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LE PROBLÈME MONÉTAIRE

§ 1. La politique de la suppression de l'akgent.

Il y a quelques mois seulement, le Gouvernement sovic-' tique a publié un décret par lequel l'argent était aboli sur le territoire de la République.

Il y avait longtemps que les bolcheviks avaient conçu ce projet. Dès leur arrivée au pouvoir ils s'étaient placés à ce point de vue que l'établissement d'un régime socialiste en Russie devait rendre inutile toute monnaie.

Au point de vue de la théorie socialiste les bolcheviks^ avaient raison.

Le passage de la production toute entière et de la distribution des marchandises aux mains de l'Etat devait modifier également les formes de l'échange. Du moment que tous les moyens et instruments et tous les objets produits appartiennent à l'Etat, l'échange se trouve en réalité aboli : il ne peut exister, du moins dans le sens qu'on donnait autrefois à ce mot, c'est-à-dire comme un échange libre d'un objet contre un autre. 11 est remplacé par le simple, passage de produits, sur l'ordre des organes économiques de l'Etat, d'une entreprise à l'autre, des exploitations agricoles soviétiques aux dépôts urbains du Commissariat du Ravitaillement, et de là aux ouvriers, à l'armée et au reste de la population. Le charbon du bassin de Donetz;

devrait être dirigé immédiatement sur les usines et les fabriques ; les objets fabriqués par celles-ci, les rails, par exemple, devraient être livrés directement aux chemins de fer, les machines aux exploitations minières, etc.

Les ordres écrits des administrations économiques centrales, qui contrôlent la production du pays tout entier et la consommation dans les diverses branches de l'Économie Nationale, doivent suffire pour que la circulation des marchandises s'établisse dans le pays avec une rapidité automatique et un maximum d'économie de, forces et de moyens. En présence de ce règlement social de la circulation, la monnaie,comme moyen d'échange, perd naturellement sa raison -d'être. Elle ne subsiste que comme une mesure de la valeur. Mais comme l'Etat fixe lui-même tous les prix et détermine l'étendue de la consommation de chaque citoyen, même pour ce but l'argent devient inutile. Il suffit de déterminer le coût de la production, en travail, de chaque objet, pour que la mesure de la valeur soit établie sans le secours de la monnaie.

Et puisque, tôt ou tard, la monnaie est destinée à devenir inutile, il est absolument indifférent et sans danger -qu'on en émette actuellement autant qu'on voudra. Quel mal y a-t-il à ce que cette monnaie produite en si grande quantité soit dépréciée ? Cela ne pourrait qu'accélérer le « processus naturel « de sa disparition. Lorsque l'argent aura définitivement perdu toute signification de mesure de la valeur, la réalisation complète d'un système socialiste d'échange ne pourra qu'en être accélérée. Partant de ces considérations, les économistes soviétiques voyaient généralement avec beaucoup de calme le papiermonnaie inonder l'économie nationale russe. Sa production abondante était même, à leurs yeux, une chose utile.

« Le renchérissement général des prix des marchandises, correspondant à la masse générale du papier-monnaie en circulation et à leur assimilation sociale par divers groupes qui se trouvent en relations économiques, fait diminuer l'importance relative du surplus de papier-monnaie exis-

tant dans le pays, en réduit la pression sur le système établi des prix fermes, et neutralise l'action destructive du papier-monnaie sur la circulation de marchandises et sur l'Économie Nationale toute entière» (1).

Telles étaient les idées utopiques basées principalement sur l'ignorance que professaient les militants soviétiques. Elles ont amené en pratique ce résultat que le pouvoir soviétique a émis des billets de banque pour une somme de 1.168 milliards de roubles.

En appelant utopiques les idées des militants soviétiques^ nous ne voulons point attribuer cette appellation à l'idée elle-même propre à la théorie socialiste, et selon laquellel'Économie Nationale organisée n'est pas un régime de commerce et de finances, mais un régime d'échange naturel, où la circulation des valeurs économiques réelles n'implique pas nécessairement la circulation monétaire.

Le caractère utopique de la politique financière des Soviets consiste en tout autre chose. Et les bolcheviks hongrois s'en sont rendus coupables tout autant que les bolcheviks russes (2).

Pour que l'économie organisée sur des bases collectives^ devienne un régime sous lequel la circulation des valeurs économiques n'ait pas besoin d'argent, il faut que cette circulation, répartition et consommation com.prises, effectuée sous la direction d'un organe économique central,, se poursuive sans interruption et procure réellement à la population les objets de consommation, les moyens et les instruments de production indispensables à l'industrie.

Sous un régime économique ainsi constitué, les finances de l'Etat font partie de toute la somme des richesses, éco-

(1) Economie 'et \politique des prix fermes. Recueil d'articles, Moscou 1919.

(2) y. Varga, op. cit., le chapitre « Das Geldproblem in der prolerarischen Diktatur».

nomiques et nationales, qui se trouvent en circulation. Le budget de l'Etat est naturalisé. Et au moment où l'Etat n'a plus besoin d'argent et peut, par conséquent, d'une part, percevoir les redevances exclusivement en nature et, d'autre part, payer tous les produits et tous les services indispensables, non en espèces, mais exclusivement en nature, — depuis ce moment l'argent perd, en effet, toute importance pour le fonctionnement de la vie économique.

Mais la naturalisation du budget demande, pour être réalisée, deux conditions indispensables après la nationalisation de tous les mo3'ens et instruments de production : la continuité ininterrompue delà production, suffisante pour satisfaire les besoins du pays, et le fonctionnement régulier de l'appareil distributif de l'Etat (tant technique, sous forme de transports, que bureaucratique, sous forme d'organes économiques respectifs). Si ces deux conditions manquent, la naturalisation du budget est impossible. Nous le voyons sur l'exemple des salaires. La naturalisation de ces derniers n'a été qu'une utopie, précisément pour cette raison que l'Etat ne peut ni produire les objets de consommation pour les ouvriers, ni les distribuer à la classe ouvrière.

Cependant, Varga observe, avec justesse, que durant les premières années de la dictature du prolétariat, la production doit être fatalement détruite, et que le budget de l'Etat doit fatalement donner un déficit, et un déficit considérable.

C'est là un véritable cercle vicieux. Le budget de l'Etat doit être déficitaire et ne peut être naturalisé. Pour couvrir le déficit, le pouvoir soviétique ne possède pas, de l'avis de Varga, d'autres ressources que l'émission de papiermonnaie. Mais plus l'inflation augmente, et plus il est difficile de rétablir la production. Or, faute de production, on ne peut naturaliser le budget de l'Etat, de même qu'on n'a pas pu naturaliser les salaires. Le maintien du budget de l'Etat sous sa forme monétaire, demande que le déficit soit couvert avec de la monnaie fiduciaire et augmente, par conséquent, la circulation du papier-monnaie, en aggra-

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"vant la désorganisation de toute l'Écouoinie Nationale. (1) En outre, tant que l'on conserve l'argent, on conserve, du moins dans certains domaines, le régime de l'échange commercial. Et tant que ce régime subsiste, l'argent garde toute sa portée, comme mesure de valeur, comme instrujnent de circulation et comme moyen de paiement. Du moment que ces fonctions de l'argent sont maintenues, toute expérience avec la monnaie fiduciaire contient, fatalement, son propre châtiment. Tant que subsiste le régime de l'échange commercial, la dépréciation dfe l'argent entraîne inéluctablement, dans la République soviétiste comme partout ailleurs, toutes les conséquences pénibles inhérentes à ce phénomène. On peut même dire qu'en Russie soviétique ces conséquences sont plus graves, car la production est plus ruinée que dans les pays capitalistes.

Les bolcheviks durent s'en convaincre après avoir fait

une expérience qui, comme toute leur politique, devra

coûter beaucoup trop cher à l'Économie Nationale russe (2).

L'émission du papier-monnaie a atteint, en Russie

soviétique, les proportions suivantes :

(1) Les déficits du budget de l'Etat soviétiste atteignent tes proportions suivantes :

Recettes Dépenses Excédent de recettes- (+)

ou de dépenses ( — ) Années en millions de roubles en millions de roubles

iai9 48.954 216.897 — 167.743

1920 15fi. 000 1.150.000 —1.000.000

(2) Varga dit : « Pratiquement, au début de la dictature prolétarienne, on se trouve toujours en présence d'un grand déficit, et on couvre ce déficit, comme cela se fait actuelle-

Il a été émis, en millions de roubles (1).

Jusqu'au 25 octobre 1917 18.918

Du 25 octobre 1917, jusqu'au l^r janvier 1918. 6.544

En 1918 29.150

En tout : jusqu'au 1er janvier 1921 1.168.625

Avant la guerre, la circulation de la monnaie fiduciaire atteignait en Russie 1.633 millions de roubles, ce qui faisait, par habitant, une moyenne de 9,8 roubles ; au l^r janvier 1921, l'émission était de 10.141 roubles par habitant.

Les idées utopiques des militants soviétiques ont amené

ment dans presque tous les pays capitalistes, au moyen de rémission du papier-monnaie.

Au point de vue de l' économie matérielle, il n'y a aucune différence à ce que le budget de l'Etat prolétarien soit équilibré au moyen de la vente au prix de revient collectif des valeurs produites par l'Etat, ou bien à ce que le déficit soit couvert par l'émission du papier-monnaie. L'un et l'autre modes n'auront aucune influence ni sur la quantité des valeurs produites, ni sur leur répartition. Le déficit financier de l'Etat prolétarien n'est nullement identique à la diminution des réserves de valeurs réelles de l'Etat (p. 127).

Varga ne comprend pas que tant que l'argent subsiste comme instrument de paiement et de circulation, l'émission excessive du papier-monnaie, nécessitée par les déficits du budget de l'Etat, amène la baisse de la production et des changements dans la répartition du revenu national. Tant que l'argent subsiste, on ne peut opposer le budget financier au budhet matériel. Car, les instruments du travail étant socialisés, le déficit financier a toujours pour cause l'insuffisance de la production. Du moment que l'Etat est obligé d'émettre de nouvelles quantités de papier-monnaie, c'est qu'il manque de marchandises (V. plus haut).

(1) Feitelberg. Das Papier geldwesen im Rate Russland. Berlin, 1920. — Ekonomitcheskaïa Jisn, n° 110, 1921.

«n pratique ce résultat, que le pouvoir des Soviets a émis des billets de banque pour une somme énorme.

Cependant, la dépréciation du rouble russe, qui en est résultée, n'a aucunement amené la « disparition naturelle » de l'argent. Au contraire, jamais l'argent n'a joué dans le pays un rôle aussi grand. Il a conservé dans la République soviétique toute son importance, d'abord comme mesure de la valeur. Tous les prix, tous les paiements sont effectués en signes monétaires, c'est-à-dire en roubles russes. Non seulement la production dans le pays tout entier et dans ■chacune de ses branches, dans chacune de ses entreprises, ■est évaluée en sommes d'argent, mais les salaires, aussi bien lorsqu'il s'agit d'ouvriers individuels qUe lorsqu'il s'agit de contrats collectifs, sont calculés en roubles.

On n'a pas fait, jusqu'à présent, la moindre tentative de mesurer la valeur et de fonder l'échange sur le coût de la production en travail. Plus grand encore est le rôle joué par l'argent comme moyen d'échange et de paiement. Plus grande est la quantité de billets de banque émis, plus le besoin s'en fait sentir, et plus on ressent leur manque. Les ateliers fabriquant le papier-monnaie n'arrivent pas à satisfaire les demandes.

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