CHAPITRE III
Première phase de la politique mondiale.
Les historiographes de Guillaume II s'accordent généralement à voir dans l'année 1895 le moment décisif où l'empire allemand, brisant ses cadres anciens devenus trop étroits, s'engagea triomphalement dans la politique mondiale.
La politique mondiale! Que signifie ce néologisme, d'un emploi aujourd'hui si courant que les puristes ont fini par l'adopter?
Laissons à Guillaume II lui-même le soin de nous renseigner. Avec sa clarté coutumière il a défini la politique mondiale dans toute une série d'allocutions et de discours prononcés précisément en 1895 et dans les années suivantes. L'inauguration du canal de Kiel, les fêtes jubilaires qui eurent lieu quelques semaines plus tard et durèrent six mois lui permirent de développer à loisir ce vaste programme d'aspirations universelles qui constitue la politique mondiale: «L'empire allemand, déclara Guillaume II, est devenu un empire mondial. Partout, en des lieux lointains, habitent des milliers
de nos compatriotes. Les produits allemands, la science allemande, l'activité allemande, traversent l'océan. Les biens à qui l'Allemagne fait passer les mers se chiffrent par milliers de millions. A vous, Messieurs, il appartient de m'aider à remplir le grave devoir de rattacher solidement ce plus grand empire allemand à la mère patrie. »
La politique mondiale de l'Allemagne est donc le résultat de l'audacieuse initiative de ses industriels et de ses commerçants. Le pavillon allemand suit la marchandise allemande et c'est ce qui distingue la politique mondiale de l'empire allemand de celle d'autres pays, la France par exemple. Suivant les théoriciens allemands — et c'est un grief qu'ils n'ont cessé de formuler — la politique coloniale, la politique mondiale de la République française est uniquement dictée par l'esprit de « gloriole », inhérent au peuple français. Elle n'est aucunement une nécessité économique.
C'est un point sur lequel les auteurs allemands insistent à l'envi: si l'Allemagne s'est lancée dans \aWeltpoiitik, si ses succès comme puissance continentale qui lui suffisaient sous Bismarck ne lui suffirent plus à partir de la fin du dix-neuvième siècle, si elle a voulu devenir en un mot une puissance mondiale, une Weltmacht, c'est par nécessité absolue, c'est pour vivre, c'est pour manger.
La métamorphose de l'Allemagne en pays industriel avait été s'accentuant depuis l'accession a»
trône de Guillaume IL La proportion des agriculteurs était encore en 1882 de 45 %. En 1895, au moment où l'Allemagne entra dans la politique mondiale, elle n'était plus que de 37 %• Après douze ans de politique mondiale, en 1907, eile devait atteindre 28,6 °/o.
Ce mouvement était d'autant plus significatif qu'il allait de pair avec un accroissement prodigieux de la population. La prospérité, née des victoires et de l'unité nationale qui les avait consacrées, avait fait de l'Allemand, toujours prolifique, un peuple tellement fécond qu'il en devenait, lui aussi, un danger mondial. La population de l'empire allemand, qui était en 1871 de 42 729000 habitants, s'élevait, en 1895, au moment de l'entrée dans la politique mondiale, à 52 280 000 habitants. Elle devait, grâce en partie à la politique mondiale, augmenter encore et d'une façon presque constante jusqu'au moment où éclata la grande guerre.
L'émigration avait tout d'abord débarrassé l'Allemagne de ce trop-plein encombrant. Pendant les années qui suivirent le traité de Francfort les prolétaires allemands s'expatrièrent en masse. Pour la seule année 1881, les statistiques officielles enregistrent deux cent vingt mille émigrants de nationalité allemande. Il y avait, dans cette perte de forces, un danger incontestable auquel le progrès de l'industrie vint remédier. Une fabrique concentre plus d'ouvriers et nourrit plus d'individus
qu'une exploitation agricole. L'attraction des cités industrielles, l'audace des grands patrons, sauvèrent une situation qui aurait pu devenir grave. A vrai dire, les partisans attardés et obstinés de la politique bismarckienne ne voyaient pas avec plaisir — tant s'en faut — cette orientation nouvelle. Ils ne voyaient pas l'Allemagne sous un autre aspect que celui d'Agrarstaat. Substituer aux villes encore à moitié rurales de la Westphalie et du Brandebourg des Manchester enfumés et des Pittsburg tout sonores du bruit des marteauxpilons leur paraissait un rêve aussi dangereux que moderne ; mais il faut convenir qu'on ne voit pas trop comment l'Allemagne se fût arrachée, sans le secours de l'industrie et du commerce, à l'impasse où elle se trouvait acculée. Les bismarckiens raisonnables finirent par le comprendre. Le plus fidèle héritier spirituel du Chancelier de Fer, le prince de Bùlow, a victorieusement réfuté ceux qui combattaient la politique mondiale au nom du bismarckisme : « Si, dans ces nouvelles directions de politique mondiale, a-t-il écrit, nous nous écartons de la politique européenne du Chancelier, il n'en reste pas moins avéré que les entreprises de politique mondiale du XXe siècle sont la suite logique des entreprises de politique continentale qu'il a menées à bien l. »
1 Le prince d-~ Bûlo'w. La Politique allemande. Paris, 1014, page 28.
Autrement dit : la politique mondiale continue Bismarck en le dépassant. On a discuté à perte de vue sur la question si adroitement tranchée par le prince de Bùlow : « Bismarck aurait-il poussé l'Allemagne dans la politique mondiale? » Et comme il est bien évident que c'est la politique mondiale de l'Allemagne qui a déchaîné la grande guerre, on arrive tout naturellement à se poser cette question, peut-être oiseuse : la guerre eûtelle éclaté sous Bismarck ? Je n'hésite pas, quant à moi, à répondre par l'affirmative. La politique mondiale était pour l'Allemagne — tout homme de bonne foi en doit convenir — une nécessité. Seulement il y avait la manière! L'erreur allemande a consisté dans la façon insolente, injurieuse, agressive dont elle a mené sa politique d'expansion. Bismarck l'eût-il dirigée autrement? En eût-il usé avec plus de ménagements que Guillaume II et ses chanceliers de 1895 à 1914? Je ne le pense pas. J'incline bien plutôt à croire qu'avec le prince de Bismarck aux affaires au lieu d'un Bùlow ou d'un Bethmann-Hollweg, la grande guerre eût moins tardé encore à éclater.
En favorisant la transformation industrielle de son empire, Guillaume II s'aliénait une catégorie importante de ses sujets. Son «inoubliable grandpère » et Bismarck avaient créé l'unité allemande en s'appuyant sur les féodaux, agrariens et militaires. Ces gentilshommes, ces Junker, comptaient
que l'empire resterait leur chose à jamais et qu'ils y tiendraient toujours le haut du pavé, à l'exclusion de toute autre classe. Ils se sentirent singulièrement froissés dans leur orgueil quand, à côté d'eux, des banquiers, des industriels se mirent à édifier de grosses fortunes et à jouir de la considération générale. S'ils avaient pu, du moins, se consoler en songeant que l'intimité de l'empereur et la fréquentation de la cour restaient leur apanage •xclusif! Mais Guillaume II, bien qu'il affectât dans ses rescrits à l'armée et dans ses harangues aux ouvriers de mettre au-dessus de tout la vieille simplicité prussienne, montrait pour la richesse la prédilection des parvenus. L'écrivain Gustave Freytag avait prévu, dans une page curieuse, cette conséquence fâcheuse, mais fatale de la transformation du royaume de Prusse en empire allemand. Guillaume II a justifié les tristes prédictions de ce désabusé !
Il attire à la cour, il emmène dans ses croisières en Norvège non seulement les porteurs de noms illustres, mais les magnats de la haute industrie et les potentats de la grande banque. Depuis que l'empire fait de la Weltpolitik, depuis que les succès de l'industrie et des «affaires » sont devenus condition essentielle de la prospérité générale, l'empereur se refuse le droit de faire la petite bouche. Son goût du luxe, son penchant pour les cérémonies à grand orchestre et les
pompes à grand fracas — témoignages de la promotion toute récente des Hohenzollern — devaient aussi bien contribuer à le jeter dans les bras des riches. On sait l'amitié que Guillaume II marquait avant la guerre à certains Américains du Nord. Par une singulière rencontre, ces Américains étaient tous milliardaires ou à peu près. Cette admiration malsaine de la richesse a joué à l'empereur plus d'un méchant tour. Guillaume II, se plaisait énormément dans la société de fea Krupp. Il n'est marque d'estime et d'amitié dont le souverain n'ait honoré l'opulent manufacturier d'Essen. Un scandale posthume — mais à quel point retentissant ! — prouva que l'empereur avait plutôt mal placé son affection.
Le développement industriel était pour l'empire une nécessité, répétons- le, mais une nécessité entourée de périls. N'y avait-il pas un paradoxe dans la transiormation de l'Allemagne ea grande puissance industrielle, alors qu'elle doit importer toutes les matières premières qui seront manufacturées par ses ouvriers, du cuivre à la laine, alors qu'elle ne produit ni soie ni coton? Le rôle de l'Allemagne consiste à travailler ces matières importées en multipliant leur valeur, ensuite à pa)rer les autres nations qui ont besoin de ces produits avec l'accroissement de valeur donné par le travail allemand aux matières premières. Le problème qui s'imposait à l'Allemagne
consistait moins à s'approprier des territoires où établir ceux de ses enfants qui ne pouvaient vivre en Allemagne — l'émigration était devenue insignifiante à la veille de la guerre — qu'à découvrir des pays d'où tirer les matières premières et à s'assurer des marchés nouveaux. La politique mondiale devait résoudre ces divers problèmes et parer à ces multiples besoins.
Une flotte puissante est l'instrument indispensable de toute politique mondiale. Il faut tout d'abord au pays qui songe à faire de la Wellpolilik une ample marine marchande pour amener jusqu'à lui les matières premières et les emmener, une fois manufacturées. Il lui faut ensuite une puissante flotte de guerre pour protéger celte flotte marchande. Guillaume II voua sa sollicitude à la création de l'une et de l'autre ; mais alors que les plus audacieux et les plus ambitieux d'entre ses sujets formaient eux-mêmes la flotte marchande, la flotte de guerre apparut plus difficile à constituer. C'est l'incontestable mérite de Guillaume II d'avoir mené à bonne fin, à force d'énergie et de patience, la grande pensée navale de son règne. Dans aucun autre domaine il n'a montré tant d'esprit de suite.
L'Allemagne n'avait encore en 1870 qu'une marine insignifiante et sa flotte joua, pendant la guerre contre la France, un rôle dépourvu d'importance. La flotte marchande ne valait guère
mieux et resta stationnaire pendant tout le règne de Guillaume Ier. En 1885, les plus grandes compagnies allemandes de navigation hésitaient encore à accepter la condition que le gouvernement mettait à un subside : faire construire en Allemagne avec des matériaux allemands les vapeurs destinés au service postal en Extrême-Orient. A ia veille de la guerre, cependant, les deux plus grandes compagnies de navigation du monde entier étaient des compagnies allemandes!
Quand Guillaume II acquit en 1870, dans les circonstances que nous avons retracées, l'île d'Héligoland, il avait certainement une arrière- pensée et l'Angleterre montra peu de sagacité en ne s'en doutant point. Mais c'est seulement en 1895, quand l'Allemagne s'orienta vers la politique mondiale, que Guillaume II entreprit sa campagne en faveur d'une plus grande flotte. D'après un rapport de l'Amirauté anglaise, la flotte britannique comptait, en 1893, 325 bateaux, la française 221, la russe 126, l'allemande 87 et l'italienne 83. A l'instigation de Guillaume II, le Reichstag vota en 1895 et 1896 de larges crédits maritimes. De sorte qu'en 1895, à l'inauguration du canal de Kiel, Guillaume II possédait déjà un respectable embryon de puissance navale.
Fidèle à sa devise : « Garantissons la paix en nous armant jusqu'aux dents, » il déclarait à cette occasion: «Nous unissons deux mers. Vers la mer
tSO L'ÉVOLUTION BELLIQUEUSE DE GUILLAUME II
se tournent nos pensées, vers la mer, symbole de l'éternité. Les mers ne séparent pas, les mers relient. Les mers qui relient seront reliées par ce lien nouveau pour la bénédiction et la paix des peuples. La force cuirassée, rassemblée dans le port de Kiel, doit être en même temps un symbole de la paix et de la collaboration de tous les peuples européens en vue du maintien de la mission civilisatrice de l'Europe. »
En 1897, nouvel effort naval, plus sérieux encore. Au mois d'avril de cette année se déroulèrent les fêtes jubilaires en l'honneur de la reine Victoria. Toutes les grandes puissances avaient envoyé en Angleterre ce qu'elles avaient de mieux en fait de navires. L'Allemagne seule était représentée par un bateau de type ancien, le cuirassé Roi Guillaume, commandé par le prince Henri de Prusse. Au moment de lever l'ancre, le prince Henri recevait de l'empereur ce télégramme destiné à une large publicité : « Je regrette profondément de ne pouvoir mettre à ta disposition pour cette cérémonie un meilleur navire que le Roi Guillaume, alors que tous les autres pays vont briller avec leurs fiers cuirassés. C'est la triste conséquence des menées de ces sans-patrie, qui réussissent à empêcher la construction des navires les plus nécessaires. Mais je n'aurai pas de repos avant d'avoir mis ma flotte à la hauteur où se trouve l'armée. »
Le 30 novembre de cette même année 1897, Guillaume II, fidèle à son serment, se rendait en personne au Reichstag pour y introduire un débat sur la flotte, qui devait se terminer par un nouveau vote de crédits. Guillaume II venait de trouver, dans l'amiral de Tirpitz. ennemi acharné de la Grande-Bretagne, successeur de l'amiral Hollmann à la tête de la Hotte, un marin selon son cœur, non moins convaincu que lui-même de la nécessité d'une marine formidable et décidé à tout pour l'arracher à la nation.
Il seconda puissamment l'empereur dans ses ambitions navales. C'est néanmoins au souverain qu'il faut laisser le mérite des gestes et des mots décisifs dans la campagne en faveur de la flotte. C'est Guillaume II qui employa le premier, le 23 septembre 1898, en inaugurant le nouveau port de Stettin, la formule appelée à un si grand succès : « Notre avenir est sur les eaux. » Et de quel air le souverain rabrouait ses sujets quand ils ne montraient pas assez d'enthousiasme pour la marine, quand ils s'inquiétaient de la haine que l'Allemagne amassait sur sa tète en damant le pion à ses rivales sur mer, quand ils s attristaient d'entendre l'empereur prononcer ces mots forcément destinés à froisser l'Angleterre : « Le trident de Neptune doit reposer dans notre poing ! »
Dressant à Hambourg, le 18 octobre 1899, le bilan du siècle moribond, Guillaume II gémit
à son ordinaire sur l'incompréhension de son peuple en politique mondiale. Le peuple allemand avait beau consentir de larges sacrifices en faveur de la flotte, Guillaume II les estimait toujours insuffisants : « Si l'on ne m'avait pas constamment refusé, déclarait-il, le renforcement de la flotte pendant les huit premières années de mon règne, malgré mes prières instantes et mes exhortations, sans m'épargner même les railleries et les sarcasmes, combien ne pourrions-nous pas sauvegarder plus activement notre commerce florissant et nos intérêts outre-mer ! »
L'accroissement de la flotte allemande a été l'idée lixe de Guillaume II entre 1895 et 1914. On en pourrait citer des preuves presque comiques. Contentons-nous de rappeler son cri du cœur dans une conversation avec le prince de Hohenlohe. Le prince ayant déclaré que la récolte en Alsace-Lorraine s'annonçait bien, Guillaume II en marqua une vive satisfaction. Il ajouta aussitôt en se tournant vers l'amiral von der Goltz : «Les Alsaciens pourraient bien nous construire un bateau. »
C'est d'ailleurs grâce à cette persévérance que Guillaume II assura en peu d'années à l'Allemagne la seconde flotte de l'Europe. Il en partage le mérite avec l'amiral de Tirpitz et avec une ligue spéciale animée du plus pur esprit pangermaniste : l'Association allemande pour la flotte.
PREMIÈRE PHASE DE LA POLITIQUE MONDIALE itô
Les ramifications de cette ligue embrassèrent peu à peu l'empire tout entier. Détail curieux et qui prouve tout ce qu'il y avait d'injuste dans les sorties de l'empereur contre l'apathie allemande et l'indifférence allemande en face des grands problèmes de la politique universelle, le Deutscher Flottenuerein ne recrutait pas moins d'adhérents dans l'Allemagne du Sud que dans l'Allemagne du Nord. Le gouvernement de Berlin n'a jamais, du reste, ménagé sa gratitude au Flottenuerein. Il a souvent désavoué par convenance politique les pangermanistes de la terre, l'A lldeutscher Verband. jugé compromettant, mais il a toujours marché la main dans la main avec les pangermanistes de la mer, il a toujours rendu hommage à /'Association pour la flotte. Les résultats acquis sont là pour proclamer le succès. Dès le début de l'affaire marocaine, toute opposition à la création d'une grande flotle de guerre cesse en Allemagne comme par enchantement. Neptune désormais ne compte plus dans tout l'empire aucun incrédule.
L'évolution de l'opinion publique sur le problème maritime apparaît avec une clarté instructive dans deux articles parus à deux ans de distance dans la Vossische Zeitung, le grand journal radical de Berlin.
Cette gazette, essentiellement bourgeoise et aussi peu militariste que pouvait l'être une gazette prus-
sienne, écrivait en 1905 : « Plus sont formulées avec aigreur et irritation les deman 'es en faveur d'un accroissement considérable de la marine allemande — agitation qui va jusqu'à faire allusion à une guerre possible avec l'Angleterre — plus forte sera la tentation pour les autres Etats et en premier lieu pour la Grande-Bretagne d'accroître leurs forces navales. Les extravagances démesurées auxquelles se laissent entraîner les orateurs de la Ligue Nauale peuvent aisément produire un résultat imprévu. »
. La même feuille, cependant, déclarait en 1907 : «Les plans du gouvernement ont été publiquement exposés et a pprouvés par le Reichstag. Il est certain que l'Angleterre n'esquissera ni ne formulera aucun vœu à Berlin tendant à ce que la nouvelle loi navale allemande ne soit pas votée. Si toutefois les Anglais estiment qu'en dépit de leurs amicales relations avec la France et le Japon et en dépit de leur accord avec la Russie ils doivent mettre en chantier deux bateaux du même type pour chaque bateau que l'Allemagne construit, nous ne saurions être rendus responsables d'un tel accroissement du budget maritime anglais.»
Les opinions, a-t-on dit, sont comme les clous; plus on tape dessus, plus on les enfonce. A force de répéter à ses sujets que la politique mondiale était nécessaire à l'Allemagne et qu'une grande flotte était nécessaire à la politique mondiale,
Guillaume II avait fini par persuader tous les Allemands ou du moins tous ceux dont l'approbation lui tenait à cœur.
La politique coloniale proprement dite n'avait donné à l'Allemagne que des satisfactions bien médiocres et un maigre profit. Non seulement ses colonies d'Afrique et d'Océanie étaient peu productives, mais elles achetaient moins encore qu'elles ne produisaient. C'est à peine si le négoce allemand réussissait à placer là-bas un peu de quincaillerie, un peu de toile. L'alcool de Hambourg avait plus de succès, mais les gains des marchands de spiritueux n'avaient rien non plus de très engageant.
Avec son entrée dans la Weltpolitik, l'Allemagne essaya d'un autre système. Elle se dit que peutêtre elle réussirait mieux dans les pays anciens déjà colonisés par autrui que dans les pays où tout restait à faire. A la politique des conquêtes lointaines et aléatoires elle substitua la politique des « sphères d'influence » en Chine, dans les pays musulmans, dans les colonies espagnoles et portugaises du Nouveau-Monde l.
C'est en Chine que Guillaume II s'appliqua le plus méthodiquement à réaliser ses visées mondiales. De 1896 à 1902, il caressa un rêve chinois
1 La France et Guillaume II, par Victor Bérard, page 284.
d'une ampleur grandiose. La prise de Kiao-Tchéo» par les Japonais en 1914 l'a brusquement fait évanouir; mais les Allemands eurent le temps de se livrer en Extrême-Orient à des expériences multiples, à vrai dire plutôt réfrigérantes.
Guillaume II, qui se pique de mêler une pointe d* «idéalisme» à ses ambitions les plus matérielles, a toujours affecté de voir dans le bouddhisme une religion malsaine, dans les peuples qui la professent un danger pour la civilisation et, par conséquent, dans ses expéditions extrême-orientales autant de saintes croisades. La célèbre image exécutée sur ses indications par le professeur Knackfuss et intitulée: «Peuples d'Europe, veillez sur vos biens les plus sacrés ! » était un coup droit dirigé contre le bouddhisme. On est autorisé à penser, surtout depuis la guerre, que Guillaume II faisait injure à Bouddha en le traitant avec un tel mépris. Le « vieux Dieu allemand » s'est révélé comme une divinité autrement barbare ; mais là n'est pas la question. Guillaume II, s'immisçant en 1896 dans les querelles entre gens de race jaune, pensait rendre à l'Occident — ou affectait de lui rendre — un précieux service.
En 1896, l'Allemagnne obtint deux concessions à Tien-Sinet Han-Kéou. En février 1897, une mission navale explora Kiao-Tchéou que les marins allemands occupèrent au mois de novembre. L'Allemagne comptait déjà sur la clientèle de la Chine
entière. Le Chinois allait consommer les produits que l'empire lui imposerait, au besoin parla force, tandis que la flotte allemande protégerait les importateurs germains contre les rivaux trop entreprenants de l'ancien monde et du nouveau. Le 15 décembre 1897, le prince Henri partait à la tête de la flotte pour les mers de Chine. Et Guillaume II saluait son départ dans une de ces allocutions pleines de tact dont il eut toujours le secret et qui découvrent bien l'immense péril que dissimulait, dès l'origine, la politique mondiale de l'Allemagne : « Puissent nos compatriotes au loin, déclarait Guillaume II, nourrir cette ferme conviction, (qu'ils soient prêtres ou marchands ou quel que puisse être leur emploi) que la protection de l'empire allemand, représenté par ses navires impériaux, leur est à jamais assurée. Et si quelqu'un devait entreprendre de nous offenser dans notre bon droit ou de nous porter dommage, alors coursleur sus avec un poing cuirassé ! » (dann fahre darein mit gepanzerter Faust.)
La formule est d'une exquise élégance.
Les brutalités allemandes au Chantung, la violation du tombeau de Confucius, tout l'injuste dédain marqué par l'Allemagne et sa culture, déjà suspecte, à la vieille civilisation chinoise ne tardèrent pas à porter leurs fruits. C'est la politique allemande dans l'Empire du Milieu, c'est l'arrogance du baron de Ketteler, d'ailleurs encouragée
par le gouvernement de Berlin, qui déterminèrent le soulèvement des Boxers, le siège des légations et les malheurs qui s'en suivirent.
Entre tous les propos imprudents et révélateurs prononcés par l'empereur allemand, son discours de Bremershaven aux troupes chargées de châtier les Chinois et de venger le baron de Ketteler doit être cloué au pilori pour l'édification des siècles. L'empereur allemand s'emporta jusqu'à dire : «Pas de pardon ! pas de prisonniers ! Vous agirez à votre gré, ô soldats allemands, à l'égard de ceux qui tomberont entre vos mains. Comme il y a mille ans les Huns, sous le roi Etzel, conquirent un renom qui dure encore et qui remplit de terreur, ainsi l'Allemagne saura se montrer en Chine si violente que jamais plus un Chinois n'osera contempler un Allemand en face. »
Cette harangue sauvage et féroce est remarquable. Mais il y a quelque chose de plus remarquable : c'est l'empressement des chroniqueurs byzantins du règne de Guillaume II à la passer respectueusement sous silence. Ils n'empêcheront pas ces paroles d'avoir été prononcées. Elles jettent un jour pénible sur le caractère de l'empereur allemand. Elles ont profondément écœuré tous les Allemands honnêtes. Interpellé à leur sujet, le chancelier de Bûlow s'acquitta comme il put de l'ingrate besogne consistant à justifier son maître : «Le discours de l'empereur à Bremerhaven, obser-
va-t-il, fut prononcé dans un moment où il devait être généralement admis que tous les Européens enfermés à Pékin avaient péri au milieu des pires tourments. Il en devient explicable que l'empereur ait parlé comme soldat, non comme diplomate. L'essentiel était que nos soldats fussent renseignés sur l'ennemi qu'ils auraient à combattre. Le petit doigt d'un brave soldat allemand ne doit-il pas, en effet, nous être plus cher que toute la meurtrière canaille des Boxers?»
Les explications du chancelier de Bùlow étaient sans valeur et ne convainquirent personne. Elles ne servirent au contraire qu'à mieux mettre en relief ce programme de violence et de cruauté que l'Allemagne, au nom de son excellence et de sa mission auprès des peuples païens, se proposait d'appliquer dans sa politique mondiale. Alors que les autres grandes puissances s'efforcent à tout le moins, dans leurs entreprises lointaines, de pratiquer le plus largement possible les principes d'humanité préconisés par les penseurs modernes, l'Allemagne se montrait féroce et proclamait le droit à la férocité : «Par le fait, écrit Richard Dernier, que les buts de la politique mondiale dépassent de beaucoup le cadre de l'étroite patrie, il faut assigner aux moyens mis en œuvre pour l'appliquer une beaucoup plus large échelle, au point de vue de la morale et de la justice, qu'aux procédés de la politique intérieure. La politique
mondiale ne consiste souvent en rien d'autre que dans une main-mise vigoureuse. Elle contredit souvent le proverbe : Mieux vaut souffrir injustement qu'agir injustement, elle est souvent le fruit de l'égoïsme, elle ne connaît ni la sentimentalité, ni la sensiblerie. Plus un fondateur ou conquérant d'Etat s'est rendu coupable vis-à-vis d'un autre peuple, plus il s'est souvent acquis des titres auprès de son propre pays. Telle est la moralité de la politique mondiale. » On chercherait vainement, dans tout Machiavel, une page aussi lourdement cynique.
Entre 1895, l'année où naquit la politique mondiale, et 1905, l'année où commença le conflit marocain, l'Allemagne jeta ses tentacules un peu partout, mais c'est principalement en Chine et en Turquie d'Asie que ses vastes desseins se manifestèrent. On la voit, entre 1895 et 1905, osciller entre ces deux extrêmes, abandonner la Chine pour s'attaquer à l'Asie Mineure, puis revenir à la Chine. Sa pénétration dans les deux pays s'accomplissait d'ailleurs suivant des méthodes fort différentes. Guillaume II allait en Chine comme ennemi, comme réformateur, comme vengeur. En Turquie d'Asie, il se présentait sous les dehors d'un bienfaiteur et d'un ami. Il affecta toujours une grande estime pour les Turcs, se bouchait les oreilles quand on lui parlait des massacres d'Arméniens, célébrait au contraire en toute occssion
les mérites du Padichah et de ses sujets. Ses visiteurs étrangers le quittaient, surpris de la chaleur de son enthousiame et de l'éloquence de ses plaidoyers en faveur des Turcs, plaidoyers qu'il aimait à terminer par ces mots : «Et puis, ils sont monothéistes I » Comme si Bouddha n'était pas, au point de vue de la pure humanité et de la pure morale, incontestablement supérieure Mahomet!
La turcophilie intéressée de l'empereur allemand et ses ambitions en Asie Mineure se révélèrent en 1898 par le voyage aux lieux saints et son faste dispendieux, destiné à frapper l'imagination des Orientaux. Godefroy de Bouillon avait refusé, lors de sa croisade victorieuse, de porter une couronne d'or où le Christ avait porté une couronne d'épines. Guillaume II n'éprouva point de tels scrupules. Un pèlerinage ostentatoire, rehaussé de pompes d'un goût douteux, le mena jusqu'à Damas, où il prononça le toast célèbre : « Puisse Sa Majesté le Sultan et puissent les trois cent millions de Mahométans disséminés sur la terre qui honorent en lui leur Calife, être convaincus de ceci, qu'en tout temps l'empereur allemand sera leur ami ! »
Abdul Hamid apprécia comme il convenait ces amicales paroles. Alors que les autres gouvernements d'Europe le tracassaient sans cesse pour ceci ou pour cela et s'obstinaient à lui reprocher quelques centaines de milliers d'Arméniens lâche-
ment massacrés, Guillaume II, le plus puissant monarque du continent, semblait ignorer les Arméniens et se disait prêt à défendre les Turcs vertueux contre tous leurs ennemis chrétiens, en échange de certaines concessions et de l'autorisation de commercer librement dans l'empire ottoman. Abdul-Hamid ne fut pas long à donner à Guillaume II une première preuve de sa reconnaissance. Dès le mois de novembre de cette même année 1898, la Sublime Porte annonçait au Vatican que la protection des catholiques allemands dans l'empire ottoman serait désormais exercée par l'Allemagne elle-même.
Mais Guillaume II n'était pas homme à se contenter d'une viande si creuse. L'année suivante, la Compagnie allemande des Chemins de fer d'Anatolie obtenait l'autorisation de construire une voie ferrée de Konia à Bagdad et jusqu'à Bassorah. C'était une nouvelle étape de la politique mondiale vers le marché mondial. Par la Weltpolilik au Weltmarkt.
La presse allemande célébra ce succès comme il convenait ; mais, obéissant à un mot d'ordre, elle s'attachait surtout et toujours à mettre en relief la différence qui séparait la politique mondiale de l'Allemagne de la politique mondiale des autres puissances. L'Allemagne, suivant les officieux, ne visait pas à posséder les pays qu'elle ouvrait à la civilisation, elle prétendait uniquement au droit
d'y commercer librement et n'excluait même pas la concurrence étrangère. Sur le côté politique du chemin de fer de Bagdad, les officieux étaient plus avares de renseignements. Ils négligeaient tout particulièrement de signaler ce fait que la construction du chemin de fer d'Anatolie ouvrait à l'Allemagne la route vers l'Océan Indien et que la Grande- Bretagne ne pouvait pas n'en point prendre ombrage : « Nous faisons exactement en Turquie, déclarait la Gazette de Cologne, ce que nous faisons dans les autres parties du monde. Nous cherchons de nouveaux marchés pour nos exportations et de nouvelles sphères d'investissement pour nos capitaux. »
Un ingénieur allemand avait publié, dès 1900, un ouvrage dithyrambique sur l'œuvre que l'Allemagne s'apprêtait à réaliser en Orient. Un immense champ d'activité allait être livré au labeur germain. L'Allemage et la Turquie en devaient retirer un égal profit. Vingt-quatre mille hectares de terre fertile seraient tantôt scientifiquement exploités. La Mésopotamie allait devenir colonie allemande.
Il fallait à la Kôlnische Zeitung un certain aplomb pour parler de « l'investissement de capitaux allemands» dans le chemin de fer de Bagdad. L'Allemagne manquait fort, à cette époque, de capitaux à investir. Aussi bien, ces capitaux nécessaires, Guillaume II avait forgé le dessein de les
obtenir de la France. En février 1902, sous l'œil complaisant du ministre Rouvier, financiers allemands et français discutèrent cette collaboration. Pour faciliter l'heureuse issue du débat, Guillaume II avait aboli, à la date du 9 mai 1902, la dictature en Alsace-Lorraine.
Mais alors intervint M. Delcassé. Par scrupule envers l'alliance russe, il désapprouvait ces négociations et n'en fit pas mystère. Il affirma plus énergiquement sa façon de voir lorsqu'au lendemain de l'entrevue de Reval, au mois d'août 1902, l'Allemagne annonça triomphalement que la Russie ne mettait plus d'obstacle au chemin de fer allemand de Bagdad. Une sorte de triple alliance industrielle, formée de la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre paraissait alors en voie de formation malgré l'opposition de M. Delcassé. Peu s'en fallut qu'elle n'aboutît au printemps de 1903. Au dernier moment, toutefois, elle s'écroula devant les prétentions vraiment exorbitantes de la finance allemande. Guillaume II, qui souhaitait de voir les intérêts français et allemands tellement confondus et mêlés sur le marché du monde que les deux pays en deviendraient, pour ainsi dire, automatiquement alliés, éprouva une vive aigreur de l'échec de ses émissaires. Il guetta, dès lors, l'occasion d'une revanche. Deux ans plus tard, le voyage de Tanger devait marquer toute l'étendue de son déplaisir.
A juger sur les apparences, les rapports entretenus par l'Allemagne, avec la France comme avec l'Angleterre, étaient à cette époque assez satisfaisants. Les ambitions coloniales que la France avait rapportées du Congrès de Berlin et que le prince de Bismarck avait si astucieusement nourries, soit parce qu'elles servaient de dérivatif à « l'ardeur belliqueuse du coq gaulois», soit parce qu'elles devaient brouiller la République avec les puissances coloniales, avaient creusé, en effet, entre la France et la Grande-Bretagne, un fossé profond.
De 1882 à 1902, les rapports anglo-français manquèrent de toute cordialité. La France en était naturellement portée à ménager l'Allemagne, mais ses égards pour sa voisine de l'Est manquaient de profondeur, non moins que de spontanéité. Berlin avait conclu bien à tort, de ces relations correctes, à la possibilité d'un rapprochement positif. Guillaume II persistait à faire des avances, Guillaume II persistait à vouloir prendre la main de Marianne. Et parce que Marianne consentait parfois à saisir le petit doigt de cette main dont on lui tendait les quatre doigts et le pouce, l'empereur allemand s'obstinait toujours plus dans ses projets de réconciliation et d'alliance. Quand le comte Munster, le 7 juillet 1896, annonça au gouverne-
ment de la République que son pays prendrait part officiellement à l'exposition de 1900, il pensait certainement avec son souverain que celui-ci viendrait parader à cette occasion dans la capitale française. L'Allemagne et la France ont des intérêts communs dans La Méditerranée orientale. Et M. Gabriel Hanotaux estimait, non sans raison, qu'ils se pouvaient concilier. Entre l'Allemagne et la France, ce ministre élabora sagement des ententes partielles, mais sans engager le moins du monde la ligne générale de la politique française. A Berlin, cependant, le gouvernement, toujours enclin à croire ce qu'il espérait, voulait voir dans ces mesures un système et saluait déjà «son homme» en M. Gabriel Hanotaux, alors que celuici, agissant comme il faisait, se bornait, encore une fois, à poursuivre une politique d'équilibre dictée par les nécessités de l'expansion française.
La France n'avait-elle pas précédé l'Allemagne dans la politique coloniale et mondiale?
La chute du ministère Méline et le remplacement de M. Hanotaux par M. Delcassé jetèrent une douche glacée sur les illusions de la Wilhelmstrasse. Le 19 juin 1898, le comte Munster avait remis à M. Hanotaux un mémorandum auquel le gouvernement de Berlin paraissait attacher une grande importance. 11 s'agissait probablement de l'avenir des colonies portugaises. De toute façon, le problème posé ne manquait pas d'intérêt.
Comme don de joyeux avènement, M. Delcassé crut devoir oublier de répondre au comte Munster. C'était laisser voir clairement la voie nouvelle où il entendait cheminer. Sans se brouiller positivement avec l'Allemagne, M. Delcassé observa une extrême froideur envers elle. En revanche, il se rapprochait de l'Angleterre. Aussi, quand monta sur le trône britannique un roi francophile, succédant à une reine aux sympathies allemandes, et quand Edouard VII, éclairé sur les intérêts de son pays par les difficultés de la guerre contre les Boers, tenta de faire revivre l'ancienne Entente cordiale, M. Delcassé entra d'enthousiasme dans les vues anglaises.
Les rapports de la Grande-Bretagne avec l'Allemagne pendant la première phase de la politique mondiale allemande sont autrement complexes que ceux de l'Allemagne avec la France. Guillaume II, après avoir boudé sa grand'mère maternelle au début de son règne, se rapprocha de plus en plus de la cour de Londres pendant les années suivantes. Il marquait à la reine Victoria une vénération qui allait croissant avec les années. En 1901, il n'hésita même pas à se rendre en Angleterre pour recueillir son dernier soupir. La présence de Guillaume II aux funérailles de son aïeule marqua l'apogée de l'amitié anglo-allemande. Depuis lors, elle ne cessa de décliner.
Mais il s'en faut que cette amitié ait été sans nuage
entre 1895 et 1901. Dès la première année de la politique mondiale, la presse anglaise malmena rudement Guillaume II. Cette campagne avait pour origine la protestation élevée par le gouvernement de Berlin contre certain projet de traité anglo-allemand concernant l'Etat du Congo. L'expansion allemande en Afrique allait forcément inaugurer une tension anglo-allemande. La tension se produisit, en effet, pour s'aggraver lors du raid Jameson et lorsque Guillaume II crut devoir envoyer au président Krùger un chaleureux télégramme pour le féliciter d'avoir défait l'aventurier anglais. Les Allemands entretenaient sur l'Afrique du Sud des visées qu'ils cachaient à peine. En quête de sphères d'influence où placer leurs produits, ils avaient jeté les yeux sur ce territoire et, avec la connivence des Boers moins directement menacés par l'Allemagne que par l'Angleterre, ils avaient obtenu d'appréciables résultats. Cette puissance de travail et cette âpre obstination, qui font des Allemands de si dangereux concurrents, ne laissaient pas d'inquiéter dès 1897 les cercles commerciaux anglais. M. Gastrell, attaché anglais à Berlin, écrivait dans un livre publié à cette date : « Notre écrasante supériorité commerciale et industrielle n'est plus le fait assuré qu'elle était jadis. Le bon vieux temps est passé. Par suite des progrès accomplis par les autres nations, nous nous trouvons en présence d'une situation toute nouvelle. Si nous
voulons conserver la place de la nation la plu s commerçante du monde, nous aurons une lutte difficile à soutenir. »
C'est encore en 1897, à la date du 11 septembre, que la Saturdag Review publia l'article malheureux, mais significatif que l'Allemagne ne devait jamais oublier et qui, d'ailleurs, décrit avec tant de clairvoyance l'antagonisme anglo-allemand qu'il ne faut pas hésiter à le reproduire :
Le prince de Bismarck a déjà reconnu depuis longtemps ce qu'en Angleterre le peuple enfin commence à comprendre, à savoir qu'il existe en Europe deux grands adversaires irréconciliables, deux grandes nations qui voudraient se soumettre tout l'univers et monopoliser le trafic à leur bénéfice. Ces nations sont l'Angleterre, laquelle, avec sa longue histoire de conquêtes réussies, est convaincue qu'en poursuivant son intérêt personnel elle apporte la lumière de la civilisation aux peuples encore plongés dans les ténèbres, et l'Allemagne, sa parente de race, qui possède à vrai dire une moindre force de volonté, mais peut-être une intelligence plus pénétrante encore. Toutes deux rivalisent sur tous les points du monde. . . Partout où il y a une mine à exploiter, un chemin de fer à construire, un indigène à détourner du fruit de l'arbre à pain et de l'abstinence pour l'initier à la viande de conserve et à l'eau-de-vie, Anglais et Allemands combattent pour la préséance. De sorte qu'un million de légers frottements ont fini par créer une atmosphère si favorable à la guerre que le monde n'a jamais rien vu de pareil. Si demain l'Allemagne disparaissait de la surface de la terre, il n'y aurait après-demain aucun Anglais qui de ce fait ne serait devenu plus riche. Les nations ont
combattu pendant des siècles pour une ville ou pour un droit de succession. Pourquoi n'en viendraientelles pas aux mains aujourd'hui pour un revenu commercial annuel de deux cent millions de livres sterling?
Le gouvernement anglais s'abstint toutefois d'épouser la querelle de l'industriel et du commerçant britanniques contre ses concurrents de nationalité allemande. En 1898, grâce en partie aux relations amicales existant entre les deux cours, la situation s'améliora sensiblement. Dans un article du 12 février 1898, la même Satnrday Review réparait son erreur de l'année précédente. Elle publiait un éloge flamboyant de l'empereur Guillaume, insistant sur les marques d'amitié qu'il donnait sans cesse au peuple anglais et formant des vœux pour l'avènement de relations meilleures entre deux peuples faits pour s'estimer.
En 1899, le rapprochement progressait encore. Le 30 novembre, à Leicester, M.Chamberlain allait jusqu'à préconiser en tout autant de termes une alliance anglo-allemande. Mais les mois suivants entraînèrent de nouveau un revirement complet. L'Angleterre déclara la guerre aux Boers à l'indignation de toute l'Europe, de la France comme de l'Allemagne; mais, on ne sait trop pourquoi, l'indignation allemande irrita l'Angleterre plus que toute autre. L'empressement de l'Allemagne à profiter des embarras de la Grande-Bretagne au Trans-
vaal pour faire subir à sa flotte, à sa « flotte de paix», comme l'appelait l'empereur, un accroissement énorme, redoubla l'animosité britannique. Les véritables desseins de l'Allemagne et la menace que représentait pour le repos de l'Europe son développement naval éclataient enfin au grand jour.
Guillaume II eut beau s'abstenir de tout propos, de toute démarche en faveur des Boers ; il eut beau, sur la fin de la campagne, défendre sa porte au président Krûger en quête de secours, l'Angleterre savait désormais à quoi s'en tenir sur les amicaux desseins de sa rivale. Moins de deux ans après son discours triplicien de Leicester, M. Chamberlain avait complètement retourné son char et répondait sur un ton franchement hostile à la presse allemande dénonçant les cruautés britanniques au Transvaal. Si dure qu'ait pu se montrer l'Angleterre, déclarait M. Chamberlain, elle n'avait pas égalé, elle ne pourrait jamais égaler les atrocités commises en France par les Allemands, lors de la campagne de 1870 et 1871. Piqué au vif par cette riposte, le chancelier de Bùlow crut devoir répondre le 8 janvier 1902 par un discours qui acheva d'exaspérer l'opinion anglaise.
La politique personnelle d'Edouard VII vint encore aggraver, sur ces entrefaites, des rapports déjà mauvais. L'alliance anglo-japonaise, appelée à contrecarrer l'expansion allemande en Extrême-
Orient, l'accord avec la France, le rapprochement en voie de réalisation avec la Russie, montrèrent à Guillaume II que la partie du monde restée jusqu'alors en dehors des atteintes du germanisme se défendait énergiquement. L'Allemagne, entraînée par le vertige industriel, forcée, sous peine de ruine, d'écouler ses produits n'importe où, marqua devant cette résistance qui la prenait de court une violente colère. Il fut question en 1904 à diverses reprises d'une guerre anglo-allemande. Le prince de Bùlow déclarait à ce propos à un journaliste anglais: «Les pays étrangers doivent se réconcilier avec ce fait que le négociant allemand outremer n'est plus une misérable créature appelée à se contenter des miettes tombées de la table. Il prend place maintenant à côté de ses collègues.» Le chancelier de Bùlow aurait dit plus exactement : « Il entend que ses collègues lui cèdent partout la place, qu'ils salent de là pour qu'il s'y mette. » La politique mondiale de l'Allemagne prenait une tournure de plus en plus agressive. La mégalomanie des industriels et des commerçants, préparée, favorisée, entretenue par la mégalomanie des théoriciens politiques, jetait peu à peu ce pays dans une voie où la catastrophe était certaine.
L'appétit démesuré et si déplaisant de l'Allemagne n'empêchait point l'empereur de protester à tout venant et à tout propos de ses sentiments pacifiques. Docile aux instructions d'en haut, la
presse et les auteurs officieux revenaient sans se lasser sur la différence existant entre l'empire mondial allemand et les empires à tendance universelle qui avaient précédé l'expansion allemande . Jusqu'alors, disaient-ils, tous les grands empires avaient été des empires militaires, fondés sur la conquête, vivant de la guerre. L'empire mondial allemand n'avait d'autre but que de fournir à l'industrie et au commerce allemands les débouchés indispensables. La politique mondiale des autres puissances était essentiellement offensive, celle de l'Allemagne était purement défensive \ Si l'Allemagne, en même temps que grandissait son domaine, s'était assuré une redoutable force militaire, une armée de terre supérieure à toutes les armées continentales, une flotte qui n'avait de rivale que dans la flotte anglaise, la raison en était à son amour immense de la paix générale et à son ferme propos de la sauvegarder. « Nos puissants armements, déclarait le prince de Bùlow, ont été une garantie de paix telle que les siècles n'en ont pas connue de pareille 2. »
Le langage du maître était plus catégorique encore que celui du serviteur. Au lendemain de l'entrée dans la politique mondiale et comme pour rassurer l'étranger — à moins que ce ne fût pour lui donner le change, — Guillaume II multipliait
1 Le Prince de Bùlow. Ouvrage cité. Page 45. a Même ouvrage cité. Page 58.
jusqu'à satiété ses antiennes pacifiques. Parlant à l'inauguration du canal de Kiel, il glorifia la collaboration de tous les peuples au maintien «. de la mission civilisatrice de l'Europe ». Il disait : « Nous voulons maintenir la paix et nous la maintiendrons. » A l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de la fondation de l'empire, le lSjanvier 1896, il déclarait : « Bien loin d'être un danger pour les autres peuples, l'empire allemand, accompagné de l'estime et de la confiance des peuples, restera demain comme hier un soutien puissant de la paix. » Le 7 septembre de la même année, au sortir d'une revue militaire en l'honneur du couple impérial russe, il disait, les yeux dans les yeux du tsar et parlant du tsar; «En plein accord avec moi, ses efforts visent à rassembler tous les peuples du continent euiopéen pour les réunir sur la base d'intérêts communs en vue de la protection de nos biens les plus sacrés. »
Guillaume II n'allait-il pas jusqu'à dénaturer sans pudeur l'histoire contemporaine pour faire croire à une Allemagne énergiquement pacifique? Alors que Bismarck et Guillaume Ier avaient rêvé en 1875 d'écraser à jamais cette France insolente qui se relevait trop vite à leur gré, alors qu'ils avaient failli obtenir le consentement de l'Europe à leur plan sauvage, Guillaume II osa proclamer à Cologne le 18 juin 1897; « Que Dieu m'accorde de marcher sur les traces de mon grand-père et de con-
server au monde la paix qui n'existe aussi bien que depuis la renaissance de l'empire allemand ! » Les historiens officiels du royaume de Prusse, tous adulateurs, tous byzantins, tous également empressés à flatter un maître avide de louanges, créé" rent de toutes pièces la légende de la «bonté prussienne». La Prusse n'avait jamais été agressive, la Prusse n'avait jamais pris les armes que pour se défendre. Victorieuse, la Prusse restait le bon géant, bon jusqu'à la faiblesse. Dans les cérémonies officielles, Guillaume II n'entendit jamais soutenir par ses pédants que cette thèse extravagante. Rien d'étonnant à ce qu'il l'ait adoptée et propagée à son tour. Ne servait-elle pas à merveille ses intérêts et ses projets ?
Le 8 août 1897, Guillaume II rendait au tsar sa politesse de l'année précédente et lui renouvelait ses assurances pacifiques : « En toute confiance, déclarait-il, je puis promettre une fois encore à Votre Majesté (et je sais qu'en parlant ainsi j'ai tout mon peuple derrière moi), que j'assisterai de toutes mes forces Votre Majesté dans cette grande œuvre qui consiste à maintenir la paix entre les peuples et que je donnerai aussi à Votre Majesté mon plus énergique appui contre quiconque pourrait être tenté de troubler cette paix ou de la rompre. » Le mois suivant, à Hambourg, où le couple
royal d'Italie lui rendait visite, Guillaume II développa ce thème « que la Triple-Alliance avait été fondée dans l'intérêt de la paix. » Enfin le 21 juin 1904, à Cuxhaven, dans une cérémonie publique, l'empereur prononça un discours où il posait en fait « la solidarité croissante des peuples civilisés». Dans le programme des chefs d'Etat, comme dans la pensée des «libres citoyens », le sentiment de la solidarité devenait, d'après lui, de plus en plus sensible. Ce sentiment nouveau laissait bien augurer de l'avenir. L'empereur d'Allemagne était le .premier à s'en féliciter.
Il serait puéril de nier l'écho favorable que rencontraient un peu partout ces impériales promesses. Les peuples qui, parleur position et leur politique, auraient dû se montrer le plus enclins à la méfiance avaient justement la tendance la plus accusée à se laisser enguirlander et endormir. En France, le plan d'une collaboration financière englobant les deux pays comptait, nous l'avons montré, des partisans nombreux et influents. Depuis l'Exposition de 1900, la mode s'en mêlait et ce fut pendant quelque temps faire preuve du meilleur goût que de marquer des sympathies discrètes à l'Allemagne et à son souverain.
En Angleterre, pays plus directement menacé encore que la France par l'expansion allemande, Guillaume II s'était assuré des partisans dévoués, sinon dans le peuple, du moins chez les politiciens
et les philosophes. L'année même où la France, obéissant à un sûr instinct, liait son sort à celui de l'Angleterre, on pouvait lire ces mots dans le livre d'un parlementaire anglais : « Une chose semble claire à en juger par les efforts presque surhumains de Guillaume II en faveur de la paix depuis le moment où il monta sur le trône jusqu'à maintenant, à savoir qu'on peut compter qu'il ne provoquera jamais une guerre et qu'il ne se laissera jamais entraîner dans une guerre, sinon sous la pression d'une cruelle nécessité. » Cette opinion était alors partagée par un grand nombre d'Anglais. Ils pouvaient trouver l'Allemagne encombrante et gênante, mais elle n'était pas belliqueuse. Le dogme de « l'empereur pacifique » avait cours à cette époque dans l'Europe presque entière.
Un fait ou, pour mieux dire, toute une série de faits auraient dû pourtant instruire les spectateurs européens de la conception spéciale de la paix à laquelle sacrifiait l'empereur allemand et qui ne ressemblait en rien à ce pacifisme absolu dont le louaient les badauds. Nous voulons parler de sa conduite lors de la première conférence de La Haye.
C'est en 1898 que les grandes puissances, sur l'invitation du tsar, se réunirent en congrès dans une paisible cité de la paisible Hollande, pour y étudier, dans un esprit d'humanité et d'équité, le moyen de rendre désormais la guerre impossible ou du moins plus rare et moins atroce.
Toutes les grandes puissances se rendirent à l'appel du tsar, mais elles n'y mirent pas toutes le même empressement. La Russie, la France, l'Angleterre désiraient loyalement accomplir des réformes et le montrèrent. On se rappelle le rôle prépondérant joué à La Haye par M. Léon Bourgeois. Tous ses discours, toutes ses initiatives manifestèrent avec éloquence le vœu sincèrement formé par la République française de couper court à l'affreux militarisme et à ses charges croissantes ; mais tout échoua par la faute de l'Allemagne et rien n'est plus facile à démontrer. Guillaume II luimême, avec une franchise qui aurait dû instruire les esprits prévenus en sa faveur, prit soin de déclarer dès l'abord que toute cette agitation en faveur de la paix universelle lui paraissait factice, précaire et dangereuse. Pourquoi donc aurait-il dit à la diète provinciale de Brandebourg, le 3 février 1899, soit au lendemain de la première conférence : « Tant que régnera sur l'humanité le péché originel, il y aura des guerres et de la haine, des jalousies et des discordes, et les hommes chercheront à se surpasser. » Et pourquoi donc auraitil répété, le 8 septembre 1899, cette fois à Karlsruhe, qu'il ne convenait pas de sacrifier à la chimère pacifiste et que des siècles s'écouleraient avant que cette utopie ne devînt réalisable?
Reconnaissons à Guillaume II le mérite de n'avoir jamais dissimulé son éloignement pour les
projets du tsar et les réformes qui devaient sortir de La Haye. Infatigable à célébrer le bienfait de la paix, de cette paix allemande favorable à ses intérêts, il n'a jamais témoigné au pacifisme qu'une solide répugnance. Ses adversaires naturels firent preuve d'une fâcheuse insouciance, d'une funeste naïveté en ne tirant pas de cette conduite les conclusions qu'elle impliquait.
Les avertissements ne leur manquèrent pourtant pas. M. Andrew-D. White, qui représentait en 1898 les Etats-Unis à la cour de Berlin, a laissé un livre de Souvenirs qui jette le jour le plus cru sur la manœuvre allemande. A la veille de la conférence, l'empereur allemand manda M. White, l'interrogea sur la ligne de conduite qu'il comptait suivre à La Haye et ne lui cacha point son auguste déplaisir. Guillaume II se félicitait du moins d'avoir délégué à La Haye un homme, disait-il, « plein de bon sens », le comte Munster. M. White comprit l'estime du souverain pour son principal délégué quand il s'entretint avec celui-ci. Il le trouva plein des « idées qui donnaient le ton il y a cinquante ans ».
Le comte Munster ne se gênait pas, dans l'intimité, pour déclarer que la conférence de La Haye était «un piège tendu par la Russie». Dès les premières séances, il mit tous les bâtons dans toutes les roues. Guillaume II avait laissé entendre à M. White qu'il voyait dans l'arbitrage une limita-
tion de sa souveraineté et qu'à ce titre il condamnait cette institution. Le comte Munster agit en harmonie avec ce principe. Ce qui l'effrayait surtout, d'après M. White, dans les tribunaux d'arbitrage, c'est qu'ils donnaient à l'ennemi le temps de préparer la guerre, privant ainsi l'Allemagne de son principal atout : l'attaque brusquée.
M. White tenta de convertir le comte Munster aux tribunaux d'arbitrage et pensait y avoir réussi quand un ordre venu de Berlin, de l'aveu du comte Munster lui-même, obligea M. White à tout recommencer. Il écrivit directement à M. de Bùlow pour lui dire que l'Allemagne ne pouvait s'opposer plus longtemps au vœu général. Sur quoi M. de Bùlow se rendit à Kiel pour en conférer avec l'empereur. On devine ce qu'il dut dire à Guillaume II pour le décider : l'Allemagne apparaîtrait décidée à faire la guerre si elle s'opposait de parti-pris à toutes les réformes pacifiques.
Et Guillaume II céda. La nouvelle en fut télégraphiée à La Haye et la conférence continua ses travaux. Mais comment les délégués des puissances ont-ils pu prendre au sérieux les signatures des délégués allemands, appliquées au bas des conventions dans des circonstances si singulières et si révélatrices ?
On se pose aujourd'hui cette question avec surprise et douleur. Si Guillaume II a pu être accusé de fourberie, ses ennemis ont fait preuve d'une
extrême légèreté. Dès cette époque, les discours de Guillaume II, entendus cum grano salis, sa politique et celle de son gouvernement marquaient un amour de la paix bien chancelant, un amour de la paix qui n'était pas, tant s'en faut, celui de la paix à tout prix. Plusieurs années encore allaient s'écouler avant que l'empereur allemand ne devînt franchement belliqueux; le conflit marocain luimême devait prendre fin sans qu'il tirât l'épée. Mais certains aspects de sa politique et tout particulièrement sa façon de procéder pendant la première conférence de La Haye auraient dû montrer à l'Europe qu'il n'était pas si éloigné des pangermanistes qu'on aurait pu croire et qu'il pouvait fort bien, dans certaines circonstances données,, devenir l'exécuteur docile de leurs volontés.