CHA.P. I. — LE TRAVAIL AU MOYEN AGE
produits industriels. Aussi la grande industrie naît-elle précisément da,ns les pays où les 'relations commerciales ont été les plus intenses : en Italie et aux Pays-Bas. En ces contrées, la richesse mobilière commence à jouer un grand rôle ; on y voit naître des institutions de crédit de forme déjà toute moderne (1).
Dans les Pays-Bas (2), à côté des industries qui alimentent la consommation locale, apparaissent, dès le xme siècle, des industries dont les produits s’exportent au loin, des industries spécialisées, comme le laiton de la vallée de la Meuse et la laine de la Flandre. Elles travaillent au grand jour pour l’exportation. Les artisans ne sont pas en contact avec le public, n’ont de rapport qu’avec les marchands qui les emploient, véritables patrons capitalistes, dont ils sont les salariés. L’ouvrier ne possède ni l’outil, ni la matière première; son existence précaire se trouve donc à la merci des crises et des chômages. Les travailleurs de ces industries se distinguent par le nombre : à Gand, on compte 4.000 tisserands; à Ypres, en 1431, ils comprennent plus de la moitié delà population ouvrière. D’ailleurs, il n’est pas question de concentration industrielle ; il existe
(1) Voy. G. des Marez, La lettre de foire à. Ypres au XIIIe siècle,
.. 1901 ; G. Bigwood, Le régime juridique et économique du commerce de l'argent dans la Belgique du moyen âge , 1921 (Mérii. de l’Acad. roy. de Belgique).
(2) Voy. Henri Pirenne, Histoire de Belgique, t. L-III, et Les anciennes démocraties des Pays-Bas, Paris, 1910, pp. 114 et sqq. , G. Espinas et H. Pirenne, Recueil de documents relatif à l’industrie drapière en Flandre , B vol., 1906-1920; G. Espinas, La vie urbaine de Douai au moyen âge, 4 vol., 1913, et La draperie dans la Flandre française au moyen âge, Paris, 1923 ; G. des Marez, L’organisation du travail à Bruxelles au XVe siècle, 1904. — Pour tout le chapitre, voy. aussi P. Boissonnade, Le travail dans l’Europe chrétienne au moyen âge ( Hist. universelle du travail). Paris, j 921 ; Ch. Petit Dutaillis, Charles VII et Louis XI (Histoire de France, de Lavisse, t. IV1. pp. 130 et sqq.).
SÉE
des multitudes de petits ateliers. L’industrie rurale et domestique prend une remarquable extension en Flandre.
Les marchands sont donc déjà des entrepreneurs capitalistes. Leurs ressources leur permettent l’importation en gros de la laine et du bétail, en même temps que des blés et des vins; ils exportent les tissus, la chaudronnerie. Libres de toute réglementation, indépendants des métiers, ils forment des hanses et des gildes. Mais les industries à forme capitaliste ne se développèrent que dans un nombre assez restreint de villes, même aux Pays-Bas, et elles n’ont pas donné naissance à de grandes agglomérations : Ypres, au xve siècle, n a pas eu plus de 10.000 âmes; Gand et Bruges n’ont pas dépassé 50.000 et 40.000 âmes; Louvain, Bruxelles et Liège n’ont pas plus de 20 à 30.000 habitants. Ce ne sont done que des îlots clairsemés et peu denses.
La conséquence de cette forme nouvelle d’org’anisation du travail, c’est que la population urbaine se différencie en plusieurs classes économiques, qu’il y a opposition des riches et des pauvres, qu’il se constitue unpatriciat urbain composé de marchands enrichis et de rentiers, possédant des biens-fonds et des maisons (1).
Au xme siècle, le gouvernement se trouve aux mains de ce patriciat, qui a fait la prospérité et la grandeur des villes. Mais, dès la fin de ce siècle, il manifeste un exclusivisme de
plus en plus étroit, qui provoque, au xive, les révoltes des « gens du commun ». Ainsi s’explique, au xve siècle, le gouvernement démocratique des villes, sous lequel se développe, comme partout à cette époque, l'organisation des métiers. Malgré les tendances anticapitalistes de ces gouvernements urbains, on voit persister l’industrie capi-
(J) Voy. G. des Marez, Etude sur la propriété foncière dans les Villes au moyen âge. Gand, 1898.
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taliste, par exemple dans la draperie : le tisserand et le foulon sont restés des salariés. — Dès le moyen âge, on voit se former aux Pays-Bas une économie industrielle, qui ne se développera pleinement ailleurs qu’au xvm° siècle.
En France, on observe des phénomènes analogues, mais bien moins fortement caractérisés. Là aussi, on voit se développer la classe marchande, qui se différencie des gens de métiers ; un privilège royal de 1413 affranchit les merciers de l’inspection des jurés des métiers. Le commerce se développe surtout après la guerre de Cent Ans; on crée de nombreuses foires. Les rois (Louis XI plus que ses prédécesseurs), pour augmenter les ressources de l’Etat, s’efforcent de favoriser l’extension du commerce, d’introduire des industries de luxe; ils obéissent déjà à une conception « mercantiliste », car ils considèrent que l’achat d'étoffes précieuses à l’étranger diminue le stock monétaire du royaume. C’est ainsi que Louis XI tente de créer l’industrie de la soie à Lyon, malgré la répugnance des habitants, puis à Tours, où elle prospéra dès son règne. On voit donc déjà apparaître quelques-unes des tendances qui s’affirmeront dans les siècles suivants (1).
(4) Sur ce qui précède, voy. l’étude très suggestive d'Henri Hauser, Les origines du capitalisme moderne en France ( Revue d’ Economie politique, an. 1902). Cf. aussi Ehrenberg, Das Zeitaller der Fugger, et Cunningham, Western civilisation in its économie aspect . mediaeval and modem times: Cambridge, 1900.