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LES MANUFACTURES AU XVII0 SIÈCLE

de 1643 se montre favorable à l'exclusion des protestants. Mais le gouvernement n’agit en ce sens que plus tard. Colbert, d’ailleurs, non par tolérance, mais dans l'intérêt de 1 industrie, essaie d’atténuer la persécution. La révocation de l’édit de Nantes, en 1685, va avoir une action néfaste sur la production industrielle. Si elle n’a guère nui aux grandes manufactures royales, elle a fait grand tort aux moyens et petits fabricants, plus encore aux marchands qui donnaient à travailler; beaucoup se trouvèrent parmi les fugitifs. Sans doute, il est difficile de déterminer la perte qui résulte directement de la révocation, car, quand on constate la diminution des métiers, les autres causes entrent en jeu. Mais l’on sait que fa plupart des protestants de Sedan sont partis, que Saint-Etienne, en une seule année, a perdu 2.000 habitants, que les protestants du Languedoc se sont enfuis en masse. Nous savons aussi que de nombreuses industries ont été portées par les protestants français à l’étranger, en Prusse, en Hollande et même en Angleterre (1). Sur les effets de la Révocation, les mémoires des intendants, de 1698, sont unanimes. Basville lui-même, qui d’abord avait déclaré que la Révocation n’avait pas nui aux industries du Languedoc, finit par en reconnaître le mauvais effet et par recommander la modération à l’égard des protestants. Au conseil du commerce, en 1700, on signale comme une des causes du malaise économique « la fuite des religionnaires, qui ont emporté beaucoup d'argent, de bonnes tètes capables et de bons

(1) Voy. Histoire du Languedoc, t. XIII; Ch. Weiss, Histoire des réfugiés protestants de France depuis la révocation de l'Edit de Nantes jusqu'à nos jours, 1853, 3 vo!.; Tollin, Die fransôsische Colonie von Magdeburg, 1886, 3 vo!.;Agnew, Protestant exiles from France, 1886, 2 vol.; P. de Ségur-Duperron, Histoire des négociations commerciales et maritimes de la France aux XVIIe et X VlIP siècles, 1872-1873, 3 vol.

bras par le nombre des ouvriers qu’ils ont emmenés avec eux » .

Une autre cause de la décadence, ce sont les guerres ruineuses de la fin du siècle, et surtout la guerre de la Succession d’Espagne, qui ont appauvri le pays.

Il faut signaler aussi l’abus des règlements, surtout après la mort de Colbert. On exagéra son système ; non seulement on appliqua d’une façon rigoureuse les règlements de Colbert, mais encore on en fît de nouveaux, plus sévères encore et plus gênants ; en 1688, par exemple, on aggrave les peines contre les drapiers qui ne mettent pas leurs noms sur la lisière de leurs draps. En vain, quelques intendants montrent que l’industrie ne pourrait se relever que par la modération des règlements et la liberté : tel, l'intendant du Dauphiné, en 1689. On n'écoute pas leurs avis. Les intendants eux-mêmes font des règlements pour leur province; Basville fixe, par exemple, le poids maximum et le poids minimum que doivent avoir les couvertures de laine.

L’un des principaux défauts des règlements, c’est de maintenir dans 1 immobilité 1 industrie, que des perfectionnements ou encore les fluctuations de la mode tendent à transformer. A cette époque, où l’on employait une grande quantité de boutons, qui coûtaient fort cher, les tailleurs se mirent à en fabriquer en drap. Les passementiers protestèrent. L’autorité royale interdit la fabrication des boutons en drap, sous peine de 500 1. d amende, condamna même à de fortes amendes ceux qui en portaient. Mais la mode fut la plus forte. Malgré les résistances des fabricants aux règlements, ceux-ci ont pour effet d’empêcher les perfectionnements, les inventions techniques (1).

Très pernicieux aussi furent les effets du système pro-

(1) Yoy. F. Dumas, La règlementation industrielle après Colbert.

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lecteur et des prohibitions, qui entraînaient des représailles, delà part de l’étranger, sans d’ailleurs que la prohibition pût être rigoureusement observée. On ne cessa d’interdire l’entrée en France des toiles peintes de l’Inde, mais la contrebande était souvent la plus forte (1). Les commerçants français, de leur côté, ont recours à la contrebande pour faire pénétrera l’étranger leurs marchandises frappées de prohibition. Ainsi, en 16115, des marchands de Lyon font savoir au Roi que, de concert avec des marchands de» Londres, ils ont résolu d'acheter un vaisseau anglais, qu’ils -comptent charger à Calais de taffetas pour l’Angleterre; ils demandent un passeport, qui leur est accordé.

On commence à se rendre compte des résultats désastreux d’un système protecteur vraiment excessif. Boisguillebert, dans son Bétail de la France, de 1695, les indique très fortement. Les délégués des villes commerçantes au Conseil du commerce, reconstitué en 1700, demandent qu’on modère les tarifs, montrent les inconvénients des grandes compagnies (tel, le député de Nantes, Des Casaux du Hallay), s’attaquent à tout le système de Colbert; tel, le député du Languedoc :

« Il faut revenir, dit-il, de la maxime de Colbert qui prétendait que la France pouvait se passer de tout le monde et qui voulait encore obliger les étrangers de recourir à nous. C’était aller contre la nature et les décrets de la Providence, qui a distribué ses dons à chaque peuple pour les obliger à entretenir entre eux un commerce réciproque. Ce ne serait plus un commerce que de fournir nos denrées et nos manufactures aux étrangers et de ne tirer d’eux que de 1 argent ».

Et tous les députés dénoncent le système qui consiste à vouloir prohiber les marchandises étrangères ; ils demandent qu’on conclue des traités de commerce (2). L’on

(.1) Voy. E. Depitre, La toile peinte en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, 1912.

(2) Mémoires des députés du commerce, inédits (Bibl. Nat., man.

sait déjà que la politique commerciale du gouvernement se modifia à la fin du règne.

Avant 1690, la décadence industrielle n’est pas encoretrès marquée. C’est ainsi que Louvois réussit à créer denouvelles manufactures, surtout des manufactures de drap. En 1685, un privilège est donné au Hollandais Cadeau, qui se fixe en Normandie; un autre Hollandais, Remacle, s’établit à Louviers; Pierre Mamien, qui a travaillé en Angleterre et en Hollande, crée une manufacture de drap à Caen; dans le faubourg Saint-Marceau, on fonde des. manufactures de moquettes. Mais, après 1690, la détresse s’accentue dans tous les centres ouvriers ; elle est Grande surtout les années de mauvaises récoltes, par exemple en 1693. L’intendant du Languedoc, celui de Bordeaux, montrent les villes se remplissant de mendiants qu’on ne peut nourrir , déclarent que chaque jour des personnes, meurent de faim. A Lyon, en 1693, écrit l’intendant, les. ouvriers et les tisseurs en soie sont sans ouvrage ; on leur distribue gratuitement, chaque semaine, 56.000 livres de grain ; beaucoup meurent de misère ; à Rouen, de nombreux ouvriers doivent mendier. C’est alors une émigration en masse des ouvriers : des Lillois se réfugient aux Pays- Bas ; des fileuses de Picardie, en Hollande et en Angleterre ; des ouvriers alsaciens, en Suisse.

De 1702 a 1713, la ruine s’aggrave encore. Les finances sont ruinées par la guerre ; on crée de nouveaux impôts- (capitation et dixième) ; le numéraire se faisant rare, on

fonris français -18.397): cf. E. Lavisse, Hist. de France t \ IIP pp. 213-218 (chapitre de Ph. SagnacJ.

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est obligé de donner cours forcé aux billets. L’évêque de Nîmes, en 1707, déplore cette mesure, dans une lettre au Controleur général : « plus de 10.000 ouvriers, qui ne peuvent nourrir leurs familles, ni payer les charges, s’ils ne sont pas payés comptant, vont tomber dans la mendicité et dans la misère » ; et Basville aussi craint que cette mesure ne. provoque des désordres dans les Cévennes (1).

Beaucoup de manufactures sont ruinées et les ouvriersémigrent en grand nombre, obéissant d’ailleurs aux sollicitations de l’étranger; les fabricants de Reims, de Lyon, le directeur de Saint-Gobain se plaignent que les ouvriers « ont l’esprit gâté par les sollicitations continuelles de ceux qui veulent les débaucher pour leur faire quitter la France ».

La correspondance des intendants dénonce partout la misère des ouvriers. A Marseille, à Lyon, beaucoup sont réduits à la mendicité ; les intendants d’Orléans et d’Amiens font ouvrir des ateliers publics ; le clergé d’Auxerre nourrit plus de 1.300 pauvres ; 400 ouvriers de la manufacture d’armes Titon, de Charleville, n’ont plus aucune ressource; l’intendant de Champagne demande de la farine pour les nourrir; à Rouen, en 1709, il n’y a plus que 357 métiers en marche, et on emploie les compagnons à tracer des routes. Dans sa lettre au duc de Chaulnes, du 4 août 1710, Fénelon peut écrire avec raison : « Tous les métiers languissent et ne nourrissent plus leurs ouvriers. La France entière n’est plus qu’un grand hôpital désolé et sans provisions ». La même impression se dégage de la lecture de la Dîme royale : Vauban a été frappé aussi de la grande détresse du royaume.

(1) Germain Martin, Appendice n° 5, pp. 401 et sqq.

M. Sagnac a essayé de décrire avec précision l’état de 1 industrie en France dans les dernières années du règne de Louis XIV. Le tableau qu’il a dressé est le plus complet que nous possédions (1). A le lire, on voit nettement la décadence des industries de luxe, notamment des dentelles, auxquelles sont néfastes les changements de la mode. Pour la soierie, seul, Lyon se maintient à peu près, malgré une diminution très notable des métiers et des ouvriers (en 1“02, de 12.000 ils sont réduits à 3.000); dans les villes concurrentes de Lyon, au début du xvme siècle, l’industrie de la soie est tout à fait ruinée, notamment à Tours ; à Nîmes aussi, profonde décadence. Cette ruine est attribuée à l’exode des protestants et aussi à la concurrence des étoffes étrangères, des soies de Chine. Les industries d'une consommation courante sont atteintes, elles aussi. La fabrication de la toile, encore fort importante en Normandie, en Bretagne, en Champagne, dans les provinces du Nord, a subi une forte diminution, par suite de la concurrence de l’Angleterre et de la Hollande. L’industrie drapière, la plus considérable de toutes au xvne siècle, a souffert aussi. En Normandie, où elle avait une grande extension, elle a pu résister, malgré l’exode des protestants. Mais, en Champagne, à Reims et à Sedan surtout, elle est tout à’fa it romee, et, en Languedoc même, elle est très compromise C’est que les protestants avaient la haute main sur cette industrie, qui maintenant est de plus en plus menacée par es toiles peintes et les soies, ainsi que par la concurrence très inquiétante des Anglais et des Hollandais (2).

Quant aux industries extractives, elles sont loin d’avoir

,(*j ^ dG FmnC6’ L Vmi’ PP- 232 et sqq.

« la fin du L’lndustrJe et le commerce de la draperie

u ta fin dit X VII siecle (Revue d histoire moderne , 1907, t. IX).

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une importance de premier ordre. Tous les gisements houillers ne sont pas mis en Araleur ; les mines du Boulonnais, du Nivernais, du Forez, de la région d’Alais ne produisent encore que peu de charbon. Les mines de fer, de cuivre, de plomb et d’étain sont exploitées dans certaines régions, en Bourgogne, en Franche-Comté, dans le comté de Foix, dans les Cévennes, en Bretagne, mais leur revenu est encore peu considérable ; cependant, on peut prévoir l’extension de cette industrie, car d’assez nombreuses concessions sont accordées à la fin du xvne siècle et au commencement du xvme. Les forges, au contraire, abondent, surtout dans le Hainaut, dans la région des Ardennes, en Franche-Comté, dans le Maine, en Dauphiné, à Saint- Etienne, dans le comté de Foix, dans le Béarn. A cet égard, il y a progrès ; mais il faut bien se rendre compte que ces forges sont, en général, de petits établissements, ne comprenant chacun que quelques ouvriers (1); la grande industrie sidérurgique ne fera son apparition qu’à la fin du xvme siècle. — C’est le même caractère que présente aussi l’industrie de la verrerie, répandue un peu partout et assez prospère.

Une industrie, qui naît véritablement à cette époque, grâce à la mise en valeur des îles d’Amérique, c’est 1 industrie sucrière. Des raffineries sont créées à Nantes et dans les autres villes de la Loire, à Saumur, Angers, Orléans, à Rouen aussi et à Marseille, et on les protège, par des droits protecteurs, contre les sucres raffinés de l’étrangeret même des Antilles, qui doiventpayer 22 1. 10 s. par 100 livres pesant (2). — Le commerce colonial sus-

(1) Tel est, par exemple, le caractère des forges de la région dijonnaise (Roufnel, op . cit., p. 91). — On remarquera que les forges sont nombreuses surtout dans les régions forestières.

(2) Sur les raffineries de Nantes, voj. Gabory, La marine et le commerce de Nantes au XVIIe et au commencement du XVIII e siècle (Annales de Bretagne, 1902, t. XVII, pp. 38 et sqq.).

cite aussi les premières manufactures de cotonnades,, notamment à Rouen.

Ce qui prouve, d’ailleurs, que l’industrie française, grandement affaiblie, n’était pas détruite, c’est qu’elle se relève, dès 1713. Ce relèvement, qui témoigne de la vitalité de la France, a été surtout l’œuvre des petits fabricants, qui. reprennent courage ; ils tendent alors à 1 emporter sur les manufactures De 1703 à 1713, les petits fabricants ont. tissé 18.000 pièces d’étoffe, les manufactures, 32.000 ; de 1713 à 1723, la proportion se renverse : les petits fabricants produisent 51.000 pièces, les manufactures, 27.000.

Le relèvement industriel fut préparé parla reconstitution du Conseil du commerce, en 1700; le président en fut Daguesseau, mais le membre le plus actif fut Amelot de Gournay. En font partie deux conseillers du roi, les directeurs généraux des finances, douze marchands, délégués des villes de Paris, Rouen, Bordeaux, Lyon, Marseille, La Rochelle, Nantes, Saint-Malo, Lille, Bayonne, Dunkerque, élus par les corps de ville et les principaux négociants, souvent remarquables par leur compétence et leurs idées. Le rôle du Conseil est purement consultatif, mais, en fait, il a décidé de bien des questions et ses attributions ne feront que s’accroître au xvmc siècle (1).

Pour faciliter le recrutement du Conseil du Commerce, on établit des Chambres de commerce, comme il en existait déjà à Marseille et à Dunkerque ; on en fonda sept de 1702 à 17 î i. Les membres furent d’abord désignés par l’intendant, puis élus par un corps électoral de 30 à 40 personnes. — A noter encore la création, en 1708, de six intendants du commerce, qui ont entrée au Conseil du commerce ; ce ne fut d’abord qu’un expédient financier ; mais, au xvin0 siècle, ces intendants joueront un rôle assez important.

(1) Voy. Biollay, Le pacte de famine, 1885 (Appendice, l’administration du commerce au XVIIIe siècle)', Bonnassieux et Lelong,. Inventaire des procès-verbaux du Conseil du Commerce , 1900, in-4-

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Ainsi, au xvne siècle, malgré les désastres de la fin du règne de Louis XIV, on peut constater, dans l’ensemble, un progrès très notable de ce que nous appelons la grande industrie. Mais il ne faut pas la considérer comme semblable à ce qu’elle est aujourd’hui. Ce ne sont que des manufactures, pour lesquelles travaillent le plus souvent de petits fabricants ; elles sont nées des progrès du capitalisme commercial, de la concentration commerciale. Le capitalisme industriel existe à peine ; l’industrie rurale et domestique, loin de s’atténuer, se développe. Dans la métallurgie même, on ne voit que de petits établissements. C’est encore le commerce, le grand commerce colonial surtout qui donne naissance à des fabrications nouvelles (raffineries de sucre, cotonnades)' et fait naître de nouveaux centres industriels dans des villes comme Rouen, Marseille, Nantes (1).

(1) Pour tout ce chapitre, voy. l’étude bibliographique de Sagnac ( Revue d'histoire moderne, 1902) ; A. de Boislile, Correspondance des contrôleurs généraux, 3 vol. in-4 ; Boulainvilliers, Etat de la France, 1727, 2 vol. in-fol. ; Piganiol de la Force, Nouvelle description de la France, 1717, 6 vol. iu-12; J. Sayary, Le Parfait Négociant, éd. de 1721, in-4; Savary des Brûlons, Dictionnaire universel du commerce, 1723 ; Garnault, Le commerce rochelais au XVIII e siècle, 1887 ; Charléty, Le régime douanier à Lyon (Revue d'histoire de Lyon , 1902); E. Pariset, Histoire de la fabrique lyonnaise, Lyon, 1901 ; Justin Godart, L'ouvrier en soie de Lyon-, Bossebceuf, Histoire de la soierie à Tours du XF‘ au X Vil F siècle ( Mém . de la Soc. archéologique de Touraine, 1900); G. Martin, L’industrie et le commerce dans le Velay aux X VIF et X VIIF siècles, Le Puy, 1900 ; Grar, Hisf. de la recherche, de la. découverte et de l'exploitation de la houille dans le Hainaut français, dans la Flandre française et dans l’Artois, 3 vol., Valenciennes, 1847; À. Bardon , L' exploitation du bassin /touiller d’Alais sous l'Ancien régime, Nîmes, 1898; II. Monin, Essai sur l'histoire administrative du Languedoc pendant l'intendance de Basville (thèse, 1884) ; Marchand, Elude sur T administration de Lebret, intendant de Provence (thèse, 1889) ; A. de Saint-Léger, La Flandre maritime et Dunkerque sous la domination française (thèse, 1900). Cf. d’excellents chapitres de Ph. Sagnac, dans Vllist. de France d'Ernest Layisse, t. VHP, pp. 201-248.

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