LA POLITIQUE OUVRIÈRE
§ 1. Abolition des tarifs et des contrats collectifs.
La capitulation du Gouvernement soviétique devant les tendances « petit-bourgeoises » des paysans devait être suivie par une capitulation devant les tendances analogues — au point de vue du Gouvernement communiste — du prolétariat urbain.
On sait que la grande masse du prolétariat industriel est actuellement aussi peu pénétrée, que les paysans, de l'esprit communiste soviétique.
Lénine lui-même s'est appliqué récemment à le montrer, au moment où il s'opposait, non seulement à la remise aux unions professionnelles de la gestion de la vie économique nationale, mais même à la participation à l'administration de l'Etat du parti communiste tout entier. Le Gouvernement soviétique a commencé depuis longtemps à tenir compte de ce fait. C'est pour cela qu'il a rétabli le travail et le salaire aux pièces, introduit le travail surnuméraire, allongé la journée de.travail, créé des primes, des amendes pour les journées manquées et adopté une série d'autres mesures encore, qui ont complètement enterré le principe de l'égalité et qui ne tablent que sur la concurrence entre ouvriers et sur le désir, chez chacun d'eux en particuUer, d'augmenter son gain. (1)
(1) V. mon livre « La République des Soviets». Payot, Paris, 1921. Ch. V, Le Travail.
Actuellement, par deux décrets nouveaux, le pouvoir soviétique a fait un pas encore dans la voie des ces capitulations.
Le décret sur la « réglementation du travail des ouvriers » du 7 avril 1921, abolit toutes les restrictions qui ont été établies en ce qui concerne le travail supplémentaire des ouvriers sous le régime des primes et du travail aux pièces.
Selon le principe des tarifs et des contrats collectifs le salaire de chaque ouvrier est ordinairement limité à un certain maximum fixé en pourcentage du tarif. On se propose, ainsi, d'opposer une certaine résistance à la tendance qu'aurait l'ouvrier d'augmenter son gain au détriment de sa force de travail et de la qualité du produit.
Le nouveau décret autorise les ouvriers à augmenter leur gain « en augmentant la productivité et l'exécution scrupuleuse du travail », « indépendamment de tout rapport de pourcentage entre le salaire touché et le tarif établi » (art. 1).
Les tarifs perdent par là toute leur signification et le contrat, qui les vise, se trouve en réalité aboli.
Cette abolition de fait des tarifs est corroborée par une autre ordonnance, qui autorise les organes locaux d'administration industrielle « à introduire un système de rémunération simplifié, de façon, à ce que tous les ouvriers saisissent le rapport entre la productivité de leur travail et le montant de leurs salaires » (art. 3).
Si nous ajoutons que le décret autorise en même temps d'introduire en cas de nécessité le « travail aux pièces ou de donner aux ouvriers d'une entreprise le travail à exécuter à forfait» (art. 2), nous verrons le tableau complet d'une restauration de l'ancien système de réglementation du travail, celui en usage dans tous les pays capitalistes avant la guerre.
§ 2. Le rétablissement du « truck-systèm »
Cette restauration énergique du principe du capitalisme privé va plus loin encore.
Nous avons déjà vu, en étudiant les décrets sur la liberté du commerce et la liberté de la coopération, que la liberté des échanges se trouve rétablie, non seulement pour les denrées alimentaires, mais aussi pour les produits de l'industrie manufacturière et de la petite industrie. Il semblait, peu compréhensible comment les produits de l'industrie manufacturière pourraient devenir un objet de libre échange, lorsque cette industrie est nationalisée et son activité toute entière soumise à une série « d'administrations centrales » et « principales ».
Le nouveau décret du 9 avril 1921, visant les « primes en nature » aux ouvriers, résout cette question.
Le Gouvernement soviéticpie a eu recours à deux mesures: le paiement des salaires j en nature et le paiement aux entreprises et aux ouvriers industriels particulièrement zélés, de primes, en nature également, dans la majorité des ^cas.
Ces desiderata, cependant, ne pouvaient pas le plus souvent recevoir satisfaction, car les autorités soviétiques ne disposent pas de produits en quantité suffisante, non seulement comme le salaire normal des ou\Tiers, mais pour les donner comme primes.
C'est pourquoi on autorisait souvent les ouvriers à toucher salaires et primes, en produits mêmes de l'entreprise où ils sont occupés. On comprend que ce « trucksystèm » ait donné aussi peu satisfaction aux ouvriers en régime soviétique qu'il en avait donné autrefois en Occident avant l'époque de l'établissement de la législation ouvrière.
Le décret du 9 avril vise à améliorer à cet égard la situation des ouvriers. Reconnaissant et étendant même ce « truck-systèm » il autorise diverses entreprises à échanger leurs produits constituant le fond des primes contre des produits agricoles.
En échange de quels produits un atelier construisant de» wagons ou une usine de produits chimiques peuvent-ils obtenir des paysans des produits agricoles ? Il est évident qu'aucun libre-échange ne peut rien faire dans ce cas. Le pouvoir soviétique s'en rend parfaitement compte, et il fait un nouveau pas vers la restauration de cette « anarchie de la production et de l'échange» qui est propre à la société capitaliste et que les bolcheviks avaient pensé remplacer par leur Répubhque communiste.
« Pour la rétribution en nature des ouvriers occupés dans les entreprises fabriquant des objets ne pouvant être échangés, dit le décret du 9 avril 1921, les entreprises en question peuvent, avec l'autorisation de Tadministration économique locale, fabriquer des objets de consommation courante dans certains de leurs ateliers et en dehors des heures du travail réglementaires » (art. 2). La question est ainsi résolue d'une façon simple. Les ouvriers ont le droit de fabriquer dans leur usine, en dehors de leurs heures de travail, des produits qu'on n'y fabrique pas normalement, mais qui sont susceptibles d'être échangés dans la localité considérée, contre des denrées alimentaires.
Le décret dit aux ouvriers : « Vous avez besoin de pain, de farine, de beurre, d'œufs. Votre gouvernement, qui a socialisé la terre, ne peut pas vous les donner. Il ne peut pas non plus donner aux paysans ce dont ils ont besoin pour qu'ils fournissent les produits qu'il vous faut. C'est pourquoi vous déciderez vous-mêmes quels sont les produits contre lesquels le paysan échangerait le plus facilement son blé, et ces produits vous les fabriquerez vous-mêmes dans vos ateliers. Au lieu de réparer des locomotives et des wagons, fabriquez ce que vous croirez utile de fabriquer. De ces produits, vous pourrez garder une partie si vous en avez besoin, et vous pourrez échanger l'autre partie contre des denrées alimentaires ».
Chaque usine sera guidée, dans ces conditions, par les considérations suivantes : les paysans du département de Tambov, par exemple, ont besoin d'ustensiles de ménage
en fer et ils sont prêts à donner pour les avoir une certaine quantité de denrées alimentaires. Une usine pour la construction des wagons existe à Tambov. Autrefois le pouvoir soviétique, dans la personne du Conseil Supérieur d'Economie Nationale, s'elTorçait de réglementer le fonctionnement de cette usine en rapport avec le plan économique général et les intérêts de l'Économie Nationale toute entière. Maintenant les ouvriers ne sont plus obligés à tenir compte de ce plan. Ils peuvent produire des ustensiles de ménage en place de wagons, s'ils considèrent qu'ils en ont davantage besoin, car ils peuvent avoir du blé en échange, tandis qu'ils ne peuvent en obtenir immédiatement en échange d'un wagon.
En somme le nouveau décret améliore la situation. Il rétablit le principe de l'économie privée inspirée dans son activité par les intérêts privés. La division du travail et les échanges, qui, en société capitaliste, résultent du «libre jeu des forces économiques », sont précisément basés sur ce que chaque entreprise fabrique tels ou tels produits en se conformant aux conditions de l'échange, c'est-à-dire aux besoins des économies particulières.
C'est pourquoi, en société capitaliste, l'Économie Nationale n'est pas une économie au sens strict et exact du mot. Elle n'a pas de dirigeant unique et se compose d'entreprises particulières, autonomes et existant côte à côte.
On sait que l'économie politique bourgeoise considère cet ordre de choses comme un idéal, car il est basé sur le « libre jeu des forces économiques » qui conduit automatiquement à satisfaire les intérêts et les besoins aussi bien des consommateurs que des producteurs et de toutes les classes de la société en général. Le Gouvernement soviétique rétablit maintenant ce « libre jeu des forces économiques » en abandonnant tout à l'initiative privée des individus et des groupes. Impuissant à réaliser l'organisation de l'Économie Nationale, si hautement proclamée par lui, il renonce peu à peu à son pouvoir en ce qui concerne la vie économique.