CHAPITRE PREMIER
La formation de Guillaume IL
Guillaume II est né à Berlin le 27 janvier 1859» Les influences qu'il subit dans son enfance et sa jeunesse furent multiples et plus contradictoires qu'on ne le croit.
Il reçut une éducation assez libérale, grâce à l'ascendant que sa mère, Anglaise de naissance, avait su prendre sur son mari. Guillaume II apparaît aujourd'hui tout confit en mysticisme. Il est curieux d'observer que ce penchant n'a pas été cultivé par ses premiers maîtres. Les exercices de piété ont joué dans l'éducation de ce prince un rôle minime, au grand déplaisir des Prussiens de vieille roche. Ils accusaient la princesse héritière d'être elle-même libre-penseuse ou à peu près et de s'opposer de parti pris à ce que son premier-né fût élevé dans ces principes piétisles qui ont toujours fait à la cour de Berlin une si austère façade. Ces griefs, il va sans dire, n'étaient pas fondés, mais ils révèlent les contradictions où Guillaume II se débattit dans sa tendre enfance.
Comme tous les princes, ses contemporains, il reçut une éducation très complète, très soignée et très sévère. Ses parents avaient décidé, pour le soustraire aux influences dangereuses de la cour, qu'il habiterait Potsdam avec ses maîtres. Quand iî atteignit l'âge voulu, on le mit au Gymnase de Casseî. Il avait alors pour gouverneur un brave homme de Westphalien nommé Hinzpeter, à l'àme solide et simple d'Allemand de la vieille roche et qui passe pour avoir exercé un grand ascendant sur son élève. Il a d'ailleurs déclaré lui-même, dans une page à retenir, que le prince confié à ses soins échappait à toute influence : « Où qu'il se trouvât, a confessé Hinzpeter, pendant les diverses phases de son développement, le prince avait coutume de prendre part à la vie et aux aspirations du cercle où il se mouvait, mais jamais il ne se livra complètement et toujours il réservait l'indépendance de ses sentiments et de son jugement. Cette façon d'agir a souvent causé maintes déceptions et suscité bien des plaintes. On a accusé le prince de n'être pas sûr, d'être ingrat et même de manquer de cœur, mais ces plaintes sont aussi injustes que naturelles. »
Guillaume II avait-il, dès cette époque, des idées sur la politique européenne et la conduite qu'il observerait une fois monté sur le trône? Un document d un intérêt capital permet de répondre par l'affirmative. Un précepteur français du jeune
grince, M. François Aymé, a consigné, dans un livre sincère et même un peu naïf, ses impressions sur l'adolescent précoce et richement doué qui devait porter un jour la couronne impériale... et déclarer la guerre à son pays. Le livre de M. Aymé baisse voir que l'économie traditionnelle des Hohenzollern dont le précepteur fut témoin pendant «on préceptorat et dont il souffrit le disposait assez •ii3 al en faveur des parents du prince Guillaume. Mais pour le prince Guillaume lui-même M Aymé éprouvait une amitié allant jusqu'à l'admiration. il ne tarit pas en éloges sur « ce futur empereur dont le libéralisme et l'amour de l'humanité le charmaient de plus en plus * ».
Tout au plus le trouve-t il trop sévère dans ses jugements sur la Révolution française, car M. Aymé n'admet pas qu'on y touche. Un nuage faillit obscurcir le ciel de l'affection qui unissait le maitre jacobin et son impérial élève le jour où M. Aymé comprit que son disciple «faisait, au sujet du Bloc, •d'importantes réserves».
A maintes reprises, le maître et le disciple discutèrent la question des rapports entre la France et l'Allemagne et la situation créée par les victoires, alors toutes récentes de la Prusse. Guillaume II marquait devant son professeur français un véritable culte pour l'art français et la littérature fran-
1 François Aymé. Une Education impériale. Guillaume II. Paris isaus date), page 91.
çaise. Il déclarait apprécier la générosité, la chevalerie, l'enthousiasme de la nation à laquelle appartenait son maître. Il disait l'Allemagne et la France faites pour s'entendre en vue du progrès universel : « Que de prodiges, disait le prince à M. Aymé, les deux nations seraient en mesure d'accomplir! Elles deviendraient logiquement les maîtresses de la terre. Elles forgeraient le frein propre à arrêter l'essor absorbant des peuples exclusivement mercantiles. En mettant au service de la justice et du Progrès tous les éléments dont eiles disposent, elles feraient avancer l'humanité à pas de géant dans la voie de la civilisation *. »
Certain jour, à la suite d'une discussion un peu vive sur la possibilité d'une revanche, Guillaume II se laissa même entraîner à donner ces promesses solennelles que M. Aymé enregistra tout chaud : « J'atteste qu'il ne m'est jamais venu à l'esprit que je serais capable d'entreprendre une guerre dans le dessein de vous dépouiller. Une telle guerre ne serait pas autre chose qu'un vol organisé. Et cette façon de penser et d'agir est précisément opposée à toutes mes idées sur la matière. Je suis persuadé, en effet, que la plupart des conflits entre nations sont le résultat des manœuvres et de l'ambition de quelques ministres qui usent de ces moyens criminels à seule fin de conserver le pouvoir et d'accroître leur popularité. Aussi, sauf lr
1 François Aymé. Ouvrage cité. Page 157.
cas où une armée se rue brutalement sur un peuple, je désirerais que les ministres fussent seuls obligés de terminer par les armes les différends qu'ils ont provoqués. Cette perspective les rendrait assurément plus circonspects et le sang des innocents ne serait pas répandu à leur profit l. »
On ne peut lire aujourd'hui sans frissonner des déclarations pareilles. Elles attestent l'immense chemin parcouru par Guillaume II entre 1874 et
Guillaume II a passé les premières années de son règne à répéter sur tous les tons les discours qu'il tenait déjà à son précepteur français : il ferait le possible et l'impossible pour maintenir la paix. Son père, qui était sincèrement pacifique, bien qu'il eût fait la guerre, et sa mère, qui, en qualité d'Anglaise, avait horreur du militarisme, l'encourageaient naturellement dans cette voie ; mais tout le passé belliqueux, mais toute la tradition querelleuse des Hohenzollern se dressaient contre leur dessein de faire du prince impérial un ennemi de la violence.
Quand Guillaume II causait dans la salle d'études avec M. Aymé, il pouvait protester de son horreur pour la force brutale, mais sitôt replongé dans l'ambiance prussienne, sitôt rentré en contact avec la cour et avec les hommes qui, dans l'entourage de son grand-père, donnaient le ton, le véri-
1 François Aymé. Ouvrage cité. Page 152.
table esprit de la dynastie reprenait possession de son âme et ses rêveries humanitaires s'en allaient en fumée.
Mirabeau disait de la Prusse qu'elle n'est pas une nation qui a une armée, mais une armée qui a une nation. Plus près de nous, un ambassadeur français a formulé cette idée que la guerre est la «véritable industrie nationale de la Prusse». Il serait injuste de ne point tenir compte de ces circonstances dans un jugement sur Guillaume II. Son père, s'il avait régné, aurait été, contre la tradition de sa famille, un empereur civil, mais Guillaume II, malgré cet amour de la paix qu'il affectait au début de son règne, fut dès son avènement un empereur militaire. Il semble que son initiation au métier des armes ait été surveillée et dirigée par son grandpère plus que par l'auteur même de ses jours. L'empereur subit très vivement, dès ses débuts, le prestige de l'aïeul couronné qui le berça dans ses bras victorieux.
A dix ans, le 27 janvier 1869, le prince Frédéric- Guillaume est nommé lieutenant au Ier régiment de la garde à pied. Les jours de parade il figure, à la grande joie des badauds, à son rang, dans sa compagnie. Lors de la première revue à laquelle il prend part, Guillaume Ier, après avoir commémoré, suivant le programme, les hauts faits du général de Werder, ajouta ces mots destinés à son petit-fils : «Toi, prince Frédéric-Guil-
laume, tu as aujourd'hui, pour la première fois, tiré ton épée au milieu du régiment. Je garde bonne mémoire des plus anciens officiers de ce régiment et te souhaite d'y pouvoir porter ton épée jusqu'à un âge avancé. Qu'à toi aussi il puisse être donné un jour, après une période de service aussi longue que celle du général de Werder, de diriger tes regards en arrière sur un nouveau et brillant chapitre dans l'histoire de ce brave régiment, privilège qui échut au général en 1866.»
Peut-on méconnaître le ton belliqueux de cette algarade, prononcée d'ailleurs un an avant la guerre contre la France ? Force est bien de convenir que les premières leçons du grand-père au petit-fils sentaient étrangement la poudre. L'instruction militaire du prince précéda son instruction civile et fut au moins aussi poussée. Guillaume II a revêtu tous les grades jusqu'à celui de général. Par exemple, et comme de juste, il brûla les étapes. Dans une armée où l'avancement n'était pas moins lent par suite de la longue paix que dans les autres armées d'Europe, il obtenait à vingt-neuf ans le grade de major-général ; mais son zèle, sinon ses capacités, méritait bien cette carrière rapide.
Guillaume II, dès l'âge le plus tendre, eut la passion des choses militaires. Il adore le panache, il goûte à la folie les déploiements fastueux d'une armée parfaitement entraînée. Et ce qu'il aime, dans l'armée, ce n'est pas seulement sa beauté exté-
rieure, sa beauté d'apparat : il s'enthousiasme aussi pour la solution d'un problème tactique, il discute avec une compétence encore contestée, mais avec une ardeur de sympathie, évidente à tous les yeux, les problèmes d'organisation intérieure et toutes les questions relatives au bon fonctionnement de la troupe. Soldat dans l'âme, alors même qu'au début de son règne il tenait à l'Europe des discours rassurants, Guillaume II se montrait toujours à ses sujets en uniforme. Qu'il passât une revue à la tête d'un brillant état-major ou qu'il visitât un grand établissement industriel, sans la moindre attache avec l'armée, qu'il inaugurât quelque université ou qu'il visitât dans son paisible atelier un paisible peintre de genre, il n'entrait nuile part sans qu'un cliquetis de sabre précédât le bruit de ses pas.
Ses parents s'efforcèrent de lui donner une éducation moderne et de lui inculquer des idées modernes ; mais l'atavisme se montra plus fort. Placé à la tête d'un régiment de la Garde, le prince Frédéric-Guillaume commit même certains écarts contre lesquels il fallut sévir. Chaque jour, après l'exercice, le jeune prince franchissait à grand fracas la porte de Brandebourg à la tête de sa troupe, la passait en revue « Sous les Tilleuls» au grand dommage de la circulation, la déployait et l'éparpillait suivant des ordres fougueux, comme si la mobilisation générale eût été déjà décrétée. Le
prince pouvait bien, dans ses entretiens avec son maître de français, marquer une vague sympathie pour la Déclaration des Droits de l'Homme. Rendu à son milieu naturel, il n'attribuait plus à l'Homme d'autre droit que celui de se faire écraser par ses soldats.
Dans une brochure loyaliste et même chauvine publiée pendant la guerre, M. G. Tolzien, prédicateur de la cathédrale à Schwerin, rapporte à l'appui de l'horreur qu'il attribue à Guillaume II pour la guerre une anecdote dont je n'ai d'ailleurs trouvé nulle part la confirmation, mais d'après laquelle le futur empereur, conduit sur un champ de bataille, alors qu'il n'était encore qu'un enfant, serait tombé en pâmoison l. Il en aurait conçu, pour la lutte entre peuples, une horreur sacrée. Pour toutes sortes de raisons, l'historiette est peu vraisemblable. Ni dans sa jeunesse, ni même dans cette période qui précéda immédiatement la conflagration générale, Guillaume II n'a paru craindre outre mesure de voir couler le sang.
Plus il approche de l'âge mûr, plus le philosophe humanitaire qu'appréciait en lui M. Aymé cède le pas au soldat, cher aux patriotes prussiens. En 1887, le prince Frédéric-Guillaume avait vingthuit ans, l'âge de toutes les ambitions, l'âge de tous les élans, l'âge où la personnalité enfin formée
1 G. Tolzien, Dus Tragische im Leben des Kaisers. Berlin (sans date).
se montre sous son véritable aspect. Il serait difficile de soutenir que l'atmosphère orageuse de Tannée 1887 n'eût pas trouvé dans le petit-fils de Guillaume Ier un prince égal aux circonstances. Le boulangisme inspirait alors à Berlin de très vives alarmes. Bismarck en profita pour proposer diverses réformes militaires de nature à renforcer la puissance offensive de l'empire. Le futur empereur Guillaume II fut admis à prendre part aux débats entre initiés, d'où sortit le projet de loi. Il assista ensuite, le cœur palpitant d'espérance, à la discussion des réformes par le Reichstag. Il entendit de la loge impériale le discours célèbre où Bismarck, justifiant les mesures projetées par l'état trouble et inquiétant de l'Europe, vanta le furor teutonicas et, dans un mouvement qui souleva l'assemblée, prononça ces paroles que démentait d'ailleurs tout ce qu'il venait de dire : « Nous autres Allemands nous craignons Dieu et rien d'autre au inonde. »
Docile aux ordres du chancelier, le Reichstag vota la loi sans bien se rendre compte qu'il manifestait par là non seulement sa crainte envers Dieu, mais encore sa crainte envers l'armée française. Sitôt connu le résultat du vote, le prince gagna le Palais en toute hâte. Suivant le rapport des témoins oculaires, des larmes de joie coulaient le long de ses joues. Il voulut annoncer lui-même la bonne nouvelle à son grand-père. Celui-ci le prit dans ses
bras, l'embrassa tendrement. Pour peindre cette scène, les chroniqueurs officiels ont trouvé des mots attendrissants, mais en peut-on conclure aux sentiments foncièrement pacifiques de ceux qui se comportaient de la sorte ?
Le zèle ostentatoire apporté par le petit-fils du souverain régnant à faire campagne pour la loi militaire ne laissa pas d'inquiéter les citoyens paisibles. On lui attribua dès lors des desseins belliqueux, non seulement en Allemagne, mais dans l'Europe entière. Ses liens d'amitié avec le pasteur Stocker, chef des antisémites, ses fréquentes apparitions dans le salon «réactionnaire» de la comtesse Waldersee, faisaient énormément jaser à Berlin et au dehors. Il est de règle, dans la maison de Prusse, que le fils prenne le contre-pied du père en toutes choses. Le prince héritier étant libéral, il était dans l'ordre que son fils donnât des gages à la réaction. Guillaume II se conforma fidèlement à l'usage. Quand le père tomba malade, gravement, irrémédiablement, le fils put se rendre ce témoignage d'avoir pieusement suivi la tradition des Hohenzollern. Il était alors lame d'une Fronde rétrograde et militariste, résolue d'avance à combattre de toutes ses forces le nouveau régime, plus démocratique, que le fils de Guillaume Ier ne devait pas manquer d'instituer. Cette Fronde avait paru, dans l'origine, moins dangereuse du fait que le prince héritier avait, à vues humaines, un long
règne devant lui, mais le sort en décida autrement. Frédéric III mourut le 9 mars 1888, après quelques jours de règne. L'évolution de l'empire allemand allait en être bouleversée.
La mort de Frédéric III sauva Bismarck de la disgrâce ou du moins la retarda de deux ans. Bismarck avait prédit que Guillaume II serait son chancelier à lui-même. La prédiction se réalisa, mais seulement en 1890. Du printemps 1888 au printemps 1890 le jeune empereur et le vieux chancelier se supportèrent à peu près. On connaît les terribles intrigues, les douloureuses rivalités qui sévissaient dans la pièce du palais où agonisait Frédéric III. Bismarck haïssait la femme de l'empereur Frédéric (l'Anglaise, comme il l'appelait) en raison de l'influence libérale qu'elle exerçait sur son mari. Guillaume II, «frondeur» jusqu'au lit de mort de son père, soutint le chancelier contre sa mère pendant tout le temps de la crise tragique. Sitôt devenue veuve, l'impératrice Frédéric se vit résolument écartée du pouvoir. Guillaume II s'était marié lui-même fort jeune, le 27 février 1881, avec une princesse mecklembourgeoise qui lui donna une nombreuse postérité, mais n'exerça jamais sur lui d'influence politique. Guillaume II, pendant les deux premières années de son règne, a partagé le pouvoir avec le Chancelier de Fer. Après quoi, il a régné tout seul, sans distraire en faveur de personne la moindre parcelle de son immense autorité.
Quand Guillaume II monta sur le trône, l'Allemagne, toute gonflée encore de ses victoires de 1866 et de 1870, occupait sans conteste la première place en Europe. Haïe par les uns, redoutée par les autres, elle savait n'être pas aimée, mais comptait sur sa force pour se faire respecter. Vaincue, la France n'était pas terrassée. Elle restait pour Bismarck le principal adversaire de l'empire allemand. Alors qu'en 1866, le vainqueur germain avait épargné l'Autriche défaite — précaution qui rendit possible, treize ans plus tard, la Double Alliance, — Bismarck avait tiré des victoires de 1870-1871 tout le profit matériel qu'il était possible d'en tirer. Dans une circulaire diplomatique datée de Reims, le 13 septembre 1870, il disait déjà : « A la suite de la guerre, nous devons nous attendre bientôt à une nouvelle agression de la part de la France et non à une paix durable, quelles que soient d'ailleurs les conditions que nous lui imposions. La France considérera toute paix comme une trêve et nous attaquera de nouveau pour venger sa défaite actuelle, dès qu'elle se sentira assez forte, soit par ses propres ressources, soit avec l'aide d'alliances étrangères ».
Le traité de Francfort qui faisait à la France des conditions si dures portait la marque de cette croyance du Chancelier à l'éternité de la haine française. Bismarck se contentait de mépriser l'Autriche, mais la France, il la haïssait. Toutes les
avanies qu'un vainqueur sans générosité peut infliger à un vaincu, fier mais patient, Bismarck en abreuva la France dans la période qui suivit l'Année terrible. La France, néanmoins, se relevait encore trop vite à son gré. Quatre ans ne s'étaient pas écoulés qu'elle recommençait à lui porter ombrage. C'est alors que Bismarck décida de lui asséner un coup qui, cette fois, devait être mortel.
Mais la Russie et l'Angleterre retinrent son bras déjà levé. Ces puissances n'étaient pas sûres d'avoir bien agi en laissant mutiler la France en 1871. Elles se mirent résolument en travers des nouveaux desseins de Bismarck, jugés excessifs. Le duc Decazes fit valoir auprès des puissances ce dilemme : «Equilibre européen ou hégémonie allemande ». Les puissances comprirent qu'il était de leur intérêt bien entendu de sauvegarder l'équilibre.
Bismarck se résigna en maugréant. La mort de la France ne lui eût procuré d'ailleurs qu'une satisfaction d'amour-propre. La mort de la France n'était pas, pour l'Allemagne, une condition absolue de puissance et de prospérité. L'Allemagne, suivant les propres paroles du chancelier, était sortie saturée des victoires de 1866 et 1870, saturée de terres, saturée d'argent monnayé. L'hégémonie européenne lui suffisait. Elle pouvait souffrir après tout que la France continuât de vivre isolée sa vie amoindrie.
La théorie de « l'Allemagne saturée » devait tomber en désuétude dès les premières années du règne de Guillaume II.
La surpopulation et la transformation de l'Allemagne en pays de grande industrie ouvrirent les yeux des chefs allemands aux bienfaits de l'expansion coloniale. Mais Bismarck lui-même, tout au moins pendant les quinze années qui suivirent la victoire sur la France, affectait de mépriser les colonies et même les colons. M. Thiers ne croyait pas aux chemins de fer, Bismarck ne croyait pas aux colonies. On a vu des hommes, remarquables sous d'autres aspects, commettre de telles bévues. Elles sont le présent maudit qu'au jour du baptême la méchante fée glissa dans leur berceau fleuri.
Bismarck n'avait pas encore acquis à cette époque le sens et le goût de la politique mondiale. Il en restait à l'ancienne politique continentale. Pourvu que l'Allemagne fût la première en Europe, le reste lui paraissait de médiocre importance. La France, s'amusait à conquérir sous les tropiques des territoires stériles où elle envoyait des fonctionnaires et des soldats ? Libre à elle et tant mieux ! Une France attirée par le Tonkin donnait moins de souci à l'Allemagne qu'une France fascinée par V Alsace-Lorraine.
La France a largement profité de l'erreur bismarckienne. Et c'est l'unique sujet de gratitude qu'elle ait envers le Chancelier de Fer. Mais il est
capital. Alors que Bismarck s'en tenait à la vieille formule continentale, Jules Ferry, avec une force divinatrice vraiment remarquable, prévoyait l'évolution de la politique européenne dans le sens « mondial » et tout en prétendant ne rien sacrifier des «espérances immédiates » ouvrait à son pays de vastes perspectives sur l'univers : « La vraie question, déclarait-il le 28 juillet 1885, à propos des affaires de Madagascar, la question qu'il faut poser et poser dans des termes clairs, c'est celle-ci : est-ce que le recueillement qui s'impose aux nations éprouvées par de grands malheurs doit se résoudre en abdication?... Messieurs, dans l'Europe telle qu'elle est faite, dans cette concurrence de tant de rivaux que nous voyons grandir autour de nous, les uns, par les perfectionnements militaires ou maritimes, les autres par le développement prodigieux d'une population incessamment croissante, dans une Europe, on peut dire dans un univers ainsi fait, la politique de recueillement ou d'abstention, c'est tout simplement le grand chemin de la décadence. Les nations, au temps où nous sommes, ne sont grandes que par l'activité qu'elles développent. Ce n'est pas « par le rayonnement pacifique des institutions » qu'elles sont grandes à l'heure qu'il est. Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde, en se tenant à l'écart de toutes les combinaisons européennes, en regardant comme un piège, comme une aven-
ture, toute expansion vers l'Afrique ou vers l'Orient, vivre de cette sorte, pour une grande nation c'est abdiquer et, dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire, c'est descendre du premier rang au troisième et quatrième. »
Bismarck, cependant, se gaussait des succès coloniaux de la France et poursuivait en Europe le travail de taupe destiné à isoler ce pays de plus en plus. La Double-Alliance était devenue en 1883 la Triple-Alliance, grâce à l'adhésion de l'Italie. La Grande-Bretagne, avec son horreur du militarisme et son armée de volontaires, paraissait au chancelier quantité négligeable. Quelqu'un s étant avisé de lui demander : « Que feriez-vous si une armée anglaise débarquait à Hambourg ? — Je la ferais, répondit-il, arrêter par la police. » Restait la Russie liée à la Prusse par le partage de la Pologne et tant d'affinités naturelles résultant de l'absolutisme en honneur dans les deux pays, mais travaillée par le panslavisme hostile aux Germains, de sorte que l'Empire allemand ne pouvait compter avec certitude sur l'amitié de la Russie. Bismarck, qui la connaissait à merveille, savait mieux que personne à quoi s'en tenir.
Le dernier grand succès de sa carrière, un chefd'œuvre de haute diplomatie, consista dans l'accord secret qu'il arracha au tsar Alexandre III, lors de son passage à Berlin en 1887, accord par où les deux puissances s'assuraient pendant trois
ans une neutralité bienveillante pour le cas où l'une d'elles eût été attaquée par un tiers. L'Allemagne s'assurait ainsi contre une attaque russe en cas d'agression française, mais s'engageait à rester neutre si l'Autriche devait attaquer la Russie. Le traité de la Triple-Alliance forçait l'Allemagne à porter secours à l'Autriche contre la Russie, mais seulement si la Russie était l'agresseur. Sous quelque angle qu'on envisageât la situation de l'Allemagne à l'avènement de Guillaume II, cette situation se présentait donc sous le jour le plus favorable. Prospérité à l'intérieur, prestige à l'extérieur, hégémonie continentale incontestée, une forte armée renforcée encore par la récente loi militaire, des alliances solides, des neutralités bienveillantes et des amitiés sûres, sûres parce que fondées sur la crainte, tout s'unissait pour faire de l'empire allemand, dix-sept ans après sa fondation, une grande puissance à qui souriait encore l'avenir. Le règne de Guillaume II s'ouvrait, en un mot, sous les plus heureux auspices.
Le premier acte de Guillaume II le révèle tout entier. Alors que son père Frédéric III avait adressé, en montant sur le trône, sa première proclamation à son peuple et la seconde à son armée, le nouvel empereur adopta l'ordre inverse. Il parla d'abord à son armée, le 15 juin 1888, en second lieu à sa marine, en troisième lieu à la nation. Ainsi s'attestait, dès l'aube du règne, la direction où le souverain allait s'engager. L'Allemagne avait failli posséder en Frédéric III ce que nous avons appelé un empereur civil et tous les hobereaux de Prusse en avaient frémi. L'avènement de Guillaume II rejeta l'Empire dans les bras de la féodalité et de l'armée. Les hobereaux poussèrent un soupir de soulagement.
Une constitution est chose essentiellement élastique et molle. Bien que la Constitution allemande de 1871 révèle à chaque article la forte poigne du prince de Bismarck, son goût pour l'absolutisme et la monarchie de droit divin, Frédéric III eût
sans doute trouvé moyen de gouverner suivant les principes libéraux qui lui étaient chers sans rien changer à la charte. Telle qu'elle était, elle flattait trop les préjugés du jeune Guillaume II pour qu'il ne l'appliquât point, sous les yeux complaisants du Chancelier de Fer, dans l'esprit antidémocratique et anti-moderne où elle avait été conçue.
Le jour même de son accession au trône, tout de suite après avoir prêté serment à la Constitution, Guillaume II ajouta : «Rien n'est plus loin de ma pensée que de troubler la confiance du peuple dans la stabilité de notre situation légale en tendant à élargir les prérogatives de la couronne. » Et encore: « Je suis d'avis que notre Constitution établit un partage juste et utile entre le concours des divers pouvoirs publics à la vie de l'Etat. » On devait, par la suite, aigrement quereller Guillaume II sur sa façon d'entendre « ce partage juste et utile » entre les divers pouvoirs. Il s'est montré certainement plus enclin à l'absolutisme que l'illustre grand-père dont il s'est toujours réclamé. Guillaume Ier, empereur et roi, signait Imp. et Rex, sans écrire en entier le mot Imperator. Quelqu'un de ses familiers lui ayant demandé pourquoi, il répondit: «Parce que je ne suis empereur qu'à moitié, tandis que je suis complètement roi.» Il aurait même ajouté : «Mon successeur voudra un jour être complètement empereur. Alors naîtront
les conflits. C'est parce que je ne veux pas être empereur que les choses marchent l. »
Ce propos est peut-être apocryphe. Qui sait s'il 11' a pas été inventé après coup sous le règne de Guillaume II et pour le blâmer indirectement? Il n'en exprime pas moins assez heureusement le déplaisir éprouvé par la plus grande partie du peuple allemand et jusqu'en Prusse devant les empiétements toujours plus audacieux du souverain, devant les excès d'une bureaucratie centralisée à outrance, devant la place de plus en plus grande prise par la Cour de Berlin et le rôle envahissant joué par les chefs militaires.
Certains esprits paradoxaux ont découvert un esprit révolutionnaire dans les origines de l'empire allemand ; mais qu'il est donc minime! Bismarck, il est vrai, se servit du peuple comme d'un marteau pour briser les puissances dynastiques, mais il prit soin de dresser contre ce peuple, comme une digue pour le retenir, un bloc dynastique central autrement fort que toute cette poussière de dynasties vermoulues dont il avait si cavalièrement liquidé les destinées. La monarchie impériale de droit divin éprouva le besoin de se faire sanctionner par la nation, mais Bismarck l'avait exaltée elle-même au-dessus de la nation autant que le ciel est élevé au-dessus de nos tètes. Par la vertu
Aas déni Tagebuche Kaiser Wilhelm I. Berlin, sans date. Brochure anonyme.
l'évollïion belliqueuse 3
de la Constitution bismarckienne, la divinité éternelle de l'Etat était protégée contre les folies transitoires des masses.
Napoléon Ier, monté sur le trône à la faveur d'un plébiscite, se proclamait Empereur des Français par la grâce de Dieu et par la Constitution de la République. Napoléon III, plus tard, imita cette formule. Il se disait Empereur par la grâce de Dieu et la volonté nationale. La volonté nationale n'a rien à voir dans la dignité dont Guillaume II est revêtu. Guillaume II incarne l'Etat et l'Etat, pour les théoriciens de la monarchie prussienne, est antérieur et supérieur à toute volonté populaire. Il n'est pas formé de la communauté des citoyens, il n'est pas la propriété de ces citoyens qui en disposent à leur gré, il est l'émanation même de Dieu qui en délègue la propriété à son représentant sur terre: le souverain.
Les idées pangermanistes sur la mission spéciale de l'Etat prussien, idées qu'on trouve en germe dès avant Bismarck, devaient donner à cette conception de la monarchie une force nouvelle. On ne comprendrait rien au caractère de Guillaume II ni à son gouvernement, ni aux événements de son règne si l'on négligeait ce fait : qu'il croit tenir son pouvoir de Dieu et de Dieu seul.
Mais le rôle personnel du prince de Bismarck dans la fondation de l'empire allemand n'est-il pas, à tout prendre, un argument assez fort à l'en-
contre du droit divin ? Si le prince est l'oint de Dieu, pourquoi Dieu ne lui décerne-t-il pas l'intelligence nécessaire à l'accomplissement de sa tâche? 11 n'est pas possible que Bismarck ne se soit pas posé cette question. Il l'a peut-être sdulevée par devers lui, mais jamais en public. A la l'ace du peuple et du Parlement, le droit divin n'a jamais compté de plus fervent défenseur que le Chancelier de Fer : « Les légendes constitutionnelles, disait-il le 24 janvier 1882, qui, à l'instar de plantes grimpantes et gourmandes, détruisent la claire formule de la Constitution, doivent être combattues. La Constitution affirme : Au Roi seul la puissance executive. Si vous nous brisez notre puissante royauté, profondément enracinée dans notre séculaire et glorieuse histoire, vous nous apportez le chaos. »
Or Bismarck ne détestait rien tant que le chaos et sa constitution est un modèle d'ordre. L'empereur est censé partager le pouvoir avec le Bundesraf ou Conseil Fédéral et le Reichstag ou Assemblée d'Empire. Le Conseil fédéral est formé, comme on sait, des délégués des divers Etats avec un nombre de voix proportionné à l'importance de chacun. La Prusse, à elle seule, dispose de dix-sept voix. Tout changement à la Constitution est d'ailleurs impossible pour peu que quatorze voix s'y opposent. De sorte que la Prusse ne saurait être menacée dans sa toute-puissance.
Si le Bundesrat représente les divers souverains,
le Reichstag représente la nation. Il est formé de trois cent quatre-vingt-dix-sept députés élus au suffrage universel et direct. Pour qu'une disposition législative prenne force de loi, il faut que le Bundesrat et le Reichstag l'aient approuvée. Les députés au Reichstag ne possèdent pas le droit d'initiative et les ministres ne sont pas responsables devant le Parlement. Dans la pratique, l'empereur, ses ministres et le Bundesrat qui s'entendent à merveille accomplissent toute la besogne, à l'exclusion de l'assemblée législative. Le Reichstag n'est là que pour la forme et pour donner à l'empire allemand une apparence d'Etat constitutionnel. Repousse-t-il une loi chère à l'empereur, on le dissout. Et le nouveau Reichstag, nommé sous la pression officielle, s'incline et vote. L'adage Vox populi, vox Dei ne vaut pas dans l'Allemagne née des victoires de 1870 et 1871 sur la France. La voix de Dieu, l'empereur seul l'entend et l'empereur seul l'interprète.
Il est très difficile de connaître jusqu'à quel point Guillaume II est sincère en se proclamant monarque de droit divin. Son mysticisme est si apparent dans toute sa façon d'agir et de penser que j'incline à croire à sa bonne foi. Le droit divin, au surplus, n'implique pas seulement à ses yeux des pouvoirs et des privilèges, mais aussi de lourds devoirs. Si l'empereur ne doit rien au Parlement, comme il l'a maintes
lois répété, il doit d'autant plus à Dieu qui l'a mis au poste élevé qu'il occupe : « La maison de Hohenzollern, a-t-il déclaré, est animée d'un sentiment du devoir qu'elle tire de la conscience d'avoir été mise par Dieu à la haute place qu'elle détient et d'être forcée de rendre compte à Lui seul de ce qu'elle fait pour le bien du pays. » Etat d'àme dangereux chez un monarque et favorable à tous les abus. Est aisément enclin à se croire Dieu quiconque estime que Dieu parle par sa bouche et frappe par son bras.
Autocratie et théocratie ont toujours fait bon ménage. Le gouvernement de Guillaume II a constamment oscillé entre l'une et l'autre. Ce gouvernement qu'il imposa à l'Allemagne au lendemain de la chute de Bismarck, c'est le « despotisme éclairé », c'est l'absolutisme traditionnel des Hohenzollern réalisé par un prince piétiste des XIXe et XXe siècles. Les derniers Papes ont fait de leur infaillibilité un usage plus discret que n*a fait Guillaume II. Dans tous les domaines et non seulement dans la politique, il tranche souverainement. En théologie, en peinture, en musique, ses jugements sont sans appel : « Ceux qui s'opposent à moi, je les briserai ! » déclara-t-il un jour en pleine Diète de Brandebourg. Et pour dresser tout de suite ses ministres, il envoya, dès son avènement, à l'un deux, M. de Gosseler, sa photographie avec ces mots : Sic volo, sic jubeo.
Il y aura lieu d'examiner clans la suite de ce livre s'il n'a pas dévié quelque peu de la ligne de conduite qu'il s'était tracée à ses débuts et s'il n'a pas, sous la pression des circonstances, cédé comme malgré lui à une volonté collective, à une volonté nationale plus forte que la sienne.
11 faut rendre à Guillaume il cette justice qu'il cessa de se montrer sous un jour belliqueux dès qu'il devint certain que son père ne régnerait pas. L'excitation guerrière faisait partie de son programme de prince héritier, chef de Fronde. Il y renonça dès qu'il comprit que le jour de son accession au trône était proche. Le 18 février 1888, à la veille de la mort de son grand-père et de l'avènement de son père déjà condamné, il déclara : «Je sais que dans le grand public, et particulièrement à l'étranger, on m'attribue un vain désir de guerre et de gloire. Que Dieu me garde d'une aussi coupable légèreté! »
A peine monté sur le trône, il renouvelle ses assurances pacifiques. Il se montre surtout impatient d'aller combattre à l'étranger la légende qui le montre avide de casser les vitres, les vitres du Palais de la Paix. Monarque de droit divin, il brûle d'entrer en contact avec ses frères en monarchie et en divinité. Il est pressé de faire connaître aux souverains ses sentiments véritables et à quel point on le méconnaît en saluant en lui un danger européen. Son grand-père, à son lit de mort, lui
avait fait jurer de vivre en bonne amitié avec la Russie. Un mois ne s'était pas écoulé depuis son avènement que Guillaume II entrait dans le port de Cronstadt, au bruit des fanfares joyeuses. Alexandre III le reçut cordialement, mais sans enthousiasme. Ces deux souverains étaient faits pour ne point s'entendre. Leur amitié ne pouvait être que de surface. Alexandre III n'éprouvait, du reste, aucune envie de pousser cette amitié plus loin. Dès celte époque, il songeait à contracter avec la République française une alliance destinée à restaurer l'équilibre général, compromis par l'exubérance tudesque.
Dans le pénible conflit qui déroulait ses péripéties au chevet de Frédéric III agonisant, Guillaume II, nous l'avons rappelé, avait pris parti contre sa mère. Il en était résulté, à la cour de Berlin, un éloignement passager pour tout ce qui touchait à l'Angleterre et aux Anglais. Aussi Guillaume II négligea-t-il volontairement de rendre visite à sa grand'mère, la reine Victoria, dès la première année de son règne ; mais, à peine rentré de Russie, il courut à Vienne et à Rome pour y affirmer à nouveau la solidité de la Triple-Alliance, en même temps que ses desseins pacifiques.
L'accueil qu'il reçut à Vienne fut chaleureux. Oublieux de Sadowa, uniquement préoccupé de ses intérêts dynastiques, l'empereur François- Joseph célébra en termes excessifs, dans le toast
sans dignité par où il accueillit le roi de Prusse, l'armée prussienne, modèle de toutes les vertus militaires.
A Rome, le roi Humbert fit mieux encore. Il confondit dans le même hommage Guillaume Ier et Victor-Emmanuel II, tous deux restaurateurs de l'unité nationale : « Nos deux pays ont conquis, déclara-t-il, leur unité par l'épée. » Ils devaient en être plus portés, d'après le roi Humbert, à marcher la main dans la main. Victor-Emmanuel eût-il aimé ce rapprochement ? L'unité allemande, œuvre d'une caste féodale et d'un militarisme agressif, peiit-elle être comparée à l'unité italienne, œuvre d'une bourgeoisie éclairée, animée de sentiments libéraux ? Il est permis d'en douter fort. Flatté par les avances de Guillaume II, mal conseillé par son premier ministre, ébloui, endormi, le roi Humbert donnait à son hôte impérial des promesses contre nature : «Cette analogie dans notre histoire, déclarait-il, suppose une constante coopération de nos deux peuples pour la préservation de cette unité, la plus sûre garantie de la paix. »
C'est au retour de son voyage à Rome que Guillaume II crut devoir donner à son peuple une première leçon de savoir-vivre politique. L'empereur affecte de dédaigner les critiques, il se dit décidé à ne point tenir compte des observations qu'on se permet de formuler sur ses actes. Et ce dédain serait logique de la part d'un monarque convaincu
de son droit divin. Mais Guillaume II, chez qui se mêlent d'une façon si bizarre les sentiments archaïques et les aspirations nouvelles, attache au contraire et quoi qu'il prétende à l'opinion publique une extrême importance. Froissé des plaisanteries que ses voyages aux cours étrangères avaient provoquées, il tint ce langage aux délégués du Conseil municipal de Berlin : « Pendant que je dépensais toutes mes forces et ma santé pour assurer à l'Empire et à sa capitale là paix et la prospérité en nouant des liens d'amitié avec des souverains étrangers, les journaux de ma capitale et de ma ville de résidence n'ont cessé de traiter et de discuter les faits de ma vie privée et de ma famille d'une manière qu'aucun particulier n'aurait tolérée... Avant tout, je demande que l'on cesse enfin de m'opposer perpétuellement mon père. »
La fin de l'année 1888 se déroula dans une atmosphère plus calme. Et 1889 acheva de ramener la sérénité dans les esprits. Le boulangisme périt et périrent avec lui les craintes qu'il avait suscitées pour la paix. En 1889, les protestations de Guillaume II en faveur de ses bonnes intentions atteignirent le but qu'elles se proposaient. Elles achevèrent de rassurer les peuples et les cours. Les nuages que l'agonie de Frédéric III avait amoncelés entre l'Allemagne et l'Angleterre se dissipèrent aussi. Le 3 juillet 1889, Guillaume s'embar-
quait pour aller faire à sa vénérable grand'mère sa visite de joyeux avènement.
Et comme s'il éprouvait un remords d'avoir négligé la Grande-Bretagne dans les démonstrations pacifiques dont il avait été si prodigue au début de son règne, il multiplia les manifestations amicales envers ce pays. Pendant plusieurs années, ce fut un feu roulant.
Au mois d'août 1889, Guillaume II déclare dans un toast à Sandown Bay : « L'Allemagne possède une armée correspondant à ses besoins et l'Angleterre aussi possède la flotte qui lui est nécessaire. L'Europe considère en général ce fait comme un l'acteur important pour le maintien de la paix. »
Ces propos révèlent une conception très juste de la situation internationale. Guillaume II semble dire : « A nous autres Allemands, la terre, à vous autres Anglais, les mers. Restons chacun chez nous et le monde s'en trouvera bien. » Guillaume II, en effet, ne nourrissait point encore, en 1889, ces ambitions mondiales qui ont fini par déchaîner la guerre. Tant que ses prétentions se bornèrent, ou à peu près, à une hégémonie strictement continentale, l'Angleterre pouvait les tolérer. La brouille devint fatale le jour où Guillaume II s'avisa d'aller nager dans les eaux coloniales de l'empire britannique.
Guillaume II, en 1889, ne discernait aucun litige possible entre l'Angleterre et l'Allemagne : « Mon
grand-père, déclarait-il dans une occasion officielle, a maintenu jusqu'à sa mort l'amitié contractée avec les Anglais dans le baptême du sang... A Malplaquet et Waterloo, le sang prussien et le sang anglais coulèrent pour une cause commune.»
Même son de cloche l'année suivante, lors d'une visite du prince de Galles à Berlin : «J'espère fermement, déclara l'empereur, que l'amitié de nos deux pays continuera à l'avenir et que la flotte anglaise et que l'armée allemande tiendront de même ensemble, dans l'avenir, pour le bienfait de la paix européenne. » Remarquons le langage de l'empereur : « La flotte anglaise et l'armée allemande. » Antithèse voulue et pleine de diplomatie : « Gardez les mers, semble dire de nouveau Guillaume II, et laissez-nous le continent. De cette manière, nous n'avons rien à craindre les uns des autres. »
L'année suivante, en 1891, Guillaume II éprouve encore une fois le besoin de se rendre en Angleterre et d'y parler en public. Haranguant au Guildhall une nombreuse assemblée, il déclare : « Mon but est par-dessus tout le maintien de la paix, car la paix seule peut donner la confiance nécessaire au sain développement de la science, des arts et du commerce. C'est seulement tant que règne la paix que nous pouvons librement et sérieusement étudier les grands problèmes dont la solution, en toute loyauté et toute équité, me parait constituer le devoir principal de notre temps. »
Dans ces assurances pacifiques prodiguées à tous, Guillaume II n'a garde d'oublier ses sujets. La légende qui le disait résolu à porter l'incendie aux quatre coins du monde avait jeté l'inquiétude jusqu'au fond de certains cœurs allemands. Le monarque lutta d'une façon méthodique et obstinée contre ce fâcheux renom.
Dans son premier discours du trône au Reichstag, il disait, le 25 juin 1888 : « Je suis décidé à maintenir la paix avec tous les peuples pour autant que cela dépendra de moi. » Les mêmes assurances résonnèrent dans le discours du trône suivant : « Déchaîner sans nécessité sur l'Allemagne, disait l'empereur, les souffrances d'une guerre, même victorieuse, je ne pourrais accorder cela avec ma foi chrétienne et avec les devoirs que j'ai assumés en ma qualité d'empereur allemand. »
Mais, pour sauvegarder la paix, il faut être fort. Aussi l'Allemagne devait-elle sans cesse, d'après l'empereur, accroître sa puissance militaire. Dès l'aube de son règne, Guillaume II insista sur ce dangereux principe. Les premiers discours du trône le montrent déjà dans cette attitude paradoxale de protecteur de la paix européenne armé jusqu'aux dents parce qu'il déteste la guerre. Inaugurant en 1889 la session du Reichstag qui allait doter l'empire d'une force militaire énormément accrue, Guillaume II disait : « Le durable maintien de la paix forme toujours le but de mes efforts. Je
puis énoncer ma conviction que j'ai réussi auprès de tous les gouvernements étrangers à fortifier chez eux cette idée que telle est bien ma politique. »
Dans ses discours du trône, Guillaume II parle au monde entier et non pas seulement à ses sujets. Dans ses harangues locales, aux inaugurations, commémorations et ouvertures de diètes provinciales où il prend la parole si volontiers, il s'adresse plus particulièrement à son peuple. Il n'était pas moins pacifique dans ses discours intimes que dans ses discours publics. Mais son amour de la paix était évidemment d'une nature assez spéciale. On a dit que la Révolution française avait pris pour devise: «Liberté, Egalité, Fraternité... ou la Mort ». Les bonnes dispositions de l'empereur allemand envers tous les peuples rappellent un peu la devise de la grande révolution, modifiée par ses détracteurs. Au mois de mai 1890, Guillaume II a déclaré à ses cher s Ostpreussen dans leur capitale de Kônigsberg: «Aussi longtemps que je pourrai, je ferai en sorte que la paix soit maintenue pour notre pays. » Mais il corrige aussitôt ce qu'un tel langage pourrait avoir de trop absolu par ces mots : « Le roi est en état de maintenir la paix et j'ai le sentiment qu'à ceux qui oseraient troubler la paix une leçon serait donnée, telle qu'ils ne l'oublieraient pas de cent ans.»
Admirons ce savant dosage de caresses et de menaces; mais reconnaissons que la note pacifique
est celle qui domine: « Je voudrais, déclare Guillaume II, le 4 mai 1891 à Dusseldorf, que la paix européenne reposât entre mes seules mains. Je veillerais en tout cas à ce qu'elle ne fût jamais troublée. »
Et dans un banquet tenu à Mersebourg, il déclarait au mois d'août de la même année : « Tous, nous souhaitons que la paix soit maintenue. S'il en advient autrement, ce ne sera pas notre faute. »
Tant d'insistance finit par porter ses fruits en Allemagne comme au dehors. Guillaume II ne régnait pas depuis un an que la presque totalité de ses sujets ne nourrissait plus aucun doute sur ses dispositions résolument pacifiques.
Il restait toutefois en Europe un pays auquel l'empereur allemand était particulièrement soucieux d'inculquer la même conviction et qui paraissait plus rebelle que les autres à se laisser convaincre. Ce pays était la France. Pour l'amadouer, Guillaume II allait déployer toutes ses grâces.
La tâche était séduisante, qui consistait à forcer la France à se jeter dans les bras de son vainqueur. Elle ne semblait point irréalisable à l'audace juvénile de Guillaume II. Hors la France, l'Allemagne ne comptait plus en Europe aucun ennemi déclaré. L'Angleterre et l'Allemagne suivaient des voies si différentes que leurs intérêts ne semblaient pas devoir se rencontrer et se contrarier. Le « Traité
de réassurance » protégeait l'empire contre les ambitions russes. Restait la France. Une réconciliation avec elle eût fait du jeune souverain allemand l'arbitre de l'Europe, l'ami de tout le monde et lui eût créé une situation presque sans égale dans les fastes de l'humanité.
Mais Guillaume II mettait une condition absolue à cette amitié franco-allemande dont il rêvait : la France devait accepter sans arrière-pensée le traité de Francfort, la France devait renoncer sans espoir de retour à l'Àlsace-Lorraine. Guillaume II n'attendit pas trois mois pour couper court au bruit suivant lequel son père et lui-même auraient été prêts à restituer tout au moins la Lorraine en échange de concessions à débattre. Son discours du 16 août 1888 fermait la porte à tout espoir de ce genre : « Il n'y a qu'une seule opinion là-dessus, déclara-t-il, et nous laisserions nos dix-huit corps d'armée et nos quarante-deux millions d'habitants sur le champ de bataille plutôt que de céder une seule pierre de ce que nos prédécesseurs ont conquis. »
Ces déclarations catégoriques se répétèrent dès lors périodiquement, afin que nul n'en ignorât, dans l'empire et hors de l'empire. Le 4 septembre 1892, les Messins entendirent encore l'empereur allemand répéter : « L'empire allemand uni vous assure la paix, vous êtes Allemands et vous le resterez avec l'aide de Dieu et du glaive allemand. »
Sur la question d'Alsace-Lorraine, Guillaume II
n'admettait donc aucune transaction ; mais, à cela près, il ne cessa, pendant la première partie de son règne, de tendre à la France par-dessus les Vosges une main fraternelle. Ses avances furent-elles toujours marquées au coin d'un tact impeccable? Je n'en jurerais pas, mais les intentions y étaient. L'année même de son avènement, alors que le boulangisme sévissait encore, l'empereur procéda solennellement à Magdebourg à l'exhumation des cendres de Carnot et les restitua à la France pour être transférées au Panthéon.
Le 18 août de l'année suivante, il inaugurait un monument sur le champ de bataille de Saint-Privat et, après avoir célébré les Allemands tués là, il rendit ce témoignage à l'armée ennemie : « Les soldats français, eux aussi, sont descendus vaillamment et héroïquement dans leur glorieux tombeau. Et si nos drapeaux s'inclinent pour un salut devant le monument d'airain et claquent tragiquement sur les tombes de nos chers camarades à nous, ils peuvent aussi flotter sur les tombes de nos adversaires et leur chuchoter que nous nous souvenons de leurs morts vaillants avec un douloureux respect. »
Guillaume II a du penser, en prononçant ces mots, qu'ils feraient foi de son esprit chevaleresque. Il s'est dit sans doute qu'ils produiraient leur effet en France, que la France lui en saurait gré. Mais les sentiments provoqués au delà des Vosges
par ces compliments un peu lourds étaient des plus mitigés. Pour beaucoup de Français, la douceur de l'éloge ne compensait point l'amertume de le voir tomber des lèvres d'un vainqueur. L'àme française a des pudeurs et des délicatesses, le patriotisme français a des hérissements que l'Allemand le mieux disposé ne peut comprendre. Quelque superficielle que fût l'aspiration à la revanche née du boulangisme, la France ne voulait point passer l'éponge, la France refusait de s'incliner devant le fait accompli. Guillaume II s'attaquait à une entreprise pleine de difficultés. Et ces difficultés, il les méconnut de gaîté de cœur.
On sait que le jeune empereur traversa, au début de son règne, une crise humanitaire et « socialisante » qui ne contribua pas peu à le brouiller avec Bismarck. Au printemps de l'année 1890, Guillaume II réunit à Berlin une conférence ouvrière à laquelle la France accepta de participer et où elle délégua Jules Simon, Burdeau et Tolain. Guillaume II accabla Jules Simon de prévenances pour finir par verser dans son sein des confidences évidemment destinées à l'univers. L'empereur allemand déclara au parlementaire français qu'il avait, depuis son accession au trône, « beaucoup réfléchi » et qu'il en était arrivé à penser qu'il valait mieux, dans la situation où il se trouvait, « travailler à faire du bien aux hommes qu'à leur inspirer de la crainte ». L'empereur voulut bien con-
l'évoi/jtion belliqueuse 4
venir que l'armée française avait beaucoup travaillé, qu'elle avait accompli de grands progrès et «qu'elle était prête ». En cas de conflit armé, nul ne pouvait prédire le résultat de la lutte. C'est pourquoi, conclut l'empereur, il n'y aurait qu'un criminel ou un fou pour lancer ces deux grands peuples l'un contre l'autre.
Ces paroles bénéficièrent en France d'un meilleur accueil que les avances esquissées jusqu'alors. Et dès ce jour se dessina, favorisé par le «snobisme», ce mouvement d'intérêt envers Guillaume II, sa personne et ses actes, qui devait atteindre son apogée lors de l'Exposition universelle de 1900 et qui donna pendant quelques années de si grandes espérances aux Allemands.
Mal renseigné, mal conseillé, ou plutôt prenant conseil uniquement de lui-même, l'empereur méconnut la médiocre étendue et la médiocre profondeur des « sympathies françaises ». Déjà il criait partie gagnée et au printemps de 1891 il envoyait imprudemment à Paris sa propre mère avec une mission délicate, mais qu'il n'était pas éloigné de croire décisive. Il s'agissait d'engager les peintres français à participer à une exposition artistique à Berlin même.
Tout d'abord, les peintres français parurent assez sensibles à ces avances allemandes ; mais l'impératrice Frédéric ayant eu le mauvais goût d'interrompre ses démarches pour aller visiter Saint-Cloud et
la Galerie des Glaces, la Ligue des Patriotes organisa, le 25 février, une manifestation protestataire assez justifiée, on en conviendra. Le 26, des démonstrations franchement hostiles eurent lieu dans la rue. Hors de lui, Guillaume II fit dire au gouvernement français qu'il rendrait toute la nation responsable du plus léger affront fait à sa mère. En même temps, il priait l'impératrice de rentrer immédiatement à Berlin. Pendant plusieurs semaines, la presse berlinoise jeta feu et flamme, exigeant des représailles. Obéissant à la colère du peuple et à la sienne, Guillaume II rendit plus sévère le régime des passeports en Alsace-Lorraine ; mais il ne renonça point à son idée fixe. Il voulait l'amitié française comme certains malades demandent la lune, guettant l'instant propice pour échanger sa politique du poing levé contre celle de la main tendue. Ce fut d'ailleurs toute sa tactique envers la France pendant la première partie de son règne et jusqu'à l'affaire marocaine : se donner et se reprendre, frapper et caresser.
La visite de l'impératrice Frédéric devait avoir un épilogue international d'un vif intérêt. Comme l'a dit M. Ribot à la Chambre des députés, le 22 janvier 1903, c'est au lendemain de cette visite que le tsar Alexandre III offrit à la République française une alliance.
L'alliance franco-russe apportait à Bismarck une vengeance opportune car, au printemps de 1891,
Bismarck boudait encore et non sans raison. Guillaume II, tout imprégné de la doctrine du droit divin, n'avait pas tardé à supporter impatiemment la tutelle du Chancelier de Fer. Le vrai fondateur de l'empire n'avait-il pas été Guillaume Ier, l'élu du Seigneur? Quel blasphème le chancelier se permettait en laissant entendre qu'il entrait pour une part, la plus grande, dans l'accomplissement de cette opération? Une manière absolument opposée d'envisager la politique, toute la politique, rendait d'ailleurs fatal un conflit entre le maître et le serviteur. Bismarck était un pessimiste et un réaliste, Guillaume II un optimiste et un idéologue. Dès la seconde année de son règne, ses rapports avec Bismarck devinrent franchement mauvais. Ils aboutirent, au commencement de 1890, à une rupture violente.
Parmi les raisons qui contribuèrent à brouiller l'empereur et le chancelier, le prince de Hohenlohe mentionne la politique, russophile à l'excès, du prince de Bismarck l. Antérieurement à l'alliance austro-allemande et à la Triple-Alliance, Bismarck avait conclu l'entente des trois empereurs. L'amitié étroite avec la Russie resta toujours un de ses principes directeurs. Guillaume II, qui avait juré à son grand-père mourant de vivre en bonne harmonie avec le tsar quel qu'il fût, approuvait cette politique, mais il répugnait à une
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intimité trop vive avec le gouvernement russe parce qu'il la jugeait incompatible avec l'alliance austro-allemande. Le traité de réassurance avec la Russie avait été conclu en 1887 par Bismarck. En 1890, Guillaume II refusa de le renouveler. Le texte de cet accord n'ayant jamais été rendu public, on ne saurait dire s'il était oui ou non incompatible avec la Triple-Alliance, comme l'alléguaient l'Italie et surtout l'Autriche. Que les réclamations de ces puissances fussent justifiées ou non, Guillaume II agit comme si elles l'étaient et trancha en 1890 le lien diplomatique qui attachait son empire à l'empire russe. La réponse du tsar Alexandre III ne se fit pas attendre. L'alliance avec la République française portait un coup à l'empire allemand.
Elle infligeait un coup non moins sensible au « régime personnel ». L'opinion allemande, plus clairvoyante que le souverain, avait vu venir cet accident. Depuis la chute de Bismarck, elle manifestait d'ailleurs une inquiétude justifiée. Mais l'empereur, avec sa foi dans son étoile et dans ses lumières, refusait de prendre en considération la nervosité populaire et d'y voir autre chose qu'un témoignage de cet esprit de révolte, plaie des temps modernes. «Il me semble observer un moment d'arrêt, s'écriait-il le 20 février 1891, une certaine hésitation, une certaine crainte. Il me semble que certaines personnes ne distinguent pas facile-
ment le chemin où je marche et que j'ai choisi pour vous mener, ainsi que tout mon peuple, à mon but et au bonheur de tous. » Il disait encore le même jour: «Cela peut me faire souffrir de voir combien on méconnaît le but que je me propose. »
Le but que se proposait l'empereur était, sans aucun doute, la grandeur de l'empire ; mais la nation était fondée, de son côté, à soutenir que Bismarck avait travaillé plus intelligemment à l'atteindre. L'alliance franco-russe, au surplus, n'inspirait aucune inquiétude immédiate. Le gouvernement du tsar affirmait à celui de Berlin que le 'nouveau pacte n'était point du tout destiné à permettre à la France de reconquérir l'Alsace et la Lorraine. Il était purement défensif. Làdessus on était d'accord en France. Et M. de Freycinet pouvait définir la situation au mois de septembre 1891 comme suit : « Personne ne doute aujourd'hui que nous soyons forts ; nous prouverons que nous sommes sages; nous saurons garder, dans une situation nouvelle, le calme, la dignité et la mesure qui, aux mauvais jours, ont préparé notre relèvement. »
L'alliance franco-russe éloignait les chances d'un réconciliation franco-allemande si elle ne les ruinait pas. Guillaume II, le premier accès d'humeur surmonté, n'en recommença pas moins de faire des avances à sa voisine de l'ouest. Le 18 octobre 1893, à la mort du maréchal Mac-Mâhon, il
adressait à sa veuve un respectueux télégramme et chargeait le comte Munster de déposer en son nom une magnifique couronne sur le cercueil. Le 24 juin 1894, le président Carnot ayant été assassiné à Lyon, l'empereur allemand adressa à Mme Carnot le premier télégramme qu'elle reçût d'un souverain. En outre, le jour des obsèques, l'empereur graciait deux officiers français condamnés pour espionnage. Cette dernière mesure produisit en France une excellente impression. Le nouveau président de la République, M. Casimir- Perrier, se rendit en personne auprès de l'ambassadeur allemand pour le remercier.
Les années suivantes, même manège. En janvier 1895, à l'occasion de la mort du maréchal Canrobert, l'empereur envoj'ait une dépèche de condoléances à son fils et à son gendre. Le 7 juin 1896, l'ambassadeur allemand à Paris annonçait offi-
ciellement au gouvernement de la République que l'Allemagne participerait à l'Exposition universelle de 1900. Le jour suivant, Jules Simon mourait et sa veuve recevait, à son tour, un témoignage de sympathie. Le 4 mai 1897, se produisait à Paris l'horrible catastrophe du Bazar de la Charité. Ci : dépêche au chef de l'Etat et dix mille francs poulies victimes. Le 18 février 1899, le président Félix Faure mourait subitement. Télégramme à sa veuve. Au cours de sa croisière, dans les mers du Nord, pendant l'été de cette même année 1899,
Guillaume II visita le navire-école français [phigénie, ancré devant Bergen. Il invita les officiers et cadets à bord du Hohenzollern et lança un télégramme amical au président Loubet.
Toutes ces démonstrations, toutes ces avances ne coûtaient évidemment pas grand chose à l'empereur allemand. Elles n'en méritent pas moins d'être rappelées quand ce serait seulement comme repoussoir au tableau des rapports franco-allemands pendant et depuis l'affaire marocaine. Guillaume II, dans la première partie de son règne, prodigua les sourires à la puissance voisine. Ce n'est qu'après avoir été éconduit avec politesse, mais fermeté, que cette tendresse dont il se disait rempli pour la France se changea en aigreur et
même en haine.
Un pacifiste anglais, M. Norman Angell, a écrit tout un livre pour démontrer que la guerre ne rapporte aucun bénéfice au vainqueur, que la guerre, en un mot, ne « paie pas ». Toute guerre constitue une opération surannée et par conséquent condamnable.
Il serait fâcheux que les pacifistes n'eussent pas de meilleurs arguments à faire valoir en faveur de leur cause. La grande guerre en cours frappera durement à la bourse les Etats vaincus, mais elle accroîtra certainement à la longue, la prospérité des Etats vainqueurs. La victoire signalera au
monde, la victoire élèvera sur le pavois des peuples hier encore presque inconnus, leur donnera du crédit, attirera chez eux les capitaux ; grâce à quoi des industries nouvelles jailliront, pour ainsi dire, du sol fécondé par un sang généreux. Pour ce qui est du passé, en tout cas, la thèse de M. Norman Angell est insoutenable. Combien, au lendemain de 1871 et par le fait de sa victoire, l'Allemagne ne s'était-elle pas prodigieusement développée et enrichie ! Guillaume Ier, en montant sur le trône, avait trouvé un Etat de briques. Il léguait en mourant à ses successeurs un empire de marbre.
Les années immédiatement postérieures au traité de Francfort aiguillèrent le jeune Etat allemand dans une voie toute nouvelle et, pour son avenir, décisive. Use produisit alors le phénomène qu'on observe toujours au lendemain des grandes guerres et auquel la prospérité générale de l'Allemagne, due pour une part aux cinq milliards français, ne laissa pas de contribuer : la population s'accrut dans une proportion énorme.
Comment nourrir ces bouches supplémentaires? A quel travail occuper tant de bras vigoureux et impatients? L'industrie, fille de cette science qui prenait au XIXe siècle un si prodigieux essor, allait résoudre le problème. L'Allemagne avait été jusqu'alors un pays essentiellement agricole où les quatre cinquièmes de la population vivaient du travail des champs. Elle devint, sous l'empire de
la nécessité, ce pays de grande industrie qui prétend mener de front le progrès scientifique et le militarisme et qui aspire à confondre, dans une synthèse éblouissante, les idées du passé et celles de l'avenir, réconcilier la grande entreprise et l'impérialisme économique avec la réaction au dedans, marier le mercantilisme et la féodalité.
Avec l'audace des puissants et des orgueilleux, Guillaume II se mit à la tête de ce mouvement. Pendant vingt-cinq ans sa vigilance toujours en éveil tenta de rénover suivant son programme l'empire allemand.
'L'évolution industrielle de l'Allemagne s'était dessinée dès la seconde moitié du XIXe siècle, mais Guillaume II lui donna, le premier, la sanction de la couronne. Bismarck, l'homme d'une caste, Bismarck, qui voyait dans ces hobereaux dont il faisait partie le plus ferme soutien de la monarchie prussienne, retarda de toutes ses forces l'essor industriel. Grâce à des mesures protectionnistes, il défendit avec un soin jaloux les intérêts des grands propriétaires, des agrariens, contre les citadins et les industriels. Pressé par la nécessité, Guillaume II dut renoncer à cette politique et composer avec la grande industrie. Son rêve eût été de ne tenir compte ni des classes, ni des partis, de ne connaître ni agrariens conservateurs, ni grands industriels nationaux-libéraux. Monarque suivant la formule prussienne de l'absolutisme patriarcal, père de
tous ses sujets et rêvant de faire leur bonheur à tous, il eût voulu les voir obéir aveuglément à ses ordres, il eût voulu voir ses sujets le suivre de confiance dans le chemin où il s'engageait après mûre réflexion ; mais c'était trop demander à un peuple moderne, ce peuple fût-il le peuple allemand et alors que les intérêts des différentes parties de la population divergeaient si complètement. Dès les premiers mois de son règne, l'empereur dut se résigner à faire des mécontents et à les voir exprimer leur déplaisir. Il n'en a jamais pu prendre son parti.
Son irritation était plus vive quand ceux de ses enfants qui s'insurgeaient contre sa paternelle autorité étaient des gentilshommes prussiens. La transformation industrielle de l'Allemagne s'accomplissait naturellement à rencontre des intérêts de cette caste, mais cette transformation était nécessaire et Guillaume II ne comprenait pas que les agrariens ne le voulussent point comprendre. C'est le successeur immédiat de Bismarck, le chancelier de Caprivi, qui dut défendre devant le Reichstag ces traités de commerce libre-échangistes qui montraient l'orientation nouvelle de la politique allemande. Le second chancelier en amassa sur sa tête des colères sans nom. Ayant osé déclarer un jour que l'Allemagne était devenue un Etat industriel, tout le Junkertum bondit sous ce qu'il considérait comme un outrage. Un traité de commerce
avec la Russie révolta plus particulièrement les hobereaux. Il sonna le glas du deuxième chancelier.
Guillaume II soutint jusqu'au bout le générai de Caprivi mais, à vrai dire, sans succès. Les agrariens de Prusse vénéraient le roi de Prusse, mais ils ne se gênaient pas pour battre en brèche l'empereur allemand. Ils menèrent contre sa politique libre-échangiste des attaques si furieuses que Guillaume II se vit obligé un jour de leur tirer les oreilles : « Messieurs, leur déclara-t-il publiquement le 6 septembre 1894, une opposition des gentilshommes de Prusse contre leur roi est une monstruosité. » L'algarade produisit une impression vive, mais éphémère.
Les grands propriétaires de Prusse, et non seulement ceux de Prusse mais de l'Allemagne entière, ont toujours lutté du bec et des ongles contre le péril que leur paraissait impliquer le rapide progrès de l'industrie allemande. Cette lutte leur était uniquement dictée par leurs intérêts menacés, mais la suite des événements, la crise industrielle allemande avec le malaise général qu'elle provoqua, le mécontentement qui en résulta et que le pangermanisme sut si bien exploiter à son profit, prouvèrent que les agrariens n'avaient pas absolument tort. Guillaume II sacrifia d'ailleurs le chancelier de Caprivi à leurs rancunes, mais sans aller jusqu'à renier une politique dont il at-
tendait un redoublement de prospérité. Les grands industriels de Westphalie ne créaient-ils pas de la richesse avec une autre intensité et un autre succès que les agronomes (ïOstelbien?Ne payaient-ils pas des impôts autrement lourds? Enfin que fût devenu sans eux ce trop-plein de population dont le chiffre s'élevait chaque année? Guillaume II voulait bien protéger l'agriculture, mais il entendait favoriser l'industrie et le commerce.
C'est aussi sous la pression des circonstances que Guillaume II commença d'envisager le problème colonial autrement que ses prédécesseurs. Bismarck avait déclaré que l'Allemagne était «saturée» et qu'il ne se souciait point de faire des conquêtes outre-mer. Moins de dix ans après la constitution du nouvel empire et pendant toute la décade qui suivit, le mouvement colonial n'en grandit pas moins en Allemagne. Mais loin de s'y rallier, Bismarck le contrecarra de son mieux. C'est d'un œil plus qu'indifférent, c'est d'un œil presque hostile qu'il voyait des sociétés se créer pour doter l'Allemagne de colonies en Afrique et dans l'Océan Pacifique. Il haussait les épaules aux espérances que le haut négoce fondait sur ces entreprises; il raillait la haute banque qui les subventionnait.
L'attitude qu'il prit pendant l'affaire d'Héligoland en doit être plus sévèrement blâmée. Elle montre avec quelle désinvolture le chancelier se déjugeait pour le plaisir d'assouvir ses rancunes» Les discussions qui s'engagèrent en 1890 à la suite de l'acquisition par l'Allemagne de l'île d'Héligoland en échange de certains territoires africains permirent à Bismarck, qui venait de prendre sa retraite, de mener en sous-main une campagne d'une rare perfidie contre Guillaume II. Cette campagne, il n'hésita pas à la mener, bien qu'il dût se poser, pour cela, en champion de la politique coloniale qu'il n'avait cessé de combattre. L'affaire d'Héligoland mérite de nous arrêter parce que les controverses qu'elle suscita donnèrent naissance à cette Ligue pangermaniste, qui devait par la suite exercer une si grande influence sur la politique de Guillaume II et les destinées mêmes de l'Allemagne.
Aux termes d'un accord signé le 1er juillet 1890, l'Allemagne entrait en possession de l'île d'Héligoland, jusqu'alors possession britannique. En échange, l'Angleterre recevait tout un lot de territoires acquis à grand labeur en Afrique par des explorateurs allemands : le protectorat de Vitu, Zanzibar et l'île Pemba. L'initiative de ce troc remontait à Guillaume II. Il fut soutenu par le chancelier de Caprivi, non moins hostile aux coloniaux qu'aux agrariens. Guillaume II et son chance-
lier pensaient sans doute que l'affaire serait ratifiée sans débat par le Reichstag et par l'opinion. Parlement et public finirent, à la vérité, par s'incliner, mais non sans avoir élevé des protestations violentes, témoignage éloquent du progrès accompli par les aspirations coloniales.
Spectacle inattendu, l'Allemagne méridionale protesta la première et le plus haut. L'Allemagne, disaient les journaux de Munich et Stuttgart, ne pouvait plus se passer de colonies. Les meilleurs citoyens, conscients de cette nécessité, faisaient, en faveur de la politique coloniale, une campagne de tous les instants ; à l'exemple de l'Angleterre et de la France, l'Allemagne, disaient-ils, avait fourni des explorateurs dont l'activité avait été récompensée. Et cependant, le gouvernement de Berlin les remerciait en cédant, pour un misérable îlot dans la mer du Nord, un vaste domaine africain d'un million de kilomètres carrés, un territoire deux fois grand comme l'Allemagne ! A quoi pensait-on « en haut lieu » ?
Relancé dans sa retraite et invité à venger l'honneur national, Bismarck songea tout d'abord à sa propre satisfaction. Il mena, dans la coulisse, contre Guillaume II et le général de Caprivi, une campagne de presse furibonde à l'occasion de l'affaire d'Héligoland. Alors qu'il eût signé des deux mains, s'il eût été au pouvoir, l'accord anglo-allemand qui faisait tant de bruit, il n'hésita
pas, pour assouvir une vengeance, à le dénoncer comme un acte de trahison et de folie. Dans un article de la Mùnchner Allgemeine Zeiiung du îer août, l'île d'Heligoland était appelée un bouton de culotte. Le mot, qui fit fortune, fut attribué sans l'ombre d'une hésitation au vindicatif ermite de Friedrichsruh. Encore n'en resta-t-il pas là. Le 2 août, le même journal bavarois revenait à la charge et frappait un nouveau coup sous forme d'un article attribuant à la « politique de famille», chère à Guillaume II, sa dernière et sa plus coupable bévue. Guillaume II, en donnant un bœuf pour un œuf, avait voulu, d'après Bismarck, faire sa cour à sa grand'mère, la reine Victoria, et définitivement rentrer dans ses bonnes grâces.
Guillaume II et le chancelier, ainsi pris à partie, ne mirent pas longtemps à comprendre d'où venait l'agression. La Wilhelmstrasse se vengea en divulguant une dépêche adressée par l'ex-chancelier à l'ambassadeur allemand, à Londres, dépêche invitant ce diplomate à « s'assurer l'amitié de la Grande-Bretagne, presque à tout prix » ! Guillaume II et Caprivi avaient ils fait autre chose en passant le marché qu'on leur reprochait ? En avaient-ils même fait autant? Guillaume II, au début de son règne, ne pensait point à rivaliser sur mer avec l'Angleterre. Rien ne lui tenait plus à cœur que d'entretenir avec ce pays de bonnes
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relations, d'autant plus qu'il n'ignorait pas la vague inquiétude que la politique coloniale alle- Icmande commençait d'inspirer à la Grande- Bretagne. Son ambassadeur à Londres l'avait averti. Dès cette époque, il signalait à Berlin la mauvaise humeur provoquée par l'expansionnisme ■mand. Employant une formule médiocrement diplomatique, ce diplomate disait: « Les Anglais nous accusent de marcher sur leurs cors aux pieds. » Perspicace, il signalait le danger d'un syndicat anglo-franco-russe dirigé contre les ambitions germaniques.
En faisant aux Anglais, parle marché du Ie' juillet 1890, une part si belle, Guillaume II avait sûrement pour but principal de se concilier le gouvernement britannique ; mais il avait non moins clairement aperçu le très grand profit que retirerait son pays de la possession et de la mise en état de défense d'Héligoland. Qu'est-ce que l'Angleterre ne donnerait pas aujourd'hui pour n'avoir pas cédé cet ilôt désolé ? Un ancien gouverneur anglais Héligoland, M. Marse, avait deviné la faute que commettait son pays. Il déclarait en 1890 dans une feuilie anglaise que l'Angleterre regretterait un jour d'avoir abandonné un îlot, facile à transformer en « Gibraltar de la mer du Nord ». Ce Gibraltar allemand a joué son rôle pendant la présente guerre, réhabilitant Guillaume II et son marché de 1890. N'eût été Héligoland, l'embouchure l'évolution belliqueuse 5
de la Weser, celle de l'Elbe, le Canal de l'Empereur Guillaume et Wilhelmshaven se fussent trouvés, dès le premier jour des hostilités, sous le feu des canons anglais. Il faut loyalement le reconnaître : entre tous les actes dûs à l'initiative personnelle de l'empereur allemand, l'acquisition d'HéligoIand est peut-être celui qui fait le plus d'honneur à sa clairvoyance.
Mais, en 1890, la majorité de ses sujets n'en voulait point convenir. Dès le 2 juillet, la Deutsche Kolonialgeseilschaft se réunissait à Cologne et votait une résolution dénonçant le péché qui venait d'être commis contre l'esprit colonial, si précaire encore en Allemagne. L'indignation fit, si l'on peut dire, boule de neige pour se traduire en 1891 par la création de la Ligue pangermaniste. L'Allgemeiner Deutscher Verband, qui se constitua au printemps de cette année 1891 pour ranimer le patriotisme allemand et défendre partout les droits de l'Allemagne, n'était qu'un premier embryon de la fameuse Ligue. Elle compta rapidement dix mille adhérents. Bismarck, poussant jusqu'à l'extrême la duplicité et la fourberie, accepta de figurer parmi les membres d'honneur de cette Association. Bismarck était un bon drapeau, une excellente réclame. Ce que les pangermanistes admiraient d'ailleurs chez lui, c'était bien plutôt sa fureur agressive et son arrogance dans les rapports avec autrui que son programme politique, dépassé et
vieillot. Dès ses débuts, le pangermanisme se donna pour le champion de la politique coloniale et mondiale. Pour que Bismarck consentît à figurer dans une association de ce genre, il fallait bien que toute responsabilité personnelle lui eût à jamais échappé. Si l'homme par excellence de la politique continentale consentait, sur la fin de ses jours, à faire figure de colonial, c'était uniquement pour jouer un méchant tour à ses ennemis. Bismarck n'a jamais connu de plus grand plaisir.
La nouvelle société se développa rapidement. Trois ans ne s'étaient pas écoulés qu'elle possédait un organe hebdomadaire, les Alldeutsche Blâtter. Elle adoptait en même temps un nom nouveau, celui à'Alldeutscher Verband.
L'article essentiel de son programme était celuici : « L'Allemagne doit devenir un empire mondial. » La Ligue, dès sa naissance, avait fulminé contre Guillaume II, trop mou et trop complaisant envers les ennemis de l'Allemagne. La Ligue saluait donc dans le souverain un adversaire. Mais Guillaume II avait préconisé, quand il était Kronprinz, des idées très semblables à celles que répandait le pangermanisme. Le professeur Hasse, l'àme du pangermanisme à ses débuts, avait entretenu quelque temps avec le souverain des rapports excellents basés sur un idéal commun. Certaine brochure intitulée Un Empire allemand universel, imprimée alors que Guillaume II n'était encore
que Prince impérial et répandue à foison, passait pour avoir été rédigée avec son approbation par un homme de son entourage immédiat. Dès l'origine du mouvement, Guillaume II était moins éloigné du pangermanisme que les pangermanistes n'affectaient de le croire. Son adhésion à la politique mondiale, l'énergie avec laquelle il poussa l'empire dans cette voie ne devaient pas tarder à le montrer.
Elles étaient d'ailleurs très injustifiées, même très injustes, les attaques du pangermanisme naissant contre l'empereur, accusé de laisser péricliter la puissance impériale. Dès le jour de son accession au trône et même pendant cette première partie, la plus résolument pacifique, de son règne, Guillaume II n'a cessé de donner des gages au militarisme. La déception que lui valurent ses essais manques de politique sociale contribuèrent à renforcer chez lui l'amour de l'armée. Elle était, disait-il, le meilleur soutien de l'ordre. Solidement fondée sur ce « rocher de bronze », la monarchie pouvait braver toutes les erreurs modernes : «C'est le soldat, déclarait Guillaume II le 1er mai
1891, et ce ne sont pas les majorités ni les décisions parlementaires qui ont forgé l'empire allemand. »
Tout pour le soldat et par le soldat. A la fin de
1892, une nouvelle loi militaire où se montraient les préoccupations de Guillaume lï, était soumise au Reichstag. Elle avait pour but, comme toujours,
«d'assurer la paix», mais à la prussienne: en préparant la guerre. Non, Guillaume II, quoi qu'en disent les pangermanistes, n'a jamais négligé la force allemande, ni l'armée qui en est l'instrument. Sa vigilance se fùt-elle relâchée, que ses conseillers immédiats, presque tous officiers supérieurs et tous imprégnés de militarisme, eussent été là pour le rappeler à la réalité. Mais Guillaume II, encore une fois, n'a jamais eu besoin d'être aiguillonné. Il déclarait au mois d'octobre 1894: «Quand mon yrand-père entreprit, en 1861, la réorganisation de son armée, il était méconnu par beaucoup de gens, attaqué par plus de gens encore. Il devait être par l'avenir brillamment justifié. Comme alors, la discorde et la méfiance régnent aujourd'hui dans le peuple. L'unique colonne sur laquelle reposait notre empire était l'armée. Il en est encore ainsi. » Un empereur <( anti-militariste » aurait-il tenu un pareil langage?
Dans le feu des manœuvres, quand Guillaume II paradait à la tête de ses troupes, avec quelle franchise toute militaire ne découvrait-il pas ses sentiments intimes! Il disait par exemple aux officiers étrangers, à l'issue de certaines manœuvres d'automne dans le Hanovre : « Messieurs, vous m'avez vu à la tête de mes troupes. Elles constituent la meilleure garantie en faveur de la paix européenne. Mes compliments à vos souverains et présidents respectifs. Adieu ! »
«Mes troupes constituent ta meilleure garantie en faveur de la paix européenne», Guillaume II n'a cessé de tenir ce langage jusqu'à l'incendie actuel. Le militarisme, dont ses états donnaient le funeste exemple, lui a toujours paru le plus sur remède contre la guerre. Mais une paix européenne ainsi comprise n'était-elle pas une paix précaire, une paix pourrie et qui devait fatalement finir... comme elle a fini?
Dès la première année de son règne, Guillaume lï a professé une doctrine de la paix qui faisait à chaque instant redouter la guerre.