CHAPITRE II
l’industrie et LE COMMERCE AU XVIe SIÈCLE
I L’extension du régime corporatif; les édits de 1581 et de 1597. L action du pouvoir royal. — II. L’expansion économique. La révolution monétaire et la hausse des prix. — III. Les progrès du commerce. — IV. Les fabrications nouvelles; industries de luxe et d'art. Atteintes au régime corporatif. - V. Mercantilisme et système protecteur. — VI. Le capitalisme. Conflits entre le capital et le travail.
En ce qui concerne l’organisation des métiers, il n’y a pas eu, au xvie siècle, de transformation profonde. Il faut noter, d’abord, que les communautés de métiers prennent de plus en plus l’aspect de corps étroitement fermés. En effet, d’une part, l’obligation du chef-d’œuvre devient générale et le chef-d’œuvre de plus en plus difficile, de plus en plus long, — il faut parfois un an pour l’élaborer, — de plus en plus onéreux, tandis que les dispenses accordées aux fils et gendres constituent la règle ordinaire. D’autre part, les droits d’entrée ne cessent de s’élever ; les banquets deviennent plus coûteux, les cadeaux aux maîtres plus chers, sans compter les abus et les malversations qui se commettent. — C'est en vain que 1a. royauté s’efforce d’enrayer le mal ; l’ordonnance de Villers-Cotterets,, de 1539, qui prescrit la suppression des banquets et des cadeaux, ne fut pas observée. En réalité, dans les métiers 1 oligarchie est de plus en plus marquée : les jurés sou-.
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vent ne sont plus élus par tous les maîtres, et leurs fonctions ne cessent de s’accroître.
Un fait significatif, c’est l'extension du régime corporatif. En sa faveur on invoque, à la fois, l’intérêt du roi, dont les profits s’accroissent par la création des nouvelles jurandes, et l’intérêt des artisans ; c’est ainsi qu’à Rouen et à Paris, les faiseurs d’esteufs réclament la jurande, parce que leur métier est « un petit métier, œuvre de grande peine et de petit profit ». L’extension a lieu, a la fois, dans les villes jurées, par la création de nouveaux métiers jurés, et dans les villes non jurées. Ainsi, à Lyon, où le travail était libre, lorsque la situation économique devient mauvaise, le consulat réclame l’établissement du régime corporatif, qui ne fut créé, en réalité, qu’au xvne siè.cle (1).
La royauté contribue grandement à l’extension du régime corporatif. Par l’édit de 1581, elle prétend 1 appliquer à tous les métiers, même dans les petites villes ou bourgs. Le pouvoir royal songeait à ses intérêts politiques et surtout à ses intérêts fiscaux (2) : d’après l’édit de 1581, tous les maîtres prêteront serment de maîtrise devant 1 officier royal et le serment est accompagné d’une redevance ; le roi fixe le droit d'entrée, établit un tarif, réparti en trois clasSes. — Par contre, le roi crée dans les villes jurées d,es maîtres qui ne sont pas soumis à l’obligation du chef-d’œuvre et qui sont exempts du paiement des lettres de maîtrise : il doit y en avoir trois par métier dans chaque ville.
L’édit de 1581 ne fut, d’ailleurs, pour ainsi dire, pas observé. La preuve, c’est que l’édit dç 1597 le renouvelle, révélant plus cyniquement encore la préoccupation fiscale (3). Ce dernier édit ne fut guère mieux observé que
(1) Voj. H. Hauser, Ouvriers du temps passé, pp. 130-131.
(2) Cf. Eberstadt, Das franzôsische Gewerberecht . . .
(3) Voy. les considérants : « pour remédier au grand interest et dommaige des pauvres artisans désirans obtenir le degré de mais-
celui de 1581; cependant, au début du xvii® siècle, le nombre des corporations s’est notamment accru, et la royauté achève de fixer les principes de son autorité sur l’organisation du travail, autorité qui tend de plus en plus a supplanter les pouvoirs municipaux et seigneuriaux, et aussi a se faire sentir dans toute l’etendue du royaume (1).
En fait, la mainmise de l’autorité royale sur les corporations devient de plus en plus forte. Elle prétend les soumettre étroitement à ses droits de juridiction et de police ; elle les surveille de près et empeche les jurés d’exercer un pouvoir arbitraire. Ainsi, l’ordonnance de 1567 recommande de procéder, tous les deux ou trois ans, au renouvellement des gardes des métiers, qui souvent se perpétuent abusivement dans leur charge, de les prendre par ancienneté, à tour de rôle, au lieu de les élire; elle prescrit la suppression des banquets et confréries, la régularité des visites, la diminution des droits de maîtrise ; elle prescrit aussi de ne se servir pour les chefs-d’œuvre que de matériaux d un usage ordinaire. L’ordonnance a surtout pour but de mettre un terme au renchérissement : le roi Charles IX fixe les prix de certaines 1 marchandises et de certains services, ordonne que, tous les trois mois, les prix des vivres et des denrées soient déterminés et que les maîtres jurés de chaque métier s’assemblent pour empêcher « hausse ou innovation ».
La royauté redoute toute organisation indépendante. Aussi renouvelle-t-elle constamment les interdictions con-
trise et pour que nous puissions à l’advenir recevoir le bien et commodité qui nous peut provenir de tous lesdits droicts el nous en servir en l’extrême nécessité de nos affaires, spécialement pour satisfaire aux très justes debtes dont nous sommes redevables aux colonels et capitaines des Suisses. .., auxquels nous affectons tous les devoirs qui eh proviendront».
(1) Voy. H. Hauser, Travailleurs et marchands de ï ancienne France. Paris, 4920, pp. 179 et sqq.
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tre les confréries. On peut citer en ce sens des arrêts du Parlement de 1500 et de 1535 et surtout l’ordonnance de Villers-Cotterets, de 1539 : « Que, suivant nos anciennes ordonnances et arrêts de nos cours souveraines, seront abattues, interdites et défendues toutes confréries de gens de mestier et artisans par tout nostre royaume » (1).
Cependant, au xvie siècle, la France subit une transformation profonde, qui résulte d’un remarquable développement économique. Les relations commerciales sont très sensiblement modifiées et l’on aperçoit de notables progrès du capitalisme.
L’expansion économique se manifeste déjà vers la fin du xve siècle. Mais maintenant intervient un événement d’importance capitale, les grandes decouvertes maritimes. La Méditerranée perd sa prépondérance, et ce sont les peuples de l’Atlantique qui constituent les grandes puissances maritimes. C’est l'époque de l’immense; prospérité d’Anvers, le plus grand port de. l’Europe, le grand centre de la banque (2). On va chercher directement dans les pays producteurs le coton, la soie, les épices, le sucre, qui entrent dans la consommation courante, ainsi que des produits inconnus jusqu’alors, les bois de teinture et d ébénisterie, l’indigo, le café, le tabac.
C’est aussi l’époque où s’accroît d'une façon énorme la niasse des métaux précieux. A la fin du xve siècle, 1 or et F areent étaient devenus très rares ; c’est ainsi que Louis XÏI,
(1) Remarquons qu’en France, au xvie siècle, 1 intervention de la royauté en matière économique est beaucoup moins lorte et moins étendue qu’en Angleterre. Cf. àshley, The économie organisation of
England, 4923, pp. 95 et sqq.
(2) Hauser, Travailleurs et marchands, pp. 247 et sqq.
par son. ordonnance du 22 septembre 1506, se plaint « que les prix d or et d argent sont haussés à notre très grand préjudice et dommage » et attribue le fait à l’exportation de 1 or et de 1 argent. Au xvie siècle, il se produit un changement complet à la suite de la conquête du Mexique (1519- 1527) et du Pérou (1532-1541) ; il y a d’abord afflux de l’or, puis de l’argent, après la découverte, en 1587, de la mine de Potosi, qui rend jusqu’à 300.000 kilogrammes par an. Plus des quatre cinquièmes des métaux précieux viennent d Amérique. La production moyenne, par année, est, de 1541 à 1544, 67 0/0 plus forte que de 1493 à 1520; de 1601 à 1620, la production l’emporte du double sur celle de la période précédente. En un siècle, la production annuelle des métaux précieux a quadruplé, et la production de 1 argent a beaucoup plus augmenté que celle de l’or, car
les mines du Mexique et du Pérou sont surtout des mines d’argent.
Les conséquences de la révolution monétaire ont été très graves. Ce fut d’abord la diminution du poids de la livre tournois, qui était une unité de compte, ce qui aggrava la dépréciation commerciale de la monnaie. Aussi Vefforçat-on, par ledit de septembre 1577, d’établir le monométallisme, mais le bimétallisme subsista en fait. Les monnaies étrangères, — surtout les monnaies espagnoles —, d’un titre et d’une valeur inférieurs à ceux de nos monnaies, envahirent la France, tandis que les monnaies françaises s écoulaient au dehors. De là, une spéculation effrénée sur les changes, qui enrichit les gens de finance, les banquiers (italiens pour la plupart) et incita de nombreux marchands à abandonner leurs affaires pour le trafic de l’argent. C’est en vain que l’édit de 1602 interdit en France la circulation des monnaies étrangères; cette démonétisation ruina beaucoup de particuliers et nuisit gravement au commerce français, sans atteindre le but que ledit se propo.
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sait. A ce moment même, la Hollande, grâce à la bonne organisation de son système monétaire et de son crédit privé, grâce à l’abondance des métaux précieux qu elle détenait, prenait la première place dans le commerce international et la gardera pendant tout le xvne siècle (1).
L’afflux des métaux précieux et la spéculation sur les changes entraînèrent la hausse des prix qui se manifesta au XVIe siècle et surtout dans la seconde moitié de ce siècle. L’hectolitre de blé a quadruplé de prix, au xvie siècle ; de 1550 a 1600, l’augmentation a été du triple. Même constatation pour beaucoup de matières précieuses, de produits manufacturés, pour le prix et le revenu de la terre (2). Les salaires s’accroissent aussi, mais ils augmentent beaucoup plus faiblement que les prix : ils n’ont guère que doublé. Cette hausse inflige de grandes souffrânces aux rentiers, aux artisans, au menu peuple ; en général, elle a été profitable aux débiteurs, dommageable aux créanciers. L administration, pour y remédier, édicta des maximum pour les prix et les salaires, notamment en 1544, 1567, 1577, et promulgua des lois somptuaires. Ce fut en vain. Quelques rares contemporains ont compris les vraies causes du phénomène, notamment Jean Bodin, qui, en 1578, publia son Discours sur le rehaussement et la diminution des monnaies , et qui, déjà en 1568, avait fait paraître sa Réponse aux paradoxes de M. de Malestroit (3).
(1) Voy. surtout Germain Martin, ha monnaie et le crédit, privé en France aux XVIe et XVIIe siècles (Revue d'histoire des doctrines économiques, t. II, 1909, pp. 1-40). Cf. aussi G. Fagn.ez, V économie sociale de la France sous Henri. IV. et J. -G. van Dillen, Amsterdam , marché mondial des métaux précieux au X VIF et au XVIIF siècle ( Compte rendu du Congrès des sciences historiques de Bruxelles de 1923, p. 280).
(2) Cf. d’Avenel, Histoire de la propriété, des salaires, des denrées.et des prix de Van 1200 à l’an 1800, 5 vol-, 1894-1909.
(3) Cf. H. Hauser, Controverse sur les monnaies ( Travailleurs
et marchands . . pp. 75 et sqq).
4'2 première partie. — les survivances du passé
Une autre conséquence de l’afflux des métaux précieux, ce fut l’accroissement de la richesse, du capital mobilier. II en résulta une grande activité économique, qui se manifesta par le progrès du commerce, puis parla création d’industries nouvelles. L’accroissement du capital mobilier donna aussi naissance à des conceptions économiques nouvelles,' au système mercantile et protecteur. Ainsi s’expliquent la préoccupation d’avoir des colonies pour écouler les produits de la métropole et se procurer les métaux et les denrées précieuses, la formation du pacte colonial, qui doit assurer à Fa métropole un véritable monopole. — En un mot, la crise des prix du xvi‘‘ siècle est un phénomène d’une portée générale, qui mériterait une étude approfondie (1).
ni :
Le commerce est en progrès notable, malgré la difficulté des communications, car les routes sont encore peu nombreuses et mal entretenues : il y a bien 25.000 kilomètres de chemins, mais les trois quarts sont à l’état de nature ; la route d Orléans est pavée seulement sur deux lieues, d’Orléans àCercottes, en 1556 (2).
Les voies navigables sont plus favorables au commerce que les routes. Les fleuves sont très utilisés, mais eneom-
(1) On trouvera l’ébauche de cette élude dans A. Liautey*, La hausse des prix et la lutte contre, la cherté en France au XVI6 siècle. Paris, 1921, et surtout dans Maxitnin Deloche, La crise économique au XVI6 siècle et la crise actuelle. Paris, 1922. Des indications précieuses sont fournies par Lucien Romier, Le royaume de Catherine de Médias. La France à la veille des guerres de religion. Paris, 1922. Cf. aussi l’excellent travail de Paul Raveau, Le pouvoir d’achat de l'argent et de la livre tournois en Poitou du règne de Louis XL ,à celui de Louis XIII (Bull, de la Soc. des antiquaires de l’Ouest , an. 1922).
(2) Cf. Ch. Estienne, Guide dçs chemins de France, 1553.