L'ÉCHEC DE LA NATURALISATION DES SALAIRES
En accordant aux ouvriers de chaque entreprise isolée le droit de produire des objet destinés soit à leur usage personnel, soit à l'échange contre des produits alimentaires, le pouvoir soviétique renonce à pouvoir réaliser la naturalisation des salaires. A l'heure actuelle, les militants soviétiques eux-mêmes sont forcés de reconnaître que jusqu'à présent, il ne peut être question de la naturalisation des salaires et que le système des primes rémunérant le travail contredit aux principes socialistes, puisqu'il comporte des élément de coercititon. (1)
Si les primes sont payées en nature et les salaires en espèces, il en résulte, vu la dépréciation progressante du rouble soviétique, que l'obtention d'une prime, — c'està-dire la nécessité de produire au delà du programme de production — est le seul moyen de ne pas mourir de faim. Que la naturalisation des salaires ne peut être réalisée à l'heure actuelle, ceci est confirmé par un simple calcul cité par la presse soviétiste.
Dès que furent mis en vigueur les décrets sur l'impôt en nature, sur la liberté de l'échange et sur la coopération, les représentants des unions professionnelles posèrent aux militants soviétiques cette question : si les produits alimentaires et les marchandises manufacturés peuvent désormais être l'objet de l'achat et de la vente libres sur le marché libre, comment peut-on compter assurer a l'ouvrier le minimum de salaires réels ? Il ne pourra pas acheter l'indispensable au marché, aux prix libres, pour de l'argent. Tout ce qui sera mis en vente au marché libre, passera aux mains de ceux qui auront accumulé la plus grande quantité de papier-monnaie.
En réponse à ces inquiétudes le pouvoir soviétique a publié une ordonnance, prescrivant la constitution obligatoire
(1) Larine et Holtzmann dans la Pravda, n° 94, 1921.
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d'un nouveau fonds de marchandises destinées, d'une part, à satisfaire les besoins des ouvriers et, d'autre part, à être échangées contre les produits alimentaires. Ce fonds est constitué au moyen de certains prélèvements déterminés et limités, dans la plupart des industries, à 5% de la production.
Les ouvriers de chaque branchede l'industrie toucheront de cette façon leur rémunération en partie sur le fonds constitué au moyen de prélèvements ; en partie, sur le fonds de l'Etat, constitué au moyen de prélèvements analogues dans les autres entreprises ; en partie, enfin, sur les réserves tjue l'Etat doit réunir au moyen de l'impôt en nature. (1)
Cependant, les premiers calculs pratiques ont anéanti tout espoir de réaliser la naturalisation des salaires par les voies indiquées.
On compte, en Russie soviétique, 6 millions de travailleurs. II faut à chaque ouvrier, avec sa famille, une moyenne de 20 pouds de blé par an, soit, pour tous les ouvriers, 120 millions de pouds. Pour tous les autres besoins, il faut à l'Etat au moins 190 millions de pouds de blé. Cependant, toutes les redevances en blé sont fixées à 240 millions de pouds. Même en supposant que le pouvoir soviétique pourra prélever toute cette quantité, l'Etat ne pourra disposer de réserves indispensables pour réaliser pleinement la naturalisation des salaires. Quant aux autres produits devant être fournis aux ouvriers, la situation est encore moins satisfaisante. L'extraction de la houille dans le bassin du Donetz est d'environ 230 millions de pouds ; le nombre d'ouvriers qui y sont occupés atteint 125.000. Chaque ouvrier a besoin de 20 pouds de blé, soit, en tout, il faut aux ouvriers de cette industrie 2.500,000 pouds de ïAé. D'après l'équivalent d'échange fixé par le pouvoir
(1) V. la décision du Conseil du Travail et de la Défense du 12 mai 1921 ; les ordonnances n»* 3 et 4 de la Commission pour rexécution des décrets du 7 avril et du 13 mai. {Economiicheskaïa Jisn, n«' 126» 128, 132, 1921).
■soviétique, il faut donner pour un poud de blé 4 pouds de -charbon. Ceci veut dire que, pour ravitailler en blé tous les ouvriers du bassin de Donetz, il faut donner 10 million-s de pouds de charbon. Or, outre le blé, l'ouvrier a besoin d'autres produits alimentaires, et de tissus, et de pétrole, et de tabac.
La région de Balmu donne 40 millions de pouds de naphte et occupe environ 20.000 ouvriers, qui ont besoin de 400.000 pouds de blé (sans compter les autres produits) équivalents à 100.000 pouds de pétrole. Mais les ouvriers pétroliers de. Bakou ne sont pas les seuls à avoir besoin de pétrole. Il en faut également aux autres six millions d'ouvriers dont le minimum de consommation est de 2 livres par mois ^t par personne, soit pour tous, près de 4 millions de pouds par an, ce qui égale à 10 % au moins de l'extraction globale, tandis que le prélèvement au profit des ouvriers est fixé par la loi à 5 % au maximum.
Dans ces conditions, réaliser la naturalisation des salaires est chose impossible.
Du moment que l'ensemble de l'Économie Nationale est déficitaire, les salaires en nature ne peuvent bien entendu •être payé que dans une proportion insignifiante. La naturalisation des salaires ne peut être réalisée, lorsque la production du pays répond pour le moins à la consommation sensiblement baissée. En comparaison avec celle d'avantguerre, la production a baissé dans une proportion encore plus grande, et le pays ne vit, comme on sait, que sur les anciennes réserves accumulées par l'ancien régime bourgeois-capitaliste.
D'après le calcul le plus modeste, il faut à l'Etat soviétique des produits agricoles pour une somme de 400 millions de roubles en or. Cependant, la production indigène ne peut donner de marchandises, susceptibles d'être ■échangées, que pour une somme de 75 millions de roubles -en or, tout au plus.
Et comment en serait-il autrement, puisque l'extraction du minerai.de fer n'atteignait, en 1920 que 2,2% de
l'extraction de 1913, l'extraction du sel 17 % ; celle du charbon 20 %, la fabrication de la fonte 2,12 %;. celle des objets métalliques 2,3 %; celle des tissus de cotoa de 5 à 6 % ; la filature du lin 45 %; la fabrication des allumettes 15 %; celle du sucre 6 % ; celle du tabac 5 %(1). Dans ces conditions les ouvriers n'ont qu'un seul moyen de se procurer les objets indispensables : c'est de les acheter, au marché libre. Mais puisque, d'une part, il existe un commerce libre et des prix libres et que, d'autre part, les salaires en argent ne sont qu'une faible partie du gain de l'ouvrier, celui-ci a tout intérêt à augmenter autant que possible cette part de la rémunération, c'est-à-dire à insister sur le rétablissement des salaires payables uniquement en argent. C'est ce que conclut à l'heure actuelle la classe ouvrière de la Russie soviétique.
§ 4. La force ouvrière est déclarée simple marchandise.
La proclamation du commerce libre aboutit à une émancipation singulière de la classe ouvrière.
Cette émancipation se traduit, en premier lieu, par la reprise de la lutte des ouvriers pour l'augmentation des salaires ; elle implique, d'autre part, la suppression du travail obligatoire, de la militarisation du travail. Tant qu'il n'y avait pas de transactions commerciales libres,, les ouvriers, en luttant pour l'augmentation des salaires, demandaient à l'Etat une quantité plus grande des produits alimentaires et d'objets d'usage courant.
Or, pour que cette revendication pût être satisfaite, il fallait augmenter la production, ce qui, tout compte fait,, dépendait des ouvriers eux-mêmes. La classe ouvrière, qui après s'être emparée des moyens de production, n'a su relever ni le rendement, ni la discipline du travail, vit, au moins, que le pouvoir soviétique enlevait à toutes les autres-
(1) Ekonomiicheskaïa Jisn, n" 132, 1921.
classes une partie considérable de la richesse nationale, du revenu national, pour la remettre aux ouvriers. Tant que le principe de la répartition tint la première place et que le mirage d'une répartition équitable cacha aux ouvriers l'égalité dans la misère, et tant qu'existèrent le monopole du blé, la nationalisation du commerce, les répressions pour la spéculation, les prix fermes, etc., la lutte des ouvriers pour l'augmentation des salaires se borna nécessairement à des limites très étroites. A présent la situation a changé du tout au tout.
Le rétablissement de la liberté des échanges, ayant pour ■conséquence non seulement le maintien, mais aussi l'extension de la circulation fiduciaire, devait renverser d'un coup tous les édifices fantastiques, étabUs par le pouvoir des Soviets. Aussitôt que les produits d'une exploitation deviennent l'objet de transactions sur les marchés, ils sont soumis aux lois qui régissent les oscillations des prix. Abandonnant les échanges aux forces agissant sur le marché, le pouvoir soviétique place la production pour ces exploitations au moins sous la dépendance des prix établis au mar- <;hé. L'influence de ces prix s'exerce d'abord sur les frais de production qui, sur le marché libre, ne peuvent être ni fixés ni stabilisés. Or, le coût de la main-d'œuvre constitue l'élément le plus important des frais de production. Et comme ce coût est déterminé par le coût de la vie, la main-d'œuvre tombe — tout frein qui exercerait son action sur les prix du marché faisant défaut — sous l'influence du marché libre et des oscillations libres de ses prix. La fixation des salaires par l'Etat devient, par là, impossible, et plus impossible encore devient leur naturalisation et la répartition par l'Etat de la main-d'œuvre dans le pays. Le marché ouvrier doit nécessairement devenir libre et soumis à l'action libre de la loi de l'offre et de la demande à l'égal de tout autre marché. Il est à remarquer qu'aussitôt la liberté du commerce proclamée les ouvriers de la République soviétique ont demandé en premier lieu le relèvement des salaires, «n second lieu leur payement uniquement en espèces.
La vague des grèves, qui a déferlé sur la Russie soviétique en avril ert en mai, a été inspirée précisément par ces revendications.
Le Gouvernement soviétique a d'abord essayé de persuader aux ouvTiers que c'était de leur part une chose honteuse que de faire grève contre l'Etat socialiste, mais il a vu bientôt que les ouvriers avaient parfaitement raison et qu'ils comprenaient bien mieux, puisqu'ils en sentaient les effets sur eux-mêmes, l'action des lois économiques. A l'instar de tous les gouvernements bourgeois, le pouvoir soviétique a dÛTeconnaître, par la bouche de M. Holtzmann, qu'il était impossible de monter les salaires aux tauxd'a\'ant-giierre (1). Dans l'article intitutlé a Le problème du salaire » Holtzmann s'efîorce de prouver que l'augmentation des salaires est impossible parce que désavantageuse pour l'Etat. « L'auginentation des salaires en espèces, équivaudrait, au moment présent, à une augmentation de l'émission des signes monétaires, car toute l'industrie en bloc appartient à l'Etat et tous les salaires sont payés aux ouvriers par l'Etat. Les oscillations des salaires en espèces, n'étaient autre chose que des modifications dans la répartition du revenu national. Le relèvement des salaires, en particulier, équivalait à une diminution du profit de l'entrepreneur. Mais actuellement l'augmentation des salaires n'entraîne aucunement la diminution de ce profit. *
Théoriquement et appliqué à une économie vraiment socialiste, ce raisonnement est juste. Mais il ne serait applicable à la Russie soviétique qu'à trois conditions : 1^ L'existence d'une production suiTisante augmentant la quantité des valeurs économiques dans le pays et, par conséquent, le revenu national ; et 2° la naturalisation des salaires, laquelle à son tour est subordonnée à la pre^ mière de ces conditions.
En ce qui concerne celle-ci, il est inutile d'en parler.
La naturalisation des salaires n'existe pas.
(1.) Economilcheskaia Jisn du 22:avril 1921.
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La troisième condition, dont dépend la naturalisation des salaires, est la socialisation de l'échange. Or, la proclamation de la liberté d'échange appelée fatalement à prendre la forme d'échange pécuniaire, amène, dans les conditions. où se trouve la République des Soviets, une répartition des revenus qui n'est pas favorable à la classe ouvrière. Du moment que cette répartition dépend, à présent, de la répartition de la puissance d'achat des différents groupes sociaux, c'est-à-dire dépend de la quantité de signes monétaires, le maiiLtien des salaires bas, payables en argent, implique, pour l'ouvrier, l'impossibilité de se présenter au marché en qualité d'acheteur d'objets de consommation, surtout si la part des salaires paj-^ée en nature demeure; insignifiante.
Cependant, le pouvoir soviétique lui-même a dû reconnaître la nécessité de conserver les salaires en argent, car la constitution d'un fonds d£ l'Etat, destiné à naturaliser les salaires, demanderait beaucoup de temps et ne pourrait,d'ailleurs, être envisagée d'une façon systém^atique avant la réalisation de la nouvelle récolte. (1) « La politique des salaires en espèces doit tendre à assurer à l'ouvrier la quantité indispensable de moyens d'achat pouvant êtreréalisés au marché local. »
Du moment qu'il existe un marché libre avec échanges monétaires, rou\Tier préfère, au heu d'obtenir des produits en fournissant un travail supplémentaire, recevoir unsalaire en (argent, contre lequel il peut acheter au marché les produits dont il a besoin. Et du moment qu'il doit acheter contre de l'argent, il est inévitable, qu'il réclame une augmentation de salaire en argent. Les ouvriers raisonnent avec beaucoup plus de justesse que les dirigeants soviétiques.
C'est pourquoi le professeur Varga a tort de reprocher à
(1) La récolte de l'année courante étant particulièrement mauvaise, la naturalisation des salaires se trouive du coupdifférée jusqu'à un.moment indéterminé.
la classe ouvrière de Hong^rie d'avoir, par ses demandes continuelles de hausse de salaires, en présence d'un rendement de travail très peu élevé, fait preuve d'un manque de conscience, d'une survivance de l'idéologie arriérée, vestige du régime capitaliste et d'une incompréhension des intérêts économiques nationaux (1). En réalité, les revendications des ouvriers, tant en Hongrie qu'en Russie soviétique, ont pour cause principale l'incapacité du pouvoir soviétique d'assurer la continuité et la hausse de la production. Les ouvriers, dans ce cas, raisonnent beaucoup plus juste que les communistes les plus instruits.
Après avoir rétabli les salaires en espèces, le pouvoir soviétique devait faire un pas de plus et renoncer, en général, à l'idée de régler le marché du travail sur une échelle nationale.
Tant que le pouvoir soviétique restait fidèle, du moins en principe et en paroles, à la politique de nationalisation, on pouvait, ne fut-ce qu'en paroles également, déclarer, que la force ouvrière a cessé d'être une marchandise, objet de vente et d'achat. La force ouvrière avait été déclarée nationalisée, passible d'être répartie par l'Etat dans tout le pays, conformément aux besoins de chaque branche de l'Économie Nationale et en vue de son utilisation la plus rationnelle.
«Actuellement, écrit V Ekonomitcheskaïa Jisn, la situation est différente. En présence du libre échange, le prix d'achat de la force de travail, presque dépersonnalisée lors de la nationahsation de celle-ci, s'assimile à celui des marchandises soumises aux échanges libres.
La force ou\Tière exige de pouvoir augmenter sans cesse son prix. Et la ration égahtaire payée par l'Etat ne peut pas servir de stimulant » (2).
Ainsi le pouvoir soviétique dut en arriver à reconnaître que dans la République soviétiste, tout comme dans la société bourgeoise-capitaliste, la classe ouvrière a le droit
(1) Varga, op. cit., p. 68, 69, 70.
(2) Ekonomitcheskaïa Jisn, 1921, n» 89.
de réclamer continuellement l'augmentation des salaires conformément aux conditions variables de la vie économique du pays.
Mais pour que la classe ouvrière puisse revendiquer l'augmentation de son gain en espèces, elle doit posséder les armes indispensables à cet effet : les unions professionnelles, le droit de coalition, le droit de grève, etc., bref, le droit de lutter librement pour l'amélioration des conditions de son existence.
En reconnaissant aux ouvriers le droit de prétendre à l'augmentation des salaires, malgré la nationalisation et la socialisation de certains domaines de l'Économie Nationale, le pouvoir soviétique devra fatalement aboutir au rétablissement du droit de coalition, que le parti communiste se refusait, jusqu'à présent, à reconnaître à la classe ouvrière de Russie.
En attendant, le pouvoir soviétique se borne à faire un autre pas dans ce sens. Il reconnaît la nécessité d'émanciper le travail, en supprimant la militarisation et la coercition, et de rendre le marché du travail aussi libre que tout autre marché commercial.
« Le Commissariat du Travail doit, dans l'intérêt de l'augmentation du prix de la main-d'œuvre, abandonner le système de la mobilisation du travail pour celui de l'embauchage libre. Le système de l'embauchage libre, dit V Economitcheskaïa Jisn (en découvrant ainsi l'Amérique du jour), assure mieux que quoi que ce soit une utilisation rationnelle de la force ouvrière ».
Ainsi, la force ouvrière redevient marchandise dépendant de la situation du marché.
La rentrée en vigueur de la « loi de l'ofTre et de la demande » au marché du travail devra impliquer le rétablissement du droit de coalition. Pour cela il faudra révoquer l'étatisation des unions professionnelles, leur rendre leur indépendance et leur autonomie, comme on l'a fait pour les coopératives. Or, il est impossible de faire coexister d'une part la nationalisation de l'industrie.
et d'autre part, le marché du travail libre, la liberté de l'échange et les salaires en argent. Car, en présence de la nationalisation et de la désorganisation de toute l'Économie Nationale, on ne peut soumettre la force ouvrière à la libre action de «la loi de l'ofTre et de la demande» sans aggraver encore davantage la situation matérielle des travailleurs.- La baisse du niveau des forces productives, la disparirition de tout revenu national, quel qu'il soit, conséquences de la politique soviétiste, placent actuellement l'ouvrier dans [des conditions incomparablement plus difficiles, que par le passé.