LE RÉTABLISSEMENT DE LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES
§ 1. Le droit de disposer librement des produits du travail.
Le « décret sur les échanges » du 25 mars 1921 a été' motivé en détail par Lénine dans son discours au X^ Congrès du parti communiste, tenu à Moscou au moment de la révolte de Cronstadt.
Dans un pays où les paysans, les petits producteurs, constituent la majorité écrasante de la population, dit Lénine, le socialisme ne peut être réalisé que graduellement et cette réalisation nécessite l'application préalable de mesures tout à fait particulières et adaptées au caractère transitoire de l'époque. C'est une utopie d'espérer relever l'agriculture à l'heure présente à l'aide de l'électrification, (Au Congrès précédent, Lénine avait encore lancé son fameux aphorisme:c(Le socialisme, c'est le pouvoir des Soviets plus l'électrification «). Dans un pays aussi vaste que la Russie, il est impossible d'apphquer un plan unique et centralisé de réglementation de l'Économie Nationale toute entière. Voilà pourquoi il faut rétablir dans l'agriculture et dans l'industrie, une certaine liberté des échanges. II faut restituer au petit propriétaire ses droits. La liberté des
■échanges doit être permise dans les limites des échanges locaux. « Le paysan doit veiller à son propre intérêt, qui servira de stimulant, pour le relèvement de l'économie paysanne. »
«Dans les limites de la circulation locale des biens», le nouveau décret « permet la liberté des échanges pour les produits provenant de l'industrie et du travail des artisans, produits qui restent à la population après le paiement de l'impôt en nature » (art. l^').
« L'échange peut s'effectuer tant entre les citoyens isolés que par l'intermédiaire des coopératives de consommation, coopératives agricoles ou coopératives des artisans (industrie rurale à domicile) ; les échanges peuvent avoir lieu aussi sur les marchés » (art. 2).
Il est vrai que le décret interdit tant aux citoyens pris isolément qu'au groupe des citoyens « d'acquérir des produits dans le but de les revendre » (art. 3). JNIais ce n'est là qu'un coup de chapeau hypocrite tiré aux anciens rêves dont il est difficile de se séparer complètement tout d'un •coup. En elïet qu'est-ce que l'échange, sinon une vente ? Si l'on entend parce terme échange uniquement « l'échange en nature », le Iroc, et si le mot vente doit signifier l'échange d'un objet contre de la monnaie, cette distinction perd tout sens réel dans la République des Soviets où les signes monétaires ont, dans la majorité des cas, perdu toute valeur. Quant à la restriction de la hberté des échanges (« l'échange, dans les limites de circulation locale »), cette restriction est très élastique. En effet, que veut dire l'expression « les limites de circulation locale » ? S'agit-il d'un village, d'une commune, d'un district ou d'un gouvernement ? D'ailleurs, à l'heure actuelle, une restriction semblable ne peut pas avoir dans la République des Soviets une grande i Tiportance, car à cause de la désorganisation des transports, les échanges ne peuvent s'elîectuer le plus souvent que «localement», dans les limites les plus étroites. Tout ceci ne prouve nullement que la restriction indiquée signifie la fidélité aux principes communistes ; il n'y a là qu'une
triste nécessité provenant du retour de l'Économie Nationale russe aux conditions économiques du moyen âge.
Le nouveau décret institue un échange entre l'Etat et les citoyens isolés ou les groupes de citoyens. Mais le rôle de l'Etat en matière d'échange est par rapport au passé récent, des plus limités. L'Etat, désormais, n'a point pour but de concentrer entre ses mains le commerce tout entier ou la totalité des réserves appartenant aux particuliers ou aux entreprises particulières.
L'Etat ne cherche plus qu'à constituer un fonds spécial de marchandises : les matières premières pour rindustriCy. les objets fabriqués par l'industrie et les marchandises achetées à l'étranger. Ce fonds est constitué afin de « donner à la population la possibilité de se procurer des objets nécessaires... qui manquent sur ce marché local. »
Il est clair que le rétablissement de la liberté des échanges locaux, tant pour l'industrie que pour l'agriculture, empêche tout système de réglementation par l'Etat sur l'échelle nationale.
Les piix fermes établis par l'Etat perdent toute importance. Et si l'Etat ne fixe plus les prix, le monopole de l'Etat n'est plus possible. Si les marchés locaux deviennent le champ d'échanges libres appliqués non seulement aux objets alimentaires, mais aussi aux produits manufacturés, alors tous les monopoles et toutes les nationalisations proclamées par le Gouvernement soviétique se réduisent dans l'hypothèse la plus favorable, à de simples achats pour les armées, comme cela a eu lieu d'ailleurs pendant la guerre sous le gouvernement tsariste.
§ 2. La liberté des coopératives.
D'après les dispositions du décret en question, le Gouvernement des Soviets abandonne complètement son ancienne politique d'étatisation des coopératives, qui s'est heurtée à une opposition opiniâtre de la part de tous les dirigeantsdu mouvement coopératif russe, et pour la réalisation de
laquelle le pouvoir des Soviets a détruit tout l'appareil de la coopération russe. L'idée d'après laquelle tout citoyen de la République soviétiste devait obligatoirement faire partie d'une « commune de consommateurs », ainsi que ridée de la transformation des coopératives en de simples organes de l'appareil gouvernemental, ces idées sont donc reléguées aux vieilles lunes.
« La coopération, dit le nouveau décret, c'est une association libre des citoyens, en vue d'atteindre des buts ayant trait à la consommation, à la production, cherchant à réaliser des buts économiques » (art. 1^^)^ « j?^ accomplissant ces opérations, qui ont pour but la réaUsation des tâches économiques que la coopération s'est assignés librement, les unions coopératives agissent en toute hberté et sans dépendance vis-à-vis des organes économiques de l'Etat. » (art. 2).
Les coopératives de consommation en particulier, sont des « unions libres des citoyens ayant pour but :
a) La distribution des produits de l'économie rurale, et des produits fournis par l'industrie des usines et des fabriques et par l'industrie rurale à domicile, produits que l'Etat transmet à la population par l'intermédiaire de ses organes du ravitaillement ;
h) L'acquisition (et la distribution) des produits manufacturés de l'industrie urbaine et rurale, l'acquisition par la voie d'échange en dehors de toute participation des organes de l'Etat. »
On rend à la coopération la liberté des échanges et le droit de posséder à titre de propriété privée non seulement les biens meubles, mais aussi les immeubles.
Voulant, conformément au décret acquérir les produits manufacturés sans l'intermédiaire des organes de l'Etat, à qui devrait s'adresser la coopération ? Sans doute elle doit s'adresser directement aux entreprises industricllerft Mais pour le moment ces entreprises continuent de rester sous le régime de nationalisation.
Si l'article du décret, que nous venons de citer, doit elïec-
tivement signifier ce qui en est dit, les entreprises industrielles, tout en étant nationalisées, pourraient fournir leurs produits directement aux coopératives sans l'intermédiaire des nombreuses « directions centrales » soviétistes se trouvant à la tête des différentes branches de l'industrie. Et comme le texte emploie l'expression « par la voie de l'échange », cela voudrait dire qu'après avoir reçu de la population les produits, la cooi>ération non seulement rend à celle-ci, en échange, les produits acquis directement dans les entreprises industrielles, mais, en échange des produits manufacturés, la coopération donne aux entreprises industrielles les objets reçus de la population.
On comprend que dans ces conditions les organes de l'Etat ayant pour tâche l'acquisition et la distribution des marchandises soient relégués au second plan. Le décret sur les échanges et le décret sur la coopération bouleversent, sans doute possible, tout le système économique des Sovietf, La presse soviétiste l'afïïrme elle-même ; elle nous fournit en même temps des commentaires sur les conséquences inévitables des nouveaux décrets.
« L'étabhssement de l'impôt en nature, dit la Praudc^ introduit des changements radicaux dans notre système de répartition des biens, modifie profondément le rôle et l'importance de la coopération, met à l'ordre du jour de nouveaux problèmes monétaires, etc., etc. »
Le journal reconnaît ensuite que dans les conditions de vie de la Répubhque des Soviets, le rétablissement de la liberté du commerce, aura inévitablement pour conséquence l'épanouissement de la spéculation. Afin de combatti'e celle-ci, il faut que la coopération tout entière soit appelée à s'occuper de l'échange des marchandises. « La coopération doit devenir, dit la Pravda, l'organe de transmission des excédents des produits agricoles et de l'industrie rurale à domicile des mains des paysans producteurs aux mains du gouvernement et des consommateurs. » (1)
(1) Pravda, n» 69, 1921.
Dans CCS citations la Pravda expose des choses tout à fait élémentaires, ayant lieu dans toute société bourgeoise et capitaliste normale. Tout échange se produit par 1er transfert des surplus, des excédents des produits. Dans ces. surplus, dont le producteur dispose après avoir prélevé la part représentant l'impôt dû à l'Etat, aucun échange n'est possible ; d'autre part, comme cela a été prouvé par la science économique et confirmé par les faits dans la République des Soviets, s'il n'y a pas d'échange, il n'y a pas non plus d'excédents. L'essence des choses ne change nullement du fait que, dans la République des Soviets, l'impôt est perçu en nature, tandis que dans le régime capitaliste il. est perçu en argent. Sous ce régime capitaliste, les particuliers donnent à l'Etat leurs excédents sous forme d'argent ; grâce à cet argent, l'Etat se procure des objets dont il a besoin ou paie ses employés ou ses créanciers, qui, à leur tour, emploient l'argent reçu en achetant les objetsnécessaires ou directement chez les producteurs ou par l'intermédiaire des commerçants. Dans la République des Soviets, l'Etat préfère recevoir les excédents en nature directement, afin de. les transmettre à l'énorme personnel entretenu par lui. IMais ceci provient non pas du degré perfectionné de l'économie soviétiste, mais, au contraire, de la décadence et de l'appauvrissement de l'Économie Nationale.
Selon la Pravda^ (la coopération doit être l'organe de répartition des produits à la population toute entière et,, à l'exception des produits destinés à l'exportation, toutesles marchandises doivent demeurer entre les mains de la coopération en vue des échanges locaux. »
« La coopération doit revenir à son ancien principe de vente au prix du marché. » La possibilité de vendre les marchandises au prix du marché signifie la suppression des prix taxés.
En rendant possible la répartition des produits à l'ensemble de la population, on supprime la disposition qui limite la liberté des échanges aux opérations locales. Le
journal La Vie Economique (Economifcheskaia Jisn) est donc tout à fait logique lorsqu'il développe en détail un plan de rétablissement et de développement de la coopération agricole en lui donnant des bases absolument incompatibles avec l'ancienne tendance de la politique du Gouvernement des Soviets.
Le journal démontre qu'il est nécessaire de développer les coopératives de vente, d'achat et de production ; le même journal soutient qu'il est nécessaire de donner à la coopération la possibilité d'organiser les échanges à l'aide des organismes coopératifs centraux ayant pour champ d'action le pays tout entier ; en même temps le journal émet l'avis qu'il faut mettre à la disposition de la coopération tous les moyens de transport et. lui permettre la vente non seulement aux sociétés, mais aussi <lirectement aux consommateurs pris isolément ; enfin, il faut permettre à la coopération l'organisation du commerce ultérieur. (1)
Il est donc visible qu'en proclamant que la coopération est « une association libre de citoyens », ayant en vue, la Téalisation « des tâches économiques qu'elle se donne ellemême », on est amené à rétablir largement la liberté de la coopération ; cette liberté transforme toute l'ancienne politique des nationalisations et des socialisations en un simple contrôle d'Etat.
Conformément à sa nouvelle politique qui, dans une certaine mesure, table sur la coopération, le gouvernement •soviétique s'est déclaré favorable au rétablissement et au développement aussi prompt que possible de toutes les formes de la coopération, y compris les entreprises indus- Irielles coopératives. Après de longues discussions dans presse soviétique, il fut décidé de confier la constitution des ■stocks alimentaires à la coopération, au lieu du Commissariat du Ravitaillement à la disposition duquel on ne laisse ■que l'impôt en nature. ,^
(1) Economitcheskaia Jisn, n° 73, 1921.
Le Commissariat du Ravitaillement a conclu un contrat spécial avec l'Union Centrale des Sociétés de consommation (CentrosoÏGuz). Dans une grande mesure, ce contrat réduit à néant l'ancien rôle des organes ofiicitls de ravitaillement. Le Commissariat du I^avitaillement remet au Centrosoïouz toutes les marchandises destinées à l'échange et tous les fonds de marchandises déjà constitués et libres, tant dans la métropole qu'en province. Ces marchandises sont réparties par le Centrosoïouz. Les stocks des produits, agricoles sont également préparés par cette organisation seule, par l'intermédiaire des coopératives locales de consommation et autres, ainsi qu'avec le concours d'intermédiaires particuliers.
Il est vrai que les opération du Centrosoïouz continuent à être commanditées par le Commissariat du R.avitaillement, mais ceci se passe comme sous l'ancien régime capitaliste. Pour les opérations effectuées, le Centrsoïouz touche une commission et des primes en nature et en espèces.
En vertu du contrat, la coopération doit constituer des stocks de 150 milhons de pouds de blé, c'est-à-dire presque les deux tiers de la quantité que l'on se propose de réunir au moyen de l'impôt ; 37 millions de pouds de pommes de terre (plus de la moitié du chilTre de l'impôt), 12 milhons de pouds de graines oléagineuses, etc.
Ainsi la coopération est invitée par le pouvoir soviétique à travailler dans les mêmes conditions et en vue des mêmes opérations que celles que l'on avait prévues sous le Gouvernement Provisoire, lorsque le pouvoir était entre les mains d'un ministère bourgeois.
§ 3. La liberté du commerce et la propriété privée.
En se basant sur le décret qui institue la liberté des échanges, le Soviet de Moscou a autorisé la vente libre des produits agricoles non seulement sur les marchés et foires, mais même dans les locaux fermés, autrement dit, dans les magasins et dans les boutiques. La vente libre a été avant
tout autorisée pour les buffets des théâtres, les cafés, les^ restaurants, les laiteries, les boucheries, les fruiteries ; on a autorisé la vente dans les kiosques, la vente sur de petites voitures, etc.
Les conséquences de la nouvelle réforme sont encore plus profondes.
En limitant les obligations du paysan à l'égard de l'Etat à un simple impôt, on a voulu donner au paysan la possibilité de disposer librement des surplus de son exploitation, « car, écrit la «Vie Economique», la subordination complète du travail des exploitations particulières à la volonté de la communauté rurale ou à la volonté de n'importe quel autre propriétaire collectif diminue l'influence favorable qu'a l'impôt en nature sur les éléments les plus actifs de la campagne, c'est-à-dire sur les propriétaires diligents, sur les propriétaires d'avant-garde » (1)
Donner la possibilité de disposer librement des surplus de travail signifie qu'on cherche à stimuler l'initiative personnel et l'intérêt personnel, qu'on est favorable au principe de l'exploitation individuelle. Au fond, cela signifie le rétabhssement des éléments essentiels du droit de la propriété foncière privée. Si le paysan peut vendre ses produits librement et directement à la population, la socialisation et la nationahsation du sol perdent beaucoup de leur signification réelle. Car la socialisation du sol ne consiste pas seulement dans la déclaration de la terre propriété de toute la collection sociale, ni dans la défense de faire de la terre un objet de transaction entre des particuliers ; elle consiste, d'abord, dans l'abolition de l'appropriation privée et individuelle de la rente foncière et ensuite dans la culture sociale de la terre, dans la gestion collective de l'exploitation agricole.
Que font dans ce cas les nouveaux décrets du pouvoir soviétique ?
Et tout d'abord, ils ignorent complètement la culture
(1) Economitcheskaia Jisn, n° 61, 1921.
collective de la terre ; ils partent du principe d'exploitation privée individuelle, de ses procédés, de ses besoins et intérêts, de sa valeur individualiste. Ensuite, en offrant aux paysans la possibilité de vendre leurs produits sur le marché, aux prix de marché, les nouveaux décrets laissent intacte l'appropriation privée et individuelle de la rente terrienne, qui va ainsi, non pas à la collectivité entière, mais à une seule classe de cette dernière, à la classe possédant des terres. De cette manière, le principe fondamental du droit de propriété sur la terre se trouve entièrement maintenu par les décrets en question.
Si le paysan peut vendre ses produits librement et directement à la population, il est clair qu'il doit aussi avoir la possibilité d'acquérir les articles de consommation pour son propre usage, car qui dit vendre dit acheter. Le « fonds d'Etat » (« les stocks d'Etat ») ne peut, dans ce cas, jouer, comme le démontrent les piteux résultats de la politique d'approvisionnement et de répartition du Gouvernement soviétique, qu'un rôle tout à fait insignifiant. Il faut, dès lors, que le reste de la population, c'est-à-dire les villes, ait de quoi vendre aux paysans. Et ceci n'est possible actuellement dans la Russie des Soviets qu'à condition d'avoir recours à l'un des deux moyens suivants : ou rétablir l'industrie dans les villes, ou faire appel au concours de l'étranger.
Dans le premier cas, les paysans, ayant obtenu la possibilité réelle de vendre librement leurs produits, devront exercer une pression sur le Gouvernement soviétique dans le sens du rétablissement de la grosse industrie. Mais comme les grandes entreprises nationalisées ne produisent plus rien ou presque rien, le Gouvernement soviétique est placé devant le dilemne : ou dénationaliser la grande industrie, ou accorder à la petite industrie la liberté de l'échange.
§ 4. Encouragement aux « éléments petits-bourgeois »
Au début, dans ses premiers décrets du 25 mars, le pouvoir soviétique avait choisi la deuxième voie et reconnu la nécessité d'encourager le développement de la petite industrie et de l'industrie à domicile.
« A l'heure actuelle, déclare la résolution du Congrès des Conseils d'Économie Nationale, la petite industrie et l'industrie à domicile acquièrent une importance énorme, surtout en ce qui concerne le secours qu'elles peuvent prêter à l'industrie agricole en fabriquant et en réparant le matériel et les instruments agricoles les plus simples. Elles acquièrent la même importance pour ce qui est de la fabrication de toutes sortes d'objets d'usage personnel, fabrication dont la grande industrie ne peut se charger dans les circonstances présentes. C'est pourquoi il faut accorder les plus grandes chances au développement de la petite industrie et de l'industrie à domicile en leur prêtant toute espèce de concours. Il faut accorder à la petite industrie et à l'industrie à domicile le droit de constituer des réserves de matières premières pour les besoins de leur production. La petite industrie et l'industrie à domicile sont libres de prendre des commandes et de vendre des objets de leur production. Les commandes de l'Etat ne sent passées à la petite industrie et à l'industrie à domicile que par contrat. » (1)
Cette seconde voie choisie par le Gouvernement soviétique signifie l'encouragement de la petite industrie où devra, en l'absence de la grande, se concentrer toute l'activité industrielle en Russie. Aussi bien, toute la politique ces pouvoirs soviétiques en ce qui concerne l'industrie s'est réduite jusqu'à présent à la désindustrialisation de la Russie, c'est-à-dire d'un côté à la suppression du prolérariat industriel dans les villes et, de l'autre, dans le rapetissement des entreprises industrielles elles-mêmes.
(1) Ekonomitcheskaia Jisn, n° 104, 1921.
Aussi, par exemple, d'après le dernier recensement fait par les pouvoirs soviétiques et portant sur les 45 % du nombre des villes et 55 % du nombre total des villages, la population générale du territoire embrassé par cette enquête avait depuis trois ans diminué de 10 %, alors que la population des villes avait diminué elle de 32 %. Dans les centres de l'industrie textile et de l'industrie métallurgique, la diminution de la population a accusé ks proportions suivante :
Moscou 45,6 %
Orekhovo - Zouievo 52,7 %
Ivanovo - Voznessensk 35,7 %
Serpoukhovo 22,5 %
Perm : 32 %
Lougansk 82 %
Ijevsk 37 %
Kolomna 51 %
Nijni-Novgorod 23,8 %
Saratov 15,7 %
Lesnouveaux décrets quiétablissentLalibertédel'échange et qui encouragent de la sorte ce développement de la petite industrie d'usine et d'atelier, rencontrent donc celleci à un état de progrès déjà assez marqué. Mais l'accroissement dans les villes du nombre de petits producteurs, tels que «koustari» (industriels à domicile), petits artisans, etc., y constitue le même phénomène d'augmentation du nombre de petits entrepreneurs individuels que les politiciens soviétiques ont déjà constaté dans les campagnes.
Si la politique soviétique a, d'après Lénine, déterminé, dans les campagnes la naissance de l'élément petit bourgeois formé par suite du développement de la classe paysanne moyenne et si cet élément nouveau oblige le gouvernement soviétique à modifier sa politique, renoncer à l'introduction du communisme dans les campagnes, à compter avec la psychologie, les besoins et les intérêts de la classe paysanne, il est évident que les mêmes facteurs devront
:agir de façon à faire modifier dans un sens identique ta politique des Soviets dans les villes également. A mesure •que la ville prend, tout comme les campagnes, un caractère de plus en plus « petit bourgeois « il devient de plus en plus didicile de pratiquer le socialisme dans les villes.
L'élément «petit bourgeois» devra assujettir le «ponvoir des ouvriers » dans les villes comme il l'a fait dans les ■campagnes.
La Pravda elle-même le reconnaît. « Avant la Révolution, écrit le journal blocheviste, la petite industrie à ■domicile ne pouvait faire concurrence à la grande industrie. Sous le régime soviétiste, la situation est toute autre». « Une certaine partie du prolétariat commence à se pla'- ■cer du point de vue de la petite bourgeoisie, du petit patrom). « Nous observons actuellement non pas la tendance de la petite industrie à domicile vers les grandes entreprises, mais des grandes entreprises vers l'industrie à domicile. La demande d'objets fabriqués est énorme. Les paysans paient des prix fous pour toute chose. Le gain journaliet des artisans à domicile se chiffre par dizaines de milliers». (1)
Une autre circonstance devra y contribuer.
La proclamation de la liberté de l'échange a provoqué ainsi que l'a prévu, du reste, le Gouvernement soviétique, un nouvel épanouissement du commerce spéculatif
L'un des premiers résultats s'est traduit par une désorganisation accrue de la vie économique. « On ne s'était pas rendu compte clairement, dit « La Vie Economique », des limites exactes où le commerce pouvait s'efïectuer, il n'y avait à ce sujet aucune indication précise des pouvoirs centraux. Et il arriva ce qui devait arriver. Le commerce a pris aussitôt une extension portant sur tout le territoire de la Russie, et une liberté complète de circulation sur tous les chemins de fer commença. Tout cela se produisit d'une manière chaotique, sans plan arrêté d'avance, sans système. Depuis une quinzaine nos trans-
(1) Pravda, n^ 121, 1921.
ports sont au pouvoir de ce chaos et ils désorganisent à vue d'oeil. » (1)
Un second résultat c'est l'accroissement du rôle de l'appareil privé de commerce spéculatif. « La baisse, très faible il est vrai, des prix des céréales, qui s'était produite aprèsla suppression des détachements d'approvisionnement dans le gouvernement de Moscou, raconte la presse soviétique, a fait place à un renchérissement notable après la promulgation des décrets sur la liberté de l'échange, alors qu'on aurait pu s'attendre plutôt à une nouvelle baisse. Cela s'explique par le fait que l'habitant petitbourgeois, qui aspirait plus que tout autre à cette liberté du commerce, s'était rué sur les marchés avec ce reste des objets inutiles qu'il possédait encore, dans l'espoir de les échanger contre du pain ou des grains ; il en submergea les marchés et les places, mais ne séduisit point par ses inutilités les vendeurs de pain et de farine. Mais les acheteurs en gros courent un mal encore plus grand. Des ouvriers ont vu sur les marchés de leur arrondissement des spéculateurs personnellement connus d'eux, qui achetaient par de grosses quantités des céréales, de la farine et des grains^ Il n'y a que ces spéculateurs qui aient réussi à accumuler des quantités énormes d'argent et de valeurs réelles. L'établissement de la liberté du commerce, illimitée pour le moment, ouvre devant eux un champ vaste d'action.» (2)
C'est que l'appareil du commerce privé n'avait jamaiscessé d'exister dans la République des Soviets. On peut même dire que, au cours des quatres années dernières, il s'était plutôt épanoui davantage et que les pouvoirs soviétiques eux-mêmes en ont constamment favorisé le développement par leur politique. Dans maints domaines économiques, ils ont été obligés en effet de rétablir soit ouvertement par voie légale, soit d'une manière implicite, le fonc-
(1) Economitcheskaia Jisn-, le 10 avril, 1921.
(2) Prodovolsivenaia Gazetta. (Journal du Ravitaillement) no 61, 1921.
tionnement d'entreprises privées ; cela a eu lieu notamment dans le domaine d'approvisionnements en produits alimen-taires, en bois, etc.
L'appareil commercial spéculatif est en pleine floraison et en pleine prospérité dans la République des Soviets, Son existence et même son développement sont liés de la manière la plus étroite à la politique du Gouvernement soviétique. Sous le régime d'économie capitaliste privée, la spéculation clandestine ne pouvait exister, car on n'en avait aucun besoin. C'est la nationalisation qui a provoqué tous ces phénomènes de corruption, la nationalisation qui a d'un côté bureaucratisé la vie économique et, de l'autre, créé un appauvrissement atroce des marchés ert produits.
Du reste, l'ancienne psychologie du monde des affaires, les tendances, les habitudes, les méthodes, les aspirations de la classe capitaliste et bourgeoise sont loin d'avoir disparu même dans les villes. Ainsi, dans la République des Soviets, à côté de l'ancienne classe bourgeoise, qui continue à exister, grandit et se développe une nouvelle bourgeoisie et sont en train de se créer également des prodromes d'une organisation fort éloignée du communisme. L'établissement de la liberté du commerce ne pourra certainement que raiïermir ces prodromes et obliger les pouvoirs soviétiques à faire de nouvelles concessions.
La coexistence de deux marchés, l'un libre et privé, et l'autre officiel, est absolument impossible, car il est impossible que les mêmes produits soient traités à deux prix différents, un prix fixé et un prix libre. L'existence de prix fixés, lorsque le commerce est libre ne produit que l'accroissement des prix de marché. Et comme le marché privé se trouvera nécessairement entre les mains des mêmes individus dont il a été question tout à l'heure, l'importance de la classe bourgeoise souterraine ne pourra que grandir constamment et inévitablement. Le commerce libre jouera un rôle plus important que le commerce officiel, le commercenationalisé.
Mais que peut faire le commerce privé là où l'industrie «st nationalisée ? Les entreprises domestiques (koustari) ne peuvent satisfaire que dans une très faible mesure le marché intérieur dévasté de la République soviétique. Avant que les coopératives qui viennent d'être rétablies aient développé leurs associations de production (qui, entre parenthèses, n'avaient qu'un développement fort limité même auparavant), il s'écoulera certainement beaucoup de temps.
Le rétablissement du commerce privé devait, d'une façon plus tranchante que jamais, poser devant le pouvoir soviétique la question du rétablissement de la production. Désormais, pour justifier le manque de marchandises, on ne pourra alléguer uniquement la désorganisation des transports, la mauvaise organisation du ravitaillement et le fonctionnement défectueux des organes de distribution. A présent, on verra apparaître dans toute son évidence, la cause véritable et essentielle de la pénurie des marchandises et de toutes autres choses dans la République des Soviets : cette cause est le manque des marchandises à la suite de la ruine de la production.
La nécessité de rétablir la production, telle est, dès à présent, la tâche essentielle, vitale, la tâche la plus urgente du pouvoir soviétique.
Le moyen le plus simple et le plus sûr d'y arriver eut été de dénationaliser la grande industrie dans les villes et de faire appel au principe de l'économie privée, à l'initiative privée, à l'appareil industriel privé, de même que cela a été fait pour le commerce, dans la campagne et dans la ville.
Mais dénationaliser l'industrie c'est renoncer à la dictature du prolétariat, au pouvoir des soviets, c'est-à-dire au propre pouvoir du parti dirigeant.
Naturellement les bolcheviks cherchent une voie qui leur semble ne pas les obliger à renoncer au régime soviétique, voie qui ne demande pas la dénationalisation formelle de l'industrie et du commerce tout en permettant de réta
blir la production ruinée à l'aide du capital privé, de la classe bourgeoise-capitaliste, de l'industrie capitaliste privée. Au début, on crut avoir trouvé cette voie en décidant de rétablir le commerce avec le capitalisme occidental. Toutefois, les rapports économiques avec le monde extérieur se trouvent entravés par le maintien du système soviétique. Les premières tentatives dans ce sens ont montré que cette voie ne conduit au but que très lentement. Cependant la ruine économique, dans la Russie des Soviets, prend des formes extrêmement graves et commence à menacer l'existence même du pouvoir soviétiste. Ce dernier se voit donc contraint à essayer encore un moyen : concilier le régime soviétiste avec le rétablissement sporadique du capital privé.