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LE TRAVAIL AU MOYEN AGE

métiers, dans des rues différentes, et ne donnent plus, en fait de rentes seigneuriales, que des redevances en nature (1).

Ainsi, le métier a pu naître, en certaines localités, de l’ancien ministerinm seigneurial en s’affranchissant de la servitude domaniale, et c’est peut-être la raison pour laquelle les officiers seigneuriaux exercent leur juridiction sur les métiers (2). Peut-être aussi, en bien des cas, comme essaie de le démontrer Eberstadt, la communauté de métier a-t-elle pu naître de la confrérie, d’origine religieuse, dont les membres, appartenant au même métier, sont unis par le culte rendu à un même patron et se promettent assistance mutuelle. En fait, on voit que bien des métiers, même à une époque récente, sont nés de confréries (3).

Mais on peut admettre aussi que fort souvent, — et c’est, semble-t-il, le cas le plus général, — les métiers se sont formés spontanément dans les agglomérations urbaines nouvelles, qui ont été créées par les nécessités des transactions commerciales et où les marchands affluaient fort nombreux. Il fallait des artisans pour subvenir aux besoins de ces nouvelles populations, et ces artisans vendaient aussi leurs produits aux paysans des campagnes voisines, qui pourvoyaient à la subsistance de la ville (4). Les métiers,

(1) Cf. Hariulf, Chronique de Saint- Ri quier, éd. Ferd. Lot, 4 894, App. VU, pp. 306-308.

(2) Voy. Eberstadt, Magisterium und fraternitas ( Forschungen de Sçhmoller, 1895).

(3) Voy. Ph. Pouzet, Les anciennes confréries de Villefranchesur -Saône.

(4) Dans les Pays-Bas, dès ]e xne siècle, on voit se conslituer des associations d’entr’aide, parmi les marchands et les artisans; ces associations ont donné peu à peu naissance à la forme corporative. Voy. G. des Marez, La première étape de la formation corporative, L'Entr’aide (Bull, de l'Académie royale ÿe Belgique, an. 1921), et

dans la plupart des cas, sont nés sans doute du milieu urbain, qui a été constitué par des hommes vivant, en marge de l’autorité seigneuriale, et il semble bien que les corporations ont été instituées ou confirmées, moins par le seigneur, que par le pouvoir public souverain (1).

D’ailleurs, il ne faut pas l’oublier, la plupart des métiers restent libres , sans lien corporatif. Mais certains d’entre eux s’organisent: en jurandes, dès le xne siècle. Aussi d’assez bonne heure la corporation se trouve-t-elle définitivement constituée, avec tous les caractères qu’elle gardera pendant de longs siècles, et c’est ainsi que, dans le Livre des métiers d’Etienne Boileau (2), au xme siècle, nous trouvons déjà une codification des statuts corporatifs.

Dès ce moment, la hiérarchie est fixée, L'apprentissage est le stage nécessaire pour qui veut devenir ouvrier et maître. En vertu du contrat d’apprentissage, le maître doit apprendre le métier à l’apprenti, lui fournir la nourriture, les vêtements et le logement. Les statuts fixent la durée ïïiinima de l’apprentissage, qui est de six à onze ans suivant les métiers. Le nombre des apprentis est limité : on veut ainsi éviter la concurrence entre les maîtres, car les apprentis ne reçoivent pas de salaires (3).

Les ouvriers, désignés par les noms de valets , sergents et surtout compagnons, reçoivent un salaire, sont souvent logés et nourris par ceux qui les emploient et ne peuvent

Les origines historiques du mouvement syndical en Belgique. Bruxelles, 1913.

(!) Voy. Keutgen, Aemter and Zünfte , 1903 ; Geneviève Aclocque, Les corporations , l'industrie et le commerce à Chartres du XIe siècle à la Révolution , 1917, et le compte rendu de Georges Espinas (Moyen Age, 1918, t. XX, pp. 90 et sqq.) ; G. Espinas, La vie urbaine de Douai au moyen âge, 4 vol., 1913.

(2) Ed. Lespinasse et Bonnardot, in-4, 1880.

(3) Et non, comme on l’a affirmé à tort, pour que le maitre puisse apprendre mieux le métier à ses apprentis.

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travailler que pour le compte du maître. Au moyen âge, l'accès à la maîtrise n’est pas encore assez difficile pour que pratiquement les compagnons ne puissent assez souvent devenir maîtres à leur tour.

En effet, les candidats à la maîtrise ne sont pas encore astreints à l’obligation de présenter un chef-d’œuvre, mais, dans beaucoup de métiers, ils subissent un examen que leur font passer les jurés. Ils doivent aussi payer un droit d'entrée au seigneur ou au roi, un droit de maîtrise à la corporation. Mais ce ne sont pas là des obstacles infranchissables pour les compagnons qui désirent parvenir à la maîtrise. Ce qui distingue les métiers jurés des métiers non jurés, c’est qu’ils ont toute une administration de gardes et de jurés, élus par tous les maîtres, et qui ont pour fonction de faire observer les statuts, les règlements, et d’inspecter le travail ; ils représentent et défendent la corporation. — Les statuts des métiers fixent leur constitution juridique, l’organisation du travail, réglementent minutieusement la fabrication.

La technique des divers métiers était encore primitive, assez semblable à celle du monde antique. Les anciens procédés se conservaient, se transmettaient de génération en génération ; les maîtres en avaient le monopole. Quelquesuns, plus compliqués, ont été consignés par écrit (1).

Dès la fin du moyen âge, aux xive et xve siècles, les communautés de métiers deviennent de plus en plus des corps privilégiés, leur organisation tend à prendre un caractère, en quelque sorte, aristocratique (2). Il devient, en effet, de

(1) M. Fagniez en a publié plusieurs dans ses Documents relatifs à l'histoire de l’industrie et du commerce en France, t. II, 1900 (xive et xve siècles).

(2) Vov. Eberstadt, Das franzôsische Gewerberecht und die Schaffung staàtlicher Gesetzgebung und Verwallung in Frankreich vom Xlllten Jahrhundert bis 1581. Leipzig, 1899 ( Forschungen de Schmoller).

plus en plus difficile pour les compagnons d’arriver à la maîtrise. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer que les droits de maîtrise ont été augmentés pour les compagnons, tandis que les fils de maître en sont dispensés ou n’en donnent que de très peu coûteux ; que l’obligation du chef-d’ œuvre est devenue générale au xv® siècle et qu elle est de plus en plus coûteuse, tandis que les fils de maîtres en sont presque entièrement dispensés’; enfin, que les repas donnés aux maîtres par les récipiendiaires sont maintenant vraiment onéreux. Ainsi, la maîtrise est réservée fort souvent aux fils ou aux gendres ; les communautés deviennent des corporations fermées ; les maîtres constituent une sorte de caste. Et ce phénomène apparaît précisément au moment où, dans bien des villes d’Italie et des Pays-Bas, les artisans, les « gens du commun » ont, par des insurrections, secoué la domination du patriciat urbain.

Les compagnons tendent à former une classe à part, car la plupart sont destinés à rester compagnons toute leur vie. Ils ont donc des intérêts distincts de ceux des maîtres. De là deux conséquences essentielles : 1° Il s’élève de nombreux débats entre les maîtres et leurs ouvriers, notamment sur la durée de la journée de travail ; 2° on voit, tout au moins au xv® siècle, se multiplier et se développer les confréries de compagnons (1). Toutefois, maîtres et compagnons ont un mode de vie assez analogue.

D’ailleurs, au-dessus des maîtres, s’élève une oligarchie de jurés. Souvent les jurés en exercice voient leurs fonctions renouvelées, et déjà certaines familles sont plus spécialement destinées pour ces fonctions.

Il faut noter aussi que les corporations se montrent de plus en plus jalouses de leurs privilèges, s’efforcent d’em-

(1) Les compagnonnages du « tour de France » datent certainement du moyen âge.

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pêcher le travail libre, le travail en chambre [chamfbr élans) , mais sans y parvenir (1).

Les corporations jurées ne forment, d’ailleurs, qu’une minorité. Mais déjà, aux xive et xve siècles, il y a eu extension du régime des jurandes ; l’une des raisons de ce progrès, c’est qu’on veut assurer la loyauté des produits, obtenir des garanties de bonne fabrication.

Il faut noter que beaucoup de corporations de province empruntent leurs statuts aux métiers de Paris, notamment à l’époque de Charles YI. De là, deux conséquences : 1° une tendance à l’uniformité des statuts ; 2° l’accroissement de l’autorité du pouvoir royal.

On voit le souverain intervenir de plus en plus souvent dans l’organisation des métiers. En effet, il essaie d’établir une certaine uniformité des statuts, et il s’efforce aussi de fixer les prix et les salaires, qui se sont énormément élévés par l’effet du manque de bras, au cours de la guerre de Cent Ans ; un exemple significatif de ces tendances nous est fourni par l’ordonnance de février 1351 (2).

(1) Sur ce qui précède, voy. aussi G. Fagniez, L'industrie et la classe industrielle à Paris aux XIIIe et XIVe siècles, 4 877 (Bibl. de l’Ecole des Hautes Etudes, fasc. 33) ; P. Viollet, Lés corporations au moyen âge (Nouv. Rev. historique du droit, 1900).

(2) L’ordonnance essaie surtout de faire baisser les prix. Elle ne s’attaque pas, en réalité, à la corporation, mais elle essaie de la placer sous le contrôle de la royauté, d’élever la réglementation royale au-dessus des règlements corporatifs. Voy. Robert Vivier, La grande ordonnance de février 1351 ( Revue historique, novembre 1921, t. CXXXV1II, pp. 201 et sq.). En Angleterre, des mesures analogues ont été édictées pour parer aux effets de la crise ; voy. R. Vivier, Une crise économique au milieu du XIVe siècle ( Revue d’histoire économique et sociale, 1921).

Dans la seconde moitié du xve siècle, principalement sous le règne de Louis XI, l'autorité royale s’immisce de plus en plus dans l’organisation du travail ; Louis XI confirme, modifie, promulgue beaucoup de statuts, édicte même des règlements généraux applicables à tout le royaume, notamment pour les chaussetiers, en 1474, les tissutiers, en 1475, les drapiers, en 1479. Le roi songe surtout aux progrès de son autorité, à ses intérêts politiques, (il tient à l’appui des gens de métier comme à celui du patriciat urbain), et à ses intérêts fiscaux, car il touche une part des droits de maîtrise, des sommes payées pour les chefs-d’œuvre, et il perçoit souvent la moitié des amendes auxquelles donnent lieu les contraventions (1).

En un mot, la caractéristique de l’organisation des métiers se dessine nettement avant la fin du moyen âge. Elle a surtout pour but de sauvegarder, à la fois, les intérêts des consommateurs et ceux des artisans : les intérêts des premiers, en surveillant la fabrication, en tâchant d’empêcher les malfaçons ; les intérêts des artisans, en restreignant la concurrence, en les préservant contre le travail libre, en empêchant l’inégalité des maîtres les uns vis-àvis des autres. D’ailleurs, l’égalité est encore forcément maintenue, dans la plupart des cas, par le fait que les artisans en disposent que de faibles capitaux.

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Toutefois, dès le Moyen âge, on voit apparaître, à l’état sporadique, l’industrie capitaliste. Cette première éclosion est elle-même une conséquence de la naissance du grand commerce, qui transporte au loin les blés, les vins, les

(1) Voy. H. Hauser, Ouvriers du temps passé; H. Sée, Louis XI et les villes. Paris, 1892.

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