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CHAPITRE IV

L'affaire marocaine.

Première phase: 1905-1909

Les causes de la guerre qui éclata au mois de juillet 1914 sont multiples et complexes. Elles remontent bien au delà des campagnes balkaniques de 1912-1913 et de la rivalité austro-russe qui s'ensuivit. Parmi les causes profondes et lointaines de la catastrophe, il faut citer le conflit marocain. Il envenima d'une façon irrémédiable les rapports jusqu'alors satisfaisants des puissances européennes et surtout les rapports franco-allemands. C'est à la faveur du conflit marocain que se créa, en Allemagne, l'état d'esprit qui a rendu la guerre possible.

Les trois puissances européennes intéressées à la question marocaine sont, au XIXe siècle, l'Espagne, la France et l'Angleterre. L'Espagne en raison de l'ancienneté de sa politique maure et des presidios qu'elle possède au Maroc ; la France en raison de la proximité de l'Algérie et du Maroc et

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du danger résultant d'un Maroc anarchique pour la sécurité algérienne; l'Angleterre enfin, en raison du voisinage de Gibraltar.

L'Allemagne, à tout prendre, n'avait rien à voir au Maroc, mais, à partir du moment où se dessinèrent ses ambitions coloniales, elle intrigua un peu partout, elle sonda un peu partout le terrain et le Maroc n'échappa point complètement à ses tentacules.

Avant 1870, Anglais et Allemands travaillaient les uns et les autres à miner l'influence française dans l'empire chérifien. Mais la puissance française, plus solidement établie et appuyée par le Maghzen, élimina peu à peu et presque totalement ces rivaux gênants. En 1896, le rappel du comte Tattenbach manifesta la renonciation allemande. Cinq ans plus tard, l'Angleterre accomplit la même opération. Elle décida de laisser à la France au Maroc le champ libre, à condition que la France accordât à toutes les puissances la liberté commerciale et consentît à la neutralisation de Tanger. La France accepta et ce fut l'aurore du rapprochement franco-anglais d'où devait sortir, trois ans plus tard, l'Entente cordiale.

La Ligue pangermaniste, fondée en 1891 pour protester contre la cession de territoires africains à l'Angleterre en échange d'Héligoland et pour favoriser partout les intérêts du germanisme, n'avait pas vu sans déplaisir le gouvernement de Berlin l'évolution belliqueuse 8

abdiquer toute visée sur le Maroc. L'industrie allemande avait traversé en 1901 une crise terrible. Plus que jamais, le problème des matières premières exigeait une solution. Plus que jamais, il s'agissait de trouver du minerai de fer et du coton et des débouchés pour toutes les marchandises manufacturées par le travail allemand. Et c'était le moment choisi par les dirigeants pour abandonner à des rivaux l'empire chérifien, si riche d'espérances 1

Dès le mois d'octobre 1903, les pangermanistes entreprennent en faveur de l'établissement de l'Allemagne au Maroc une campagne passionnée. Au mois de mars 1904, tandis que se discutent les accords franco-anglais, les pangermanistes réunis en congrès à Esslingen invitent le gouvernement à jeter son dévolu sur le Maroc occidental. La résolution votée au congrès constate « que le Maroc peut devenir une colonie de peuplement et une colonie agricole, en même temps qu'il fournirait un point d'appui des plus précieux pour la flotte allemande ». Le congrès propose en outre qu'Oualidja et Agadir soient occupés « comme précédemment Tsing-Taô en Chine », afin que soit délimité le territoire marocain où l'Allemagne reconnaît sa sphère d'intérêts personnelle.

La signature de l'accord franco-anglais se produit sur ces entrefaites. Quelques jours après le congrès d'Esslingen, l'Europe apprend, d'ailleurs

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sans surprise, que la France et l'Angleterre ont scellé leur réconciliation. A l'Angleterre, la France abandonne l'Egypte. La Grande-Bretagne cède en retour à la France tous ses droits au Maroc. UAlldeutscher Verband, toutefois, n'entend pas de cette oreille. Le 12 avril 1904, la direction de la Ligue remet au prince de Bûlow une adresse où il est dit : « Autant qu'on peut prévoir, le Maroc occidental offre à l'Allemagne sa dernière chance d'entrer par la voie pacifique et sans guerre de conquête en possession de territoires plus appropriés à l'expansion allemande que ne sont toutes les acquisitions faites jusqu'aujourd'hui au-delà des mers par l'Allemagne. »

Vainement les frères Mannesmann qui convoitaient les terrains, riches en minerai de fer, situés dans le Maroc occidental mirent en mouvement leurs journaux et leurs porte-parole attitrés au Parlement, le gouvernement de Berlin déclara qu'il se désintéressait de la question marocaine.

Guillaume II nounissait pourtant, à ce moment précis, un as-ez vif ressentiment envers la France. Il avait annoncé sa visite au roi Victor-Emmanuel pour la fin de mars 1904 et manifesté le désir de se rencontrer en Italie avec le président Loubet. Guillaume II persistait à méconnaître les vraies conditions de bonnes relations franco-allemandes. Une froide politesse de peuple à peuple ne lui suffisait pas. Il entendait forcer les Fran-

çais à choisir entre une amitié, pour eux déshonorante, et une hostilité avouée. Politique absurde, susceptible de mettre à tout instant le feu aux poudres. Victor-Emmanuel III, dans sa finesse, avait naturellement refusé de servir de médiateur entre l'empereur allemand et le président français. Déçu à nouveau dans son vœu le plus cher, Guillaume II en marqua une humeur très vive. Les discours qu'il prononça coup sur coup à Karlsruhe, à Mayence, à Saarbi ùcken, témoignèrent de son irritation. Il parlait des grandes victoires de la grande époque où fut créé l'empire en termes qui n'avaient rien de rassurant.

L'accord franco-anglais n'était pas fait pour rendre à l'empereur allemand sa sérénité. Il garda pourtant son amertume par devers lui. Le moment lui semblait sans doute peu favorable pour se laisser aller à marquer son dépit.

Amené à s'expliquer au Reichstag sur le rapprochement franco-anglais et la politique de l'Allemagne au Maroc, le chancelier déclara : « Pour ce qui est du Maroc, point essentiel de l'accord franco-anglais, nous sommes intéressés dans ce pays, comme d'ailleurs dans le reste de la Méditerranée,

principalement au point de vue économique

Nous devons protéger nos intérêts mercantiles au Maroc et nous les protégerons. Nous n'avons aucune raison de redouter qu'ils puissent y être méconnus ou lésés par une puissance quelconque. »

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Sommé deux jours plus tard par le chef des pangermanistes, le comte Reventlow, de développer plus nettement toute sa pensée, le prince de Bùlow se déclara bien décidé « à ne pas lancer le pays dans une aventure à propos du Maroc». La politique marocaine de l'Allemagne, à ce moment-là, était donc parfaitement claire. L'Allemagne reconnaissait que ni sa position géographique, ni ses maigres entreprises d'autrefois au Maroc ne lui donnaient sur ce pays des droits spéciaux. Pourvu qu'elle y put librement commercer, elle laissait l'Espagne et la France s'y installer à leur guise.

L'Allemagne a beaucoup récriminé par la suite contre l'Angleterre et la France qui prétendaient « régler sans elle le problème marocain ». Il convient d'observer qu'au début de l'affaire le gouvernement de Berlin réprouvait énergiquement la politique marocaine des pangermanistes à laquelle il finit par se rallier. Pendant toute l'année 1904, l'empereur et ses ministres déclaraient ouvertement se désintéresser du Maroc et le chancelier raillait même agréablement « les politiciens du banc de bière » assez fous pour mettre à l'Allemagne une mauvaise affaire sur les bras sous prétexte de lui assurer « un lambeau d'empire chérifien ».

Les pangermanistes, cependant, ne se laissèrent pas décourager. Ils redoublèrent au contraire leurs efforts. Résolus à tout pour faire triompher leur

politique, ils recommencèrent contre l'empereur la campagne esquissée lors de l'incident d'Héligoland. Ils dénoncèrent la mollesse du gouvernement, l'indifférence où le laissaient les intérêts du négoce et de l'industrie. Réunie à Stettin, le 30 mai 1904, l'Association coloniale allemande, distincte de la Ligue pangermaniste, mais animée du même esprit, vota une adresse au chancelier où il était dit : « Au cas où le statu quo marocain serait modifié en faveur de la France, l'empire allemand devrait recevoir des compensations au moins égales à l'accroissement de la puissance française, compensations correspondant à la fois à l'importance des intérêts économiques de l'Allemagne dans le pays, aux besoins qu'a sa flotte de points d'appui maritimes et aux besoins d'expansion de la population allemande. »

L'agitation pangermaniste redoubla au moment où il devint certain que la guerre russo-japonaise finirait par la défaite russe. « A quoi songent nos chefs ? protestaient les chauvins. Laisseront-ils échapper une occasion unique de mettre la main sur ce Maroc occidental où les trente-deux mille émigrants que l'Allemagne envoie chaque année aux Etats-Unis trouveraient à s'établir en gardant leur nationalité allemande et où l'Allemagne trouverait un point d'appui apte à sauvegarder, en cas de complications internationales, le libre passage de notre flotte entre l'Atlantique et le canal de Suez? »

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Ce langage énergique, ces attaques incessantes contre le gouvernement finirent, à la faveur des revers russes, par mettre en branle les dirigeants. Le 12 mars 1905, Guillaume II annonça son départ pour Tanger. Et le chancelier de Bùlow, interpellé le 29 au Reichstag par M. Bebel, avoua la volteface gouvernementale avec une parfaite désinvolture : «M. Bebel, déclara-t-ii, a laissé entendre que notre politique au Maroc a changé depuis un an. Je dois lui rappeler d'abord que le langage et l'attitude des diplomates et des politiques se règlent d'après les circonstances. »

Certes, le gouvernement de Berlin avait le droit de changer d'avis sur la question marocaine et de se rallier à la manière forte après avoir préféré la manière douce ; mais les conditions où s'opéra ce changement montrent bien l'arrière-pensée du gouvernement impérial : il faisait au Maroc une politique de prestige autant qu'une politique d'intérêt. En fait, il entendait se livrer au Maroc à ce que les Allemands appellent une épreuve de force, une Kraftprobe, destinée à prouver la supériorité de l'Allemagne sur l'Angleterre et la France, ses rivales.

Le prince de Bùlow doit avoir déclaré un jour : « C'est moi qui ai envoyé l'empereur à Tanger». Et Guillaume II lui-même doit avoir avoué qu'il

s'était décidé à cette démarche retentissante sous l'influence de M. de Holstein, l'implacable ennemi de la France à la Wilhelmstrasse; mais c'est plus encore à l'instigation du pangermanisme et comme mandataire inconscient de YAlldeutschtum que l'empereur allemand débarqua à Tanger, le 31 mars 1905.

Guillaume II avait fini par céder à la pression occulte exercée sur lui par les professionnels du chauvinisme, mais il n'entendait pas les suivre jusqu'où ils eussent désiré le mener. A rencontre de M. de Holstein qui ne cessait de répéter : «La guerre contre la France aujourd'hui ou jamais! » Guillaume II était résolu à ne pas faire la guerre. Il convient d'en prendre note à la décharge de l'empereur allemand : il ne souhaitait pas, à ce moment, de pousser les choses à l'extrême. L'eût-il souhaité que l'occasion n'eût pas été mauvaise. La France avait à peine liquidé l'affaire Dreyfus. Son armée sous le général André, sa marine sous M. Pelletan avaient sensiblement déchu de ce qu'elles étaient avant l'Affaire. La Russie, de son côté, était fort empêchée en Mandchourie et quant au secours militaire de la Grande-Bretagne, il était encore très problématique. Guillaume II, à ce moment, eût assailli la France avec des chances de victoire sérieuses. S'il s'abstint, c'est donc qu'il ne cherchait point au Maroc un casus bellî, mais simplement l'occasion de montrer que l'Allemagne

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de la politique mondiale et du pangermanisme entendait participer au règlement de tous les grands problèmes universels.

L'esprit encore pacifique de cette orientation nouvelle s'exprima dans un discours remarquable prononcé par l'empereur le 22 mars 1905 à Brème, au moment de s'embarquer pour Tanger : « Je me suis juré, déclarait Guillaume II, lorsque je suis monté sur le trône, après le puissant règne de mon grand-père, qu'autant que je pourrais je laisserais reposer les baïonnettes et Jtes canons, mais que les baïonnettes devraient être tenues affilées et les canons en bon état afin que la jalousie et l'envie du dehors ne pussent nous empêcher de cultiver notre jardin et d'arranger notre maison à l'intérieur. Je me suis promis, selon mon expérience et les leçons de l'histoire, de ne jamais songer à un vain empire du monde. Aussi bien que sont devenus ces prétendus empires universels? Alexandre le Grand, Napoléon Ier, tous les grands capitaines se sont baignés dans le sang et ont laissé des peuples asservis qui aussitôt se sont soulevés, entraînant la ruine de l'empire. L'empire que j'ai rêvé, le voici : l'empire allemand récemment né doit jouir de la confiance de tous, être considéré partout comme un tranquille, honnête, paisible voisin ; et si l'on parle peut-être un jour, dans l'avenir, d'un empire mondial de l'Allemagne ou d'une souveraineté mondiale des Hohenzollern,

celle-ci ne doit pas être fondée sur des conquêtes par l'épée, mais sur la confiance réciproque des nations unies dans un même dessein.»

Les paroles mémorables prononcée par l'empereur à Tanger, pendant sa courte halte dans cette ville, témoignaient d'intentions non moins pacifiques. L'empereur n'avait pas reçu communication officielle de l'accord franco-anglais du 8 avril 1904. Il affectait, par conséquent, de s'en tenir à l'accord conclu à Madrid le 3 juillet 1890. A Tanger, il se donnait pour l'hôte du sultan du Maroc et non point pour l'hôte de la France : « Ma visite à Tanger, dit-il, a pour but de montrer que je suis décidé à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour sauvegarder efficacement les intérêts de l'Allemagne au Maroc puisque je considère le sultan comme un souverain absolument libre. »

Le voyage de Tanger suscita en France, comme de juste, une émotion intense. Le socialisme et le pacifisme venaient d'accomplir, sous les auspices de l'affaire Dreyfus, d'immenses progrès, M. Delcassé avait habilement manœuvré en réalisant l'accord avec l'Angleterre, mais il avait négligé d'imposer au chef du gouvernement des ministres de la guerre et de la marine à la mesure de celui des Affaires étrangères. Quand le 6 juin, dans une séance historique, M. Rouvier demanda au ministre de la guerre si la France pouvait affronter un conflit armé : «Mais nous ne sommes prêts à

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aucun point de vue ! » s'écria M. Berteaux. Il ne restait à M. Rouvier qu'à passer sous les fourches caudines de l'Allemagne. Le gouvernement français consentit, d'ailleurs sans enthousiasme, à faire régler par une conférence internationale la question marocaine.

Mis en minorité, M. Delcassé démissionna et sa retraite fut saluée en Allemagne par les cris de joie de la presse chauvine. Guillaume II lui-même se montra fort satisfait de l'attitude si déférente de la France. Le général de Lacroix se trouvait alors à Berlin, où il était venu assister au mariage du prince héritier. Guillaume II, après lui avoir annoncé la démission de M. Delcassé, que venait d'apporter le télégraphe, ajouta : « Et maintenant, je ne susciterai plus de difficultés à la République l. »

Encore une promesse qu'il ne devait pas tenir !

A Paris, cependant, M. Rouvier prenait des mains de M. Delcassé le portefeuille des Affaires étrangères et inaugurait, en harmonie avec ses principes, une politique générale sensiblement plus favorable à l'Allemagne que celle de son prédécesseur. M. Rouvier était l'homme de la politique d'affaires, soit du rapprochement avec l'Allemagne sur le terrain des intérêts matériels. Le* grands financiers allemands ne renonçaient toujours pas à l'espoir d'attirer les capitaux français.

1 Harnisch. Marokko-Rûckzng. Berlin 1911. Page 6.

Econduits, ils revenaient aussitôt à la charge. Invités à prendre la porte, ils rentraient le lendemain par la fenêtre. L'installation de M. Rouvier au quai d'Orsay ranima leurs espérances. Ils trouvaient d'ailleurs à Paris, un peu partout, des intelligences précieuses. Déjà le 16 juillet 1905, le plus officieux des journaux français écrivait : « M. Rouvier a su tirer d'une situation délicate, qu'il n'a pas créée, un parti très honorable. Il l'a fait en homme pratique, clairvoyant, puisque tout en conservant à la France le rôle et les avantages spéciaux que lui confère sa mitoyenneté avec le Maroc, il lui a assuré la liquidation d'une situation mal engagée et du même coup il a ouvert, avec nos voisins les plus directs sur le continent, une conversation qui pourrait déterminer plus qu'une détente des rapports antérieurs, une entente sur d'autres questions, au moins aussi intéressantes pour nous que celle du Maroc. »

La politique de M. Delcassé avait effrayé beaucoup de gens en France. Celle de M. Rouvier les rassura. Et l'assentiment général qu'elle rencontra témoigne en tout cas de l'humeur pacifique qui était alors et qui resta depuis celle de tous les Français. La France tenait au Maroc, mais risquer, pour la possession de ce territoire, une guerre avec l'Allemagne lui paraissait une vraie folie. En acceptant de se rendre à Algésiras et en donnant à l'ombrageuse voisine de l'Est des gages non

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équivoques de ses dispositions conciliantes, M. Rouvier avait derrière lui l'opinion publique presque entière : « Seule, la politique d'affaires, pouvait-on lire dans le journal officieux déjà cité, la politique d'affaires, qui favorise l'épanouissement de toutes les initiatives, du plus bas au plus haut degré de l'échelle sociale, qui crée la richesse et en active la circulation dans toutes les classes, est de nature à produire l'apaisement universel, tout en laissant au cœur de l'homme libre assez de dignité pour défendre le pays en cas de péril national. »

L'empereur Guillaume commença par se réjouir de la tournure que prenaient les choses ; mais les débats de la conférence d'Algésiras, commencés le 16 janvier 1906, ne tournèrent pas, tant s'en faut, comme il avait espéré. Le chef des pangermanistes, le comte Reventlow, avait annoncé à un collaborateur de l'Echo de Paris que la conférence d'Algésiras attribuerait l'intérieur du Maroc à la France, la côte méditerranéenne à l'Espagne, la côte atlantique à l'Allemagne. Guillaume II avait peut-être un appétit moins pangermaniste : il espérait bien, toutefois, que ses délégués reviendraient d'Algésiras avec un port pour le moins dans leur serviette. Mais les puissances, agacées par les ambitions allemandes et la politique brouillonne où s'engageait Guillaume II, firent bloc contre les prétentions germaniques. L'Italie elle-même se rangea

aux côtés de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne.

Guillaume II en conçut une irritation qui commença de se manifester dès le début de la conférence pour s'exprimer par des accents de plus en plus aigus, à mesure que la situation se précisait mieux. Le 26 octobre 1905, il prononça les mots célèbres : « Ces messieurs ont vu quelle est notre situation dans le monde. C'est pourquoi la poudre sèche, l'épée affilée, le but bien en vue, les forces tendues et arrière les pessimistes ! »

■Le 28 novembre, dans son discours du trône, il gémissait encore sur la «méconnaissance de l'esprit allemand» et les «préjugés partout répandus à l'égard des progrès et de l'application allemands.» Il rappela l'erreur commise par la France en prétendant régler la question marocaine « sans consulter l'Allemagne et sans tenir compte des intérêts allemands». Le tout entremêlé, suivant l'habitude, d'assurances pacifiques : «Je ne veux pas la guerre, déclara-t-il le 28 décembre 1905, parce que je considérerais la guerre comme contraire à mon devoir devant Dieu et devant mon peuple. J'ai été agacé par certains procédés blessants de M. Delcassé, mais je rends pleinement hommage au tact et à la fermeté de M. Rouvier. »

L'Allemagne avait délégué à la conférence d'Algésiras d'habiles négociateurs. Ils arrachèrent au mauvais vouloir de leurs collègues tout ce qu'il

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était humainement possible de leur arracher. Ils empêchèrent l'accomplissement du vœu cher aux coloniaux français, la « tunification » du Maroc, mais ils rentrèrent à Berlin sans le moindre lopin de terre africaine. L'acte signé le 28 mars 1906 à Algésiras était d'ailleurs plein de dispositions boiteuses et obscures, dont l'interprétation devait nécessairement engendrer de nouveaux conflits. L'Allemagne n'en était pas autrement fâchée. On pourrait toujours, au moment propice, raviver la plaie marocaine et rouvrir le débat marocain.

Les pangermanistes n'éprouvèrent pas moins un vif dépit de ce qu'ils considéraient comme un coup manqué. Leur point de vue sur le Maroc était exactement celui de M. de Holstein. Ils n'admettaient pas la « honte » d'Algésiras, ils ne concevaient pas que Guillaume II, appuyé sur l'Autriche-Hongrie, «le brillant second» de ces jours pénibles, n'eût pas préféré trancher le problème marocain par la guerre plutôt que d'accepter une telle humiliation. Mais le pangermanisme était encore, à cette époque, fort éloigné de représenter la majorité du peuple allemand. Fidèle à ses principes, le socialisme voyait avec crainte les aspirations franchement avouées d'un groupe d'intellectuels et de gens d'affaires à l'hégémonie universelle. Peu de jours avant la signature de l'acte d'Algésiras, le 18 février 1906, le Vorwàrts blâma énergiquement la politique allemande et les ris-

ques de guerre mondiale qu'elle impliquait. Quand l'Allemagne, déclara le Vorwàrts, se bornait à être forte sur le continent, sa situation était infiniment meilleure. La Weltpolitik lui avait causé un tort irréparable. « Plus les armements et la flotte progressent, écrivait l'organe attitré de la démocratie socialiste, plus l'Allemagne s'affaiblit. Elle avait dominé l'Europe sans flotte, par le dissentiment des puissances coloniales entre elles. Ses armements sont devenus le moyen par lequel ces puissances se sont unies, alors qu'elle-même s'est isolée. »

La politique marocaine de l'Allemagne paraissait au Vorwàrts injustifiable. En raison du voisinage avec l'Algérie, la France, de l'aveu même de ce journal, « ne pouvait consentir à aucun prix, sous n'importe quelle forme, à l'établissement de l'Allemagne au Maroc ». L'Allemagne, en méconnaissant la vraie situation, avait l'air de rechercher des difficultés internationales : « C'est la première fois, poursuivait le Vorwàrts, depuis la guerre russo-turque, c'est la première fois depuis trente ans qu'une puissance européenne poursuit sans interruption une politique qui atout moment peut déchaîner une guerre en Europe et qui jusqu'à présent n'a point encore conduit à la guerre seulement parce que l'autre puissance intéressée fait preuve d'un esprit pacifique et d'une sagesse vraiment surprenants. »

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Ces paroles sont d'autant plus remarquables et méritaient d'autant plus d'être rapportées que la social-démocratie ne devait pas toujours tenir ce langage. Elle devait céder peu à peu, elle aussi, au vertige chauvin.

Exaspéré par les brocards des paugermanistes, Guillaume II ne peut s'empêcher, au lendemain d'Algésiras, d'exprimer avec violence le déplaisir que lui causent ces perpétuelles attaques. L'allocution qu'il prononce à Breslau le 8 septembre 1906 est une excommunication en règle à l'adresse de toute la secte. Il n'y a pas place en Allemagne, déclare l'empereur, pour les pessimistes, pour les Schwarzseher. S'ils ne se plaisent point dans leur patrie, qu'ils aillent au diable, mais qu'ils cessent de critiquer à tort et à travers ! Qu'ils ne s'avisent pas d'être plus royalistes que le roi, plus impérialistes que l'empereur! Le monarque de droit divin ne sait-il pas mieux que ses sujets ce qui convient et ce qui ne convient pas?

La diatribe de l'empereur suscita au sein du pangermanisme des sentiments divers. L'organe officiel de la Ligue dénia toute importance au désaveu des gouvernants. Peu importait que l'on fulminât en haut lieu contre le pangermanisme comme tel si l'on prenait en considération les

campagnes du pangermanisme et si l'on finissait par obéir à ses mises en demeure. De cette manière le pangermanisme jouait son rôle et le gouvernement jouait le sien. Le tout pour la plus grande gloire de l'empire.

Mais YAlldeuîschtum comptait aussi des esprits moins bien faits et moins enclins à supporter les réprimandes d'en haut. Un des coryphées du groupe, le comte Reventlow, marqua son dépit dans un pamphlet violent : Guillaume II et les Byzantins1. Le fossé qui se creusait chaque jour davantage entre le souverain et le peuple formait pour la première fois, dans ce pamphlet, l'objet d'une étude méthodique et raisonnée. Il marque donc une date, il caractérise un moment critique. Il convient d'en indiquer au moins le sens général.

Le comte Reventlow aurait pu donner pour épigraphe à son livre les vers célèbres de Racine sur les « détestables flatteurs, présent le plus funeste... »

Si l'on en croit aussi bien le comte Reventlow , Guillaume II aurait été en proie, dès sa plus tendre enfance, à une camarilla d'adulateurs qui peu à peu lui auraient complètement tourné la tête et aliéné l'affection des meilleurs parmi ses sujets. Guillaume II croit au droit divin, autrement dit il croit à son omniscience et à son infaillibilité. Et

1 Graf E. Reventlow. Kaiser Wilhclm II und die Byzar.tiner. iMunich, 1906.

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pourtant, depuis son accession au trône, il n'a commis que des erreurs. Un des procédés favoris des pamphlétaires pangermanisles consista toujours a mettre Guillaume II en opposition avec Guillaume Ier et Bismarck. Ceux-là étaient des chefs authentiques, ceux-là faisaient une politique « vraiment nationale. » Mais Guillaume II ! Guillaume II gouverne avec une coterie contre la volonté populaire et les intérêts évidents de la nation. Il détient un pouvoir plus absolu qu'aucun des rois de Prusse, ses prédécesseurs, mais il emploie sa toute-puissance à saper la force allemande. Quoi de plus contraire au tempérament national que sa manie de paix à tout prix !

Faisant allusion au voyage à Tanger et à la conférence d'Àlgésiras, le comte Reventiow écrit : « Il n'y a pas encore longtemps, une occasion montra que l'empereur renonçait à une guerre alors même que celle-ci n'eût été, comme dit Clausewitz, qu'une continuation de la politique par d'autres moyens. » Et Guillaume II prétend faire, avec une si pauvre méthode, une politique mondiale! Ne serait-il pas plus sage de ressaisir d'abord l'hégémonie continentale, cette hégémonie continentale que Bismarck avait assurée à l'empire et qu'on a perdue depuis lors? Non content de montrer Guillaume II inférieur à Guillaume Ie1 et à Bismarck, le pamphlétaire pangermaniste se divertit à parer Edouard VII de tous les mérites. Le neveu, à l'en croire, ne va

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pas à la cheville de son oncle et sera sa dupe. Guillaume II est trop impulsif, Guillaume II est d'esprit trop mobile pour lutter avec succès contre le roi d'Angleterre, si tenace et si réaliste. Pour finir, le comte Reventlow condamne la conférence d'Algésiras et ses résultats. Il ne comprend pas que Guillaume II ait préféré la honte à la guerre.

Un autre pamphlet fit grand bruit vers la même époque : Guillaume H el son Peuple par un Pessimiste, « von einem Schwarzseher » l. Il n'est pas d'un pangermaniste, il émane d'un écrivain sensiblement plus homme de gauche que les affiliés de YAlldeutschtum, mais il se rencontre sur plus d'un point avec le comte Reventlow et cette rencontre est symptomatique.

Les griefs du Schwarzseher doivent être exposés, eux aussi. Ils manifestent avec une rude sincérité les doléances d'une autre partie de la nation, doléances non moins ardentes que celles du pangermanisme. Guillaume II, après dix-huit ans de règne, s'est peu à peu aliéné une fraction considérable de ses sujets, c'est le fait qui se dégage de tous ces pamphlets. L'empereur nourrissait, en montant sur le trône, les meilleures intentions. Au moment où nous sommes arrivés dans l'histoire de son règne, en 1907, une grande partie de son

1 Une traduction française de cet ouvrage a été publiée par la librairie Perrin, à Paris, l'année même de son apparition en Allemagne (19J7).

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peuple a cessé de croire aux belles promesses des débuts. Les Schwarzseher ! mais ils sont les trois quarts de la nation allemande. S'ils quittaient l'empire, comme Guillaume II les en prie, Guillaume II risquerait fort de régner sur un désert.

Le principal grief du Pessimiste envers son souverain est celui que formulait déjà le comte Reventlow. Guillaume II est passionné d'autocratie au grand détriment de la chose publique. Sa manie absolutiste est d'ailleurs en rapport immédiat avec sa croyance au droit divin. Le Pessimiste, qui est aussi indiscret qu'il est pessimiste, se demande comment Guillaume II accorde sa croyance au droit divin avec son obstination à ne point rendre aux Guelfes le trône de Brunswick. Mais il faut renoncer à expliquer l'inexplicable et le Pessimiste passe outre. Guillaume II, par besoin de dominer, a rabaissé toutes les fonctions et tous les fonctionnaires. Bismarck était vraiment le chancelier impérial, avec toutes les prérogatives que cette dignité comporte. Le prince de Bùlow n'est plus que l'exécuteur des ordres impériaux. Au surplus, et comme il arrive toujours aux souverains férus d'absolutisme, Guillaume II subit sans trop s'en douter les pires influences. Le comte Reventlow stigmatisait les Byzantins. Le Pessimiste dénonce la camarilla, par où il entend le même fléau et déplore les mêmes abus. La camarilla mène l'empereur et qui sait si elle ne le mène

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pas aux abîmes? Le Pessimiste s'afflige de l'ascendant exercé par les militaires : «L'empereur a développé chez ses officiers, écrit-il, une morgue sans bornes, vraie caricature d'une dignité de bon aloi.» (Page 128). Le remède consisterait à rendre au peuple le rôle qui lui revient dans les Etats vraiment modernes... et suivant la constitution, d'ailleurs inobservée, de l'empire allemand. Le Pessimiste rompt une lance, sacrifiée d'avance, en faveur de ce qu'il appelle «l'autre souveraineté», par où il entend le Parlement. Il voit dans le progrès démocratique et libéral, dans la collaboration effective, réelle du Reichstag avec l'empereur la seule manière de conjurer l'impopularité croissante de la monarchie : «Nous sommes à la veille, écrit-il, d'une grande crise de confiance politique. » Pour la conjurer, il faut commencer par rentrer dans l'ornière. Par la faute du régime personnel le char de l'Etat en est sorti. Guillaume II avait juré, en montant sur le trône, de gouverner selon la Constitution. Il faut lui rappeler sa promesse, ii faut lui rappeler son devoir.

Toutes ces critiques, cependant, ne réussissaient qu'à irriter l'empereur et à l'engager plus avant dans la voie absolutiste où le poussaient ses instincts.

Les années qui suivent la conférence d'Àlgésiras le montrent fermement résolu, d'un côté à ne point céder au pangermanisme et à ne pas déchaî-

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der la guerre sans y être contraint, mais de l'autre côté à ne partager les responsabilités du pouvoir avec personne. Les pangermanistes l'accusent de n'avoir pas confiance dans l'armée. S'il hésite à frapper, disent-ils, c'est parce qu'il n'est pas sûr du résultai de ses coups. C'est là une insinuation toute gratuite et destinée, dans l'esprit des chauvins, à rendre l'empereur suspect à l'armée. Il déclare, le 25 février 1906, à la veille de la conclusion du traité d'Algésiras : «Dieu veuille qu'il ne se présente aucune occasion de guerre ! Mais si elle devait éclater, je suis fermement convaincu que l'armée se comporterait comme il y a trentesix ans. »

La démonstration de Tanger et l'acte diplomatique qui s'ensuivit répondaient, dans l'esprit de Guillaume II, à tout un plan qui n'avait rien de positivement belliqueux. Le but de l'empereur était avant tout d'éprouver l'étendue et la résistance de l'Entente cordiale et, si possible, de forcer la France par la menace d'un conflit armé à trahir l'Angleterre et à se jeter dans les bras de l'Allemagne. Dans un discours prononcé au Reichstag, le 15 janvier 1906, le chancelier impérial formula avec toute la clarté désirable les vœux de son auguste maître.

Pour avoir occupé à Paris un poste diplomatique, le prince de Bùlow connaissait mieux que l'empereur les vrais sentiments de la France envers

l'Allemagne. Le chancelier avait pu constater à Paris qu'on n'y parlait plus guère de la revanche et qu'elle ne comptait plus guère de fidèles; mais il n'était pas sans se rendre compte que tout projet d'alliance franco-allemande était voué à un échec certain. Guillaume II avait longtemps caressé ce rêve. Il fallut le voyage de Tanger et l'irritation qu'il provoqua en France pour convaincre l'empereur de la vanité de ce qui avait été jusqu'alors la « grande pensée » de son règne. Mais, si l'alliance était une utopie, des relations cordiales entre la France et l'Allemagne restaient possibles. C'est sur ce terrain de la correction sans l'amour que se plaçait le prince de Bùlow dans son discours du 15 janvier 1906.

Il constatait le nombre sans cesse croissant «des Français raisonnables qui repoussent en principe l'idée d'une guerre offensive contre l'Allemagne». Il se réjouissait aussi de la diminution progressive « du nombre des Français qui ne craignent la guerre que parce qu'elle pourrait, en fin décompte, tourner au détriment de la France». Excellent état d'esprit dont l'Allemagne attendait, pour les deux puissances, les plus heureux résultats. Ne permettrait-il pas la continuation et le développement de la politique d'affaires si heureusement amorcée par M. Rouvier? L'Allemagne a besoin de capitaux et quant à la France, elle ne demande qu'à placer son argent dans des entre-

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prises habilement gérées. Le voilà bien, le trait d'union cherché entre les deux peuples. Commençons par marier l'or français et l'initiative allemande. La paix en sera raffermie et qui sait si des résultats, plus tangibles encore, ne naîtront pas de ce mariage de raison. Deux peuples « qui se rencontrent et qui travaillent ensemble sur le terrain économique, sur le vaste terrain des entreprises industrielles et financières, s'entendront peut-être un jour aussi sur telle ou telle question coloniale. »

Quand le chancelier impérial parlait ainsi aux membres du Reiclistag, l'accord franco-anglais déployait déjà ses effets salutaires. Mais pas plus que l'empereur, M. de Bûlow n'en voulait reconnaître la vraie portée. Dans le même discours, le chancelier ne signalait que pour en parler avec une extrême légèreté l'opposition d'intérêts croissante entre son pays et la Grande-Bretagne : « Il n'existe pas entre nous, déclarait-il, d'opposition politique quelque peu profonde. Il s'est produit des mécontentements entre les deux peuples et, comme c'est d'ordinaire le cas dans la vie, la faute en revenait à peu près également à chacune des deux parties ; mais jamais on n'a observé aucun acte qui fût hostile. Ce n'est pas à tort qu'on a parlé d'une parenté spirituelle entre les Allemands et les Anglais. Certainement, il existe une concurrence et une rivalité commerciales entre nous, mais une

telle concurrence n'implique pas une hostilité politique, encore moins une guerre. »

Dans la bouche d'un haut fonctionnaire allemand, ce langage n'était pas pour surprendre. Rien de plus naturel de la part du chancelier que de chercher à conjurer le péril en le niant. L'Allemagne visait à dépouiller l'Angleterre, à lui arracher le marché mondial, source de sa prospérité. Elle avait tout à gagner et rien à perdre à vivre en bonne harmonie avec sa victime, tandis qu'elle lui coupait sournoisement l'herbe sous les pieds. Tout ce qu'elle demandait, c'était que John Bull ne se défendît pas tandis qu'on lui réglait son compte. Ce qu'il y a de plus stupéfiant, c'est que l'Angleterre faillit se iaisser faire, en effet. Longtemps, elle supporta l'insupportable avec une placidité inouïe. 11 fallut l'agression allemande de 1914 pour la décider à défendre enfin une situation partout menacée et déjà partout compromise.

Le même discours du chancelier allemand au Reichstag contenait à l'adresse de l'Entente cordiale une menace directe pour le cas où les deux pays qui l'avaient contractée ne se laisseraient pas grignoter en douceur. On a dit que l'Allemagne avait toujours éprouvé la hantise des coalitions. Ses amis expliquent cette obsession par sa situation géographique, mais sa manie de la persécution ne serait-elle pas plutôt le résultat de sa mauvaise conscience? Quoi qu'il en soit, l'Ai-

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lemagne de Guillame II a puissamment sacrifié à cet état de terreur chronique. Il est une des causes immédiates de la guerre où ce pays a entraîné l'Europe. La peur des coalitions était déjà fort apparente dans le discours du chancelier de Bùlow que nous rappelons : «Une politique, disait-il, qui aurait pour but d'enfermer l'Allemagne, de construire un cercle de puissances pour nous isoler et nous paralyser, serait une politique très dangereuse pour la paix de l'Europe. La formation d'un tel anneau n'est pas possible sans qu'on exerce une certaine pression. Une pression crée une contre-pression. Pression et contre-pression peuvent facilement produire des explosions. »

Il y avait dans ces paroles une menace très précise à l'égard de l'Entente cordiale et de son développement ultérieur. Mais cette menace était-elle justifiée? Guillaume II avait-il le droit d'opposer par son chancelier son impérial veto à la Triple- Entente en formation? Pour tout esprit impartial, la prétention de l'empereur allemand était insoutenable. Qui donc avait conclu la première Triple- Alliance? Edouard VII, en prenant l'initiative du nouveau pacte, se bornait à rétablir ou à tenter de rétablir l'équilibre. Depuis 1895, depuis son entrée dans la politique mondiale, l'Allemagne était devenue singulièrement brouillonne et gênante. Elle déclarait borner son activité à la conquête de marchés nouveaux, elle ne cherchait, disait-elle sans se

lasser, aucun agrandissement territorial, mais le renforcement ininterrompu de son armée de terre et de sa flotte, mais l'insistance de l'empereur à répéter tiue les négociants allemands pouvaient, en tout état de cause, compter sur le secours de la force allemande, sa façon, en un mot, si provocante de préconiser l'expansion du commerce et de l'esprit allemands devaient nécessairement, à la longue, porter ombrage à la première puissance coloniale de l'ancien monde : la Grande-Bretagne.

Sur tous les points de l'univers et jusque dans les possessions britanniques elles-mêmes, le négoce anglais reculait devant le négoce allemand. N'était-il pas du devoir élémentaire d'Edouard VII de défendre la situation que son pays s'était acquise pendant plusieurs siècles de travail habile et courageux? Guillaume II justifiait la Triple-Alliance en la taxant de purement défensive, alors que l'Entente cordiale, à l'en croire, manifestait des intentions agressives. Il eût été plus vrai de soutenir le contraire. L'Entente cordiale, succédant à l'alliance franco-russe, prouvait seulement qu'en face de l'envahissement germanique l'Europe éprouvait le besoin de se ressaisir, de se serrer les coudes si Ton ose dire. Bismarck avait assuré à l'Allemagne l'hégémonie continentale. Sa retraite avait donné ensuite le signal d'une accalmie relative. Mais l'entrée de l'Allemagne dans la politique mondiale révélait, chez ses chefs et dans son élite, un renouveau

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d'impérialisme autrement dangereux que l'ancien. Combien, dans le recueillement, l'appétit allemand n'avait-il pas grandi ! L'hégémonie continentale ne suffisait plus désormais à cette puissance encombrante. Elle aspirait tout simplement à l'hégémonie universelle, à l'hégémonie industrielle et commerciale pour commencer ; mais pouvait-on raisonnablement penser, au sortir de la lecture des auteurs pangermanistes, que l'Allemagne s'en tiendrait à cette hégémonie-là?

La Conférence d'Algésiras avait montré à quel point les prétentions allemandes inquiétaient toutes les puissances. L'Italie elle-même avait fait bloc sur l'affaire marocaine avec les adversaires de son alliée. Guillaume II ressentit aigrement l'échec de sa diplomatie, mais il sut n'en laisser rien paraître. Les officieux reçurent l'ordre de soutenir contre les pangermanistes et les pessimistes que l'Allemagne ne rentrait pas humiliée (blamiert) d'Algésiras, qu'elle avait au contraire brillamment sauvé sa mise et clairement laissé voir à l'Entente cordiale qu'elle ne se laisserait pas évincer.

Guillaume II n'en faisait pas moins dans la coulisse des efforts désespérés, sinon pour briser l'Entente cordiale — elle s'était montrée trop solide

depuis les complications marocaines — tout au moins pour en neutraliser le virus anti-allemand. Au mois de mars 1906, au lendemain d'Algésiras, Edouard VII était venu à Paris, avait déjeûné avec M. Loubet et avec M. Delcassé, le courageux ministre si brutalement démissionné par l'empereur allemand. La question d'une convention militaire franco-anglaise avait été, de notoriété publique, soulevée dans cette entrevue. Toujours, au demeurant, dans un esprit purement défensif. Des élections générales avaient eu lieu en Angleterre, au mois de janvier 1906. Elles avaient assuré aux libéraux une majorité brillante. Or les libéraux anglais étaient pacifistes dans les moelles et même, pour la plupart, germanophiles. La perspective d'une guerre avec l'Allemagne leur faisait horreur. Leur vœu le plus cher eût été de voir l'Angleterre et l'Allemagne tomber d'accord sur un projet de limitation de la flotte par où eût été assuré le développement pacifique des deux pays. Dans leur méconnaissance profonde des vrais sentiments de l'Allemagne, ils poursuivaient naïvement ce généreux idéal. Très exactement informé des sentiments de ses ministres et parfaitement respectueux de l'opinion nationale manifestée par les élections, Edouard VII ne se fût point permis de « préparer la guerre contre l'Allemagne », comme l'en accusaient les pangermanistes.

Une entrevue de Guillaume II et d'Edouard VII

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eut lieu au château de Cronsberg, dans le Taunus, en août 1906. Elle donna lieu à un échange de toasts cordiaux, mais ne calma point ÏAlldeutschtam. Sa colère redoubla quand, le 31 août 1907, l'Entente cordiale se mua en Triple-Entente par suite de la convention russo-anglaise délimitant les sphères d'influence en Perse. La mésintelligence irrémédiable de l'Ours et de la Baleine avait été jusqu'alors un dogme de la grande politique. Guillaume II se croyait lui-même si sûr de la Russie qu'il avait renoncé au traité de réassurance, cher à Bismarck, afin de donner plus de poids à son alliance avec l'Autriche-Hongrie.

Le rapprochement anglo-russe accrut ses inquiétudes et sa rancune envers son oncle; mais, sans se soucier des pangermanistes, qui, dans leur presse, préconisaient de plus en plus la guerre préventive comme seul remède possible à l'encerclemeni, il persistait dans sa politique amicale, amicale avec ostentation, à l'égard de la Grande- Bretagne. On aurait pu croire à une gageure. Plus les pangermanistes menaçaient l'Angleterre et plus leur nervosité gagnait la nation, plus Guillaume II accablait les « frères de race » anglo-saxons de lourds compliments et de protestations ampoulées.

Moins de trois mois après la signature de la convention anglo-russe, l'empereur allemand rendait visite à Edouard VII à Windsor et haranguait à Londres les bourgeois de la Cité. Il avait remar-

que, leur dit-il, cette devise inscrite parmi les décorations dressées pour lui faire honneur : « Le sang est plus épais que l'eau. » Impossible, déclarat-il, de définir par une formule plus heureuse les bons rapports que devaient entretenir l'Allemagne et l'Angleterre, parentes de race : « Le principal soutien de la paix, dit-il, la base de la paix du monde est le maintien des bonnes relations entre nos deux pays. Pour autant que cela dépendra de mes forces, je continuerai de les développer à l'avenir.» Il ajouta, non sans témérité : « C'est en quoi les vœux de la nation allemande concordent avec les miens. » Tout au moins auraitil dû préciser : « les vœux d'une partie infime de la nation allemande.» Dès cette époque, la presse qui se piquait de patriotisme, celle qui prétendait défendre la tradition «vraiment nationale» n'était pas avec l'empereur, quand il ménageait les puissances de la Triple-Entente.

Ses ennemis, de plus en plus nombreux, persistaient dans les manœuvres par où ils pensaient miner l'autorité du monarque. Il ne faut voir qu'une intrigue de cette sorte dans le retentissant scandale qui mit en si piteuse posture le comte Philippe d'Eulenburg et autres personnages haut placés appartenant à l'entourage immédiat du souverain. Les mœurs scandaleuses de ces amateurs, membres en vue de la camarilla de Potsdam, furent portées à la connaissance du public par le

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célèbre polémiste Maximilien Harden dans la Zukanft. Sa campagne n'avait pas un but moral, mais politique. M. Harden servait, ce faisant, certaines rancunes du prince de Bùlow. M. Harden, qui ne pardonnait pas, de son côté, aux hommes de la camarilla d'avoir influencé dans le sens pacifique la politique personnelle de Guillaume II, lors de la première phase aiguë du conflit marocain, publia contre eux, de grand cœur, des accusations infamantes. Il fut secondé par le prince héritier qui se chargea de remettre en personne à Guillaume II les articles de la Zukunft et de lui dire : « Voilà, mon père, les mœurs de vos conseillers. Ne sévirez- vous pas? »

Mal renseignée, à son ordinaire, sur la politique allemande, la presse étrangère, même dans les pays ennemis de l'Allemagne, s'extasia sur le zèle ▼ertueux du Kronprinz. Il s'expliquait pourtant par les mêmes raisons que celui de M. Harden. Le prince héritier, que nous trouverons constamment dès lors parmi les plus ardents partisans de la guerre, accomplissait en dénonçant le comte d'Eulenburg son premier acte de propagande belliqueuse.

Le scandale avait pris des proportions si énormes et l'intervention du prince héritier s'était produite avec tant d'éclat que Guillaume II dut livrer, bien qu'à contre-cœur, ses conlidents et ses amis. Il ne sortit pas grandi lui-même du procès qui

s'ébaucha, mais ne fut pas plaidé à fond. Devant un tel flot de boue, Guillaume II éprouva un frisson de honte. Qu'allait penser l'Europe de cette noblesse prussienne à laquelle appartenaient les prévenus et où l'empereur se plaisait à saluer «les meilleurs de la nation »? On profita d'une défaillance passagère du principal accusé pour le déclarer malade et arrêter toute la procédure. Les pangermanistes n'en avaient pas moins atteint leur but : l'éviction de certaines influences trop notoirement pacifiques.

. L'empereur et les « patriotes » étaient d'ailleurs moins séparés qu'ils ne pensaient eux-mêmes. De par sa fonction, l'empereur cumulait la besogne du diplomate et celle du guerrier. Comme diplomate, il s'efforçait d'assurer par des moyens diplomatiques cette hégémonie à laquelle il aspirait, mais il était fermement résolu, après comme avant Algésiras, à ne point souffrir que les ménagements de la diplomatie fissent tort à la préparation militaire. Au lendemain d'Algésiras, l'armée et la flotte allemande subirent de nouveau des renforcements énormes. Et l'année suivante, l'année 1907, qui fut celle de la seconde conférenee de La Haye, montra l'empereur aussi décidé, plus décidé que jamais à ne point sacrifier à l'idéal de la paix universelle.

Les élections anglaises avaient consolidé, comme nous avons dit plus haut, le régime libéral. Quel-

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ques semaines avant l'ouverture du congrès de La Haye, le 5 mars 1907, Campbell Bannerman déclara au nom du ministère tout entier : «Nous sommes d'avis qu'un fort courant existe parmi les hommes cultivés de tous les pays d'Europe... pour que les énormes dépenses que l'état de choses actuel entraîne avec lui soient définitivement réduites. Nous désirons nous placer au premier rang de ceux qui pensent que l'attitude belliqueuse des puissances les unes vis-à-vis des autres, comme elle ressort de l'accroissement excessif des armements, est une malédiction. Et plus tôt nous y mettrons fin, ne fût-ce que dans une mesure modeste, mieux cela vaudra. »

M. Léon Bourgeois, à Paris, M. Tittoni, à Rome, M. Roosevelt à Washington, parlèrent au même moment dans le même sens et préconisèrent une convention en faveur de la limitation des armements. Il en résulta, parmi les peuples civilisés, une grande espérance. Le projet en suspens était d'ailleurs tout ce qu'il y avait de raisonnable. Il n'impliquait aucune foi utopique dans le millénium, il avait seulement pour but de rendre les charges militaires moins lourdes aux peuples avides de pacifique labeur. Mais c'était encore trop demander au militarisme germanique. La presse allemande jeta feu et flammes contre cette proposition où elle voyait une « manœuvre de guerre anglaise ». Sur le veto de l'Allemagne, la

question de la limitation des armements ne fut même pas même pas mise à l'étude. Et c'est, encore grâce à l'Allemagne, soutenue par les Etats balkaniques et l'Autriche-Hongrie, qu'échoua l'autre grand projet du second congrès de La Haye : la création d'une Cour d'arbitrage international.

Le 21 novembre suivant, au Reichstag, Bebel interpellait le chancelier de Bùlow sur la singulière attitude des délégués allemands à La Haye. Bon apôtre, le chancelier répondit qu'ils n'avaient pas discuté la limitation des armements... parce que la question n'avait pas été soulevée. Mais il se garda bien d'ajouter quelle n'avait pas été soulevée parce que l'Allemagne n'avait pas voulu qu'elle le fût. Si La Haye n'a rien donné, c'est parce que Berlin en avait ainsi décidé. Rien ne permet d'affirmer que Guillaume II, dès ce moment, voulût la guerre. J'incline plutôt à croire qu'en 1907 il ne la voulait pas encore ; mais il la voyait comme un événement probable, très probable. Et il tenait à réserver l'avenir. Il fallait, en vérité, le mauvais caractère des pangermanistes, leur folle passion, leur aveuglement, pour se tromper, comme ils firent, sur les sentiments intimes de leur empereur.

Alors même qu'il célébrait la paix, c'était sur un ton supérieur et cassant, infiniment peu propre à convaincre ceux qui n'étaient pas déjà convaincus. Il avait une façon péremptoire d'offrir son amitié, qui forcément faisait naître les soupçons. Con-

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naissant la confiance qu'il avait su inspirer à certains chefs du mouvement pacifiste, il s'appliquait à l'entretenir, plus encore qu'à la mériter. L'écrivain anglais Stead et le milliardaire américain Carnegie s'étaient laissés prendre l'un et l'autre au miel impérial. Préconisant cette « Fédération des Etats de l'Europe sous la direction de Guillaume II» dont l'empereur allemand avait maintes fois marqué l'opportunité, Stead avait écrit : «Une telle fédération a sans doute besoin d'un guide, mais pas d'un maître. La direction de l'Europe pourrait très bien être remise à l'empereur allemand, avec l'Angleterre à sa droite et la Russie à sa gauche. »

C'était une idée chère à Guillaume II, et c'était un argument qu'il faisait valoir entre initiés en faveur de son dessein, que la nécessité de l'union européenne en face des ambitions grandissantes des Etats-Unis d'Amérique et du Japon. Bien qu'il ne cachât point la crainte que lui inspirait l'Amérique du Nord, il comptait en M. Carnegie son plus zélé disciple. Carnegie faisait fond sur Guillaume II pour créer une Ligue des peuples qui serait en même temps une Ligue de la paix : « On a beaucoup écrit sur l'empereur, a-t-il dit un jour en public, à New- York. On l'a dénoncé comme une menace pour la paix, mais je crois que c'est bien à tort. Pensez donc, voilà presque vingt ans qu'il est monté sur le trône et jusqu'à présent il n'a pas

commis la faute de verser le sang. Son seul péché est un péché d'omission, puisqu'aussi bien il a omis de se hausser jusqu'à l'accomplissement de son sublime devoir, qui était de détruire la guerre, alors qu'il en avait la puissance. Ne détournons pas nos yeux de cet homme, peut-être élu du destin, et gardons l'espoir que sa vraie mission lui sera révélée. »

Peut-on relire aujourd'hui de tels propos sans prendre en pitié la naïveté d'un Carnegie ? Que doivent penser ceux qui tablaient sur Guillaume II pour faire régner la paix ici-bas ?

Il avait malheureusement réussi à convaincre jusqu'à des Français bien placés pour connaître et juger. Guillaume II ayant rencontré à Kiel, en 1907, M. Léopold Mabilleau, l'entretint longuement de son projet d'hégémonie allemande pour la paix. M. Léopold Mabilleau garda le silence sur cette entrevue pendant un an ; mais il ne put se contenir au-delà et l'Opinion du 20 juin 1908 inséra un article où il rapportait par le menu sa conversation avec Guillaume II. « Il rêve, déclarait M. Mabilleau, d'une Fédération des Etats- Unis d'Europe, dont on peut supposer que l'Allemagne tiendrait l'hégémonie, mais d'où il prétend ne tirer d'autre profit que le progrès harmonieux et pacifique des nations. »

Guillaume II alléguait son passé pacifique pour exiger que l'Europe continuât de lui faire crédit :

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« N'ai-je pas donné, demandait-il à M. Mabilleau, des gages évidents de ma sincérité ? En vingt ans de règne, pensez-vous qu'il ne se soit pas présenté quelque occasion de brusquer les événements si j'avais eu des desseins hostiles? Non, non, je ne veux pas faire la guerre... Aux autres de ne pas m'y forcer ! »

Simplifiant à l'extrême les grandes questions de la politique européenne, réduisant les dangers de guerre à la seule mésintelligence franco-allemande née des victoires de 1870-1871, Guillaume II parlait en ces termes à M. Mabilleau : «Voulez-vous la revanche? Non, puisque vous ne la préparez pas, puisque vous marchez à rebours d'une organisation agressive. Alors, c'est la paix? Pourquoi donc la pratiquer de telle façon que personne n'y trouve son compte, à commencer par vous, qui réussissez à cumuler les désavantages des deux attitudes ? Il n'y a qu'un parti raisonnable entre nous, c'est une alliance résolue qui consolide les droits de chacun et mette fin aux luttes fratricides. Car si la France et l'Allemagne étaient définitivement d'accord, entraînant dans leur amitié l'Autriche, l'Italie et l'Espagne, qui donc pourrait encore penser à la guerre ? »

M. Mabilleau ayant demandé : « Et l'Alsace- Lorraine?... » Guillaume II s'écria : «Ah! n'en parlons point ; c'est à vous de vous montrer assez forts et assez habiles, dans les conseils du monde,

pour obtenir par ailleurs des compensations que des remaniements probables de la carte d'Europe rendront sûrement possibles d'ici à vingt ans. »

Il est fâcheux que M. Mabilleau n'ait pas interrompu l'empereur allemand, à ce point de son discours, pour lui demander où se trouvaient ces compensations réservées à la France? Si Guillaume II, revenant au système bismarckien, cherchait à détourner la France de la revanche en l'aiguillant vers les entreprises coloniales, pourquoi donc créait-il à la France mille ennuis à propos du Maroc?...

Mais M. Mabilleau, trop peu curieux, ne demanda rien et Guillaume II poursuivit : « Il faut savoir si toute votre politique, tout votre avenir, toute votre destinée sont suspendus à la reprise de ce coin de terre que je ne puis pas plus vous rendre que vous ne pouvez venir le reprendre. Est-ce que la civilisation européenne, menacée de tant de côtés et qui ne peut triompher que par notre accord, ne vaut pas un sacrifice de sentiment, je ne veux pas dire d'amourpropre ? Au surplus ne s'agit-il pas de signer une nouvelle renonciation. Le traité de Francfort est un fait acquis, c'est le passé. Voulez-vous regarder l'avenir ? »

M. Mabilleau refusait prudemment, dans son article, de donner son avis personnel sur la politique conseillée à la France par l'empereur d'Aile-

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magne, mais s'il y avait été hostile, l'aurait-il exposée avec une telle complaisance ? « Je me borne à constater, écrivait-il, que l'appel venu de l'Allemagne, quand il sortait directement de la bouche de l'empereur, n'avait point ce ton de menace qu'il prend à travers les communications de la presse germanique. »

C'est bien pourquoi «la presse germanique» et, plus encore, la presse pangermanique en voulait tant à l'empereur et se promettait de le châtier à la première occasion. Cette occasion s'offrit deux ans et demi après la conférence d'Algésiras. L'interview du Dailij Telegraph permit alors aux « partis nationaux » allemands de formuler leur pensée sans ambages sur le souverain et sa politique étrangère.

Le 28 octobre 1908, un grand journal de Londres, le Daily Telegraph, publiait une prétendue conversation d'un de ses collaborateurs avec Guillaume II. Les incidents qui suivirent cette publication démontrèrent qu'il ne s'agissait pas, à proprement parler, d'un « entretien » du souverain avec un journaliste. Le rédacteur du Daily Telegraph avait très habilement fondu, pour les besoins de la cause, les déclarations faites précédemment, à diverses reprises, par le souverain allemand et les avait vivifiées en leur donnant la forme de Vin-

terview. Cet article qui devait faire un tel bruit avait été d'ailleurs rédigé, sinon à la demande de l'empereur, du moins avec son plein consentement.

Guillaume II, ayant pris connaissance du brouillon de l'article, le transmit pour la bonne règle à l'Office allemand des affaires étrangères avant de le faire renvoyer au Daily Telegraph avec son imprimatur. C'était agir correctement, mais que se passa-t-il à la Wilhemstrasse ? On ne l'a jamais su exactement. En l'absence du prince de Bûlow, l'article du Daily Telegraph fut examiné par un sousordre d'un œil évidemment plein de respect, puisqu'il s'agissait de la pensée de l'empereur manifestée par l'empereur lui-même. Aussi le visa de la Wilhelmstrasse s'apposa-t-il sans hésitation au bas de cette auguste prose. Peu de jours après, elle paraissait noir sur blanc dans le journal londonien.

L'article du Daily Telegraph constituait, de la part de l'empereur, une de ces tentatives un peu lourdes par où il essayait périodiquement de ramener l'opinion britannique. Guillaume II, dans son interview, gourmandait les Anglais avec une franchise, avec une brusquerie qui étaient bien dans son tempérament et que le rédacteur du Daily Telegraph avait heureusement imitées : « La fausseté, le mensonge, déclarait l'empereur, sont étrangers à ma nature. Les actes devraient parler par eux-mêmes, mais vous ne prêtez l'oreille qu'à

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ceux qui les interprètent faussement et les dénaturent. Je considère cette attitude comme une insulte personnelle. Etre à perpétuité mal jugé, voir mes offres répétées d'amitié examinées avec des yeux jaloux et méfiants, cela met ma patience à bout. » L'empereur disait encore : « Ma tâche n'est pas des plus aisées, les sentiments qui prévalent dans une grande partie de la basse classe et de la classe moyenne de mon peuple n'étant pas amicaux pour l'Angleterre. Donc c'est une minorité seulement qui, dans mon propre pays, accueille mes paroles, une minorité composée, à la vérité, des meilleurs éléments, de même qu'en Angleterre c'est une minorité qui est bien disposée envers l'Allemagne. C'est une autre raison pour laquelle je vous en veux de mettre en doute ma parole quand je vous affirme mon amitié pour votre pays. »

On se rappelle que Guillaume II avait adressé au président Kriïger, lors de l'échec du raid Jameson, un télégramme de félicitations où il formait des vœux pour l'indépendance du Transvaal. Ce télégramme avait causé en Angleterre une vive irritation. Il était, peut-on dire, à l'origine de l'éloignement anglo-allemand d'où, peu à peu, était née l'Entente cordiale. Dans l'espoir fallacieux de rentrer en grâce auprès des Anglais, Guillaume II n'hésitait pas à révéler dans le Daily Telegraph qu'il était l'auteur d'un plan de campagne contre

les Boers transmis par lui à la reine Victoria au mois de décembre 1899, alors que la guerre au Transvaal suivait un cours si fâcheux pour les armes anglaises. Dans son désir de se concilier à tout prix l'amitié britannique, Guillaume II allait donc jusqu'à dévoiler au public anglais sinon sa duplicité, tout au moins la mobilité de ses sympathies et le cours incertain de sa politique. Ses aveux furent froidement accueillis en Angleterre et n'y modifièrent point les sentiments régnants à l'égard de l'Allemagne : inquiétude croissante née du sans-gêne et du succès avec lesquels le commerce et l'industrie allemands sapaient partout les situations acquises par l'Angleterre, mais ferme propos malgré tout de ne point laisser la guerre économique dégénérer en conflit armé.

En Allemagne, l'impression produite par l'article du Daily Telegraph fut très différente. Ce fut d'abord de la stupeur, puis de l'indignation, puis une colère qui eût peut-être dégénéré en révolte, si la révolte répondait à un besoin du peuple allemand. Tout se borna à des articles de journaux et à des discussions enflammées au Reichstag, mais le diapason où s'élevèrent les articles et les discours témoigna d'une véritable fureur. Jamais roi constitutionnel, jamais président de la République française ne subirent pareilles attaques. La loi de lèse-majesté avait été jusqu'alors scrupuleusement observée. Elle tomba en désuétude après ces jour-

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nées de novembre 1908, qu'on baptisa «la Semaine Noire de la Monarchie ».

Tous les chefs de parti vinrent à la tribune du Reichstag protester contre le « régime personnel » inauguré par l'empereur, contre les humiliations qu'il attirait à l'Allemagne et la nécessité d'y mettre fin. Conservateurs, radicaux, socialistes, montèrent à 1 assaut du trône avec une égale ardeur. Seul le chef du centre, M. Spahn, exprima son déplaisir et celui de ses amis avec une certaine réserve. Les orateurs teintés de pangermanisme parlèrent avec une violence spéciale, le chef même des pangermanistes avec un emportement brutal. Et c'est où apparaît le sens profond de ce débat: il manifesta au grand jour les rancunes qui sommeillaient dans les cœurs patriotes depuis le «fiasco h d'Algésiras. Le voyage de Tanger avait suscité de vastes espérances, que la conférence d'Algésiras dissipa. Tout ce qui se piquait, au Reichstag, de « penser nationalement» en avait éprouvé un vif dépit. Il était entendu qu'à la première occasion l'empereur recevrait un châtiment exemplaire. Après avoir dégainé à Tanger, aux applaudissements de son peuple, il avait rengainé à la conférence d'Algésiras sans se soucier du ridicule. Tant de lâcheté méritait une correction salutaire.

C'est en vain que les Allemands restés raisonnables s'élevaient contre cette conception de l'af-

faire marocaine. Vainement faisaient-ils observer que la France avait été plus «humiliée» par la démission de M. Delcassé que l'Allemagne par les résultats d'Algésiras : leurs arguments ne portaient pas. Les rapides progrès du pangermanisme répandaient peu à peu dans la nation allemande des idées absurdes et singulièrement dangereuses.

Faut-il rappeler les discours dont retentit le Reichstag le 14 novembre 1908 et les jours suivants? «Nous sommes entrés, déclara M. Bassermann, chef des nationaux-libéraux, dans une ère de voyages, de discours, de télégrammes et d'avances aimables prodiguées à tout le monde. Notre politique manque de calme et de stabilité et l'on voit des mains brutales déranger les plans une fois préparés. L'étranger nous observe avec attention et méfiance. » M. Wiener, du parti radical, déclara : « Nous nous opposerons au régime personnel partout où il se manifestera. Il ne se trouvera probablement personne dans cette assemblée pour contester ce fait : aujourd'hui, nul monarque, fût il le mieux doué, le plus laborieux, le plus pénétré de ses hautes fonctions ne peut diriger seul la politique. »

Le baron de Sedlitz, conservateur, vint dire à la tribune : « C'est dans l'atmosphère empoisonnée d'une cour byzantine que s'est développée la tendance autocratique du monarque. » Le chef avéré des pangermanistes, M. Libermann von Sonnen-

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berg, résuma les griefs de ses amis en ces mots : « Dans toutes les circonstances de sa vie, l'empereur ne pense pas comme un Allemand, ne parle pas comme un Allemand. » Enfin, la social-démocratie elle-même protesta par l'organe de M. de Vollmar : «Le capital de gloire, déclara-t-il, acquis en 1870, a été dissipé, perdu.»

Guillaume II affecta, pendant ces sombres journées, un parfait détachement. Sitôt le débat commencé, il quitta sa capitale pour aller chasser à Donaueschingen. Il affectait, d'après les témoins, «une gaité débordante» que le prince Fùrstenberg s'appliqua d'ailleurs à entretenir en faisant jouer devant lui les comédiens du Théâtre de l'Union, mandés tout exprès de Francfort : «La représentation, écrivait peu de jours après une gazette bien informée, eut lieu dans la salle des concerts au château de Donaueschingen. Assistaient à la représentation : l'empereur allemand, le prince Fùrstenberg et le comte Zeppelin. La représentation, qui obtint un succès sensationnel, se termina à minuit et demi. L'empereur et Leurs Hautes Seigneuries applaudirent à force et, dans des conversations particulières, exprimèrent leur reconnaissance pour le programme si brillamment composé et son irréprochable exécution, »

Il n'est si belle société qui ne se quitte. Guillaume II ne pouvait éternellement chasser le faisan et applaudir des chansonnettes. Il rentra

pour recevoir à Potsdam, le 17 novembre, la visite du chancelier impérial chargé d'une mission délicate. Le prince de Bùîow avait répondu aux attaques dont son maître était l'objet avec une remarquable mollesse. Bien qu'il répudiât toute attache avec les pangermanistes, le chancelier n'était pas aussi insensible à leurs excitations qu'il le prétendait. En outre, ses tendances libérales et ses goûts parlementaires devaient l'incliner à juger fondées les critiques dirigées contre l'empereur autocrate. Il dut manifester à Guillaume II les sentiments du Reichstag sans trop lui dorer la pilule. Guillaume II parut accepter la leçon que lui donnait son « lieber Bernhard », mais il resta froissé. Qu'était-ce donc que le Reichstag pour se permettre de gourmander — et sur quel ton ! — le roi de Prusse, monarque de droit divin? Les rapports entre l'empereur et son chancelier se refroidirent sensiblement au lendemain des journées de novembre et quand le prince de Bûlow, peu après, dut donner sa démission, tout le monde considéra sa retraite forcée comme une vengeance du souverain.

Un communiqué officiel, rédigé par le chancelier et publié au lendemain de l'entrevue de Potsdam, donnait à entendre que l'empereur observerait désormais une plus grande réserve, mais Guillaume II aurait cru manquer à son devoir, manquer à sa « mission » en limitant son activité

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à celle d'un simple souverain constitutionnel. Le communiqué de la chancellerie ne traduisait pas exactement sa façon personnelle de penser et de sentir.

Toutefois, pendant environ deux ans, Guillaume II s'abstint de tout éclat qui aurait pu ranimer la colère dont les Nooembertage avaient donné le spectacle vraiment tragique. Il se contint jusqu'au 21 août 1910, où il se vengea de son long silence en prononçant, à Kônigsberg, le toast fameux qui se terminait par ces mots : « Me considérant comme un instrument du Seigneur et indifférent aux manières de voir du jour, je poursuis ma voie uniquement consacrée à la prospérité et au développement pacifique de la patrie. »

A se montrer si réservé pendant deux ans, Guillaume II eut un réel mérite. Combien ce long silence dut lui coûter !

Elles étaient pourtant bien relatives et, dès ce moment, bien fragiles, les dispositions pacifiques attribuées par les pangermanistes au souverain. L'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche-Hongrie, le 5 octobre 1908, était en ellemême un acte contraire aux traités, un acte qui rouvrait la question d'Orient dans des conditions dangereuses, un acte qui pouvait aisément jeter

les puissances européennes dans une aventure, un acte en un mot qu'un prince vraiment épris pardessus tout de paix et de justice n'eût pas toléré. Par amitié pour François-Joseph et au nom de cette Nibelungentreue dont il prétendait s'être fait une règle envers l'Autriche, Guillaume II encouragea l'allié de Vienne dans ses desseins annexionnistes. On avait arraché le consentement de la Russie en faisant miroiter aux yeux de M. Isvolsky, ministre des Affaires étrangères, des compensations sur la question des détroits qui ne furent pas accordées. La Russie, quand elle se vit jouée, protesta, soutenue dans ses revendications par la France et l'Angleterre. Elle réclamait, avec ses alliées, que la question fût tranchée par une conférence internationale. C'était fort raisonnable. L'Allemagne avait traîné les puissances à Algésiras pour y faire résoudre la question marocaine. La question de Bosnie-Herzégovine intéressait l'Europe pour le moins autant.

Mais l'Allemagne, toujours en quête de succès diplomatiques, mais l'Allemagne, toujours acharnée à se venger d'Algésiras, mais l'Allemagne, toujours avide de consolider le mythe de sa toutepuissance, s'opposa résolument à toute conférence européenne. Guillaume II approuva solennellement le gouvernement de Vienne : il avait bien agi et sa décision ne serait pas revisée, l'Allema-

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gne tirerait l'épée plutôt que de se laisser traîner devant un comité de chats-fourrés pour tenter d'y justifier un acte injustifiable. Une attitude si médiocrement pacifique, mais d'autre part si résolue, fit réfléchir la Triple-Entente. La Russie accepta le coup que lui portait l'Allemagne, unie à l'Autriche-Hongrie. Et cet incontestable succès versa un baume propice sur les blessures que l'amour-propre allemand avait éprouvées et continuait d'éprouver en raison du conflit marocain. Peu importait à l'Allemagne que l'Autriche- Hongrie eût tort, elle voulait un succès, un succès pour elle et un succès pour son alliée. Ayant obtenu ce qu'elle voulait, elle savourait sa victoire. Il est instructif de méditer l'appréciation portée sur cet incident par un des historiographes les moins chauvins du règne de Guillaume II : M. Rachfahi. M. Rachfahl n'est pas suspect de pangermanisme. Il ne s'en félicite pas moins de ce que la Serbie dût alors, suivant son expression, «passer sous les fourches caudines ». Les trois puissances de l'Entente avaient eu beau plaider la cause serbe : elles n'avaient rien obtenu contre la ferme volonté du bloc germanique. La force allemande triomphant du droit européen, quel délicieux spectacle ! M. Rachfahl le célèbre comme il convient et conclut : « Pour peu que l'Autriche et l'Allemagne le voulussent, elles die-

taient à l'Europe leur volonté. La politique d'encerclement n'y pouvait rien changer l. »

Ce chant de triomphe était trop légitime. L'annexion de la Bosnie-Herzégovine apportait à l'Austro-Allemagne une éclatante revanche d'Algésiras, mais elle ne mit pas fin aux inquiétudes des gouvernements tripliciens. La Triple -Entente avait beau baisser pavillon devant le groupe rival, ce dernier continuait d'être hanté par la peur de l'encerclement. C'était la marotte de Guillaume II et de sou entourage.

Quand les plus haut placés d'entre les généraux lui vinrent présenter leurs vœux le 1er janvier 1909, ils trouvèrent Sa Majesté encore tout émue d'un article du général de Schlieffen, dont elle achevait la lecture dans la Deutsche Revue et dont elle les régala séance tenante. Le général comte de Schlieffen, ancien chef d'Etat- Major général, avait intitulé son étude La guerre d'Aujourd'hui. Elle posait en fait que la paix de Francfort n'avait réglé qu'en apparence la situation européenne. La guerre persistait à l'état latent. Entre les diverses puissances régnait une méfiance réciproque d'où était née la course aux armements. Aussi bien, la situation géographique de l'Allemagne lui faisait un devoir d'armer à outrance. En quoi, d'ailleurs, elle se bornait à suivre l'exemple des « puissances

1 Félix Rachfahl, professeur à l'Université de Kiel. Kaiser und Reich. Berlin, 1913. Page 311.

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encerclantes ». Ces dernières avaient donné le signal (sic), mais l'Allemagne était résolue à ne pas se laisser devancer : « Telle est la situation militaire de l'Europe, écrivait le général de Schlieffen. Au milieu, l'Allemagne et l'Autriche, sans rien qui les protège et, tout à l'entour, les autres puissances derrière leurs remparts et leurs tranchées. »

Au moindre signe de faiblesse donné par l'Austro-Allemagne, toutes les écluses s'ouvriraient et des millions d'hommes s'écouleraient, non seulement par les Vosges, mais le long de la Meuse, du Niémen, du Bug, peut-être même le long de l'Isonzo et des Alpes tyroliennes.

J'ai observé ailleurs que la folie pangermaniste participait à la fois de la manie des grandeurs et de celle de la persécution. Le général de Schlieffen sacrifiait largement, dans son article, à l'une et à l'autre. Et quant à l'empressement de Guillaume II à lire l'article de M. de Schlieffen aux généraux accourus pour lui présenter leurs vœux de bonne année, il ne laisse pas non plus d'être significatif. Le spectre de l'encerclement hantait l'empereur allemand d'une manière de plus en plus inquiétante. A l'encontre de M. Rachfahl, il ne tenait point pour décisive en faveur de l'Allemagne «l'épreuve de force» de la crise bosniaque. Plus que jamais, il tenait à ce que l'Allemagne restât sur ses gardes, l'épée affilée et la poudre sèche.

Le traité franco-allemand de 1909 concernant le

Maroc et qui fut signé au commencement de l'année devait pourtant donner à l'Allemagne certaines satisfactions. On connaît la théorie plutôt cynique du gouvernement prussien sur les traités internationaux. Un traité ne lie les parties contractantes que dans la mesure où subsistent les conditions existant au moment où il fut signé. Toute situation politique nouvelle exige un accord renouvelé. Cette théorie commode permet de ne consi dérer aucun engagement comme définitif. Grâce à de tels principes, on peut sans cesse ergoter, chicaner, réclamer le plus pour obtenir le moins. Berlin en usa de la sorte dans le conflit marocain. Berlin entendait laisser ouverte la plaie marocaine afin de pouvoir, à tout instant, inquiéter et même, au besoin, provoquer la France. L'acte d'Algésiras avait marqué la volonté de l'Europe de voir la France civiliser le Maroc, mais divers incidents, entre autres l'affaire des déserteurs de Casablanca (26 septembre 1908) et la guerre entre Abdul-Aziz et Moulay-Hafid, permirent à Berlin de se faire officiellement confirmer ses droits et privilèges spéciaux. M. Clemenceau et M. Pichon avaient vaillammeut tenu tête à l'insolence et à la brutalité allemandes lors de l'incident des déserteurs. Avec l'accord du 9 février 1909, Berlin prenait encore une revanche. La France confirmait l'acte d'Algésiras, affirmait à

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nouveau l'indépendance du Maroc, promettait d'y maintenir l'égalité des droits économiques, par conséquent de ne point léser les intérêts industriels et commerciaux de l'Allemagne dans l'empire chérifien. L'Allemagne, de son côté, reconnaissait « les intérêts politiques tout spéciaux» de la France et promettait de n'y point porter atteinte. Engagement qu'elle se garda bien d'observer. Dès ce moment, les émissaires de l'Allemagne opéraient sournoisement sur toute l'étendue du Maroc, multipliant les intrigues anti-françaises, semant partout l'esprit de mécontentement et de révolte.

Si peu satisfaisant qu'il fût, à tout prendre, l'accord du 9 février avait cet avantage de dissiper le renouveau de nervosité suscité par l'incident des déserteurs de Casablanca. A ce titre, il fut accueilli avec un contentement réciproque. Le jour même de la signature, Edouard VII arrivait à Berlin, où il venait rendre visite à son impérial neveu. Le traité avec la France et la visite du roi d'Angleterre donnèrent le signal d'une détente relative. Dans un toast au couple royal, Guillaume II parla de nouveau de la paix et de son espoir de la voir maintenue : « Le peuple allemand, dit-il, salue le maître du puissant empire britannique avec le respect qui convient et voit dans sa visite une nouvelle garantie pour le développement ultérieur, pacifique et amical, des relations entre nos

deux pays. Je sais combien concordent nos vœux pour le maintien et la consolidation de la paix et je ne puis offrir à Votre Majesté une plus belle bienvenue que l'expression de l'absolue conviction que la visite de Votre Majesté contribuera à l'accomplissement de nos vœux. »

Guillaume II n'ajoutait pas que si la paix avait été sauvegardée jusqu'alors, c'était grâce à la Triple-Entente et d'ailleurs au détriment de celleci. Mais il le laissait entendre comme malgré lui dans le toast qu'il prononça le 14 mai de la même année, à Vienne, où il célébra la Triple- AUiance : « Quelle bénédiction, s'écria-t-il, aura reposé sur ce pacte, l'histoire un jour le dira ! Mais, aujourd'hui déjà, le monde entier sait avec quelle efficacité, et justement dans ces derniers mois, cette alliance a contribué à maintenir la paix dans toute l'Europe. » L'allusion aux événements de « ces derniers mois » visait l'annexion de la Bosnie-Herzégovine et l'incontestable succès que cette spoliation pure et simple représentait pour Vienne et Berlin. Si le Maroc ne donnait à l'Allemagne que des satisfactions mitigées, les affaires d'Orient tournaient mieux. Elles assuraient de larges profits aux deux dynasties germaniques. La Russie avait fini par reconnaître formellement l'annexion de la Bosnie- Herzégovine et, le 31 mars 1909, le ministre de Serbie à Vienne remet-

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tait, sous le coup de la nécessité, à M. d'Aehrenthal une note par où le gouvernement de Belgrade déclarait que le nouvel état de fait en Orient « ne lui portait aucun préjudice».

De plus en plus, les pangermanistes avaient mauvaise grâce à se plaindre. Des deux groupes ennemis, Triple-Alliance et Triple-Entente, le premier se montrait de beaucoup le plus actif, le plus audacieux et le plus favorisé de la fortune. Pourquoi donc Guillaume II aurait-il fait la guerre puisqu'il lui suffisait de jeter son épée dans la balance pour ierrifier ses ennemis et pulvériser toute résistance?

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