CHAPITRE VI
LE COMMERCE EXTÉRIEUR
I. Le système protecteur. Les tarifs de 1664 et de 1667. — IL Politique commerciale plus libérale ; les traités de commerce. — III. Relation^ commerciales avec l’Angleterre, la Hollande, l’Espagne, les pays du Nord. — IV. Importance du commerce du Levant. — V. Le grand commerce maritime et colonial. Les Grandes Compagnies de commerce. — VL Progrès des possessions coloniales. — VIL Le commerce avec l’Amérique du Sud. La contrebande sur la côte du Pacifique.
Le commerce extérieur, au xvue siècle, joue un rôle beaucoup plus considérable dans la vie économique du pays que le commerce intérieur.
Le commerce extérieur, en décadence à la fin du xvf siècle, s’est notablement développé au xvne, bien que son extension ait été entravée par le système mercantile , antérieur à Colbert (1), mais que celui-ci devait encore accentuer. En 1664, le grand ministre expose très nettement les principes de ce système :
« Tout le commerce consiste à décharger les entrées de marchandises qui servent aux manufactures du dedans du royaume, charger celles qui entrent manufacturées, soulager les droits de sortie des marchandises manufacturées au dedans du royaume. »
(1) Dès 1659, Fouquet avait établi le droit de 50 sous par tonneau sur les marchandises étrangères; c’était une réponse modérée à l’Acte de navigation anglais.
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Le tarif de 1664 répond à ces principes. S’il abaisse de 30 s. à 5 s. le droit d’entrée sur les moutons, il établit, à l’importation, des droits assez élevés sur les objets manufacturés dont les similaires sont fabriqués en France :
36 1. par douzaine de chapeaux de castor;
40 1. par pièce de drap de Hollande ou d’Angleterre;
70 1. par pièce de drap d'Espagne (le tarif de 1644 n’imposait que 36 1.).
3 1. 10 s. par douzaine de bas d’estame (50 s. d’après le tarif de 1644).
Dans l’ensemble, le tarif de 1664 était assez modéré. La preuve, c’est que la recette des cinq grosses fermes, qui était de 9.572.000 1., diminua de 500.000 1., malgré les progrès des transactions.
Aussi les manufacturiers jugèrent-ils le tarif insuffisant pour la protection de leur industrie : le directeur de la manufacture de bas d’estame se plaint que les merciers et bonnetiers fassent venir leurs bas de l’étranger; les draps de Hollande et d’Angleterre font concurrence aux draps français. — Colbert se décida donc à édicter le tarif de 1667, qui augmenta très fortement un grand nombre d'articles à l’entrée :
la douzaine de bas d’estame fut portée de 31. 10 s. à 18 1. ;
la pièce de drap de Hollande et d’Angleterre, de 40 <à 80 1. ;
la pièce de drap d’Espagne, de 70 à 100 1.
la paire de bas de soie, de 15 à 40 s., etc.
Sur beaucoup d’articles, il y eut au moins doublement des droits d’entrée. — A la sortie, on ne mit que des droits faibles sur les objets manufacturés, de forts droits, au contraire, sur les matières premières, qui étaient très ménagées à l’entrée (1).
(I) A l’entrée, les laines paient 40 s. les 100 livres; à la sortie,
Ce tarif de 1667, qui a eu de graves conséquences, puisqu’il a, en partie, déterminé la guerre de Hollande, ne devait pas rester très longtemps en vigueur : en 1672, l’Angleterre obtint le rétablissement du tarif de 1664, et, à la paix de Nimègue, en 1678, la Hollande l obtint à son tour. Après la paix de Ryswick, le tarif de 1699 amalgama les tarifs de 1664 et de 1667 et l’on renonça même, en faveur des Plollandais, au droit de 50 sous par tonneau.
Toute la politique de Colbert tendait à ruiner, au profit de la France, les puissances étrangères, l’Angleterre et surtout la Hollande. Ainsi, pour développer les raffineries françaises, il enleva aux Hollandais le droit de venir chercher en France le suc brut provenant des Antilles. Il réussit de la sorte à porter atteinte à l’industrie hollandaise, mais sans grand profit pour l’industrie nationale, et au détriment de nos plantations coloniales. Sur la question sucrière, comme'sur beaucoup d’autres, la politique économique de Colbert fut condamnée cà l’insuccès (1).
D ailleurs, tout le monde, à cette époque, se faisait les mêmes illusions. Le système protecteur répondait aux principes mêmes de ce qu’on peut appeler X économie nationale. On considère que le pays doit vivre essentiellement sur ses ressources propres, qu’il faut recourir le moins possible à l’étranger. Il est intéressant de constater que Vauban et Boisguillebert, eux-mêmes, qui, sur la question fiscale, ont émis tant d’idées nouvelles, sont encore imbus des conceptions mercantilistes : Vauban, dans son traité Du commerce en général et dans son Mémoire sur le canal de Languedoc , déclare le commerce intérieur très supé-
15 1. Sur tout ce qui précède, voy. Levasskur, Histoire du commerce de la France, t. I, pp. 353 et sqq.
(t) Voy. l’intéressante étude de Paul-M. Bondois, Colbert et la question du sucre : la rivalité franco-hollandaise ( Revue d'histoire économique, aD. 1923, pp. 12-61).
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rieur au commerce extérieur; Boisguillebert le considère comme cent fois plus important (1).
L’une des grandes conséquences du système mercantile, ce fut de contribuer à déchaîner les grandes guerres du règne de Louis XIV, non seulement la guerre de Hollande, mais aussi la guerre dite de la Ligue d’Augsbourg : la Hollande se proposait, avant tout, de ruiner le commerce français (2).
Mais voici qu’apparaît une orientation nouvelle. Les commerçants français, dans la dernière partie du règne de Louis XIV, essayèrent d’engager le gouvernement dans une politique commerciale nouvelle, s’attaquèrent à tout le régime protecteur de Colbert. Les déclarations des députés des villes au Conseil du commerce sont très significatives, à cet égard. Le député du Languedoc, le député de Lille insistent sur la nécessité de rétablir le commerce avec la Hollande. Les députés des villes maritimes (Dunkerque, Bayonne, Bordeaux, Nantes) demandent la conclusion de traités de commerce, surtout avec l’Angleterre. — Le gouvernement commence à se pénétrer de ces idées nouvelles : Pontchartrain, secrétaire d’Etat de la marine, s’y montre favorable; le contrôleur général Desmaretz, en 1712, se prononce pour <•- Légalité réciproque de commerce entre toutes les nations » (3). Des mesures libérales furent prises : on rétablit, en 1703, partiellement au moins, la franchise
(1) Voy. H. Sée, Les idées politiques en France au XVI F siècle , pp. 303 304 et 334-333.
(2) Voy. G. N. Clark, The dutch alliance and the toar against french trade (1688-1697), Manchester, 1923.
(3) C’est ce qu’il déclare dans une lettre à Mesnager, chargé de négocier avec les Anglais un traité de commerce.
du port de Marseille (pour le sucre, les toiles de coton, les cafés); dès 1700, Dunkerque avait récupéré sa franchise. Malgré la guerre, des passeports furent accordés aux Hollandais et aux Anglais. Il est vrai qu’en 1710-1711, le Roi interdit tout commerce avec la Hollande, par mesure de représailles, mais on exempta du droit de fret les navires neutres, même les bateaux anglais, et l’on supprima le droit de 50 sous par tonneau pour les pays de la Baltique. Enfin, des traités de commerce furent conclus : en 1708, avec la Moscovie et la Perse; en 1713, avec le Portugal, malgré le traité de Methuen de 1703 ; la même année, avec la Prusse; en 1714, avec les Pays-Bas autrichiens. On accrut ainsi les relations commerciales avec le Portugal, et on pouvait espérer, pour le commerce du Nord, s’affranchir de l’intermédiaire des Hollandais.
Pour ces derniers, le traité d’Utrecht rétablit le tarif de 1699. Mais il était plus difficile de rétablir les relations avec l’Angleterre, qui, en 1700, avait édicté des droits prohibitifs sur les marchandises françaises (1). Les Anglais parvinrent à se passer des chapeaux, des taffetas, du papier de France (industries que des réfugiés français avaient introduites dans leur pays) et se procurèrent des vins et des eaux-de-vie en Espagne et en Portugal. Dès 1711, des négociations furent engagées pour la conclusion d’un traité de commerce et très activement poursuivies par Messager, négociant de Rouen, député au Conseil de commerce. Le traité de navigation et de commerce d’Utrecht, du 11 avril 1713, rétablissait la liberté réciproque du commerce, en se basant sur la législation de 1664, mais en réservant quatre articles (étoffes de laine, sucres, poisson salé, huile de baleine). Ces articles donnèrent' lieu à de lon-
(1) Sur les toiles écrues de France, l’Angleterre avait établi un droit de 50 0/0 de leur valeur, sur les autres toiles, de 70 0/0; 700 1. par tonneau de vin français; 900 1. par tonneau d’eau-de-vie.
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gués négociations en 1713-1714. Finalement, le Parlement anglais, pour des raisons fiscales et économiques, se prononça contre le traité de 1713. Les autres traités subsisteront, mais la France n’abandonne pas cependant le système protecteur (1). Quoi qu’il en soit, par l’importance que l’on attribue aux traités de commerce, on voit à quel point les questions économiques influent dès maintenant sur la politique internationale.
Le commerce avec F étranger a été surtout un commerce maritime, car les relations étaient particulièrement actives avec l’Angleterre, la Hollande et l’Espagne. Il profita plus encore à ces puissances qu’à la France elle-même.
Le commerce avec l’Angleterre était très difficile à cause des vexations que les Anglais infligeaient à nos commerçants :
« Il n’y a point de nations dans l’Europe, dit Savary, où les Français trouvent plus de difficultés à faire leur commerce et où ils soient plus maltraités qu’en Angleterre, et il n’y en a point aussi qui reçoivent et traitent plus favorablement les Anglais que les Français. »
Les Anglais viennent chercher en France, du blé, des vins, des eaux-de-vie et liqueurs (que leurs bateaux chargent à Bordeaux, La Rochelle et Nantes), du vinaigre, du sel, de l’huile d’olive, des fruits, des toiles, des soieries, des taffetas et velours, de la mercerie, du papier, du verre. En France, ils importent de la laine (bien que l’exportation en soit interdite par le Parlement), de l’étain, du plomb,
(1) Sur ce qui précède, voy. Ph. Sagnac, La politique commerciale de la France avec l'étranger de la paix de Ryswick à la paix d’ Utrecht ( Revue historique, t. CIV, 1910). — Pour les textes des traités de commerce, cf. II. Vast, Les grands traités du règne de Louis XIV, 1898, t. II, pp. 63 et sqq., 199 et sqq., t. III, p. 87 et sqq.
du fer, de la quincaillerie, de la mercerie, du charbon de terre, des draps, des serges, des bas de soie, des bonnets. Presque tout ce commerce se faisait sur bateaux anglais. Persuadé que l'importation des articles français nuisait gravement aux manufactures anglaises, le gouvernement anglais avait institué tout un régime de prohibition (1).
Le commerce avec la Hollande était très important. Il avait surtout profité à la marine hollandaise, car ses bateaux venaient dans tous les ports français; au dire de Colbert, les 5 à 600 vaisseaux armés par des Français ne pouvaient lutter contre les 15.000 vaisseaux hollandais, qui représentaient les trois quarts de la flotte du monde civilisé. En 1658, d’après rambassacleur hollandais Boreel (Etat détaillé du commerce avec la France ), la France exportait dans les Provinces-Unies pour 72 millions de marchandises (52 en produits manufacturés; 17 en boissons et comestibles). Il est vrai que les guerres, dans la seconde moitié du siècle, ont bien diminué ce chiffre.
L Espagne, — bien qu’on n’ait pas pu conclure avec elle, même après 1702, de traité de commerce, — l’Espagne resta l’un des meilleurs clients de la France. Le commerce avec ce pays était représenté par 17 millions de livres à l’importation et 20 à l’exportation. La France expédiait en Espagne des toiles (surtout des toiles bretonnes), des chapeaux de castor, des soieries, des dentelles, de la quincaillerie, de la mercerie, du blé, des morues et des harengs. Elle en recevait des laines et draps, des vins, de 1 huile, du cacao, de l'indigo, de la cochenille, beaucoup de métaux précieux et d’espèces monnayées. Ces « retours » en or et en argent étaient très appréciés. Une grande partie de ce commerce se faisait par l’intermédiaire des Hol-
(1) Le Parfait négociant , 2e partie, 1. Iï, chap. III, pp„ 462 ■et sqq.
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landais; cependant des vaisseaux nantais et malouins, en assez grand nombre, se rendaient en Espagne, surtout à Bilbao (1) et à Cadix. Mais de Cadix, les marchandises françaises ne pouvaient être transportées en Amérique que sur les galions et les flottes espagnols (2). Avec le Portugal, c’est un commerce à peu près analogue; la France en tire du coton, du sucre, du poivre," des citrons, des oraüges, des bois du Brésil (3).
Le commercce avec les villes hanséatiques était régi par le traité de commerce de 1665, qui avait établi la liberté du commerce, et par lequel la France avait renoncé au droit de 50 sous par tonneau. On exportait dans le Nord surtout du vin, de l'eau-de-vie, du sel, de l’épicerie, de la draperie, de la soierie, des fruits secs, du papier; on en tirait des grains, du bois de charpente, du fer blanc, de la chaudronnerie. Mais c’était sur des navires anglais et surtout hollandais qu’arrivaient presque toutes les marchandises françaises, qui étaient vendues dans les pays de la Baltique. Il en était de même pour la Moscovie, dont le commerce se faisait par Arkhangel, et qui recherchait surtout les produits français (4). Il semblait presque impossible que le commerce français pût se substituer, dans le Nord, au commerce anglais et au commerce hollandais. Une première Compagnie du Nord avait été créée en 16i7 ; elle n’avait pu réussir. Colbert s’occupa avec une grande
(1) Voy. Mousset, Les archives du consulat de la mer à Bilbao, 1912.
(2) Cf. C.-H. Haring, Trade and navigation bëtiveen Spair> and the Indies in the time of the llapsburgs , Cambridge, 1918 (Harvard Economie studies).
(3) Sur ce qui précède, cf. Le Parfait négociant, 2e Partie, 1. II, cliap. V, pp. 482 et sqq.
(4) Les Hollandais, au xvne siècle, ont accaparé le commerce avec la Moscovie aux dépens des Anglais ; voy. Irma Lubimenko, Les marchands anglais en Russie au XV IP siècle ( Revue historique , sept.-oct. 1922).
Sée.
ardeur de la question, créa, en 1669, une nouvelle Compagnie du Nord dont les frères Formont furent la chevillo ouvrière, et y donna tous ses soins. C’est pour répondre à ses projets que Savary essaie de démontrer que les Français pourraient, tout aussi bien que les Hollandais, faire le commerce dans la Baltique et en Moscovie (1). Mais les commerçants français ne se laissèrent pas persuader : ils se refusaient à armer des vaisseaux et continuaient à confier leurs marchandises aux étrangers (2). D’ailleurs, la guerre de Hollande acheva de ruiner les projets de Colbert. Les Hollandais reprirent toute leur prépondérance, et, en 1715, ils avaient toujours la haute main sur le commerce des pays de la Baltique, de la Moscovie et de la Prusse. Les tentatives de la France et des souverains de la Prusse pour établir des relations commerciales directes ont, en grande partie, échoué, bien qu’il faille noter, à cet égard, quelques progrès du commerce français, un effort qui portera ses fruits plus tard (3).
Au contraire, le commerce dans le Levant., sous le' règne de Louis XIV, eut une importance de premier
(!) Le Parfait négociant , 2e Partie, liv. II, ch. VIII, t. I, pp. 517 et sqq. Tandis que les Hollandais ne sont que des intermédiaires, dit Savary, les Français pourraient expédier dans le Nord leurs propres produits. Il faudrait seulement créer de grandes Compagnies de commerce.
(2) Voy. à cet égard un intéressant article de Dainville, Les relations commerciales de Bordeaux avec les pays hanséatiques (Hayem, op. cit., 3e série, pp. 211 et sqq.).
(3) Voy. sur toute cette question l’excellent ouvrage de P. Boissonnade, Histoire des premiers essais de relations économiques directes entre la France et l'Etat pnissien pendant le règne de Louis XL V (1643-1715). Paris, Champion, 1912 (surtout, pp. 93- 213). L’auteur montre avec beaucoup de force la supériorité écrasante du commerce hollandais.
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ordre (1). - — Encore considérable à la mort d'Henri IV, il était tombé de pins en plus en décadence dans la première moitié du xvne siècle et, en 16G0, il ne se chiffrait plus que par 2 ou 3 millions de livres. Il avait été compromis parles violences des pirates algériens et tunisiens, par les exactions et les avanies des pachas et officiers ottomans, par les taxes que se faisaient octroyer l’ambassadeur français de Constantinople et les consuls des Echelles, par la concurrence des Anglais et des Hollandais, surtout à Smyrne.
Colbert se préoccupa beaucoup du commerce du Levant, essaya de réformer les abus, de réprimer les exactions des consuls, qui, d’ailleurs, ne deviendront réellement des fonctionnaires qu’à la fin du siècle. Cependant, les conditions du commerce du Levant ne se modifient pas profondément (2). Colbert, tout en établissant la franchise du port de Marseille, crée un droit de 20 0/0 sur toutes les marchandises du Levant qui seront chargées ou apportées sur des bâtiments étrangers ; mais les marchands étrangers parvenaient à éluder cette mesure en s’associant avec des marchands français. La création de la Compagnie du Levant, en 1670, ne donna pas non plus les résultats que Colhert en attendait. Il fallut la réorganiser en 1673, puis en 1678, en 1685, en 1689. Ce fut un échec, et, seul, le commerce libre se développa. Colbert eut encore le tort d’interdire le transport des espèces monnayées dans le Levant, car les transactions ne pouvaient se faire sans elles.
En somme, l’action de Colbert fut inefficace et le commerce du Levant resta précaire. 11 ne fit de réels progrès
(1) Voj. Paul Masson, Histoire du commerce français dans le Levant au XVI H siècle, 1906, et Les ports - francs d'autrefois et d'aujourd’hui. Paris, 1904.
(2) Cf. IIaye.Mj Navigation et commerce français dans la Méditerranée (Mémoires et documents sur l’histoire de l’industrie et du commerce, lre série).
qu’après 1683, grâce à l'amélioration des relations diplomatiques avec la Turquie, grâce aussi aux succès remportés contre les Barbaresques (bombardements d’Alger, en 1682 et 1684). Aussi dès la fin du xvue siècle, si les Anglais tiennent encore le premier rang, les Français l’emportent-ils sur les Hollandais. En 1713, les marchandises du Levant déchargées à Marseille représentent 11 millions de livres; en 1717, 13 millions; en 1719, 24, et 297 navires font ce trafic. Partout, sur les côtes de l’Empire ottoman, on trouve des consuls et des marchands français; ces derniers sont, en général, des commissionnaires , facteurs des commerçants de Marseille, assez peu scrupuleux au dire de Savary (1).
On exportait dans le Levant des draps fins du Languedoc, des papiers, des bonnets, de la mercerie, de la quincaillerie ; les bateaux de Provence, Savary le remarque, partaient en général peu chargés, car leur cargaison se composait, pour un tiers, d’argent. On cherchait dans les ports du Levant du coton, des soieries, de la laine, des étoffes de coton, des cuirs et des peaux de chagrin; on commençait à y prendre du café, de l’huile et du hlé; le commerce des épices, autrefois si important, a disparu presque complètement au début du xvme siècle. — L’industrie marseillaise consommait sur place une portion considérable des marchandises du Levant, mais on en revendait aussi en Italie, en Suisse, en Allemagne.
Le commerce français est assez florissant en Italie, où, en 1715, 1 on envoie pour 23 millions de marchandises et d’où l’on en tire pour 11 millions environ. Au contraire, le commerce dans les pays barbaresques ne fut jamais que bien médiocre ; on y achetait surtout du blé. La compati) Le Parfait négociant (2e Partie, livre V, chap. I, t. I, pp. 700 el sqq.) donne beaucoup de renseignements sur le commerce du Levant.
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gnie du cap Nègre, créée en 1685, la compagnie d’Afrique, fondée en 1 690 , finirent par s’effondrer en 1705, et une nouvelle Compagnie d’Afrique, qu’on établit en 1706, ne réussit pas mieux. En 1700, le commerce en ces régions ne faisait que 800.000 1. d’affaires (1).
Quant au grand commerce maritime et colonial, il se développe singulièrement dans la seconde moitié du xvne siècle. On pense — et sans doute avec raison, étant donné la situation économique et politique de l’Europe (2), — qu’il ne peut être fait avec succès que par de grandes Compagnies' : on songe au succès des compagnies des Indes anglaise et hollandaise; la Compagnie hollandaise ne donnait-elle pas des dividendes, qui, jamais inférieurs à 25 0/0, s’élevaient parfois jusqu’à 75 0/0? Colbert espère, grâce aux compagnies de commerce, supplanter les Hollandais (3).
Dès le début de son ministère, dès 1664, il s’efforce de créer les compagnies des Indes Orientales et des Indes Occidentales ; il s’applique à les doter d’un capital important. Il’fut d'ailleurs difficile de trouver 15 millions pour la Compagnie des Indes Orientales. Le roi s’inscrivit pour
(1) Paul Masson, Histoire des établissements et du commerce français dans l'Afrique barbaresque ( 1560-1793 ), 1903.
(2) Il faut tenir compte de la longueur des voyages, de la rareté des capitaux, de la faiblesse du crédit : les entreprises particulières n’auraient pu suffire au grand commerce maritime et colonial. Voy., à ce sujet, de bonnes remarques dans Arthur Girault, Principes de colonisation et de législation coloniale , t. 1.
(3) S’il y a concentration commerciale, par contre, des expéditions maritimes fort considérables se font par des ports peu importants, comme Honfleur, ce qui s’explique par le faible tonnage des bateaux; voy. Decharme, op. cit., Introd., pp. XV et sqq.
3 millions; les princes du sang et les courtisans pour 1.330.000 1. ; les financiers, pour 2 millions. Mais, en province, il fut très difficile de trouver de l’argent; et d'ailleurs les versements se faisaient mal. En septembre 1668, la Compagnie n’avait encore effectivement reçu que 5 millions et jamais elle ne put compléter son capital (1).
La Compagnie des Indes Orientales reçut pour cinquante ans le monopole du commerce à l’Est du Cap de Bonne Espérance; elle devait avoir des primes de 50 1. par tonneau de marchandises exportées et de 75 1. par tonneau de marchandises importées. Elle était assez fortement organisée, avec 9 directeurs généraux, 15 syndics (délégués des principales villes de commerce), 9 directeurs provinciaux ; dans 1 Inde, on établit un conseil souverain de 7 membres, un gouverneur général, un commandant d armes (2). La Compagnie éprouva bien des difficultés. Cependant son territoire s’étendit peu à peu. En 1668, Caron fondait un comptoir à Surate et, en 1669, la factorerie deMasulipatam. En 1673, François Martin se fit céder le territoire sur lequel va s’élever Pondichéry et, la même année, il acquit Chandernagor. C’étaient des territoires assez importants et les établissements français n’étaient pas moins considérables que ceux des Anglais (3).
La Compagnie des Indes Occidentales reçut le monopole du commerce du Canada, de l’Aeadie, des côtes de l’Afrique Occidentale; elle devait se soutenir aussi par des primes à l’importation (30 1. par tonneau) et à l’exportation (40 1.).
(1) Voy. Boissonnade, Colbert et la souscription auæ actions de la Compagnie des Indes {Bull, de la Société des Antiquaires de l’Ouest, an. 1909).
(2) Cf Weber, La Compagnie des Indes Orientales, 1904; Sotas, La Compagnie des Indes Orientales , 1904; Pauliat ,Mouis.XIV et la Compagnie des Indes Orientales de 1664. Paris, 1886.
(3) Voy. Kaeppelin, La Compagnie des Indes Orientales et François Martini 1664-17 19), 1908 (thèse de doctorat ès lettres).
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Mais elle ne réussit que très médiocrement. En 1669, le Roi se réserve d’accorder à des particuliers le droit de faire le commerce. En 1674, la Compagnie a plus de 3 millions de dettes; on établit la liberté du commerce dans les Indes Occidentales. — D’autres compagnies encore furent créées, notamment, en 1673, la Compagnie du Sénégal, qui prit la suite de la Compagnie des Indes Occidentales, connut de nombreux avatars et eut pour principal trafic la traite des nègres, qu’avait possédée d’abord la Compagnie des Indes Occidentales ; elle ne fît de très médiocres affaires (1). En réalité, les Compagnies ne répondirent pas aux espérances de Colbert ; les marchands préféraient la liberté du commerce, comme le montrent les déclarations des députés du •commerce en 1701, et les colons partageaient leurs sentiments (2).
Nul doute que la politique commerciale de Colbert n’ait, en grande partie, échoué. On n’a pu supplanter les Hollandais, qui possédaient une suprématie incontestée dans le grand commerce de commission. La question du sucre, à cet égard, est tout à fait significative, comme l’a montré M. Bondois (3) ; si Colbert a atteint, dans une assez forte mesure, le commerce hollandais, cela ne profita que faiblement au commerce et à l’industrie de la France ; les raffineries françaises ne réussirent que médiocrement ; l’activité des colonies fut gravement atteinte, et le consommateur fut exploité au profit de quelques « mono-
(1) Chemin-Dupontès, Les compagnies de colonisation en Afrique Occidentale sous Colbert, Paris, 1903 .; P. Cultru, Histoire du Sénégal, 1910, pp. 52 et sqq.
(2) Sur tout ce qui précède, voy. Bonnassieüx, Les grandes compagnies de commerce, Paris, 1892; Chailley-Bert, Les compagnies ■de colonisation sous l'Ancien Régime, Paris, 1898.
(3) Voy. son excellente étude, Colbert et la question du sucre; la rivalité franco -hollandaise ( Revue d'histoire économique, an. 1924, pp. 12-61).
poleurs » ; le sucre resta un objet de luxe. — La politiquecommerciale de Colbert eut pour principal effet de provoquer la guerre de Hollande, qui ne se termina pas à l’avantage de la France.
Cependant, il y a eu, depuis Colbert, un très grand progrès du commerce maritime, un notable développement des possessions coloniales, que l’on a commencé réellement à mettre en valeur. Colbert songeait certainement auxuntérêtsjdu « peuplement», mais le commerce tenait la première place dans ses préoccupations. Le principal •avantage des colonies, ce sera de procurer aux Français, à moins de frais, les denrées tropicales (sucre, épices, tabac) et aussi de servir de débouchés aux produits de la métropole (1). Savary exprime très nettement les conceptions, de Colbert et de beaucoup de contemporains, lorsqu’il écrit (2) :
« 11 est certain que ce commerce est plus avantageux aux négociants, à 1 Etat et au public que pas un de ceux qui se font sur mer par des voyages de long cours, en ce qu’on porte dans tous ces pays, chaque année, pour plus de quatre millions de livres de marchandiseset denrées superflues en ce royaume, par la trop grande abondance qu il y en a, et que 1 on rapporte en France pour plus de six millions de livres, qui augmentent le revenu de l’Etat par les droits d’entrée, et qui sont vendues et distribuées au public à la moitié moins de ce que les étrangers les vendaient avant l'établissement de la Compagnie d Occident..., toutes lesquelles marchandises ne font aucun tort à pas une des manufactures du royaume. Et ce qui est digne d’une granderéflexion, c est que Ion n’envoie pas d’argent ou très peu dans
(d) Voy. Arnauné, Le système commercial de Colbert ( Annales de l’Ecole des Sciences Politiques, an. 1910) ; Pigeonneau, La politique' coloniale de Colbert (Ibid., an. 1886).
r (2) Le Parfait négociant, 2e Partie, 1. II, chap. X, t. I, pp. 637-
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lesdis pays, au lieu que, pour faire le commerce dans le Nord sur la Baltique, en Moscovie et dans les Indes Orientales, il en faut nécessairement porter; autrement, l’on n’y pourrait réussir ».
Aussi attache-t-on une importance extrême à l’Inde, où cependant on n’établit que des comptoirs sans se préoccuper des possessions territoriales. C’est que l’Inde est restée le centre de l’activité commerciale, l’entrepôt où l'on va chercher les cotonnades, les soieries, le thé, les épices des Moluques, les produits de la Chine. Tout ce commerce semble produire des ressources indéfinies; c’est pourquoi les puissances maritimes se le disputent si âprement (1).
On comprend que le Canada, avec ses annexes (Acadie, Terre Neuve, la baie d’IIudson), ait paru infiniment moins important que le pays de l’Orient. Cependant Colbert porte un grand intérêt à ces colonies, qui permettront à des Français de « peupler » et de prospérer. On favorisa la création d’exploitations agricoles, d’une étendue considérable. Les colons avaient aussi comme ressource les pelleteries, qui étaient d’un beau profit. Le pays se peuplait progressivement ; en 1666, 3.000 habitants ; en 1681, 9.000 ; en 1706, 18.000. — Le territoire du Canada s’est d’ailleurs prodigieusement étendu, grâce aux explorations de Cavelier de la Salle, qui a pris possession de la région du Mississipi et fondé la Louisiane, dès 1682. Mais la Louisiane ne sera vraiment mise en valeur qifiaprès 1715 (2).
(1) Voy. l’importante étude d’Albert Girard, Les routes de commerce vers l’Extrême-Orient, à la fin du XVIIe siècle et au commencement du XVIIIe ( Revue d’histoire moderne , 1910, t. XIV, pp. 332-354). Gf. Kaeppelin, Les escadres françaises sur la route de I Inde (thèse de doctorat ès-lettres, 1908).
(2) Voy. Th. Chapais, Jean Talon , intendant de la Nouvelle France. Québec, 1904; H. Lorin, Le comte de Frontenac ; étude sur le Canada français à la fin du XVIIe siècle , 189a ; Parkman, Count Frontenac and France under Louis XI V ; The old régime in Canada, La Salle and the discoverg of the great West, 1885 ; P. Ciiesnel,. Hist. de Cavelier de la Salle, 1900.
Les Antilles, beaucoup plus riches en produits précieux, se sont développées plus rapidement. Occupées d’abord par des « flibustiers » ou « boucaniers », elles ne se développent réellement que dans la seconde moitié du xviie siècle. Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe sont les colonies les plus importantes ; avec la Dominique, Sainte-Lucie, la Grenade, Tabago, elles ont déjà, en 1681, une population de 47.000 habitants, dont 18.000 blancs. Savary montre toute l'importance qu’a prise le commerce des îles d’Amérique : on y envoie des vins, des eaux-de-vie, de la viande salée, des morues, des harengs, de l’huile, du fromage, du fer, des étoffes de laine, des toiles, de la mercerie ; on en rapporte du sucre, du tabac, du café, du coton (1). Les colonies des Antilles se développent grâce à la main-d’œuvre abondante que fournit la traite des nègres ; on va chercher les noirs sur la côte de Guinée, et ce trafic enrichit les marchands de Nantes et de Saint-Malo (2). D’ailleurs, le Code Noir, de 1685, qui a subsisté jusqu à la fin de l’Ancien Régime, apporta quelques adoucissements aux rigueurs de l’esclavage et marque une certaine humanité. — Le commerce des îles d’Amérique, qui fera la fortune de Bordeaux, de La Rochelle, de Rouen et surtout de Nantes, est destiné à jouer un rôle de premier ordre dans l’activité économique de la France (3).
G) Parfait négociant , 2e Partie, 1. II, chap. X, t. I, pp. 537
(2) Savary la justifie par des raisons bien hypocrites : « Ce commerce, dit-il, paraît inhumain à ceux qui ne savent pas que ces pauvres gens sont idolâtres ou mahométans et que les marchands chrétiens, en les achetant à leurs ennemis, les tirent d’un cruel esclavage et leur font trouver, dans les îles où ils sont portés, non seulement une servitude plus douce, mais même la connaissance du vrai Dieu. . . »
(3) Voy. Moreau de Saint-Méry, Lois et constitutions des colonies françaises de l'Amérique sous le Vent. Paris, 1784 ; Peytraud, L’es-
CHAP. VI. - LE COMMERCE EXTÉRIEUR
La France, comme les autres puissances maritimes, tâche de se réserver le monopole du commerce dans ses colonies. Ce fut la préoccupation constante de Colbert, qui s’efforça d’écarter les Anglais et les Hollandais du commerce des Antilles. Mais il ne put y réussir complètement ; les colons anglais notamment pouvaient difficilement se passer du sucre, du café et de l’indigo des Antilles françaises. Les étrangers emploient ^des subterfuges, qui souvent rendent vaines toutes les mesures prises par le gouvernement français (1).
En fait, les relations commerciales sont déjà si actives que les anciens monopoles coloniaux sont forcément menacés. On cherche partout des débouchés nouveaux. A cet égard, c’est l’Espagne qui est le plus menacée. Les colonies espagnoles de l’Amérique forment un marché si important qu’elles excitent puissamment les convoitises des autres puissances.
L’Espagne a dû, d'ailleurs, avoir recours aux étrangers en ce qui concerne la traite des nègres. Elle s’adressa à des entrepreneurs ( asientos ). Ce furent d'abord des Portugais, de 1580 à 1640, puis, après la révolution du Portugal de 1640, on s’adressa à des Anglais, à des Hollandais, enfin, en 1701, à la compagnie française de Guinée, qui eut accès dans tous les ports de l’Atlantique, même à Buenos-Aires. Le commerce des nègres entraînait forcément d’autres trafics clandestins ; un commerce interlope s’établit ainsi
clavage aux Antilles françaises avant 1789, Paris, 1897 (thèse de doctorat ès-lettres) ; L. Mims, Colbert' s West-India policy (Yale historical studies). Newhaven, 1912.
(1) Voy. à cet égard l’ouvrage capital de Mims.
peu à peu. Lorsqu’au traité d’Utrecht l'Angleterre reçut pour trente ans le privilège de Ya.siento et le vaisseau de permission, ce furent les Anglais qui entreprirent ce commerce interlope, dont les colonies espagnoles ne pouvaient absolument pas se passer, car elles n'avaient pas d’industrie. Les colons, souvent fort riches, ne pouvaient se procurer sur place les objets de luxe, ni même les objets de première nécessité dont ils avaient besoin. Quelle tentation pour les Européens de frauder l’Etat espagnol et de faire une contrebande si lucrative, d’autant plus que c’est surtout de marchandises françaises et anglaises que sont chargés les galions d’Espagne (1) !
Avec les pays du Pacifique, les puissances européennes avaient aussi intérêt à faire le commerce direct, en se passant de l’intermédiaire des Espagnols. Dès la fin du xvie siècle, Anglais et Hollandais avaient fait des tentatives en ce sens. A la fin du xvuc siècle, ce sont les Français et surtout les Malouins qui essaient de s'emparer de ce marche si important, où ils pouvaient ecouler, avec des profits de 40 à 50 0/0, les toiles de Normandie et de Bretagne, les soieries de Lyon et de Touraine, les draps, les dentelles, les chapeaux de castor, les bas de laine et de soie, la mercerie, la quincaillerie, le papier. A Cadix, pour être payés, il leur fallait attendre dix-huit mois ou deux ans. En 1698, un homme d’affaires, Jourdan de Grouée, avait fondé la Compagnie de la Chine ; il entra en relations avec un armateur malouin, Danycan de l’Epine, qui, préoccupé surtout du commerce avec l’Amérique, fonda la Compagnie de la mer du Sud. Liais Danycan. peu scrupuleux, essaya surtout de faire des affaires pour son propre compte
(1) Sur ces questions, voy. l’ouvrage si intéressant de G. Scelle, Histoire politique de la traite négrière aux Indes de Castille
1906, 2 vol. in-8.
CHAP. VI. — LE COMMERCE EXTÉRIEUR
«n Amérique : en 1706, trois de ses vaisseaux font un profit de 350 0/0. D’autres armateurs malouins imitèrent son exemple.
C’est en vain que le gouvernement, de 1701 à 1705, interdit absolument ce commerce. En août 1705, il permit de faire des expéditions « pour aller aux découvertes » ; cette même année le Sage-Salomon et le Saint -François, appartenant à des Malouins, rapportèrent du Pérou plus de six millions de livres. En l’espace de trois ans, de 1706 à 1709, une escadre royale, commandée par Chabert, recueillit des sommes énormes, dont une partie alimenta le trésor royal. C’est peut-être plus de deux cents millions que les Malouins rapportèrent de leurs expéditions.
Les Français avaient à se défendre contre les prétentions de leurs concurrents, des Anglais et des Hollandais. A Utrecht, la question prit une importance considérable. Le roi d’Espagne, Philippe V, pour aboutir à une solution, déclara qu’il s’engageait « à maintenir la navigation et le commerce dans les Indes espagnoles sur le même pied que sous le règne de Charles II »; c’était exclure toutes les puissances du commerce de l’Amérique et maintenir le monopole exclusif de l’Espagne. Mais, en fait, grâce à Yasiento , l’Angleterre allait pouvoir faire un commerce interlope de plus en plus important et, pendant quelque temps au moins, les Français allaient clandestinement continuer leurs opérations sur les côtes du Pacifique (1). — Ainsi, aucune nation ne va plus pouvoir maintenir son monopole exclusif dans ses colonies. C’est une nouvelle ère de l’histoire économique qui s’ouvre au xvme siècle.
(1) Yoy. le bel ouvrage de E.-W. Dahlgren, Les relations commerciales et maritimes entre la France et les côtes de l'Océan Pacifique , Paris, 1909 ; du même. Voyages français à destination et la mer du Sud (1695-1749) (Nouvelles archives des missions scientifiques, t. XIV, 1907).
Le commerce français, en dépit des guerres, a fait de très notables progrès dans la seconde moitié duxvne siècle. En 1716, s’il faut en croire Arnould (1), les importations s’élèvent à 92 millions, et les exportations, à 122 millions. Pour prendre un exemple, le port de Nantes, en 166-4, n’a qu’une quarantaine de bateaux à deux ponts, qui font presque exclusivement la pêche de la morue, et une centaine de barques à un seul pont, qui font le commerce en Espagne, en Angleterre et en Irlande. En 1715, Nantes fait déjà un énorme commerce en Guinée et dans les îles d Amérique, beaucoup de ses armateurs sont devenus puissamment riches (2). Les armateurs malouins, pendant le règne de Louis XIV, ont souvent réalisé d’énormes fortunes, comme, par exemple, les Danycan et les Magon (3). Cette classe des armateurs compte au premier rang des capitalistes de l’époque et joue un rôle considérable. Le grand commerce colonial détermine une transformation du régime économique, qui s’accentuera encore au cours du xvme siècle. — En un mot, dès le xvne siècle, c’est l’extension de l’activité commerciale qui va déterminer une organisation nouvelle du travail, le progrès de ce qu'on appelle « la grande industrie ».
(1) La balance du commerce.
(-) Voy. Léon Maître, La situation de la marine marchande dit comté nantais d'après l'enquête de 1664 ( Annales de Bretagne, t. XVIII, 1903) ; Gabory, La marine et le commerce de Nantes au X VIIe et au commencement du XVIIIe siècle (. Annales de Bretagne, 1902, t. XVII); cf. le Mémoire de M. de Nointel, intendant de Bretagne. — Sur tout ce qui précède, voy. Ernest Lavisse, Histoire de France, t. VII1 * 3, pp. 233-265, et t. VIII1, pp. 249-271.
(3) Voy. Dahlgren, op. cit. ; A. Lesort, Les transactions d'un négociant malouin avec l'Amérique espagnole {Revue de l'histoire des colonies françaises, an. 1921, pp. 239-268). II s’agit de Magon de la Balue, dont les papiers sont conservés aux Arch. d’Ille-et-Vilaine (série E). Cf. II. Sée, Le commerce de Saint-Malo dans la première moitié du À VIIIe siècle (Revue internationale du commerce, iuin 1924).