NOUS DES VILLES
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Les paysans se sont mis volontiers à accepter de l'argent et la campagne a rendu plus difficile la situation des villes.
L'équivalent d'échange entre le blé et les marchandises s'est modifié à l'avenant. Auparavant, on donnait pour 1 poud de blé 2 archines d 'étoffe, 50 livres de sel ou une faux. A présent, on donne ISarchines de cotonnade, 25 livres de pétrole, 15 livres de beurre, 4 vitres, 3 faux,etc. Dans les régions affamées on donne pour un poud de pain une vache, une isbah, tout le matériel agricole. (2) Dans ces conditions, les maigres réserves de marchandises ne peuvent suflTire à obtenir 150 milUons de pouds de blé.
D'ailleurs, l'échange des marchandises devient impossible d'une façon générale. Le système des échanges a pour but d'acquérir chez le paysan le blé et autres produits
(1) Ekonomitcheskaïa Jisn, n"» 151 et 180, 1921.
(2) Prodovolstvennaïa Gazeta, le 1«' août 1921.
alimentaires contre les objets d'usage courant qui lui manquent. Actuellement, la campagne a elle-même besoin de pain ; pour en avoir, elle est prête à donner n'importe quoi, et elle ne voudra pas échanger le blé qu'elle possède contre la quantité insignifiante des marchandises que le gouvernement lui peut offrir.
Le pouvoir soviétique sera donc dans l'impossibilité d'obtenir la quantité indispensable des produits alimentaires, que ce soit au moyen de l'impôt en nature ou de l'échange des marchandises. Ainsi, tous les calculs qu'il fondait sur ces deux mesures se trouvent détruits.
Ceci revient à dire que l'hiver prochain apportera une recrudescence de la famine dans les villes. L'exode du prolétariat industriel, résultat des difficultés du ravitaillement, s'accentuera davantage. L'industrie verra encore diminuer sa main-d'œuvre et il deviendra de plus en plus difficile de rétablir la production.
Comme nous l'avons indiqué dans le chapitre I, l'introduction de l'impôt en nature avait pour but de permettre au paysan d'écouler au marché l'excédent de ses produits et d'acquérir en échange des objets fabriqués. Ceci devait en même temps créer un débouché aux produits industriels que la campagne, revenue à l'état de l'économie domestique, fermée, avait cessé d'acheter. A présent, le villageois se trouve de nouveau dans l'impossibilité d'acquérir les produits industriels, et le rétablissement de l'industrie redevient du même coup irréalisable.
Les espoirs que le pouvoir soviétique fondait sur ce rétablissement exerçaient une certaine influence sur le développement des relations commerciales avec l'étranger, dont les bolcheviks cherchaient à obtenir non seulement des moyens de transports, mais aussi des instruments de production et des matières premières qui manquent actuellement à la Russie. A présent, le pouvoir soviétique se voit obligé de renoncer à l'importation de ces marchandises et de réduire tous ses achats à l'étranger à l'acquisition des vivres.
Les stocks des produits alimentaires constitués par le Commissariat du Ravitaillement tiennent une place importante dans le budgeL de l'Etat soviétique. Ces stocks sont principalement alTeclés au ravitaillement des ouvriers et de l'armée rouge. Si, actuellement, ils se trouvent sensiblement diminués et ne peuvent, dans quelque mesure que ce soit, satisfaire aux besoins du Gouvernement, le déficit du budget d'Etat s'en trouve nécessairement aggravé. C'est pourquoi le gouvernement est obligé d« recourir à deux mesures : augmenter, une fois de plus, l'émission du papier-monnaie ;etaccorderàla population ouvrière et urbaine encore plus de liberté pour l'acquisition des denrées indispensables sur le marché libre. La première mesure signifie qu'il deviendra encore plus difficile d'assainir le système fiscal de la République des Soviets, c'est-à-dire de rétablir la vie économique. hi
La deuxième mesure implique une série de lourdes conséquences d'ordre économique et social. La recrudescence de la demande des denrées au marché libre entraînera la hausse des prix, la cherté de la vie et, par conséquent, le diminution des salaires réels. Ceci mettra le Gouvernement dans l'obligation d'augmenter toutes les rémunérations en espèces, désorganisera de plus en plus le système des salaires déjà désorganisé, nécessitera une nouvelle révision des tarifs, de nouvelles émissions de papier-monnaie^ une nouvelle désorganisation des finances soviétiques.
La hausse des prix des produits alimentaires sur le marché libre impliquera également une hausse des prix fermes sur le marché réglementé par le Gouvernement et créera de nouvelles difficultés à la politique du a capitalisme d'Etat. »
L'aggravation des difficultés du ravitaillement dans les villes poussera de nouvelles masses d'ouvriers et de la population urbaine en général vers le trafic t au sac » et tout autre genre de commerce. Le nombre des gens pratiquant le petit commerce, spéculant et poursuivant des gains faciles, se trouvera fatalement accru. «L'élément
petit-bourgeois » que les bolcheviks les plus perspicaces, en commençant par Lénine, considèrent comme l'ennemi le plus dangereux du pouvoir soviétique, en sortira fortifié du même coup.
Nous avons vu, et les militants bolchevdstes eux-mêmes en témoignent, que l'extension de cet « élément petitbourgeois » a obligé le pouvoir soviétique de rétablir, en partie, au mois de mars dernier, le système capitaliste. Maintenant, ces mêmes éléments commanderont la nécessité de continuer, d'étendre et d'approfondir cette nouvelle politique.
Les difficultés auxquelles se heurte le rétablissement de la production, tout en empêchant la reconstruction de la grande industrie, favoriseront le développement progressant de la petite industrie et de la production à domicile, autrement dit le progrès ininterrompu des « éléments petits-bourgeois, »
La désorganisation du marché intérieur, provoquée par la famine, crée dès maintenant des conditions très défavorables pour le fonctionnement des coopératives et de l'appareil soviétique, et amène les coopérateurs à exiger le retour au libre jeu de la loi de l'offre et de la demande sur le marché.
La deuxième conférence pannisse des représentants du « Centrossoïouz » (Union Centrale des Coopératives), en juillet de l'année courante, a voté une résolution qui reconnaît la nécessité de supprimer les prix fermes et de « passer de l'échange direct des marchandises à l'échange indirect par l'intermédiaire de la vente et de l'achat. »
« On ne peut méconnaître, que dans les conditions présentes on ne pourra constituer des stocks des produits qu'à l'aide d'un appareil malléable, s'adaptant aux fluctuations des prix sur le marché, tenant compte delà demande et de l'offre pour chaque marchandise », écrit à ce propos V Economitcheskaïa Jisn, « Ce n'est pas le moment d'espérer que la coopération puisse régler le marché et lui imposer ses conditions. Le petit mercanti entreprenant, qui sort
de tous les trous, a déjà montré ce qu'il peut dans les coins les plus reculés de la Russie. Pendant que la coopération se prépare à agir, il ne reste plus un seul point, tant soit peu peuplé, où des marchés n'eussent surgi, où. des trafiquants de l'endroit ou d'ailleurs ne fassent des affaires importantes. A l'heure actuelle, la coopération est obligée de faire concurrence au commerçant privé dont la puissance s'accroît d'un jour à l'autre. » (1)
La famine, en provoquant une brusque augmentation des prix, a rendu illusoires tous les prix fermes. Le maintien de ces prix fermes rend la coopération impuissante à lutter contre les commerçants privés. Et l'abolition des prix fermes implique l'abolition des derniers vestiges du « capitalisme d'Etat, »
Les mêmes résultats apparaissent dans le développement successif de l'industrie à domicile.
« Les artisans («koustari») des régions affamées se sont trouvés dans une situation très pénible, », écrit le Novy Pout, « car il ne trouvent pas à écouler leurs produits, même à vil prix. Placés dans une situation sans issue, les artisans suspendent le travail, mangent le prix de leurs outils et cherchent, tout comme les autres, leur salut dans la migration. » (2)
Afin de soutenir l'industrie à domicile, « l'Administration principale des affaires concernant la petite industrie et l'industrie à domicile « a décidé, au lieu de secourir les artisans en les ravitaillant, de les placer dans les conditions du marché fibre, (c'est-à-dire d'acquérir tous les objets qu'ils auront produits et de payer pour les matières premières qu'ils auront f ounues non pas des prix fermes, mais des prix fibres), «aussi avantageuses que possible pour les artisans. »
C'est ainsi que les choses se passent dans les viUes.
(1 ) Kramarov. Qu'est-ce qui entrave les échanges ? {Ekonamitcheskala Jisn, n«» 178, 1921).
(2) Novy Pout, du 2 septembre 1921.
A la campagne, parmi les paysans, la famine devra fatalement ébranler plus que jamais les assises de la politique communiste du Gouvernement.
La famine entraîne avant tout la ruine des larges masses de la population paysanne. Si, jusqu'à présent, il restait encore en Russie une classe dont on ait pu affirmer, à quelques réserves près, qu'elle a trouvé son avantage à la révolution, en obtenant la terre, voici qu'à présent cette classe elle aussi se voit frustrée des dernières « conquêtes de la révolution ».
La famine atroce qui oblige à manger tout ce qui reste de serhences et de bétail, aura ruiné pour de longues années un grand nombre de petits et de moyens ménages paysans. L'année prochaine les champs demeureront en friche ou peu ensemencés. La perte du bétail et du matériel agricole aura rendu impossible la culture de la terre dans les années à venir. Ceux qui auront abandonné leurs terres, pour aller vivre ailleurs, ne reviendront plus dans leurs anciens foyers. Ceux qui seront restés, se trouveront à la tête des exploitations ruinées, où il leur sera impossible de cultiver la terre d'une façon tant soit peu satisfaisante.
Une partie de la population agricole se trouvera définitivement déclassée et ira grossir les rangs des prolétaires qui ne trouvent pas de travail dans les villes. L'industrie urbaine étant ruinée et la production ne pouvant être rétablie dans les conditions présentes, ces éléments paysans devront chercher à s'employer à la campagne. Ne possédant pas d'exploitation à eux ni ne pouvant la reconstruire ils seront obligés de vendre leur travail à la campagne, c'est-à-dire qu'ils iront grossir les rangs du prolétariat agricole.
Ceci fera baisser le prix de la main-d'œuvre à la campagne, augmentera le bénéfice des propriétaires fonciers, et contribuera au développement de la culture extensive.
Si grande que soit la ruine générale que la famine a causét à la campagne, ce désastre servira cependant à l'enrichissement relatif de certains groupes de paysans. Si une
partie des paysans vend pour un poud de blé son cheval, sa vache, ou même toute son isbah, d'autres paysans acquièient ce cheval, cette vache ou cette isbah en échange de ce poud de blé.
Comme il est déjà arrivé à la campagne russe dans les années de mauvaise récolte, celle-ci fait passer le bétail et le matériel agricole des paysans moins fortunés à ceux qui le sont davantage.
Au nivellement qui se poursuivait à la campagne jusqu'à la fm de 1920, succède un processus contraire : celui de la différenciation.
La politique des prélèvements, non seulement n'a pas fait disparaître la classe des cultivateurs aisés, mais elle l'a, au contraire, fortifiée et fait accroître. Si nous examinons les exploitations paysannes de 1919-1920 au point de vue de la quantité de blé qu'elles versaient à l'Etat et de l'excédent qui leur restait après le prélèvement, nous obtenons le tableau suivant : (1)
Exploitations ayant Prélèvement Prélèvement Excédent
ensemencé par exploitation par exploitation après le
(en ponds) proportionnelle- prélèvement
ment àlarécolt« parexploita-
aette p. 100 tlon(enpoudt}