‹ L'Évolution actuelle du romanChapitre 15 sur 22 · EDOUARD QUET · texte numérisé non relu

EDOUARD QUET

Déterminer le sens de l'évolution du roman actuel? Ce problème ne peut recevoir, me semble-t-il, que des solutions empiriques et provisoires. Un critique réussirait sans doute à montrer une direction précise là où un simple romancier aperçoit le désordre et la variété infinie des espèces. Mais en vérité, si le critique est sincère — et qui, aujourd'hui, aurait la cruauté de soupçonner la sincérité d'un critique? — si le romancier n'a pas l'orgueil de croire qu'il est l'empereur de la littérature, ils s'accorderont par hasard pour reconnaître qu'il n'y a, dans l'énorme production de la librairie, aucun genre prépondérant.

Car il ne paraît pas possible de considérer le

roman policier, malgré qu'il jouisse de la faveur d'un public nombreux, comme un oVs termes de la présente «solution littéraire; il est une importation étrangère sans originalité véritable, et qu'on pourrait appeler i le retour des cendres du romantisme Les romantiques français ont eu, en effet, un goût remarquable pour 1 policières et les

myst Tieuses poursuites dont la complication est toute superficielle; la richesse d'imagination de Hugo, de Balzac, de Eugène Su»-, voire de Paul l'.val. la fantaisie inattendue de- épisodes que chacun d'eux accumulait, n'ont pas été Burpass par les descripteurs des exploits surprenant- d petits-file de l'idéal Javert.

Le auc< es de cette résurrection a frappé définitivement le roman sentimental <»u passionnel; les maîtres de ce genre ont renom-»- à développer les auxquels il bc ramenait sans : une femme

entre deux nommes, un bomme entre «l«ux femmes ou l'une des combinaisons amoureuses qu'on obtient avec trois personnages. Les femmes elles-mêmes ne s'intéressent plus ft la peinture de leur coquetterie, a l'analyse psychologique <!<■ leui tats .1 un t <1«- leur- petites manœuvres; elles la curiosité uV la vie moderne bous tous ses aspe :ts

Ain^i. les nouveaux romanciers Boni placés entre deu\ formes vieillottes, dont l'une renaît tandis <ju<l'autre agonise. El la t< leur effort multi-

forme, essentiellement mobile et assujetti aux lluctuations rapide- de I activité contemporaine, demeure cependant Indécise. L'indé< ision n'est-elle pas, <1 ail-

leurs, une des caractéristiques de notre époque fiévreuse et diverse?

Jadis, au temps du naturalisme, le jeune écrivain recherchait d'abord un patronage approprié à ses goûts; lorsqu'il avait été adopté par Flaubert, par les Goncourt ou par Emile Zola, il tâchait ensuite de découvrir une « spécialité », et la traitait sous les yeux bienveillants de son parrain spirituel. C'est ainsi que les humbles eurent leurs peintres attendris, les filles leurs historiographes émus, les bourgeois rapaces leurs critiques sévères. Enfin, hors séries, on citait des isolés, ces artistes intéressants mais ennemis du succès conféré par la multitude, et qui s'enfermaient avec fierté dans leur tour d'ivoire. La fonction de chacun était donc déterminée d'avance; les champs d'investigations étaient exactement répartis entre un certain nombre de prosateurs régis par une loi commune, employant des procédés analogues, sinon identiques.

Cette organisation tacite a disparu. Aujourd'hui, le romancier est isolé, quoi qu'il fasse; il n'a même plus de tour d'ivoire.

Depuis que l'injustice a revêtu la défroque de la justice, l'arbitraire ayant détruit la hiérarchie naturelle de l'autorité, ce n'est plus le talent de l'homme qu'on discute ou qu'on admire, c'est sa situation, en quelque sorte sa « façade ». Le jeune écrivain doit, avant tout, résoudre ce redoutable problème dont il n'est pas responsable : conquérir très vite une situation ou donner l'illusion qu'il en a une. Cette nécessité l'amène à participer aux innombrables

courses littéraires annuelles : sa marque, «(.mine celle d'un industriel, tirera avantage d'une coupe gagnée dans an circuit. En revanche, sa victoire aura abaissé I .ut et froissé peut-être des concurrents moins beureux. Ce sont la deux résultats immédiats qui ont modifié les mœurs littéraii le choix des sujets. !.<• premier ■ eu pour conséquence d'éparpiller les formes e1 les genres, an lieu de les grouper en un ensemble duquel émanait un enseiiii. -nt; Le Becond a obligé l'écrivain, même par des moyens brutaux ou perfides, d'exhausser bi personnalité au-dessus do celle de ses confrères, plutôt qu'à leur imposer la force bienfaisante de bi valeur intellectuelle. L'un a engendré l'anarchie, l autre .1 déchaîné l'< ovie. Car le but à atteindre se trouvant déplacé sans . on a renoncé •< réaliser un idéal d'art pour satisfaire des appétits essentiels. lu comme on peut bien vérifier .1 présent dans uotre république des lettres — qui fut autrefois une glorieuse aristocratie — la merveilleuse prophétie de Balzac, .1 propos de notre France devenant « un pays exclusivement occupé d'intérêts matériels, Bans patriotisme, Bans conscience, où le pouvoir est Bans force, ou l'élection, fruit du libre arbitre politique, n élève plu-, que des médiocrités, où l'argent domine toutes les questions, et où l'individualisme, produit horrible de la division a L'extrême de- héritages qui supprime L famille, dévorera tout I... N est

la un tableau vigoureux et Miigulb renient BUt

de notre étal actuel? On peut affirmer que personne, parmi non e refuserait a le signer. Cette uua-

nimité révèle, à mon sens, le malaise et l'inquiétude qui gênent l'essor de la nouvelle littérature romanesque; elle explique aussi l'hésitation qui étreint l'esprit dès qu'on veut définir avec clarté son évolution, c est-à-dire fixer le moment où elle se sépare de la littérature de nos aînés et déterminer ses finalités, en étudiant ses deux éléments constitutifs : les thèmes et la technique.

Une des caractéristiques de la période littéraire actuelle, c'est la souplesse de l'écrivain; elle apparaît non seulement dans le choix des thèmes romanesques, mais jusque dans le style. Les sujets les plus contradictoires sont traités avec une égale sincérité par le même auteur, et l'on peut dire que les œuvres d'aujourd'hui, analytiques dans le détail, synthétiques dans le fond, sont des témoins précis de notre époque sceptique et fantaisiste, avide de nouveauté brève. Et les modifications de la vie sociale ont eu leur répercussion sur la technique du roman : aux longues et minutieuses descriptions de jadis ont succédé des tableaux rapides, évocateurs par le raccourci de la phrase, impressionnistes par la netteté des sentiments contenus en eux, mais non exprimés. La photographie, même fidèle, des meubles disposés dans un salon ne donne pas la physionomie de ce salon, ni son caractère — qui est intimement lié à celui de son possesseur — ni son atmosphère; tout cela n'est fourni que par l'impression, souvent fugitive, parfois malaisée à traduire par le verbe, que nous ressentons en y pénétrant. Là, à mon avis, est un des termes de l'évolution. Le romancier

-t donc plus— qu'on me permette la comparaison — un objectif pensant; il est mieux, parce qu'il

emble et organise, dau> une seule oeuvre, les sensations et les vision- les plus diverses; il fixe les vérités m fragiles de l'heure présente, et s'applique à les relier au pressentiment des vérités des beui futures. De cette transformation plus on moins connte de l'esprit de l'écrivain, il est résulté une transformation «lu roman, qui est, semble-t-il. philosophique entifique .1 la base, débarrassé des dissertations et delà rhétorique, moins romanesque peut-être qn autrefois, mais plus réel] 1rs personna^ ni des hommes el des femmes vrais n'ayant d'autre relief que celui de leur existence quotidienne, ei celle-ci est on chaos de petites passions, d'enthousiasmes paralysés el de lassitudes Bans beauté. Ces êtres n'ont pas l'héroïsme éclatant, parce qn ils sont en train de changer la signification du mot héroïsme ♦•t de plusieurs aut <

Voilà ce que renferme le roman actuel; Ce n*CSt

pas m gligeable, puisque une bonne part constitue un apport nouveau, lequel possède l'avantage de

n'avoir été ni tapageur ni scandaleux. Mais <ela Buffira-t-il à asSUl roman une plaee honorable

dan- 1 histoire de notre littérature nationale? Chi

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