‹ L'Évolution actuelle du romanChapitre 9 sur 22 · EMILE GUILLAUMIN · texte numérisé non relu

EMILE GUILLAUMIN

Je vis trop isolé pour savoir dans quel sens se produit l'évolution du roman. Mais je souhaite que, sans devenir purement documentaire, tout en restant très vivant, très humain, le roman sache nous montrer d'autres milieux que les salons parisiens et d'autres individualités que des gens du monde. Nous sommes sursaturés de psychologie bourgeoise. Il n'est que temps de rajeunir, d'assainir, de vivifier le livre en y faisant entrer des représentants des classes laborieuses, ou plutôt en y donnant aux classes laborieuses l'importance qu'elles ont en réalité.

Alors on pourra fonder des bibliothèques vraiment populaires parce qu'il y aura des livres où le peuple se retrouvera vraiment; alors les milieux sociaux ne seront plus comme autant de castes fermées; l'homme et le groupe apparaîtront en pleine lumière. Bien des préventions, bien des injustices seront

atténuées ou supprimées de ce fait. On s'aimera mieux parce <|u'on se connaîtra mieux. La soci< i gagnera et l'art n'y perdra rien, bien au contraire.

J'irquou le Croquant d'Eugène Le Koy, Marie Fraîche, Vin de Champagne de Pierre Hamp, I ■ P /' rdri.r de ce pauvre Charles-Louis Philippe, mon compatriote, voilà des livres que j'aime, voilà des romans comme je voudrais en voir beaucoup.

H ARLOR

Le roman ne va pas aujourd'hui à ses destinées par une Beule grande voie. Il se dirige vers l'inconnu a la façon des fleuves qui suivent les pentes innombrables d'une terre sans obstacles. Aussi ne «herchet-on même pas a qualifier d'un mol sa présente allure. El l'étudier n'esl pas BÎmple comme au temps où il était encaissé par le romantisme, le naturalisme ou mbolisme.

Mènéra-t-il longtemps ristence multiple?

Autant demander si les curiosités el les inquiétudes -prit et de la sensibilité modernes semblent prêt - .i bc la naliser par une loi unique.

l'.t pourquoi imposerait-on an roman d'être plutôt que cela? Il doit observer et embrasser toutes lea manifestations «le la vie. Or aussi bien que

tranquille el monotone parfois la vie est épiqUC

et elle esl lyrique. Elle est action, elle est pens<

elle est rêve. Les tempéraments objectifs ont donc les mêmes droits que les tempéraments subjectifs.

Si le roman évoque les angoisses, les espérances ou les victoires des collectivités, que ce ne soit point au mépris de l'histoire des individus. Les passions d'un peuple, d'une classe sont intéressantes. Celles d'un homme ou d'une femme le sont aussi.

Et, d'autre part, si le roman a bien raison de se pencher vers les âmes simples, vers les occupations et préoccupations des humbles, vers les petites réalités quotidiennes, il aurait tort de délaisser les sentiments compliqués, les grandes ambitions, les curieux drames du cœur ou de l'intelligence.

D'ailleurs, son champ d'étude s'étend chaque jour davantage. Local, provincial, national, le roman est aussi exotique et tropical et cosmopolite. Et de terrien et de souterrain et de marin qu'il fut, le voici qui devient aérien ! N'oublions pas ses tentatives pour être interplanétaire...

De plus en plus hardi, ou, si l'on préfère, de plus en plus loyal et compréhensif, véritable image enfin de notre liberté d'hypothèse, d'investigation et d'expression, voilà sans doute ce qu'il sera dans l'avenir.

Ce qu'on peut lui reprocher : d'appartenir à l'art sans être à proprement parler un art; ce quelque chose d'invertébré, d'amorphe qui le caractérise, est précisément ce qui pourra le garantir contre la décrépitude dont furent parfois atteints certains « genres » littéraires bien déterminés.

Mais il va de soi que sa force vitale sera toujours en raison de sa valeur esthétique. Or, la première

condition de beauté pour une œuvre quelconque — livre, tableau, statue — esl d'être connue et exécutée pour être à elle-même sa propre fin. Le roman qui part en mission ou en guerre est à la rigueur un roman : il n'a rien <!<• commun avec un ouvrage d'art.

Plus le roman tendra a être une synthèse sai saute et d('-<i' les spectacles de l'unh

visible el d<- l'univers psychologique, plus fortes seront ses chances de prospérât

Page 1