sans s'écarter du sentier tracé dans la prairie. Rien n'interrompait le silence de la nuit; pas une voix d'homme ; seulement une chouette, nichée dans la tour de l'abbaye de Saint-Germain , jetait , de temps en temps , un cri plaintif, ce qui paraissait à Nitard d^un très*mauvaîs augure.

Au milieu de ses tristes réflexions, il arriva pourtant à ce gros caillou, qu'on lui avait si bien indiqué , et découvrit la cabane du pécheur. li en fit le tour, et trouva la seule porte qui y donnait entrée. Comme il s'échappait quelque lueur par les ais entr'ouverts de cette chétive porte , il regarda dans l'intérieur de la cabane , et vit que la lueur provenait de quelques charbons qui finissaient de brûler dans la cheminée. Au milieu était uile mauvaise table , sur laquelle il crut voir un coutelas^ ce qui le fit frissonner de tous ses membres ; il osa pourtant heurter à la porte, d'abord faiblement, puis plus fort.

« — Que me veut-on à l'heure qu'il est ? dit une voix qui lui parut terrible.

— Nitard répondit par le ciî de Boil! Roll!

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44 CHAPITRK III.

— Ah ! ceci est bien singulier , dît la voix. » £t Nitard vit , par les fentes de la* porte ^ un

grand homme sauter d'un mauvais grabat à terre. Seâ yeux lui parurent hagards ; une barbe noire et touffue lui couvrait les trois quarts du visage. « — Répète encore les mots que tu viens de prononcer, et je t'ouvrirai , dit le pécheur.

— Rûlll Rollï dit aussitôt Nitard d'une voix tremblante.

— Je ne me suis point trompé ,« c'est bien cela, » reprit l'homme à la forte voix; et mettant le coutelas sous son bras, il ouvrit la porte à Nitard.

ce Quoi ! s'écria-t-il , en regardant Nitard avec mépris ; un pèlerin ! que viens-tu faire ici , avec ton sarrau noir et tes coquilles ? Les gens de ton espèce ne doivent point quitter les villes ou les châteaux : c'est là qu'ils peuvent gagner de l'argent à force de momeries , et en racontant des fables à une foule d'hommes plus imbéciles qu'eux. Allons , vieil hypocrite , que me Teux-tu ? parle. »

Nitard crut que c'était le moment de présenter son poignard brisé. A cette vue , le pécheur radoucissant un peu son ton :

« — Ah ! ceci est bien différent. Je le vois , tu viens vraiment de la part de RoUou , mon protecteur, celui pour qui je me sacrifierais tout entier.

LE plCHEUR DU GROS'GAILLOU. 4^

— Ce n'est pas lui , mais son fils Adalbert qui m'envoie.

— Quoi ! le jeune Adalbert est à Paris ! il a osé paraître au milieu des ennemis de son père! Quel brave jeune homme ! J'ai toujours dit que RoUon aurait en lui un digne successeur. »

Alors Nitard^ prenant un peu jplus d'assurance, lui expliqua le genre de service qu'Âdalbert attendait de lui.

a U sera obéi à l'instant ihéme, dit le pécheur. J'ai là, sur la grève, une barque toute neuve: viens, mon vieux pénitent, m'aider à la mettre à flot. 1» ^

Ils sortirent. Sans beaucoup d'efforts, la bar» que fut poussée dans le fleuve; et comme le courant, en cet endroit, était assez rapide, ils jugèrent à propos de l'attacher fortement, par une corde , à une grosse pierre du rivage.

a Oh! dit le pécheur, il faut que notre jeune Adalbert soit couché mollement dans ma barque ; je vais y pourvoir. »

Et il alla chercher, dans sa cabane, une vieille voile, don^ il remplit tout l'intérieur de sa na^ celle. . K.

ce — Mais, dit à son tour Ni tard, je pense qtie si mon maître doit faire un long voyage , il aura besoin de quelques provisions ; car il ne serait pas prudent à lui ^e descendre , pour s'en

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procurer , dans quelques-unes des villes qui bordent le rivage.

— Oh ! reprit le pécheur , ' je sais à peu près cil il se rend. Sa course sera finie dans une seule journée. N'importe; grâce à Bollon, je ne manque de rien dans ma pauvre cabane : je partagerai volontiers avec son fils tous les mets que je possède. »

Aussitôt , il rentre dans sa cabane , et reparaît bientôt avec deux larges cruches, pleines d'un vin vieux , quelques viandes sèches et une grosse anguille rôtie de la veille sur. des charbons.

a £n attendant Adalbert, dit le pçcheur, nous pourrions goûter le vin. »

Ni tard ne demandait pas mieux : ils burent largement , et Nitard se fit un devoir de racon-* ter au pécheur ses voyages; mais celui-ci interrompit le conteur dans l'endroit le plus intére&sant de son récit :

a Par tous les diables, dit-il, Adalbert tai;de bien à venir! Tes histoires sont fort drôles; mais, je ne sais pourquoi , je qe puis résister au sommeil.. Dormons; Adalbert nous trouvera tous deux dans la barque : c'est tout ce qu'il lui faut. »

Il s'étendit sur la voile, Nitard en fit autant, et ils s'«ndormirent.

l'exorcisme.

j4u^i , maledicjte SaUma : adjiwcUus per nomen astenti DeL.,, etc.

« Maudit Satan , écoute ; Je fadjnre mn nom do Dieu ' étemel... Tremble à ce nom , gémis et éloigne-toi... Je te Tannonce, 6 Satan, tu es menacé des plus grandes peines , d'alfrenz tourmenta i il àrrÎTe le jour du jugement, le jour d*nn supplice qui ne finira ' ' point..vSor8 donc* esprit immonde, du corps de cette créature de Dieu, et ne te flatte point de pouvoir y rentrer jamais. »

( Formule de l'exorcisme, dans les Eituels.)

A peine Tâurore paraissait., et déjà les- cloches ébranlées de vipgt églises et .monastères annonçaient il Paris et dans les environs le briljaoct byménée de la jeune sœur du comte Eudes avec le nobl€ Grimoard , comte d'Auxerre. La cérémonie devait être célébrée dans la chapelle du château, qu palgis des Thermes, qu'habitait; la belle fiancée. C'çst l'abbé Ebles, neveu du puissant GozUn, et à qui cet évéque, en montant du siège épisicopal de Paris , avait cédé l'abbaye deSt-Germaiiii^des-Prés; c'est cet abbé Ebles,

remarquable par sa beauté , sa haute taille et sa force extraordinaire 9 qui devait unir Tillustre couple.

11 fut un temps où , épris des charmes d'Adelinde, il avait cherché à lui plaire, et s'était proposé de la demander pour épouse au puissant comte son frère; mais son oncle Goziin lui avait représenté combien il lui serait plus avantageux de suivre la carrière de l'église. Il avait donc renoncé à devenir l'époux d'Adelinde , et U allait l'unir à un autre , avec autant de joie qu'autrefois il l'aurait épousée lui-même. Il est vrai qu'il avait l'espoir très- fondé de devenir, dans peu, le directeur de sa conscience, et conséquemment * un confident de ses plus intimes sentiments.

L'air était pur, le ciel sans nuage. L'été, déjà avancé , n'avait point encore offert de plus douce matinée. A la quatrième heure du jour , l'abbé sortit de son monastère , pour se rendre au palais des Thermes. Placé sous un dais couleur de pourpre , surmonté dé longues plumes blanches, qui formaient à chaque coin de larges corbeilles, que le souffle du vent d'est agitait mollement, il marchait à la tête de son clergé. De jeunes novices , le front nouvellement tondu , portaient le dais , autour duquel marchaient gravement douze bedeaux, enhabifs chamarrés de diverses couleurs, chacun une longue hallebarde dans une main ,

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et, dans Vautre, un énorme bouquet. Venaient ensuite deux longues files de moines, portant de gros cierges et chantant l'hymne Fenif Crea^ tor. Dans la foule des moines , on en remarquait un qui paraissait rêveur, préoccupé : il tenait des tablettes qu'il ouvrait par intervalles, et sur lesquelles il écrivait, avec un stylet, quelques mots. C'était le moine Abbon qui corrigeait un long épithalame en vers latins , qu'il avait composé la nuit dernière , et qu'il se proposait bien de réciter pendant le repas qui devait suivre la cérémonie. t

Ce poète a fait, depuis, un très-long et superbe poëme dans lequel il raconte quelques-uns des événements que je retracerai dans la suite, et dont il avait été témoin *; mais, comme il n'avait pu tout voir, il doit m'être permis à moi, quoique je ne sois qu'un humble prosateur , d'annoter dans cette véridique histoire une foule d'aventures dignes de mémoire , et qui , à ce qu'il jne semble, lui ont été absolument inconnues.

La procession suivit le chemin qu'avait fait pratiquer, il y avait plus de trois ^iècles^ au milieu de ses jardins et ceux de l'abbaye, le roi Childebert , chemin par lequel il se rendait , de

* Voywt la note X.

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son palais des Tberaies, à l'église dont il était fondateur. Un peuple nombreux s'était réuni sur le passage de la procession. Tous s'agenouillaient , dièsque paraissaient les bannières réunies deSt.- Vincent et de St.-Germain ; tous répondaient en chœur aux antiennes que chantaient les moines.

On avait transformé en chapelle, pour la cérémonie du mariage, une salle du palais des Thermes, qui n'était séparée des lieux d'habita- . l tîon que par un portique de cent pas environ

de longueur. C'était, au temps des empereurs romains, une salle dans laquelle on se livrait à divers exercices du corps , après le bain. L'empereur Julien y atait placé une Minerve qu'il avait apportée d'Athènes, et devant laquelle il venait quelquefois la nuit faire , eîi secret , des sacrifices *. Cette figure d'aune chaste déesse , dont on avait changé le casque surmonté d'un hibou, en un voile surmonté de rayons, représentait alors la Vierge immaculée, mère du divin Sau- • veur des hommes.

La vaste chapelle, monument du goût des Ro- . mains , n'était édairée que par des fenêtres trèsexhaussées, et ornées de sculptures anciennes^ travaillées avec beaucoup d'art. Un autel magaifique s'élevait à l'une des extrémités de la salle;

* Voy*z la note XI.

I^'exorgi^sme. 5 1

viogt lampes d'argent étaient suspendues à la voûte; des tapisseries sur lesquelles on voyait représentés la création du monde , Adam et Eve dans le paradis terrestre , et l'affreuse scène du déluge universel, couvraient , de tous côtés , les murs.

C'est dans cette magnifique chapelle que l'abbé £bles arriva avec tout son clergé. Il se plaça sur 115 siège élevé au milieu du chœur; les moines s'assirent dans les stalles qui l'entouraient de toutes parts. Tout près de l'autel, étaient deux autres sièges, ou plutôt deux trônes, destinés pour le comte Eudes et l'évéque Goziin.

Des fanfares qui se firent entendre dans la grande cour du palais annoncèrent la prochaine arrivée de ces grands personnages. Ils venaient de Paris, au milieu d'un brillant cortège composé des comtes et des ducs de tout le pays à plus de trente lieues à la ronde. Tous avaient été invités à prendre part aux fêtes préparées pour le mariage du comte d'Auxerre. La magnificence des habits du futur époux n'était surpassée que par celle du comte de Paris, le vaillant Eudes. Comme il avait déjà formé le projet de se faire reconnaître bientôt pour roi de la Neustrie entière, il voulait accoutumer les yeux du peuple aie voir revêtu du costume et des insignes de la

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Da CHAPITRE IV.

royauté*. Aussi sa tête était - elle ceinte , comme [ celle des empereurs romains, de deux branches

de laurier entrelacées; sur une tunique de drap d'argent il portait une ample chiamyde de pourpre , attachée, sur les épaules par des agrafes d'or ; pour chaussure , il avait des cothurnes de soie rouge, qu'ornaient des perles et des pierres précieuses; dans sa main droite, il tenait un court bâton d'or , terminé par une fleur à larges feuilles, ce qui ressemblait beaucoup à un sceptre. Tous ceux qui avaient connu son père, le brave Robert-Ie-Fort , retrouvaient en lui une parfaite image de ce héros, qui avait été trop prématurément ravi aux Francs , dans ime bataille contre les Normands.

Les vêtements de l'évêque Gozlin étaient plus splendides encore : sa longue robe pontificale de couleur violette , sa mitre surchargée de pierres étincelantes et de diverses couleurs , une belle croix d'or qui brillait sur sa poitrine, ses gants de soie , brodés avec un art infini , enfin le long bâton pastoral , qui paraissait d'or massif, sur lequel il s'appuyait, tout annonçait que l'on voyait en lui, non - seulement un grand dignitaire de l'église, mais un des principaux , des plus puissants chefs de l'Etat. Entre l'évêque et le comte

* Voyez la note XII.

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(le Paris s'était placé le futur époux d'Adelinde ; il tenait à la main une branche de myrte.

Dans leur marche vers le milieu de la cérémonie, ces trois hauts personnages étaient précédés par des hérauts vêtus d'une casaque blanche , brodée en argent, et d'un corps de musiciens qui jouaient des airs de triomphe sur des trompes , des flûtes » des harpes , des cymbales et toutes sortes d'instruments à vent et à cordes, après eux, venaient les comtes, de Monthléry, d'Étampes , de Corbeil, de Dammartin, etc. , etc* ; tous étaient armés d'une longue et large épée suspendue à un brillant baudrier. Ils conduisaient avec eux, parla main, leurs enfants qui, d'après un capitulaire du roi Charles-le-Ghauve , promulgué il n'y avait encore que huit ans, devaient hériter de leurs comtés et de taus leurs droits sur les terres qui en dépendaient. Jusque-là , les rois avaient disposé , à leur gré , de ces bénéfices *.

A mon avis, Charles eut tort de se dépouiller, lui et ses successieurs , d'une si belle prérogative. Peut-être ne pouvait-il faii;e mieux ; car ces seigneurs, quoiqu'ils ne possédassent poiiU les terres en toute propriété , s'étaient rendus bien redoutables. Mais, en devenant plus puissants

^ Voyez la note XIII.

54 GHAPITIIB JV.

i encore , ils ont repris plus d'orgueil et d'iuso-

. lence: ils battent, et tuent , sans scrupule, les

l serfs qui vivent sur leurs terres; accablent d'im*

? pots et d*outrages les hommes, même de condi-

tion libre , enlèvent ou violent leurs filles; forcent de marcher avec eux contre les comtes ou ducs, leurs voisins, avec qui ils sont toujours y en querelle, les en&nts mâles, dès qu'ils sont en

. état de porter les armes; ils n'épargnent que lés

.^ prêtres et les moines, parce qu'ils en obtieiineiA

l'absolution de tous leurs crimes.

La marche était fermée par une troupe d'hommes choisis parmi les habitants les plus considérables de Paris. C'étaient d'anciens centeniers à qui l'on commençait à refuser le droit de se réunir pour rendre la justice, car le comte Eudes la ^ rendait lui -même , ou la faisait rendre par des

officiers de choix , et enlevait ainsi au peuple la plupart des privilèges que lui avaient accordés les Romains, avant la conquête des Gaules par les Francs, €t que leur avaient conservés les rois de la pfééédente race (les Mérovingiens). Ces riches habitants de la comté de Paris, qui formaient l'arriere-garde , n'avaient pour armes que de longues lances, et pour parure que de courtes tu^ niques de drap de diverses couleurs.

Ce fut au milieu de la foule immense de serfs, de femmes et d'enfants, que Tannoncedes fêtes

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