‹ L'Évolution actuelle du romanChapitre 4 sur 22 · RENÉ BENJAMIN · texte numérisé non relu

RENÉ BENJAMIN

Votre question m'intéresse au vif; je suis tout heureux d'y répondre.

D'abord, il est très piquant de vouloir des détails Bur l'évolution du roman à une « poque où l'on nous rabat les oreilles de cette ànerie :

— Le roman se meurt. Le théâtre tue le roman.

Je vous demande un peu le rôle du th< cette affaire? Comme ->i l'un pouvait se substituer à l'autre! Le théâtre présente des actes et peint des car. tandis que le roman, lui, raconte tout

m bien une journée de printemps qu'un voyage en ballon, ou que les remords d'une dame qui a fauté. EtM. Carré lui-même, et Antoine.! rré

ne réussiront jamais qu'à nous émouvoir a demi par les paysages en carton et le désordre ordonné de leur ants. C'est là la belle revancbe du roman !

Vous y pouvez «lire tout ce qui vous empoigne le cœur, que ce soit une femme, un arbre, une béte, un ciel de beau temps. Allez donc, dans une comédie, vous extasi r sur la couleur des nuages!... Mais dans le roman, toute la vie peut tenir, et doit tenir, multiple, pittoresque, émouvante, amusante, el telle que 1 artiste est capable de la traduire en tout'- sincérité.

La sin 'lit' ' J'appuie sur le mot, et j'entends par la le naturel, l'originalité vraie, qui n'a p.is honte de soi, mais qui, Bans Be chercher non plus, - affirme, simplement <-\ vigoureusement.

Quelqu'un me disait l'autre jour :

.le n'aehete plus <l-' livres, il n'y a plus de ron rieux.

Kt la phrase semblait comique, encore qu elle fût ne de bon -eus. 11 aurait rempla< é séri par ni que la phr.i sque ju-i<-. v

il n'y a plus de romanciers sincères, de « conteurs » au sens plein et savoureux du mot.

Ce qu'il y a, ce sont des gens de talent qui sacrifient à la mode. Et à côté d'eux, des chipoteurs, menus et myopes, qui subissent l'influence de notre siècle incertain.

Les premiers sont foule, bien entendu. Car le talent est la chose du monde la plus commune, s'il n'est qu'ingéniosité, virtuosité et artifice. Et certes, quelques-uns sont bourrés d'inventions et ont la trouvaille élégante, l'épithète spirituelle, l'image cocasse. Mais que m'importe! Et d'autres encore suivent habilement la mode, servant à point la thèse qu'attendent tous les snobs, se préparent des succès à la Marcel Prévost, devant lesquels on reste stupide, si l'on ne songe pas tout de suite à la bêtise illimitée d'un certain public.

Les seconds, chipoteurs et myopes, sont des pauvres esclaves de M. Anatole France, dont le crédit est si prodigieux auprès des jeunes. Ce rare écrivain, qui n'a jamais eu que des émotions intellectuelles, a fait croire, à une époque privée de grandes passions et de grandes tragédies, qu'un scepticisme minutieux et doucereux était d'une distinction suprême. Avec cette attitude, impossible de rien créer, ni de s'épanouir : le sens trop aigu du ridicule est ennemi de la force. Résultat : toute une race de recroquevillés, de voltairiens universitaires qui, en critique, émettent parfois des sentences d'une hypocrisie plaisante, mais qui, en romans, ne donnent que des « ratas » !

Avant d'écrire un roman, sortez de vous-même, prenez I air, je vous en prie, allez voir grouiller les gens! Et rentrés chez vous, écrivez, produisez, n'ayez pas peur de produire (bien qu'il soit d'un goût détestable, aujourd'hui, de publierplus detrois livres en cinquante an-> : Bongez donc' chaque fois qu'on risque une épithète, elle doit être définitive). Alors, est-ce trop de dix-huit mois pour un sonnet, et d'un quart de siècle pour un roman? — Non. ce

n est pas trop, >i l'on ?eul faire œuvre morte, où la préciosité ait remplacé la vie. Mais pour écrire un livre, où le lecteur reconnaisse la peinture solide de notre société, dans toute sa couleur, son amertume ou sa gaieté, avec ses ridicules éternels, et ses tristesses, el tous ses types, bizan tnnants, si

caricaturaux parfois, ah! je vous jure bien, moi, qu il ne convient pas de tâtonner vingt-cinq ans, mais qu il faut bel el bien s,- laisser i m porter par son sentiment.

Je répète : plus de sincérité- plus de simplicité; plus de robustesse !

Je suis toujours ébaubi devant le public bonne pat»- qui ne bc dégoûte pas des médiocrités qu'on lui t. 11 n'y retrouve ni des pensées traditionnelles, ni un ^oùt de la rie, ni l'expression d'un tempérament; et il explique pour BS COnsol( l"

— Que voulez-vous? je prends ce qu'on ose donne.

Comment, vous prenez? Mais pourquoi prenezvous? — Si actuellement le roman n'est rien, et > il - obstine a ne rien être, laissez vos contemporains,

sapristi! et faites-moi rééditer Saint-Simon, Diderot, Balzac et Flaubert, tous génies vigoureux et pleins de santé. Ce serait au moins une façon de montrer à Messieurs les jeunes la bonne route qu'ils délaissent!

Excusez ces quelques réflexions à bâtons rompus. Je sais foule de collègues qui le traiteront « d'un peu loufoques ». Mais la mésestime de ces gens-là m'enchante. — Tout est donc pour le mieux et je regrette seulement de n'avoir pas le loisir d'en dire plus.

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