‹ L'Évolution actuelle du romanChapitre 3 sur 22 · AUREL · texte numérisé non relu

AUREL

Je ne crois pas que nous allons vers le roman. Je crois que nous en revenons.

Le roman est objectif, ce qui, de la part de l'auteur, est toujours une illusion, car nul n'a jamais vu et scruté que sa petite vie. Je crois surtout dans l'avenir du livre qui trahira l'homme intérieur; on ne perdra plus un instant à dépayser l'œuvre, c'est-

à-dire à attribuer ses visions à tel ou tel personnage étranger. On ne songera qu'à créer son propre personnage, car le créer par 1 art, c'est le parfaire. Le roman deviendra le livre de l'homme. 11 sera plus concis, il sera subjectif. Obligé ainsi a des pudeurs inconnues, il deviendra lyrique. On ne lira jamais 1 histoire de quelqu'un mais celle des émotions que lui donna le spectacle du monde. Les lettres reviendront ainsi à leur destination première qui fut de peindre la ?ie i; térieure eu ses variations. Kl laisseront a la peinture de peindre les paysages, comme elles auraient toujours dû le lui laisser.

.le pense avec Gœthe que c'est pour le quart de subj écrivis me qu'elles contiennent que Burvivr les œuvres objectives. Voilà qui met loin h- roman.

Afin d'y surprendre l'homme, je suis pour 1<- In maladroit. Je suis un peu lasse du bon roman, équilibra comme un discours. -Je ne puis me fain i voir le milieu réagir but les types. La seule idée qu'une nuire peut changer de- natures me consterne. Les natures avancenl elles-mêmes, elles pren-

nent possession de l'univers en même temps que d elles, suivanl d autres l"i- que celh *< d'un changement de fortune, de elim.it on d amour.

Aussi voudrais-je voir 1« champ libre de toute composition préalable, pour que le livre <!»• 1 bomu le livre spontané, reste possible. La nature d'artiste compose en travaillant. BUe ne retombe plus chaque essai dans ses premi< rs défaut! corriger, après erreur, par un livre nouveau mais doit toujours donner son fruit ingénument. Il fini

qu'elle revienne sur ses propres erreurs. Il faut qu'elle les ait commises pour se rencontrer toute. Elle doit se corriger mais sur elle-même; si elle se guide à l'origine sur un modèle demandé, c'est-à-dire apporté par une tradition, il peut advenir qu'elle se fausse à jamais.

Je voudrais que chaque être nous dise comme est fait son pays inavoué, le pays de son rêve, où il souhaiterait vivre; seule étrangeté qui nous reste à parcourir; les contrées invisibles sont les seules qu'il ne soit pas fastidieux de retrouver écrites. Tous les pays visibles se ressemblent. Il faut n'avoir rien vu pour croire à la magie du voyage. C'est nous qui mirons en beau les cités et les ciels divers; c'est notre étonnement qui les varie. Je voudrais que chacun prît ses sujets de livres non seulement tout près de soi, mais en soi. Aux heures de suprême évolution, les grands peintres ont voulu peindre leurs proches. Il les enfonçaient davantage en leur race; ils accentuaient leurs signes distinctifs; puis l'amour les aidait à « voir ». Et surtout ils n'ont pas voulu perdre un effort à ce geste vain : sortir de chez soi.

Je compte un peu sur les femmes pour humaniser le livre. La moindre pauvre femme sait comment serait fait l'univers qui lui conviendrait, chacune reconstruit le monde en rêve à sa façon. La façon dont chacune s'approche de la vie, de la vraie, tandis que le siècle, de plus en plus, nous étouffe d'artifice et de convention.

Les poètes aussi peuvent donner, et mieux que la femme, le livre en prose où de la vie, pour la pre-

mière fois, sortirait de sa gangue, lihérée du préjugé de la vie. La vie est une flamme : ceux qui n'ont que de 1 appétit ne la connaîtront pas. lies poètes annoncent la vie, les femmes y aspirent, ce qui est une indication de possibilité-. Car les sens de la femme n'errent pas : il- n'aspirent qu'à ee qui vient. El notre esprit déjà isfait plus des habitudes d'art. Il veut

que l'art entre ittitude au vif du vrai. Et nous

sentons venir à nous en tous les Bens la défaite des livres qui n'emmènenl pas l'homme à se dénoncer à l'homme, le milieu, I ment étant inclus dans le

personnage décrit, el remis a leur juste place : la dernière

Des poètes <'t de la femme pourrai! venir on livre

humain, je veux dire Bensible a la plus liante forme de U i de la \ ie moderne.

1 est l'effort pour unir et pour s'unir.

• disait de quelqu'un : i II n'aime pas, il <hii n'aime pas. va vers la mort. Qui n » * n f unir, va vers la vie. Le livre en effort d'union serait le livre par excellence. Michelet, Emerson, Ifaet linck, .Je. m Dolent, et tant de non- ont

approchés dn livre de vie.

Qui nous dél du mutisme élégant, de la

mauvaise foi des attitudes 'I art

.le ne guis plus curieuse que des livres en prose le vers, même libre, veut trop d'adres de

quelques livre- gauches de femmes. .1 épie toujours la belle niaiserie, qui, manquant son efl il«*

l'être du et l'exprime quand il bc trompe. I aime 1 erreur en art, la belle erreur lourd*

J'aime le livre à grands défauts bien riches. Je cherche le livre à promesses. Il est, il respire quand il promet; quand il tient, il est calme, il dort, il est pour d'autres.

Je cherche aussi le livre qui précède l'éloquence. La maîtrise m'ennuie car je sais ce qu'elle a conquis. Et ce qu'elle a de réussi facilement, d'acquis, de mécanique, nous désintéresse déjà. Nous voulons que l'auteur nous emmène avec lui. Si trop nettement il se place en avant de nous, il désunit, il ne va plus vers la vie, ni vers l'homme, et alors qui peut nous dire où il va? L'art ne vaut que pour exalter la vie.

Comment je conçois le roman? Je ne le conçois plus. Car on peut y faire des progrès, on peut y devenir maître. Et je veux que l'auteur s'ignore à chaque fois qu'il repart pour un livre, et je veux le savoir pour venir avec lui. S'il sait ce qu'il va me dire, je n'ai plus envie de le suivre. Il faut que tout soit découverte à chaque pas, et découverte émue dans la surprise et dans 1 ardeur. Le roman? Non, ce n'est plus le livre attendu.

J'espère l'œuvre où l'événement ne sera plus qu'une ombre sur l'écran.

J'aspire au livre où le personnage sera dépouillé de tous ses traits de caractères pour ne laisser subsister entre lui et ceux qui l'entourent que des différences de natures, les caractères étant une sorte d'entêtement postiche que l'être humain de plus en plus simplifié par l'union et l'accord avec ses semblables, rejettera certainement. Etant nés de malentendus, les « caractères » disparaîtront avec l'en-

tente, laquelle n est qu'un degré plus avancé de civilisation.

D'autre part, les idées d'atavisme et de milieu m atterrent. Jamais ! individu en pleine vigueur ne se sent dépendre du passé ni de l'entourage. S'il en dépend, que le livre n'utilise pas ce personnage, il e>t fait pour succomber. Ces « influences ■ qu'il subit, e est la forme de la mort qui I attend de partout, pour l'effacer pins ?ite. Le livre doit tracer les type* résistants qu'on ne oivelle pas Noua dépendons parfois de qui nous admirons ; nous dépendons moins souvent de qui nous ai mon S : et jamais de qui se contenta de nous donner le jour. La pâture ou l'abri.

Ecrire, c'est braver. Dans le livre, peignons ceux <pii nous bravent, nous et les ■ influences . Et Le sujet déjà non- aidera '

Le livre que j que j'essaie, que je termine?

Celui ou m' traceront Les différences que Le b inflige à ! esprit. Je n ai jusqu'ici trouve entre 1 un et 1 autre sexe que des différences de dons pour la méditation, pour 1 interrogation intérieure. Je dirai prochainement dans quelle mesure j'ai vu a ce Sujet

dissembler Les deux -

Etant donnée L'incurie des sciences morales ai

sujet du couple humain, je vois que BUrtOUl u n livre

manque. Je l'ai donc entrepris. C'est Le Livre du Couple. Je L'écrirai pendanl toute ma vie 11 d aura

commence a mon prochain livre, et, pour ma

part, il m finira pas à lui.

EMILE BAUMANN

Le roman, plus que bien d'autres choses, souffre d'un dévergondage anarchique de production; le premier venu s'y juge apte et l'on s'y croit tout permis. La plus complexe, la plus méritoire des formes littéraires, celle qui hérita de l'antique et suprême épopée, est devenue une sorte de sac à sottises, et souvent à immondices, que l'on bourre de n'importe quoi.

Dans son exubérance putride le genre ne paraît guère se rénover : nous continuons à voir défiler pêle-mêle, monographies réalistes, idylettes provinciales, thèses prédicantes, analyses de menus cas de conscience, autobiographies à la troisième personne où l'on arrange autour de soi un gentil décor, meublé dune petite femme, et même de plusieurs petites femmes.

Si l'on ajoute au décousu et au superficiel de l'observation, à la pauvreté des fictions, le fréquent sabotage de la langue, comment s'étonner que le public sérieux se méfie, se dégoûte de plus en plus? Pour bien des gens, la cause est entendue : un roman doit être quelque chose d'inférieur, de faux, de bâclé. La plupart des auteurs à gros tirage se chargent de justifier cet écœurement.

Un autre fléau du genre est ce qu'on ose appeler

le roman honnête, la pâtée d'aspect inolîensif et mollement insipide dont on penl embecquer les toutes jeunes filles.

Cependant, depuis une dizaine d années, le roman français offre les signes d une renaissance qui coïncide avec celle de nos commun» rémoin, après les meilleures pages de Barrés, les livres de Louis Bertrand, poèmes d'une opul ipique, faisant mouvoir Belon de vastes barmonies, et toujours dans un aspect de lutte, sinon de victoire, Les hommes tes, les éléments.

Il est facile aussi de ooter, chez plus d'un jeune,

un fond de saine vigueur et de droiture : on n 'mi

cit. il v .1 vingt-cinq ans, ai le Dingley, d Tharaud, ni le récent Muletù m Mulet. d'Henri

Ménabrea.

!)<• même, une tendance se précise à saisir la vie dan-- Bon exact frémissement, d après des «'notions franches, immédiates, et non plus .» travers des conventions esthétiques ou un froid dilettantisme : ainsi, Eugène Montfort a bien rendu, autour d'une

anecdote amoureuse un peu quelconque, La Chanson de Napleê.

M. lis nos romanciers d aujourd'hui m<- semblent mmunément trop dédaigneux de l'invention romanesque : ce < i u i leur manque plus encore — sauf a Blêmir Bourges, J.-ll. Rosny, Paul Ad. m; et guère d autres — c'est le don de la synthèse, la forée de

coordonner les f.iits de l'expérience i I de les illuminer par une id< e supérieure. H- •« compti ceux dont l'oeuvre développe une vue f< nne et pro-

fonde soit de leur temps, soit deux-mêmes. Les trois quarts ont-ils conscience d'écrire après un Stendhal, un Balzac, un Flaubert, un Barbey d'Aurevilly, un Léon Bloy?

Je m'arrête à ces deux derniers, ne pouvant, comme eux, concevoir le roman que surnaturaliste et catholique. Pour d'Aurevilly et pour Bloy, dans les réalités tangibles ou supra-sensibles, les dogmes du péché et de la Rédemption, de la souffrance et de la gloire, insèrent leur présence concrète; le plus simple geste devient un symbole, s'amplifie par son contact avec l'éternité. Cette façon de voir et de croire ouvre au romancier, en face de la vie, d'inépuisables richesses; je ne saurais mieux l'expliquer qu'en reproduisant ici quelques lignes d'une étude sur Dante, le Maître de tout artiste chrétien :

« Par cela seul qu'il voulait ajuster, dans la mesure où un homme le peut, son œuvre à l'Œuvre divine, il en fit une arche harmonique en toutes ses parties, capable de loger les formes multiples du réel, depuis les plus humbles et même les plus repoussantes, jusqu'aux sublimes. Le jour effrayant ou suave qui arrivait à ses yeux de derrière l'horizon lui éclairait simultanément les replis de son âme, la face extérieure ou intérieure des êtres, le mouvement de tout ce qui respire vers les ténèbres ou vers Dieu. Et ainsi, son surnaturalisme, bien loin de restreindre sa compréhension du monde, en confirma l'énergie, l'ampleur, porta ses facultés d'amour et de création à leur totale harmonie...

« Dante se représentait simultanément V envers et

droit des phénomènes. Il vivait à la foi> dans on isolement de BOnge H dans une tension lucide cjui le maintenait attentif aux plus subtils accidents dises sensations et de sa vie morale... Mais il évita l'erreur de convertir cette simple parabole, <jui est la vie des créatures, en allégorie abstraite. Le plus souvent il lui suffi t de poser les alvement,

tels qu'il les a vus agir, pour que leur expression devieir. ; et leur sens - approfondit en

ce qu'il se dévoile à leur insu, parfois mém< que \ l'ait voulu. »

NICOLAS BEAUDUIN

Il « st bien certain que les romans muraux, naturalistes, romanesques, pornographiques, psychologiques, sentimentaux, sociaux, historiques, exotiques, fantastiques, fantaisistes, policiers, d'aventures, etc., ••te. u'int une et n'onl plus qu'un vague rapport avec ce qu'il est convenu d'appi 1er la littérature ».

Il ri< mi-s f.iiil autre chose.

que nous voulons trouver dans le roman, i le reflel total non seulement des individus, comme l'a fait jusqu'ici, mais d< activités. Les

ni une âme, il Buffif de la d< l régiment en marche, par exemple, ce n'est pas

seulement une multitude d'êtres, c'est un « être », vivant d'une existence propre.

Au surplus, nous voulons un roman qui ne soit pas rempli que d'ironie facile et de partis-pris à l'Anatole France, que d'exceptionnel à l'Octave Mirbeau, que de factice à l'instar de Marcel Prévost, etc. Il ne doit pas être le reflet d'un tempérament, ni une confession, ni un plaidoyer, mais une œuvre essentiellement objective; en un sens, un art d'équilibre : le classicisme de demain.

Le romancier doit posséder l'indifférence du savant pour qui il n'existe pas de « nombres fastes ou néfastes ». Ne confondons pas encore une fois la morale et le roman; la morale est une chose et le roman en est une autre. La morale a son domaine à part. Le roman, lui, qui est d'abord le récit d'une action, doit nous présenter la vérité sous ses mille aspects, nous révéler la physionomie d'une époque, la fixer, et ainsi véritablement « servir à l'histoire de la société. »

A ce propos, ne pas confondre le romancier tel que nous l'entendons avec « l'appareil enregistreur » inlassable et complaisant de faits-divers.

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