CHAPITRE III
VERS LA DÉNATIONALISATION
§ 1. La confusion de la pensée bolcheviste.
La nouvelle orientation de la politique soviétique a achevé la confusion de la pensée bolcheviste.
Naguère, tout était d'une simplicité extrême : il fallait tout confisquer, tout nationaliser, anéantir la classe capitaliste, détruire tout ce qui avait existé avant les bolchevistes.
C'était là une politique claire, compréhensible et fort peu compliquée. Tout ce que le pouvoir soviétique faisait dans le domaine de la politique économique se réduisait à détruire ce qui existait. Le commerce privé devait être supprimé. L'industrie privée devait être liquidée. Le crédit privé devait d'abord faire place au crédit de l'Etat, ensuite disparaître complètement. Les syndicats ouvriers et la coopération devaient être privés de leur indépendance et de leur liberté d'action. L'Etat devait mettre sa main sur tout, tout devait lui être soumis, tout devait être absorbé par lui. Hors de l'Etat aucune vie économique ne pouvait exister, aucune activité économique ne pouvait ni ne devait se manifester.
Ce programme commande une politique fort simple : elle se réduit à la répression, à l'extirpation, à une surveillance jamais en défaut. L'Etat devient un gigantesque
appareil bureaucratique et financier. L'absolutisme et le despotisme économique deviennent la forme nécessaire de sa politique.
Gouverner à l'aide de baïonettes et en bottes éperonnées — suivant l'expression bien connue — est chose facile. Mais maintenant que la rude réalité brise les unes après les autres toutes les illusions bolchevistes et exigent une concession après l'autre, la pensée économique soviétiste se trouve dans le désarroi le plus complet.
La proclamation de la liberté des échanges a été faite subitement. Les événements de Cronstadt, les insurrections paysannes, la perspective d'une terrible famine l'hiver prochain — tout cela est survenu si brusquement ■et s'est présenté comme un danger si grave que le Gouvernement soviétique n'a pas eu le temps de réfléchir. Lénine n'avait qu'à parler haut avec ses camarades et voici les décrets sur la « Liberté » admis sans aucune difficulté.
Il s'agit maintenant de les mettre en pratique. Et c'est là qu'on voit ce que nous avons déjà fait remarquer plus haut.
Le libre échange a exigé la liberté des coopératives. Cela n'a pas suffi. Il faut dénationaliser le commerce tout entier. Mais cela non plus ne suffit pas. Il faut accepter la dénationalisation de- toute la petite industrie des artisans. Mais comme cette industrie n'est en état de rétablir ni la production industrielle ni l'échange entre la ville et les campagnes — unique condition du rétablissement de l'agriculture — il faut songer à dénationaliser la grande industrie, elle aussi.
Lorsque, il y a trois ans, le Gouvernement soviétique poursuivit avec acharnement sa politique de nationalisation, en soumettant au pouvoir « meurtrier », selon l'expression de M. Rykov, de l'Etat, toutes les branches sans exception de l'économie nationale, les dirigeants soviétiques exaltaient et assuraient que c'est maintenant que le véritable communisme va se réaliser en Russie.
Même au dernier Congrès des Conseils d'Économie Natio-
nale, qui siégeait récemment à Moscou, M. Milioutine a déclaré avec fierté : « le pouvoir soviétique est à présent propriétaire des fabriques et des usines, de leur outillage, des matières premières, du combustible et des produits du ravitaillement. »
Or, M. Larine démontre maintenant avec la même conviction que la nouvelle orientation de la politique économique qui se manifeste par la liberté des échanges et une dénationalisation partielle n'est qu'un retour à la vraie politique soviétique oubliée à tort depuis 1918. « Le Gouvernement — dit Larine — n'a pas exigé la suppression complète du commerce coopératif et privé ; il ne visait pas à établir le monopole de l'Etat en ce qui concerne les produits agricoles». (1)
A quoi a été due alors la politique contraire, réellement pratiquée ? Elle a été due, selon Larine, à ce fait que les éléments petits-bourgeois ne voulaient pas continuer à exploiter leurs entreprises industrielles et commerciales ; ils ont, par là, obligé le Gouvernement soviétique à s'écarter de son programme originel. Pauvre Gouvernement soviétique ! Il voulait maintenir la petite bourgeoisie et les entreprises. 11 ne voulait aucune nationalisation. Et il a été obligé de renoncer à cette ardent désir par la faute de cette bourgeoisie qui ne voulait plus exploiter les entreprises. Mais pourquoi ne voulait-elle pas ? Précisément parce que le pouvoir soviétique, qui l'écrasait et l'oppriniait, ne lui laissait pas la possibilité de le faire. « Maintenant que la guerre civile est finie — dit Larine — la petite-bourgeoisie, qui a vu la solidité du pouvoir soviétique, se montre prête à ouvrir ses ateliers pourvu qu'on lui en donne l'autorisation. »
On pourrait croire que le pouvoir soviétique n'a jamais eu dans l'esprit d'anéantir la petite bourgeoisie. C'est cette dernière elle-même qui n'a pas voulu continuer ses exploitations et qui s'est mis à combattre ce pouvoir. B'Iaintenant elle est vaincue, elle a foi dans la stabilité du.
(1) Prauda, du 28 mai 1921.
régime soviétique, de ce régime actuel auquel le Gouverïieinent lui-même est en train de renoncer. Cette bouri^eoisie n'a plus maintenant qu"à demander au Gouvernement soviétique l'autorisation de faire du commerce. « Messieurs, leur dit ceCrouvernement par l'organe de Larine, vous voulez faire librement du commerce et produire librement dans vos ateliers ? Avec plaisir ! Tant que vous voudrez ! Que ne l'avez-vous pas dit avant ? Nous avons pensé que vous ne vouliez pas le faire, et c'est pour ne pas vous forcer à faire ce qui vous déplaît que nous avons nationalisé vos entreprises. »
Bien entendu, il n'y a pas un mot de vrai dans ces allégations cynique de Larine.
Qu'il en soit réellement ainsi et que les explications fournies par Larine soient inventées après coup, la discussion si caractéristique de la question des dénationalisations dans la presse soviétique le prouve.
a. U Economiicheskaia JisiD) affirme que «l'opinion prévoit maintenant de plus en plus en Russie qu'on a dépassé dans les nationalisations, la limite minima, la plus adéquate aux circonstances pratiques. L'opinion, d'après laquelle on est allé trop loin dans le domaine des nationalisations, dit le journal, s'appuie tout d'abord sur ce fait que le mécanisme bureaucratique créé pour gérer l'industrie nationalisée est devenue trop vaste et trop encombrant, qu'il est une gêne pour la production elle-même, que le prix de son entretien ne correspond en rien à la production effective w.
« Les raisons de ce développement exagéré de l'appareil bureaucratique se réduisent en peu de mots à ceci : un territoire énorme, la désorganisation des transports, le manque d'un réseau téléphonique, le fait que, en régime capitaliste, les organisateurs de l'iiKiustrie russe avaient été pour une bonne partie des étrangers qui, au moment de la guerre et de la révolution, ont quitté le pays, enfin, insuffisance des aptitudes organisatrices du peuple russe en général, l'absence chez le prolétariat russe de toute habi-
tude à administrer la vie économique et à la contrôler. » (1) De toutes ces causes alléguées par le journal, seules les deux dernières sont réelles. Ce n'est pas la désorganisation des transports qui a fait échouer les nationalisations, ce sont les nationalisations qui ont détruit les transports. Il est absolument faux qu'avec le départ des étrangers pendant la guerre et la révolution la Russie ait perdu les principaux organisateurs de sa vie économique. Ce rôle a été joué, pendant les vingt dernières années, par des entrepreneurs russes. Et si ces organisateurs ont disparus c'est parce que le Gouvernement soviétique les supprimait. Mais r « Economiicheskaia Jisn » touche le fond même de la question lorsqu'elle montre que des raisons objectives rendent la nationalisation en Russie irréalisable et funeste pour l'économie nationale.
On a commencé à parler de dénationalisation dans les sphères dirigeantes soviétiques, non pas, comme veut le faire croire Larine, parce que la bourgeoisie désire désormais travailler pour le Gouvernement soviétique dont elle a compris la solidité, mais tout simplement parce qu'il n'y a pas un homme en Russie soviétique qui ne comprenne actuellement que la politique soviétique a été la cause principale de la ruine de l'économie nationale. Cela était confirmé avec une netteté parfaite par Lénine et Rykov.
§ 2. L'affermage de l'économie nationale socialiste AUX capitalistes.
Les derniers décrets du Gouvernement soviétique ont provoqué au sein du parti communiste de nombreux malentendus. Et ces derniers ont, à leur tour, provoqué de la part de Lénine de nouvelles explications. C'est à ces expli- ■cations qu'il a cru devoir consacrer le discours prononcé par lui à la conférence tenue par le parti à Moscou le 14 avril
(1) Economiicheskaia Jisn, n° 113, 1921.
dernier. Les mêmes idées sont exprimées dans un article de Lénine paru dans un journal de Moscou.
Les nouvelles idées de Lénine se réduisent à ceci :
La culture paysanne est absolument désorganisée, l'industrie des villes est en pleine décadence. Puisque les exploitations paysannes ruinées ne peuvent absolument pas supporter le système des réquisitions du blé, faites sans tenir compte des besoins de^ ménages individuels, ni de l'état de la récolte, il faut remplacer ce système par un impôt qui ne prélève qu'une petite partie du blé récolté en tenant compte de l'importance de la récolte et du surplus qui restera au paysan une fois satisfaits tous les besoins domestiques.
L'industrie n'étant pas en mesure de produire les objets dont les paysans ont besoin et le Gouvernement soviétique ne pouvant pas reconstituer cette industrie et la mettre en marche ; d'autre part, aucun échange ne pouvant s'organiser tant que l'industrie n'aura pas fourni à l'Etat les produits que celui-ci pourrait donner aux paysans, en échange contre les denrées alimentaires ; le Gouvernement soviétique croit devoir recourir en vue de la reconstitution de l'industrie à de nouvelles mesures : reconstitution de la petite industrie et les concessions.
Le rétablissement de la liberté du commerce et de la petite industrie n'est-il pas en même temps le rétablissement du capitalisme ? Loin de le nier, Lénine l'affirme expressément.
«Le capital groupe la petite production, il naît d'elle», dit Lénine. « Il ne faut pas fermer les yeux sur ce fait. Certainement, la liberté du commerce, signifie un progrès du capitalisme. Il est impossible d'y échapper et celui qui voudrait le faire et se débarrasser ainsi de la difficulté ne ferait que se payer de mots. :» (1)
Mais s'il en est ainsi, pourquoi Lénine accepte-t-il ce
(1) Novy Mir, (Le Monde Nouveau), n" 73, 1921. — Novy Pout, (La Nouvelle Voie), du 11 mai 1921.
rétablissement du capitalisme ? C'est parce que, disait-il», ce capitalisme n'est plus à craindre pour la République des Soviets, le pouvoir soviétique ayant entre ses mains une arme aussi puissante que le «capitalisme d'Etat». C'est le capitalisme d'Etat qui existe actuellement en Russie soviétique. « Puisque nous ne sommes pas encore de force; à réaliser la transition directe de la petite production au. socialisme, — dit Lénine — le capitalisme est dans une certaine mesure inévitable, en tant que produit automatique de la petite production et du petit échange, et nous devons, par conséquent utiliser le capitalisme et surtout l'aiguiller vers le capitalisme d'Etat qui est le chaînon intermédiaire entre la petite production et le socialisme, un moyen, un procédé, une méthode, une voie pour relever les forces productrices. »
« Le capitalisme est un mal en comparaison avec le socialisme. Le capitalisme est un bien en comparaison avec le moyen-âge, avec le bureaucratisme, conséquence logique, de l'éparpillement des petits producteurs. »
« Le capitalisme d'Etat n'est pas un danger pour un pouvoir socialiste, d'abord parce qu'il suppose le contrôle exercé par l'Etat sur l'industrie, le commerce, les transports et le crédit, ensuite parce qu'il peut se manifester par des concessions accordées à l'étranger, même, s'il le faut, aux capitalistes russes. Toutes les richesses naturelleSj les fabriques, usines, chemins de fer, appartenant maintenant à l'Etat, ce dernier peut signer avec tel capitaliste n'importe quel contrat lui accordant des matières premières, des mines, des exploitations diverses, des minerais, etc.. » « L'Etat socialiste cède au capitaliste certain des moyens de production qu'il possède ; le capitaliste travaille comme partie contractante, comme un fermier des moyens de production socialistes, et touche un profit en versant à l'Etat une partie des produits ».
Quel est le vrai sens de cette explication de Lénine ?
Le prolétariat, affirment les bolcheviks, s'est emparé du pouvoir politique. Il a commencé la révolution sociale,.
-qui sera le premier acte de larévolution sociale mondiale, dont la venue était — il y a peu de temps encore — quotidiennement annoncée par les bolcheviks. Cette révolution a été effectuée pour abolir le salariat et l'exploitation de l'homme par l'homme et réaliser cette socialisation des moyens de production et du profit privé qui mûrit d'une façon inéluctable et incessante au sein du régime capitaliste.- Telle était l'enseigne. En réalité les instruments de production ont donc été déclarés propriété de l'Etat; mais cet Etat ne peut rien produire sans les capitalistes. Le prolétariat a enlevé aux capitalistes les moyens de production mais il reste impuissant au milieu des biens expropriés, qu'il n'arrive pas à exploiter. Pour ne pas mourir de faim, il rappelle ces mêmes capitalistes, non plus en qualité de propriétaires, il est vrai, mais en qualité de fermiers. Les moyens de production « socialistes », comme les appelle pompeusement Lénine, sont affermés à des capitalistes qui sont autorisés à conduire l'exploitation d'après les principes du capitalisme privé. De quel droit dans ces conditions Lénine donne-t-il à la République soviétiste le nom d'Etat socialiste ? Qu'y-a-t-il de socialiste en lui ? Il fut un temps en Russie, comme dans les autres pays, où une grande partie de la terre et presque toutes les richesses naturelles étaient considérées com.me propriétés du tzar. Pour faire produire cette terre et faire exploiter ces richesses, le pouvoir d'Etat les affermait à des parti- <;uliers. Il en a été ainsi en Russie déjà au temps de Pierre le Grand ; mais il n'est jamais venu à l'esprit de personne de considérer cette politique du mercantilisme comme une politique socialiste.
Il est clair que si, à la place du comm.unisme, c'est le « capitalisme d'Etat » qui existe en Russie, un régime économique socialiste est impossible, car « capitalisme d'Etat » est du capitalisme.
Toute l'économie nationale est déclarée propriété de l'Etat de même qu'il y a quelques deux cents ans elle était considérée comme « propTiété du roi». De même qu'au-
tref ois, les fabriques, les usines, le sous-sol étaient afferméesà des entrepreneurs, de même le pouvoir soviétique se propose maintenant de les affermer à des capitalistes. C'est à cela que se réduit l'idée de Lénine. Or, la réalisation de cette idée n'est autre chose que la reconnaissance à l'Etat du droit de monopole et du droit de prélever un impôt sur des entreprises capitalistes. Dans ces conditions, l'emploi même du terme « socialiste » appliqué à la terre, aux fabriques, aux usines, aux mines, aux chemins de fer et aux entreprises commerciales n'est aucunement justifié. Car il ne suffit pas que tout cela soit déclaré propriété de l'Etat pour que le régime économique devienne socialiste. Ce dernier terme suppose, en effet, l'appropriation sociale de la plus-value, et l'administration collective de la vie économique. ]\lais si les usines appartenant à l'Etat administrées par des entrepreneurs particuliers, deviennent des exploitations particulières qui donnent un profit à l'entrepreneur et paient à l'Etat un impôt sous forme d'une partie des produits, il ne peut être aucunement question de régime socialiste.
Le pouvoir prolétaire — dit Lénine, pour tranquiliser ses auditeurs, — exercera son contrôle sur ce capitalisme- Mais à quoi servira ce contrôle ? Cela se comprend tout seul lorsqu'il est revendiqué par la classe ouvrière en société capitaliste. Il a alors pour but de faire qu'une partie de la plus-value soit consacrée aux intérêts de l'Etat tout entier et que la classe ouvrière ne soit pas exploitée d'une façon exagérée.
Mais à présent les capitalistes ne sont accueillis qu'en fermiers pour qu'ils développent le plus possible l'exploitation capitaliste et rétablissent aussi les forces productrices ce que ne peut pas faire la gestion socialiste des bolcheviks. Le rôle de l'Etat, c'est-à-dire actuellement du prolétariat^ se réduit donc principalement à l'exercice d'un contrôle, aux fonctions d'un gardien de l'exploitation capitaliste privée.
Le prolétariat qui a pris entre ses mains le pouvoir
afin d'abolir le capitalisme, devra veiller sur les intérêts des entreprises alTermécs aux capitalistes privés, du développement desquelles dépendra la quantité de produits qu'il obtiendra, c'est-à-dire son propre bien-être.
§ 3. Un « RÉPIT ÉCONOMIQUE » OU LA LIQUIDATION DU COMMUNISME ?
LeCongrès des Conseils d'Économie Nationale qui siégeait •au mois de mai dernier à jNIoscou devait répondre à la question fondamentale suivante: les récents décrets sontils seulement un prétexte commode pour «un répit économique », ou marquent-ils véritablement le commencement de la liquidation de la politique communiste ? Le •Congrès, comme nous l'apprennent des résolutions adoptées, s'est prononcé pour cette dernière solution. .
Lorsque nous parlons de « liquidation de la politique communiste » nous ne voulons pas dire par là que le Congrès a décidé d'abolir le régime soviétique, car la liquidation de la politique communiste signifierait alors la fin de tout le «ystème soviétique et du Gouvernement soviétique. Or, cela, les bolcheviks ne l'accepteront pas de leur plein gré. Ils continuent à parler comme s'il était possible, tout en maintenant la politique des nationalisations et le régime ■soviétique, d'elTectuer certaines réformes économiques partielles capables, selon eux, d'améliorer la situation •économique de la Russie soviétique et de consolider le pouvoir existant. Mais c'est là l'illusion du jour que maintiennent de bonne foi certains bolcheviks qui ont gardé leurs croyances et dont ils se servent pour cacher le véritable état de choses aux masses populaires. Lorsque nous disons que la nouvelle orientation de la politique économique soviétique équivaut à une liquidation de la politique communiste, nous voulons exprimer par là que l'expérience d'un rétablissement partiel du capitalisme privé devra aboutir tôt ou tard à désagréger davantage encore
le système soviétique et à acculer le pouvoir soviétique, à mie. situation plus désespérée encore, qui rendra d'autant iplus impossible la mise en pratique du programme bolcheviste.
Il faut dire que ce n'est pas sans peine que le Congres est entrée dans la nouvelle voie. La lutte entre l'aile (droite» et l'aile « gauche» du parti communiste n'a pas cessé de se poursuivre au Congrès et, suivant l'expression d'un journal bolcheviste, « Noçy Pout », on constatait dans les débats « des retours aux anciennes croyances. »
Une lutte cachée, il est vrai, avait lieu entre les deux rapporteurs : Rykov, qui se prononçait pour la nouvelle orientation, et Milioutine(-l),qui s'efforçait d'apporter à la nouvelle politique une série d'amendements destinés à rendre le changement moins brusque et qui payait un large tribut à l'optimisme officiel et à la phraséologie communiste.
Les résolutions adoptées par le Congrès se réduisent dans leurs traits généraux à ceci :
Les branches d'industrie les plus importantes, les grandes entreprises restent entre les mains de l'Etat. Mais l'attention doit se porter surtout vers la petite et la moyenne industrie, auxquelles l'Etat donne toutes les possibilités pour se développer. Les petits artisans et les petits industriels -sont libres de recevoir des commandes particulières et de vendre au marché libre leurs produits. La constitution des stocks de matières premières est confiée à la coopération. Les entreprises nationalisées peuvent recevoir des commandes des particuliers et des groupements. Enfin, le Conseil Supérieur d'Economie Nationale a le droit d'alîermer telle ou telle entreprise nationalisée à des particuliers et à des coopératives.
Comme on le voit, le Congrès a adopté le programme de
(1 ) M. Rykov était le Président du Conseil Supérieur d'Economie Nationale, M. Milioutine est un membre du Bureau d,u même Conseil.
•Lénine qui constitue le rétablissement sur une très vaste échelle de l'exploitation capitaliste privée. Ce programme se trouve réalisé dans le décret du 5 juillet 1921 « Sur le mode d'affermage des entreprises qui sont du ressort du Conseil Supérieur de l'Economie Nationale ».
D'après l'article 1 du décret, « le droit est accordé aux coopératives, associations et autres unions ainsi qu'aux citoyens isolés, de prendre à bail les entreprises industrielles, appartenant à l'Etat, aux fms de leur exploitation. )>
Le décret rend les preneurs à bail responsables de l'intégralité des biens, qui leur sont afïennés, et leur impose l'obligation d'observer les règlements relatifs à l'engagement .et au licenciement des ouvriers, à l'assurance du travail et aux autres conditions du travail. D'autre part^ on garantit aux preneurs que le contrat ne sera pas résilié avant le terme prévu dans le traité autrement que par une décision judiciaire, (art. 4, 5 et 6.)
Le centre de gravité de la nouvelle politique, qui a trouvé son expression dans ce décret, est contenu dans les articles 7 et 8. Le premier de ces articles reconnaît aux preneurs droit de recevoir des commandes des particuliers, de produire des marchandises pour le marché libre, ainsi que de conclure des contrats pour des fournitures et des commandes tant avec des particuliers qu'avec des institutions de l'Etat (1).
Cet article met fm à toute la politique communiste du pouvoir soviétique. Si le décret du 25 mars sur le libre échange interdisait encore l'acquisition des objets de consommation en vue du trafic, le nouveau décret annule jusqu'à cette restriction. Il autorise non seulemejit l'acquisition, mais aussi la production en vue du trafic sur le marché libre. L'autorisation de prendre des commandes des particuliers implique l'abolition de toute réglementation de l'industrie par l'Etat sous la forme où cette réglementation était pratiquée par le pouvoir soviétique. Autoriser
(1) Izvestia, du 10 juillet 1921, n" 149.
les entreprises affermées à recevoir des commandes privées et à écouler librement leurs marchandises, c'est, ni plus ni moins, rétablir la concurrence libre avec tous les phénomènes qui lui sont inhérents : les faits de la loi de l'offre et de la demande, les prix libres, les bénéfices individuels, la fixation libre des salaires, etc. Ceci se trouve confirmé par les dispositions de l'article 8 du décret, selon lesquelles l'Etat ne prend envers les entreprises affermées aucun engagement pour ce qui est du ravitaillement des ouvriers et des employés, et les entreprises en question ont le droit d'acheter ce, dont ils ont besoin à l'étranger.
Les entreprises, affermées et gérées selon les principes du capitalisme privé, pourront de cette façon acquérir les vivres pour les ouvriers sur le marché libre et aux prix libres et se procurer par les mêmes moyens les matières premières et les instruments de production.
Il est facile de prévoir que, lorsque ces entreprises auront fait leur apparition sur le marché libre, y apportant leur offre et leur demande, les organes économiques régulateurs des Soviets perdront toute raison d'être.
L'Économie Nationale de la République des Soviets tombe sous l'action de la concurrence libre. C'est le véritable commencement de la fin de toute la politique soviétiste.
La Pravda cherche encore à faire croire à ses lecteurs que « si même le prolétariat afferme au capital une fabiique ou une usine, ce n'est pas encore la dénationalisation », mais c'est toujours le premier pas sérieux vers la dénationalisation, dont la réalisation devient fatalement une question de l'avenir le plus proche.
Cependant les résolutions du Congrès et le nouveau décret du 5 juillet sont loin d'exprimer toutes les idées des dirigeants soviétiques.
Le rapport de M. Rykov est particulièrement intéressant à ce point de vue.
§ 4. L'hymne a la libre concurrence.
M. Rykov ne tente aucunement de se servir d'euphémismes. Il détruit brutalement et sans pitié les dernières illusions ; il achève l'utopie soviétique.
Ce qu'a dit Rykov dans son dernier rapport, mérite d'être étudié de très près.
On est tout surpris en lisant ce rapport : il aurait aussi bien pu être présenté par n'importe quel ministre bourgeois d'Angleterre ou d'Allemagne. Le nouveau point de vue développé par le représentant de l'organe supérieur d'Economie soviétique, organe créé pour réaliser l'organisation de l'Economie Nationale russe sur les bases socialistes, consiste en ceci : on doit créer, en République soviétique, un système économique, basé sur la concurrence.
Rykov reconnaît ceci: «à mesure que se développeront les échanges libres, nous devrons nécessairement livrer une réserve d'entreprises — celles qui chôment ou qui travaillent mal — à l'exploitation par des sociétés particulières, des coopératives ou des particuliers. Nous ne nous engageons pas à les soutenir pour le compte de l'Etat et aux frais de l'Etat. »
« L'échange libre de l'excédent des matières premières ne manquera pas d'influencer le travail et les usines. Nous devons tendre à ce que le plus grand nombre possible de nos fabriques utilisent cet excédent livré par les paysans. Si une fabrique quelconque peut travailler entre les mains d'un propriétaire particulier, tandis que chez nous elle chôme, ce serait un crime que de ne pas la livrer au propriétaire particulier, puisque nous ne pouvons pas l'exploiter nous-mêmes. Le but principal est de résoudre coûte que coûte, et le plus tôt possible, la crise des marchandises. »
Nous voyons ainsi les dirigeants soviétiques déclarer par la bouche de Rykov ce que les adversaires des bolcheviks ne cessent de répéter : « Si le pouvoir soviétique est incapable d'utiliser les moyens de production socialisés par
lui, il est criminel de maintenir la politique des nationalisations. Il vaut beaucoup mieux rétablir les exploitations capitalistes privées et permettre aux propriétaires particuliers de faire ce que le pouvoir soviétique n'est pas en état de faire ».
En développant une autre pensée delRykov on' peut aller plus loin encore. Si, comme il dit, le but fondamental est d'arriver, coûte que coûte et le plus tôt possible, à la reconstitution économique de la Russie, le moyen le plus rapide pour y arriver est l'abolition du système soviétique toUt entier.
Malheureusement, la pensée des dirigeants soviétiques ne travaille pas encore d'une façon aussi logique et aussi simple. Rykov vise à tout autre chose, lorsqu'il reconnaît la nécessité de dénationaliser une partie de l'industrie et de remettre certaines entreprises è des capitalistes particuliers. Il espère que ces entreprises capitalistes 'feront concurrence aux entreprises soviétiques. Cette concurrence faisait défaut jusqu'à présent.
« Nous n'avions pas, nous ne tolérions pas de concurrents, — dit iNI. Rykov, — nous les anéantissions par les réquisitions, les confiscations, etc., même lorsqu'ils étaient plus doués et plus habiles que nous. Nous pouvions toujours, en nous servant du privilège de l'Etat — du pouvoir — les éliminer du champ d'action de la vie économique. On doit y mettre fin delà façon la plus décisive. Nous devons vaincre maintenant, non en usant d'ordres et de monopole, mais en travaillant mieux. Un avantage — et un grand avantage — de la politique des concessions et du libre échange consiste en ce qu'elle obligera chaque travailleur économique de faire un effort pour vaincre dans un combat ouvert et loyal » (1)
Frédéric Bastia et J.B. Say eux-mêmes n'ont pu chanter un hymne plus éloquent à la gloire de la libre concurrence, de son principe vivifiant etde ses conséquences bienfaisantes.
(1) Economiicheskaia Jisn, n° 109, 1921.
« La concurrence est dans le monde industriel ce que lesoleil est dans le monde physique. Tout ce qui la restreint e^t un mal, tout ce qui l'étend est un bien » — disait J.S.MOl.
« Nous devons vaincre dans un combat ouvert, et la concurrence nous obligera tous à faire un elîort, » dit jNI. Rykov. La majorité des dirigeants soviétiques le disent également sans avoir conscience de parler en prose.
Telle est l'évolution remarquable de la pensée économique du bolchevisme. D'abord nationalisation et suppression de la concurrence, comme moyen de développer les forces productrices et émanciper le prolétariat. Et maintenant, abolition de la nationalisation et retour à la concurrence, comme moyen de relever les forces productrices tuées par la nationalisation. Faut-il dire que les espoirs de Rykov de voir rindustri€ nationalisée sortir victorieuse de ce « combat ouvert et loyal » sont absolument éphémères ? Lorsque Rykov dit que le pouvoir soviétique « a un avantage énorme sur n'importe quel concurrent sur le territoire de la République, car il s'appuie sur le Gouvernement, l'appareil de l'Etat, toute la grande industrie et tous les moyens de transport », n'importe quel enfant de la République des Soviets qui soufîre du rachitisme et de la scrofule et qui manque de lait pourrait lui répondre que tout cela, ce sont, comme dit Hamlet, des mots, rien que des mots, auxquels les dirigeants soviétiques paient leur dernier tribut.
Car s'il en était ainsi, pourquoi faudrait-il faire revivre l'initiative privée et chercher dans la libre concurrence le salut contre l'activité de l'Etat, activité qui, suivant l'expression de Rykov, « tue tout » ?
Les conséquences réelles de la nouvelle politique vont encore plus loin. La liberté des échanges réduit à zéro le rôle jusqu'ici à cet égard par l'Etat. Et si l'Etat perd ses anciennes fonctions dans l'organisation de la circulation de marchandises, cela entraîne un changement radical dans le fonctionnement de tous ses organes économiques, supérieurs.
Le plan économique unique devient une impossibilité ; le rôle du Conseil Supérieur d'Economie Nationale et des conseils locaux se réduit à néant. En même temps devra s'écrouler toute l'ancienne centralisation de l'appareil économique soviétique, et comme l'appareil administratif joue, en République soviétique, un rôle énorme dans l'organisation économique, cet appareil lui-même devra subir des changements qui, à leur tour, devront entraîner la dissolution du système soviétique.
Nous voyons la presse soviétique développer des idées frisant une liquidation complète du système soviétique.
Le « Novy ÏNIir » de Berlin fait remarquer qu'à la suite de -de la proclamation de la liberté des échanges, l'Etat ne ;^ardera entre ses mains que l'organisation d'une partie de la production et la surveillance générale de la vie économique. Le Commissariat du Ravitaillement devra se consacrer uniquement à la répartition de l'impôt en nature, ■c'est-à-dire remplir les fonctions habituelles d'une administration financière répartissant les impôts perçus.
Tout ce qui ne fait pas partie de l'impôt revenant à l'Etat est l'objet de la circulation libre.
Dans ces conditions, le Conseil Supérieur d'Economie Nationale devient lui aussi inutile et doit être remplacé par un simple ministère (ou Commissariat en langue soviétique) de l'industrie, qui n'aura à gérer que les industries les plus grandes. Mais si l'on supprime lesprincipauxorganes réglementant la circulation économique, si les échanges libres, effectués par les petits producteurs, deviennent l'élément le plus important, les organes administratifs doivent eux aussi changer en conséquence. Au mois de juin de l'année courante, le Conseil des Commissaires du Peuple a fait cette conclusion indispensable. La nouvelle politique confie la réalisation du plan économique unique au •Conseil Supérieur du Travail et de la Défense, dont le président est Lénine et le président suppléant Rykov, obligé de quitter son poste précédent. Le Conseil Supérieur de l'Economie Nationale est réduit en réalité au rôle de sim-
pie Commissariat de l'Industrie. Prochainement, tous les organes soviétiques supérieurs devront être également modifiés.
« Une guerre civile acharnée et tout ce qu'elle a entraîné pendant trois ans », déclarait récemment la Pravda, « ont donné à nos administrateurs certaines habitudes, créé certaines méthodes d'action, qui reposaient surtout sur la coercition, réalisée d'une façon décidée, ferme et inébranlable. Cependant, un grand danger se cache dans le caractère pétrifié de ces modes d'administration militaire, dans leur idéalisation, dans l'habitude d'envisager chaque problème de la politique intérieure comme un problème militaire que l'on peut résoudre par une attaque audacieuse ; le danger menace le bon fonctionnement de notre appareil administratif, aussi bien au centre qu'à la périphérie ».
En d'autres termes : la centralisation et le bureaucratisme, qui ont étouffé la vie économique, sont reconnus inutiles et même nuisibles. La presse soviétique répète,, sur la nécessité d'assurer le concours des diverses forces sociales, sur l'initiative de la population, les mêmes phrases que celles dont se servait le pouvoir tsariste à la veille de sa chute, lorsqu'il s'agitait désespérément et espérait, en attirant quelques bureaucrates libéraux, se préserver de la désorganisation chaque jour croissante. De même qu'alors le seul but, le seul désir du tzarisme était de garder le pouvoir qui s'échappait déjà de ses mains, de même le pouvoir soviétique abandonne dans sa politique économique toutes ses positions l'une après l'autre, prêt à accepter le rétabhssement du capitalisme sous n'importe quelle forme pour conserver le pouvoir politique. Les derniers décrets, tous les articles de la presse soviétique, tout ce qui a déjà été dit et fait par le Congrès et par les dirigeants soviétiques témoignent d'une seule chose : il ne reste plus au parti communiste qu'à enlever l'enseigne de « socialiste » qui recouvre une République marchant à toute vitesse vers le rétabhssement du capitahsme.