‹ L'évolution actuelle du bolchevisme russe;Chapitre 7 sur 19 · Ménages moyens ayant fourni au · texte numérisé non relu

Ménages moyens ayant fourni au

moins 100 pouds 9,2 6,8

C'est ainsi qu'apparut, d'une façon frappante, le rôle insignifiant du prolétariat agricole. La politique de ravitaillement du pouvoir soviétiste ne pouvait être réalisée qu'à condition de ne pas se heurter à l'attitude hostile des^

(1) Le même phénomène eut lieu dans la République soviétique de Hongrie, comme le témoigne le professeur E. Varga, ancien Commissaire du Peuple et président du Conseil Économique Supérieur de la République soviétique de Hongrie, qui travaille actuellement en Russie soviétique.

«Afin d'éliminer la puissance d'achat accumulée par les paysans sous sa forme monétaire, autrement dit afin d'obtenir contre les objets manufacturés une valeur égale ou supérieure en denrées aUmentaires, on essaya d'appliquer en Hongrie un échange primitif en nature. Dès les premièrestentatives dans ce sens, on aboutit à deux résultats. No-

paysans moyens, relativement aisés. Du moment qu'on dépendait de ces paysans « moyens » on ne pouvait, bien entendu, pratiquer à la campagne la lutte de classes à outrance, ainsi que le pouvoir soviétique l'avait fait auparavant. Lénine s'en rendit compte, et ce furent ces considération qui le firent proclamer «la mise sur le paysan moyen. »

La politique agraire du Gouvernement soviétique fut modifiée du tout au tout : à la politique communiste préconisée auparavant par les « socialistes-révolutionnaires de gauche » et les « communistes de gauche «, vint se substituer une politique tendant à consolider et à développer la propriété foncière paysanne. Lénine pouvait le faire d'autant plus facilement que cette nouvelle politique répondait, comme nous l'avons vu plus haut, à son ancienne conception du rôle et des résultats de la révolution paysanne.

Conformément à son nouveau mot d'ordre, le pouvoir soviétique a commencé par définir les normes de la propriété foncière individuelle. A la base de ces normes — qui varient selon la région — fut posé ce qu'on appelle « le principe du travail », c'est-à-dire la petite propriété terrienne. Cependant, il apparut bientôt que les petites exploitations ne réalisent que difficilement les formes perfectionnées de l'agriculture. Le pouvoir soviétique dut promulguer un décret en vertu duquel les cultivateurs

tamment, les ouvriers agricoles et les paysans pauvres sur lesquels devait s'appuyer le régime soviétique à la campagne se révélèrent hostiles à son égard à la suite de cet échange. Peut-être, auraient -ils pu disposer de quelque argent liquide pour acheter des marchandises bon marché, mais ils ne possédaient pas du tout d'excédent de produits pour l'échange. Seuls, les paysans fortunés ont pu, par conséquent, obtenir des marchandises destinées à cet échange ».

« Die Wirtschaftpolitischen Problème der proletarischen Dikiatur », von Dr. E. Varga, Univ. Prof, gewesenem Volkskomissiir und Prâsidenten des Obersten Wirtschaftsrates der Ungarischen Râterepublik, 11^ Auflage. Wien, 1921, p. 97»

pratiquant une culture intensive obtiendraient le droit de propriété sur toute la terre dont ils disposaient en fait, même dans le cas où l'étendue de cette propriété passerait les normes fixées pour la localité en question. Le même décret admettait la possiblité d'un nouvel aggrandissement de la propriété foncière pour les cultivateurs qui pourraient à l'avenir, améliorer leur production. Un décret spécial interdisait ensuite les répartitions arbitraires de la terre.

Ceci avait été fait, expliquait la <( Derevenskaïa Kommouna » pour atteindre une plus grande stabilité de la culture paysanne. « Il faut, écrivait ce journal, que le laboureur ait la certitude de garder pour lui son lopin de terre, qui ne peut lui être enlevé pour la seule raison que la majorité déciderait de répartir à nouveau les lots au lieu d'appliquer les meilleures méthodes de l'agriculture. » (1)

Au printemps 1920, fut promulgué un décret interdisant la répartition de la terre durant une période de douze ans. Ce décret motivé par des considérations très justes de l'intensification de la culture paysanne, était un grand pas en avant vers la consécration, en faveur du paysan, du droit de propriété sur la terre qui lui était échue. Une année plus tard, le pouvoir soviétique fut amené non seulement à ■confirmer son décret du 30 avril 1920, mais à aller encore plus loin au devant du développement de l'exploitation individuelle du paysan. Le nouveau décret publié au mois de mars 1921, déclare :

« Certains organes agraires, désireux d'utiliser la ten^e pour l'organisation d'exploitations soviétiques, tendent à publier des ordonnances régularisant, en attendant la constitution agraire définitive, la jouissance ces terres échues à la population paysanne lors du partage des propriétés seigneuriales. Vu l'impossibilité d'admettre un tel état de chose tant que les cultivateurs n'ont pas de lots déterminés à cultiver ; vu qu'il en résuite que la terre est

(1) Derevenskaïa Kommouna. (La commune villageoise), n» 98, 1920.

mal cultivée et mal fumée et que les propriétaires ne sont pas sûrs de rentrer dans leurs frais d'exploitation, le Comité Central Exécutif décide :... De confirmer aux organes agraires locaux l'interdiction d'aliéner par la force, pour en former des domaines soviétiques ou collectifs, des terres se trouvant légalement en possession de la population paysanne. « (1)

Ainsi, entre les exploitations soviétiques et collectives d'une part et les exploitations individuelles et privées de l'autre, le choix est fait en faveur de ces dernières. Et lorsque, au printemps de l'année courante, la crise du ravitaillement se fut de nouveau aggravée, la politique du Gouvernement des Soviets a dû faire de nouvelles concessions aux paysans. La nécessité de ces concessions a été très iranchement et très clairement exposée par Lénine dans son discours à la conférence des ouvriers des transports ■ferroviaires et fluviaux, au mois de mars dernier.

De l'avis de Lénine, les paysans constituent l'une des forces allant contre le prolétariat dans la République des Soviets. Grâce à la victoire du pouvoir soviétique qui a ^boli, d'une part les grands propriétaires fonciers et, d'autre part, le prolétariat agricole, la masse paysanne est devenue plus petite bourgeoise qu'elle ne l'était. Au fur et à mesure que les paysans éliminaient la domination de la classe des propriétaires, qu'ils passaient à leur culture individuelle sur la terre « socialisée », et qu'ils venaient résolument à bout de la minorité des koulaks, ils se transformaient en petits cultivateurs isolés. Pendant ce temps la ■campagne russe se nivelait, le nombre de cultivatem's ayant des lots très importants ou n'en ayant pas du tout diminuait, tandis que les exploitations moyennes devenaient plus nombreuses. « Notre campagne est devenue plus petite bourgeoise. » « Ces petits cultivateurs ne prennentpas part à la guerre à outrance entre le capital et le travail ;

(I) Prodovolslvenaia Gazetta (Journal du Ravitaillement) îi» 56, 1921.

ils n'ont pas passé par l'école de la lutte ; ni les conditions politiques ni les conditions économiques de l'existence ne les rapprochent, au contraire ; elles les désunissent, les éloignent les uns des autres, ou les transforment en des millions de petits cultivateurs isolés. Il n'y a pas de collectivités, d'exploitations communistes, de communes, qui puissent y changer quelque chose avant un grand, très grand nombre d'années. Nous devons construire notre économie nationale en l'adaptant au caractère économique du paysan moyen que nous n'avons pu modifier en ces trois années » (1).

§ 4. La ville bloquée par la campagne.

L'insuccès des tentatives d'exploitation collective et l'extension de l'économie paysanne moyenne n'eussent peut-être pas exercé une influence aussi décisive sur la politique du pouvoir des Soviets si deux autres facteurs n'étaient pas venus s'y adjoindre : d'une part, l'attitude obstinément hostile de la campagne à l'égard du pouvoir soviétique comme tel et, en particulier, à l'égard des villes, en tant que personnification de ce pouvoir ; et d'autre part, la ruine catastrophique de l'industrie agricole, dans tous ses domaines.

Il convient de noter que le monopole du blé déclarant ce dernier propriété de l'Etat, avait été introduit par le Gouvernement Provisoire. A cette époque déjà les paysans le virent d'un œil défavorable. L'introduction du monopole diminua la quantité de blé que l'on réussissait à obtenir de la campagne. Après la Révolution bolcheviste la situation empira encore. L'industrie urbaine complètement ruinée, ses entreprises s'arrêtant l'une après l'autre, la ville cessa de fournir ses produits à la campagne. Les pay-

il)Novy Mir (Le Monde Nouveau), du 13 avrill 921. Journal quotidien bolcheviste en langue russe, paraissant à Berlin.

sans se trouvèrent dans l'impossibilité d'acquérir dans la ville les objets d'usage courant et les instruments de travail indispensables, — vêtements, chaussures, clous, cordes, machines et outils agricoles, etc.

En 1914, onavait manufacturé en Russie 19.589.229 pouds de cotonnades ; en 1920 : 730.250 pouds.

La fabrication des tissus de lin était, en 1914, de 145.400.000 archines carrés, et en 1920, de 25.948.880 archines.

Les réserves de lin, chiffrées par habitant, tombèrent de 6,2 livres, en 1913, à 0,5 livres en 1920 ; les réserves de coton — de 3, 1 livres à 0,2 livres ; les réserves de métaux — de 9,9 livres à 2,8 livres ; les réserves de tissus de 4,3 à 0,2, etc.

La fabrication de la fonte qui se chiffrait, en 1913, par 256.837 mille pouds et en 1916 par 231.866 mUle pouds, est tombé, en 1920, à 3.354 mille pouds ; la fabrication des objets en fer et en acier a baissé de 218.463 mille pouds en 1913, à 4.500 mille pouds, en 1920. La production du sucre est tombée de 105.421.000 pouds en 1913, à 5.592.000, en 1920 ; la fabrication des tabacs est tombée de 21.932 mille unités, en 1914, à 5.512 mille unités dans les neuf mois de 1920. Enfin, la fabrication des instruments et des machines agricoles a, elle aussi, fortement baissé comme il apparaît dans le tableau suivant :

Proportion de 1920 Instruments 1913 1920 par rapport à 1913

et machines (En pièces) en %

Charrues 667.000 91.922 13,07

Herses 127.000 6.800 5,35

Faneuses 111.000 5.472 4,90

Batteuses 110.000 1.668 1,50

Semoirs 68.435 1.068 1,50

Tarares 49.000 3.930 8,00

En même temps, l'émission de billets de banque se trouvant en circulation a augmenté en moyenne, de 9,8 roubles à 10.141 roubles par habitant.

Les paysans ont dû se convaincre, pour en avoir fait l'expérience, que l'Elat, après avoir concentré entre ses mains toute l'industrie et tout le commerce, est impuissant à pourvoir la campagne de tout ce qui lui est indispensable. Tout au plus peut-il la payer en papier-monnaie, émis en quantités illimitées et dont la puissance d'achat diminue en proportion inverse de l'émission. (1)

La plus grande partie du papier-monnaie ém.is devait, fatalement, s'en aller à la campagne et s'accumuler entre les mains des paysans. Une des raisons de ce phénomène est que les prix des produits alimentaires étaient de beaucoup supérieurs aux prix des matières premières, produites à la campagne, et aux prix des objets fabriqués. Une autre raison, c'est que la populition agricole comprend au moins 80 % de toute la population de la Russie Européenne. Enfin, il faut tenir compte de ce que la demande des produite alimentaires est devenue particulièrement importante, et les efforts que la population urbaine fait pour les acquérir ont pris des proportions exceptionnelles. Les paysans, qui comptent leur argent non par roubles, mais au poids, éprouvent bien entendu de moins en moins le besoin de l'unique m.archandise que peut leur offrir le pouvoir de l'Etat en échange de leur blé. La forme élémentaire de la division du travail qui, pour parler comme Adam Smith, est la base même de l'ordre économique fondé sur l'échange, — la division du travail entre la ville et la campagne s'est trouvée détruite dans la République des Soviets. Les pa^-sans se mirent à réduire l'aire de l'ensemencement, bornant leur culture aux besoins de leur propreconsommation domestique ; ils se mirent, faute de graisse et de combustible, à employer certaines matières premières telles que lin, graines de lin en guise d'aliments, de combustible, de toitures, etc. Les paysans n'avaient désormais aucune raison de produire pour le marché, pour l'échange ; ils s'enfermèrent dans leur économie naturelle, domestique^

(1) y. infra le chapitre sur le <c Problème monétaire ».

revenant ainsi aux formes et à la mentalité économiques qui avaient dominé la campagne russe de la moitié du siècle dernier.

Il va sans dire que la réduction de l'industrie agricole tenait également à la ruine générale de l'Économie Nationale. Le manque d'engi'ais et d'instruments agricoles dont la plupart étaient ordinairement importés de l'étranger, empêchait le relèvement de l'industrie agi'icole. Mais quelle que fût dans ce cas, l'importance de la ruine économique générale, la politique communiste, jointe à la révolution agraire effectuée par les paysans, a été la cause principale de cette rupture des liens entre la ville et la campagne.

Que ces phénomènes soient la consécpiencc inéluctable de la politique communiste, l'expérience de la République hongroise le confirme également :

«Le niveau de l'existence paysanne s'est élevé,» dit ïe professeur Varga. a Une des principales conséquences des changements survenus dans la répartition du revenu national, a été une meilleure alimentation de la population agricole. Un paysan hongrois l'a exprimé comme suit : ft auparavant j'apportais au marché àes canards et je mangeais moi-même des pommes de terre; à présent^ je vends les pommes de terre et je mange du canard. »

« La ville obtenait de la campagne de moins en moins de produits et encore étaient-ils de qualité inférieure. Mais la ville, de son côté, ne pouvait donner à la campagne aucun bien réel. La fonction de l'argent, qui, avant la guerre n'était qu'un instrument intermédiaire d'échange entre la ville et la campagne, s'est modifiée. La viiie s'en servit exclusivement comme d'un moyen définitif de payer la campagne. Elle achetait pour de l'argent, mais ne pouvait rien offrir à la campagne en échange.

Jusqu'à un certain moment, les paysans se laissèrent faire. Ils accumulaient l'argent dans leurs coffres, comme un trésor. Finalement, ils en eurent assez de thésauriser des pièces d'or et d'argent et des billets bleus. Le relèvement du niveau de l'existence prit la forme la plus dangereuse

au point de vue économique : le cultivateur travailla peu, produisit peu et ne donna l'excédent de ses produits alimentaires que contre des valeurs économiques réelles. L'argent, en Hongrie, de même qu'en Allemagne, en Autriche et en Russie, cessa d'être un instrument commun de l'échange, une incarnation tant convoitée de la richesse publique. » (1)

L'Etat, qui avait tout nationalisé, étant incapable de donner au paysan russe des valeurs économiques réelles, et l'argent ayant perdu, à ses yeux, toute espèce d'importance, le paysan n'avait aucune raison de maintenir sa production à son ancien niveau. Il en résulte que l'industrie agricole de la Russie soviétique tombe complètement en ruine.

C'est en parlant tout particulièrement de la Russie que ce même professeur Varga écrivait récemment : « Les trois années de la révolution ont fait apparaître avec une évidence frappante la tendance au retour à l'économie domestique fermée. L'aire de l'ensemencement diminue, la moyenne de la récolte baisse, la différenciation des cultures permet au paysan d'appliquer les procédés de culture qui conviennent le mieux aux besoins de sa propre famille. En même temps, les paysans cherchent à satisfaire par leurs propres moyens leurs besoins- de produits fabriqués ou à les acquérir au moyen d'un échange avec les artisans des campagnes » (2).

L'aire de l'ensemencement a subi une réduction moyenne de 27% ; la récolte nette des céréales et des pommes de terre est tombée de 3.000 millions de ponds, en 1913, à 1.750 millions en 1920.

En 1919, l'aire de l'ensemencement du blé a diminué de 6,7 % ; celle du froment, de 19,6 % ; celle de l'avoine de 23,8% ; celle des pommes de terre, de 13%, celle des plantes

(1) Prof. Varga, op. cit., p. 36.

(2) Prof. Varga. Die Agrarfrage im revolutionàren Russland. {Russ. Korr., 1921, n»» 1-2, p. 100).

fourragères, de 40 %. Les cultivateurs paysans semaient principalement du seigle, objet de leur propre consommation, et réduisaient la culture du froment qui a toujours été un produit de commerce. Dans les départements consommateurs l'ensemencement a augmenté, tandis qu'il a, au contraire, diminué dans les départements producteurs. ■i.\

En 1921, les cultures des céréales devaient occuper 47,9 millions de dessiatines contre 85,3 millions en 1916 ; la récolte nette devait être de 1.420 millions de pouds au lieu de 3.000 ; les cultures de pommes de terre ont diminué de 2.782 mille dessiatines à 1.980 mille et la récolte de ce tubercule ne pouvait donner que 933 mille pouds au lieu de 1.311 mille ; l'aire de la betterave à sucre a diminué de 700 mille dessiatines à 167 mille, la récolte tombant de 70 millions de berkovietz à 8,3 millions, l'aire du chanvre a diminué de 563 mille dessiatines à 238 mille. (1)

La production de certaines plantes industrielles a diminué dans les proportions suivantes :

Proportion en % Proporf:»: en %

Produits aillions de ponds par rapport à MiilioES de ponds par rapport à

l'avant-gTierre l'arant-^nerre

Lin (fibre ). . . 28 5,5 19 2,2 7,3

Chanvre .... 25 5,0 20 2,0 8

Graine de lin . . 32 6,0 20 2,5 8,3

Graine de chanvre. — 5,0 — 2,0 8

Laine 12 4,5 32 1,0 7

Sucre 120 20,0 71 12,0 10

La quantité de bétail a fortement diminué. Le nombre de vaches a diminué de 49,7 à 39,4 millions ;le nombre de brebis, de 79,2 à 53,8 millions; le nombre de porcs, de 19,4 à 11,7 millions.

La ruine de l'industrie agricole devait fatalement avoir un contre-coup sur la quantité de produits alimentaires, dont le pouvoir des Soviets disposait pour le rationnement de l'armée, de la population urbaine et de l'énorme quantité

(1) Pravda, n° 43, 1921.

d'employés et d'ouvriers soviétiques. En plus de la désorganisation générale de tout le mécanisme de l'Économie Nationale, ce rationnement insignifiant, souvent minime, se ressentait de la réduction considérable du rendement de l'industrie agricole, qui avait passé entièrement entre les mains des paysans.

La révolution agraire, favorisée par la démagogie des bolcheviks, aboutit au partage des terres parmi les paj'sans, <3t ce partage détTuisit les grandes cultures perfectionnées les plus productives, et amena la baisse des forces productives dans l'industrie agi'icole. Ici encore, les bolcheviks se laissèrent entraîner par le courant aveugle des masses populaires sans tenir compte de la tâche essentielle qui se posait devant le gouvernement prolétarien et dont dépendait le sort de la Révolution prolétarienne: la tâche d'assurer la continuité ininterrompue de la production, surtout de celle, particulièrement importante, des produits alimentaires.

Le professeur Varga, dont l'avis, dans cette question, ^st surtout intéressant, le constate de son côté :

K La nécessité d'assurer une production ininterrompue exerce la plus grande influence sur les différents procédés d'expropriation coërcitive de la terre. En principe, toute la terre, de même que tous les moyens de production, devait être expropriés. Mais on est obligé, dans une certaine mesure d'enfreindre ce principe. Pour des considérations politiques : on ne doit pas transformer des millions de petits paysans, adeptes fanatiques de la propriété, en autant d'ennemis politiques actifs, les poussant ainsi dans le camp de la contre-révolution. Pour des considérations économiques : le prolétariat ne dispose pas d'un nombre suffisant de partisans convaincus pour pouvoir du jour au lendemain, d'un seul coup, se passer des millions de cultivateurs. D'autant plus que chaque erreur est une menace pour le ravitaillement de la ville » (1).

(1) Op. cit., p. 85.

Le pouvoir soviétique n'a pas tenu compte de ces considérations. Il en a résulté la ruine à laquelle ce pouvoir a contribué. Varga indique que l'expropriation coërcitive de la terre a été réalisée en Hongrie dans des conditions beaucoup plus favorables qu'en Russie.

« En Piussie, dit-il, la terre, en somme, n'a pas été expropriée : elle a été spontanément partagée par les paysans, tandis que le matériel était pillé et détruit. Ce ne fut pas une expropriation, mais un partage révolutionnaire. En Hongrie, l'expropriation de la grande propriété foncière a été efîectuée sans partage, sans que l'avoir des propriétaires ait été endommagé, sans que la production ait subi un arrêt. En Russie, les paysans, dirigés par les plus aisés d'entre eux, ont pris une part active à la Révolution. Aussi, est-ce conformément à ce fait que la Révolution a résolu une question capitale. Les paysans ont partagé la terre, détruit les moyens de production et la part la plus considérable a échu non aux plus pauvres, mais aux plus fortunés des paysans » (1).

Toutes les tentatives ultérieures du pouvoir soviétique de parer à cette situation, n'aboutirent à rien. La culture collective dans les domaines soviétiques n'a pas réussi. Pour réaliser ce plan il aurait fallu s'adresser non aux paysans propriétaires de terre, mais au prolétariat. Or, celui-ci, en Russie, comme en Hongrie, a fait preuve d'un tel manque de bon sens et d'éducation élémentaire, que le contrôle ouvrier à la campagne n'a pu donner rien qui vaille. Quant aux petits et aux moyens cultivateurs, ils ont donné libre cours à leurs instincts égoïstes de propriétaires et se sont opposés à toutes les expériences socialistes que le pouvoir soviétique a tentées à la campagne (2).

(1) Op. cz7., p. 86 et 87.

(2) Les observations de Varga à ce sujet sont très instructives. Encore que se rapportant à la Hongrie, elles peuvent, dans une grande mesure, être appliquées à la Russie.

« Si, lors de la prcclaniation de sa dictature, la classe

§ 5. La nécessité d'une nouvelle politique.

La culture collective, à la campagne, a été également rendue impossible par des conditions d'organisation économique, car, observe avec justesse Varga, « des millions de cultures paysannes, en tant qu'unités économiques indépendantes, ne peuvent être assurées sur des bases collectives. Quant à les unir en grandes cultures, ceci e^t impossible, vu que les instruments de travail que possède le paysan sont peu applicables à une grande exploitation et que la fabrication des instruments indispensables pour la grande culture ne peut être rapidement réalisée. » (1)

Pour toutes ces raisons, le pouvoir soviétique n'obtenait qu'une quantité insignifiante de produits alimentaires et le ravitaillement des villes devenait de plus en plus difficile.

Avant la guerre et la Révolution, l'agriculture russe donnait en moyenne 750 millions de pouds de blé destiné au commerce. Dans la saison de 1916-1917 on avait compté sur des stocks de 732 millions de pouds dont on réalisa 540 millions, soit 73,5%. Dans la saison de 1917-1918 on ne récolta pour le commerce que 73 millions de pouds ; en 1918-1919 les réquisitions devaient donner 260 million»

des ouvriers Industriels de Hongrie n'était pas encore assez, mûre pour faire marcher l'industrie, c'était encore plus le cas du prolétariat agricole. Sans aucune préparationéconomique ni sociale, à moitié illettré, dominé exclusivement par le désir d'obtenir la terre en propriété privée, nullement communiste ni même social-démocrate, c'était un matériel humain, repu et înexpert, qu'il fallait aborder avec une prudence extrême au risque de compromettre pour toute l'année la production agricole... » « L'obstacle le plus sérieux à la réalisation de ce plan (le maintien et le relèvement de la production dans les grands domaines), étaient les chefs des ouvriers agricoles, gens à courte vue, hostiles à la dictature, stagnant dans leur mentalité héréditaire ». (Op. cit. pp. 85 et 90.) (1) E. Yarga, op. cit., p. 99.

de pouds et elle ne donnèrent que 107 millions, soit 41,5 % ; en 1919-1920, on obtint 180 millions de pouds sur 319 millions prévus dans le plan du Gouvernement.

En 1920-1921 le Commissariat du Ravitaillement avait élaboré un programme de réquisition coercitive devant donner 437.500.000 pouds de blé. Plus de la moitié de cette quantité, c'est-à-dire près de 230 millions de pouds, tombait sur les régions récement conquises par le pouvoir soviétique, — le Kouban et la Sibérie. Depuis le 1" août au 21 novembre 1920, l'emmagasinage de blé en grains ^ atteint 118 millions de pouds. Le même laps de temps n'ayant donné, en 1918, que 47 millions de pouds et, en 1919, que 57 millions, la presse soviétique se montra très optimiste. Cependant, la raison de ce succès était que les bolclievistes après avoir, en automne, occupé le Kouban et la Sibérie, y avaient trouvé intactes de grandes réserves de blé. Toujours est-il qu'à partir de décembre, la constitution des stocks alla en décroissant rapidement tandis que la dépense de blé augmentait. Au 1^^ février 1921, il ne restait à la disposition du Commissariat du Ravitaillement que 80 millions de pouds de céréales et de fourrages. Au mois de février, les rations de pain furent diminuées et toutes les rations extraordinaires supprimées.

L'aggravation de la crise du ravitaillement suscita, dans tout le pays, des troubles sérieux, qui, à Cronstadt, prirent une tournure menaçante pour le pouvoir soviétique. Les organes soviétistes durent reconnaître qu'il n'y avait aucun espoir de préparer la quantité de blé indispensable dans les sept mois qui restaient jusqu'à la nouvelle récolte.

On fut contraint de reconnaître l'échec de la politique des réquisitions. Mais en même temps, il devint évident que la politique de ravitaillement pratiquée par le pouvoir soviétique était le plus intimement liée à toute sa politique. (1) C'est pourquoi, pour essayer d'améliorer la situa-

(1) «Le ravitaillement du prolétariat urbain en produits alimentaires indispensables dépend de la juste solution de

tion alimentaire, le Gouvernement des Soviets dut entrer dans une nouvelle voie en ce qui concerne son attitude vis-à-vis des paysans et de la propriété privée sur la terre, en général.

Jusqu'à cette année le pouvoir soviétique avait appliqué un système de réquisitions qui consistait en ceci :

Le Commissariat du Ravitaillement fixait la quantité de blé devant être prélevée chez les paysans. Les redevances étaient réparties entre les différentes régions ainsi qu'entre les exploitations paysannes isolées. Comme tout impôt qui est un impôt de répartition et non de quotité, ce prélèvement du blé comportait tous les inconvénients et ne donnait aucun avantage.

Le prélèvement organisé d'en haut, par le pouvoir central, ne tenait compte ni des ressources des difïérentes régions, ni de la quantité d'excédents des cultivateurs isolés. Ensuite il imphquait la nécessité de percevoir telle quantité de blé indépendamment de la disposition des paysans à rendre leurs excédents. C'est pourquoi le prélèvement ainsi conçu aboutissait fatalement à des réquisitions. Il se présentait non seulement comme un impôt en nature, mais comme une extorsion, par des moyens xàolents, de tous les excédents que l'on trouvait chez les paysans.

Cette mesure aboutissait à des résultats négatifs non seulement au point de vue politique, mais' encore, et en premier lieu, au point de vue économique. Varga observe avec justesse, que bien que la méthode de la réquisition soit pour le prolétariat le moyen le moins cher d'obtenir du blé et bien que beaucoup de communistes l'estiment comme la meilleure, il faut autant que possible éviter de s'en servir.

1a question agraire... C'est pourquoi, il est nécessaire d'appliquer une politique qui non seulement n'entrave pas la production, mais favorise, autant que possible, son développement, qui assure le ravitaillement des villes et crée au prolétatiat un appui à la campagne » (£. Varga, p. 84).

Comme règle générale, on ne peut réquisitionner que la récolte d'une seule année.

Si l'on persiste l'année suivante, le paysan commencera par réduire sa production et sèmera, au lieu de blé, d'autres plantes moins passibles de réquisition ; ensuite il se mettra à cacher, à enfouir son blé, à en nourrir ses bêtes et à en consommer lui-même le plus grande quantité possible. Le procédé qui consiste à envoyer à la campagne des détachements ouvriers armés, chargés de prendre le blé par des moyens violents, ne doit être appliqué que dans des cas extrêmes, ad hoc. Ravitailler les villes d'une façon continue à l'aide de pareils procédés, est choses impossible. (1)

Varga démontre, par conséquent, que le système d'imposition ordinaire est bien plus avantageux et donne de meilleurs résultats que le prélèvement coercitif . Ce dernier a amené en Russie soviétiste tous les phénomènes que Varga avait théoriquement prévus pour la Hongrie. Le système de prélèvement coercitif a subi un fiasco complet.

L"Etat soviétique s'est montré incapable de satisfaire les besoins des paysans. Les cultivateurs paysans se mirent à diminuer les surfaces ensemencées, les réccltes baissèrent fortement, les petits excédents qui leur restaient furent employés parles paj'sans pour leurs propres besoins domestiques : on se mit à tisser soi-même le lin et à fabriquer la. toÛe, ou travailler le cuir par ses propres moyens, etc. Une tendance déterminée à revenir à l'économie domestiquefermée se fit jour à la campagne.

D'après le témoignage de la Pravda de Pétrograd, «le système de prélèvement a anéanti chez le petit producteur tout stimulant pour ensemencer son champ : il a également abouti à susciter le mécontentement du cultivateur laborieux, d'une aisance moyenne, celui-ci s'étant trouvé dans l'impossibilité d'améliorer son existence enaugmentant son bien-être, » ou, comme disent les Izvestia, ce système

(1) Varga, op. cit., p. 100.

« n'a pas justifié sa raison d'être puisqu'il a contribué indirectement à la ruine de l'industrie agricole et qu'il a anéanti l'intérêt personnel du paysan ». (1)

Le pouvoir soviétique s'est convaincu, l'expérience faite, que si l'on ne laisse pas au cultivateur paysan le stimulant individuel non seulement pour exploiter sa terre, mais aussi pour améliorer et développer son exploitation, l'économie paysanne devra fatalement revenir en arrière, à ses formes domestiques et fermées. Or, on ne peut stimuler le paysan à produire non seulement pour lui, mais aussi pour le marché, sans lui rendre le droit de disposer librement des produits de son travail, c'est-à-dire des excédents qui lui restent après qu'il ait satisfait les besoins de sa propre famille.

Il fallait pour cela renoncer au système de prélèvement et lui substituer un. simple impôt.

« Afin d'assurer une exploitation agriccle régulière et calme à base d'une plus grande liberté du cultivateur à disposer de ses ressources économiques ; afin de fortifier l'industrie agricole des paysans et en relever le rendement ainsi que dans le but de déterminer exactement les obligations que l'Etat impose aux cultivateurs. »... tels sont les motifs qui accompagnent le décret du Comité Central Exécutif substituant l'impôt aux prélèvements. (2)

«Le principe du prélèvement — écrivait récemment la Pravda — qui, en temps et lieu, a joué un rôle immense dans l'introduction de la jouissance égalitaire de la terre, lèse actuellement les intérêts de l'économie moyenne, en entravant le développement du rendement agricole. Le principe de l'imposition, mettant plus de clarté dans l'œuvre de l'expropriation d'une certaine partie du produit du cultivateur, en assurant à l'industrie agricole toutela quantité de semences dont elle a besoin et qui n'est pas passible d'imposition, permet d'augmenter jusqu'à une certaine

(1) Izvestia, n° 57, 1921.

(2) Ibid., no 58, 1921.

limite la production agricole, et accorde certains droits à tels cultivateurs zélés en leur permettant d'agrandir leur exploitation en proposition directe de l'énergie qu'ils ■déploient pour relever cette exploitation à la hauteur voulue. » (1)

Pour donner suite à la décision du Comité Central Exécutif du 25 mars, le décret du 2 avril établit les bases suivantes pour 1 a perception de l 'impôt en nature :

A la place de prélèvement de 423 millions de pouds, de céréales, plané en 1920, l'impôt est fixé à 240 millions de pouds ; l'impôt en pommes de terre est de 60 millions de pouds, au lieu de 112 millions de l'année dernière; l'impôt en graines oléagineuses, de 12 millions de pouds, au lieu de 24 millions.

Le montant de l'impôt est fixé pour chaque exploitation individuellement, au prorata de la quantité de terre arable, du nombre de bouches à nourrir et de l'importance de la récolte dans telle localité imposée.

Cependant, la portée essentielle de la nouvelle politique de ravitaillement n'est pas dans la substitution de l'impôt en nature au prélèvement coercitif. L'un et l'autre système ont un caractère coercitif. En introduisant l'impôt, le pouvoir soviétique détermine d'avance la quantité générale de produits alimentaires qu'il se propose d'obtenir.

La nouvelle mesure vise en réalité d'autres buts, beaucoup plus profonds. Le prélèvement prenait au paysan tous les excédents disponibles de son blé. L'impôt doit laisser ces excédents au paysan pour qu'il en dispose à son gré. Dans quel but ? Pour que le paysan puisse librement échanger ses excédents contre les objets de consommation dont il a besoin ; pour qu'il sache qu'il faut labourer sa terre non seulement pour rendre à l'Etat tous les fruits de son travail, non seulement pour manger le superflu dans sa famille, mais aussi pour obtenir contre ses produits ce dont il a.

(1) Pravda, n» 43, 1921.

lui-même, besoin pour son industrie. La portée du décret sur l'impôt est donc dans le droit, qu'il accorde au paysan, de disposer librement du produit de son travail.

Mais pour que ce droit ne demeure pas nudum jus, il fallait faire le pas suivant. Il fallait rétablir le libre échange, c'est-à-dire la liberté du commerce. Le pouvoir soviétique fut obligé d'y souscrire également.

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