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Malgré des progrès réels, les moyens de transport sont encore très imparfaits (1). Le transport des voyageurs est un privilège que la royauté se réserve; mais, jusqu’en 1775, les messageries, réunies aux postes, étaient louées à des traitants, qui les sous-louaient à des fermiers particuliers. En 1775, Turgot les réunit au domaine, les met en régie; après Turgot, en septembre 1776, on les rattache à la ferme des postes ; Necker les met en régie intéressée, et, en 1782, on les loue à une compagnie fermière. Tous ces changements sont peu favorables au progrès des messageries.

Les voitures publiques apparaissent encore comme peu confortables. On distingue plusieurs catégories : les fourgons, lents et lourds, à l’usage des bourses les plus modestes ; les carrosses à quatre roues, suspendus et couverts ; les diligences, mieux aménagées (2) ; les chaises de poste, assez rapides, mais fort chères, et contenant très peu de places (on paie une somme déterminée par poste et l’on a souvent à subir les exactions des maîtres de poste). Turgot, en 1775, essaie d’établir des voitures plus confortables et plus légères, mais, résistant mal aux cahots, elles ne semblent pas avoir bien réussi. — Sur les rivières, les coches d’eau n’ont la plupart que trois départs par mois et les voyages sont souvent interminables : on met le plus

(1) Voy. Letaconnoux, Les transports en France au XVIII e siècle (/tenue d'histoire moderne, 1908- 1909, t. XI) et La transformation des' moyens de transport (Divisions régionales de la France, Paris, Alcan, 1913, pp. 42, et sqq.) ; P. Boyé, Les postes, messageries et voitures publiques en Lorraine au XVIII e siècle ( Bulletin du Comité des Travaux historiques, sciences économiques et sociales, an. 1906).

(2) Les diligences extraordinaires ne partent que si toutes les places en sont prises.

souvent de 18 à 20 jours de Rouen à Paris ; de 10 à 15 jours, de Bordeaux à Toulouse ; de 6 à 8 jours, de Toulouse à. Bordeaux. Sur terre, les voyages sont très longs aussi : les diligences, à huit places, devaient faire 2 lieues par heure ; les carrosses font 8 à 10 lieues par jour. Turgot s’efforce de multiplier les voitures rapides, établit partout des diligences, mais le mauvais état des chemins entraîne des retards continuels, surtout en hiver. N’oublions pas que les départs n’ont pas lieu tous les jours : de Nancy à Metz, on compte deux départs par semaine, en 1771; cinq départs, en 1778; six, en 1788; de Paris à Lyon, cinq départs à la fin du siècle ; de Paris à Bordeaux, quatre. Mais, sur beaucoup de lignes, il n’existe que deux départs ou un seul. Pour pouvoir partir sur-le-champ, à cause du monopole des transports, il faut se procurer un billet de permission, très coûteux. Pour les marchands qui visitent les campagnes, les messageries sont inutilisables. Enfin, considérons qu’il y a très peu de lignes transversales ; les relations ne sont régulières qu’avec Paris. De Lyon à Bordeaux, les lettres, passent par Paris et mettent huit jours, de Rennes à Granville, sept jours (I ). Cependant, à la fin du siècle, les relations entre les villes d’une même province se développent, notamment en Languedoc (2). On s’explique que le service de la poste soit très défectueux. Ajoutons qu’il y a encore très peu de bureaux de poste, bien que le nombre

(1) Yoy. sur cette question la très intéressante pétition adressée à la Constituante par les députés du commerce de Bordeaux, de Lyon,, de Toulouse, de.la Bretagne (Gerbaux et Schmidt, Procès-verbaux des comités d’ agriculture et de commerce..., t. I, pp. 880-381). lis demandent rétablissement de deux courriers directs par semaine de Bordeaux à Lyon, l’établissement de courriers directs entre la Bretagne et Bordeaux-La Rochelle. Ils montrent toutes les défectuosités du service postal.

(2) Dutil, op. cil., pp. 678 et sqq.

chap. ii. — l’évolution COMMERCIALE AU XVIIIe SIÈCLE 209

s en soit accru au xvin° siècle et que, dans les grandes villes, on ait créé une petite poste (1).

Les prix des transports restent fort élevés. Turgot les fixe ainsi : pour l’intérieur des voitures, à 13 sous par lieue ; pour les places extérieures, à 7 sous 6 deniers ; pour les diligences extraordinaires, à 20 sous. En 1777, ces prix furent portés à 16 et 10 sous pour les diligences ordinaires, -à 23 sous pour les diligences extraordinaires. Quant aux fourgons, ils coûtaient 6 sous par lieue.

Le transport des marchandises laisse aussi à désirer. Les paquets de moins de 50 livres et les objets précieux sont réservés aux messageries, dont le tarif est très cher. Le roulage se charge du reste. Il est, en général, libre, et ce sont souvent les paysans qui le pratiquent. Tandis que, dans les contrées industrielles et dans le voisinage des grandes villes, il est très actif, dans les pays plus écartés, au contraire, on a de la peine à trouver des moyens de transport. Bien qu il soit difficile de préciser l’importance réelle <lu roulage, il est certain qu’il a fait de grands progrès au xvine siècle. Les prix étaient très variables suivant les régions, l’état des routes, la concurrence ; malgré un léger abaissement au cours du siècle, ils restaient fort onéreux, au point de doubler parfois le prix des marchandises. Les transports sur routes étaient très lents ; les rouliers faisaient au maximum sept lieues par jour.

Les marchandises lourdes sont surtout transportées par la batellerie. Celle-ci a l'inconvénient d’être encore plus lente que le roulage ; c’est ainsi que les vins de l’Orléanais et du Beaujolais mettent deux mois pour parvenir à Paris. Les marchands se plaignent de la diversité des prix, ainsi que des exigences des bateliers, organisés en corps de

(1) Voy. Martin-Ginouvier, Pierron de Chamousset, fondateur de la poste de ville sous Louis XV, 1921.

Sée.

métier et aussi de leur malhonnêteté (les vols commis par les bateliers de la Vilaine sont fréquents). 11 faut subir encore, sur le cours des rivières, de nombreux péages, dont les tarifs sont élevés, malgré les réformations ordonnées au xvme siècle (1). Cependant, comme les prix des transports par eau sont deux ou trois fois moins élevés que les autres, on s’explique la prospérité et les progrès de ce trafic ; sur la Garonne, par exemple, on compte par an 1.800 bateaux de 10 à 20 tonneaux (2).

En résumé, les transports sont encore trop peu nombreux, trop chers et trop lents pour satisfaire aux besoins du commerce. 11 y a cependant un progrès sensible dans les transactions ; une preuve, c’est que le bail des postes, qui, en 1676, n’était que de 1.222.000 1., s’est élevé, en 1777,

cà 8.800.000 1.

Ce qui montre aussi que les pratiques commerciales tendent à se transformer, c’est que les grandes foires tombent de plus en plus en décadence, tandis que les foires et marchés agricoles se développent. Les foires de Beaucaire, il est vrai, se développent encore, car leur trafic passe du 14 millions, en 1750, à 41 millions, en 1788(3); mais c’est une exception. 4 Paris, la foire de Saint-Germain, qui attire encore la foule par ses spectacles et ses divertisse-

(1) Sur les difficultés qu’on éprouve pour le transport de la houille, voy. Marcel Rouff, Les mines de charbon au X VIII? siècle, pp. 368et sqq. — Le Mémoire des entrepreneurs de la voiture du sel déclare ( op ■ cit., loc. cit., p. 91) : « En général, la navigation des rivières est chargée de droits qui en gênent infiniment la marche et en augmentent le prix au point de lui préférer la voiture par terre ».

(2) Sur le canal du Languedoc, le trafic est évalué : en 1700, à 175.000 1.

en 1750, à 433.600 I.

de 1750 à 1768, à 653.000 1.

de 1780 à 1788, à 972.000 1. (Outil, op. cit., p. 713).

(3) Par contre, les foires de Pézenas et d’Alais tombent en complètedécadence (Dutil, op. cit., pp. 759 et sqq.).

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ments, décline de plus en plus, en ce qui concerne le trafic, au xvme siècle, et après l’incendie de 1762, elle finit par perdre toute importance (1). Les économistes, d’accord avec les tendances qui se manifestent dans la pratique, se montrent peu favorables à la concentration temporaire du trafic et pensent qu’il vaut mieux que le commerce soit permanent dans un grand nombre de localités. Tui'got, dans l’article Foires et marchés de V Encyclopédie, écrit :

« Qu’importe qu’il se fasse un grand commerce dans certaine ville et dans certain moment, si ce commerce momentané n’est grand que par les causes qui gênent le commerce et qui tendent à le diminuer dans tout autre temps et dans toute l’étendue de l’Etat » ?

L’état défectueux des voies de communication, la cherté des transports intérieurs nous font comprendre qu'on ait recours de préférence, lorsque c’est possible, aux transports maritimes ; un négociant de Saint-Malo, par exemple, payait moins cher pour expédier du blé à Nantes qu’à Rennes. Le fret était assez peu coûteux ; les morutiers de Saint-Malo avaient avantage à vendre leur poisson à Marseille, d’où ils rapportaient des marchandises, qu’ils venaient débarquer au Havre. Le cabotage jouait donc relativement un plus grand rôle qu’à l’époque contemporaine. Les relations entre les ports français et Cadix, Lisbonne, voire même Amsterdam et Hambourg étaient plus aisées que les relations terrestres avec n'importe quel marché de l’Europe continentale (2).

(1) Voy. Cherrière, La lutte contre l'incendie dans les halles, les foires et les marchés (LIayem, op. cil., t. Ht, pp. 107 et sqq. et 204 et sqq.).

(2) Voy. H. Sée. Le commerce de Saint-Malo dans la % première partie du XVIIF siècle ( Revue internationale du commerce..., juin 4724).

LES TENDANCES NOUVELLES

En ce qui concerne les moyens d'échange, on ne peut signaler de grandes transformations au xviii® siècle, et, à cet égard, la France reste en retard sur des pays comme l’Angleterre et la Hollande. Cependant, à l’époque de la Régence, apparaît l’intéressante tentative de Law, qui préconisait une organisation analogue à celle des banques anglaises et hollandaises, qu’il avait étudiée. Son idée essentielle, c’était de remplacer le numéraire par la monnaie de papier, car il considérait que la monnaie était un simple signe. En même temps que la banque, il voulait créer une grande compagnie par actions, qui monopoliserait tout le commerce maritime et qui assurerait toujours un emploi au numéraire ainsi créé. Ces projets grandioses, il parvint à les réaliser. En 1716, il créa une banque privée, qui, en 1718, fut transformée en banque d’Etat, puis il créa une Compagnie des Indes par actions. Successivement furent lancées de nouvelles séries d’actions ; celles-ci, par la spéculation, obtinrent une plus-value considérable, qui ne correspondait en aucune façon aux bénéfices de la Compagnie. Telle fut l’origine de la débâcle du système, qui eut lieu en 1720 et entraîna la disparition de la Banque. C’est la conséquence de cette déconfiture qu’il nous importe surtout de noter : pendant tout le xvme siècle, on se défia de l’organisation bancaire et surtout du billet de banque, tout au moins dans la masse du public (1).

Cependant les banques se développent au cours du xvme siècle A Paris, le nombre des banquiers s’accroît sensiblement (21 en 1703; 51, dès 1721); ceux-ci s’occupent surtout du crédit public, des emprunts de l’Etat, mais

(1) Voy. E. Levasseur, Recherches historiques sur le système de Law, 1854 ; Dom H. Leclercq, Histoire de la Régence pendant la minorité de Louis XV, 1921, t. II, pp. 99 et sqq. et 385-481.

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l’évolution COMMERCIALE AU XVIII3 SIÈCLE 213

ils traitent aussi les affaires des gros commerçants. A Marseille, la banque se spécialise dans les opérations commerciales avec le Levant ; à Bordeaux, Saint-Malo et Rouen, elle a surtout affaire avec les armateurs. Lyon où tant de banquiers étrangers avaient établi leurs comptoirs, fut longtemps la grande place française pour le change et la banque ; on y opérait même des « virements et parties », véritables « chambres de compensations », qui permettaient, avec fort peu de numéraire, de traiter les plus grosses affaires ; mais, après la chute du système de Law, la banque lyonnaise décline notablement. Notons que, dans le commerce de l’argent, les Juifs jouent déjà un rôle important: les Génevois tiennent une place considérable : tels, Thélusson, dès la première moitié du xvme siècle, et plus tard Necker. D’ailleurs, les gens de finance (fermiers généraux, receveurs généraux, receveurs des Etats, etc.) font souvent l’office de banquiers (l). Une des occupations importantes des banquiers, c’est toujours le change des monnaies étrangères (2). La Hollande reste encore au xviii0 siècle le grand marché financier de l'Europe, grâce à ses réserves d’or et d’argent et à son excellent régime bancaire (3).

(1) Voy. Marcel Vigne, La banque à Lyon du XVe au XVIIIe siècle, Lyon, 1902; Bonzon, La banque à Lyon aux XVIIe et XVIIIe siècles [Revue d'histoire de Lyon, an. 1902 et 1903); Germain Martin, L'histoire du crédit en France sous le règne de Louis XIV, Paris, 1913, pp. 172 et sqq., 189 et sqq. ; Ph. Sagnac, Le crédit d'Etat et les banquiers en France à la fin du A’ VIIe siècle et au commencement du XVIIIe ( Revue d'histoire moderne, t. X, pp. 257-272).

(2) Par exemple des piastres américaines, qui constituent les retours du commerce avec l’Amérique espagnole ; voy. H. Sée, op. cit., loc. cit., pp. 23 et sqq.

(3) Et cependant le commerce hollandais est devenu bien moins important que le commerce anglais. Voy Van Dillen, Amsterdam , marché mondial des métaux précieux aux XVIIe et XVIIIe siècles { Compte rendu du Congrès des sciences historiques de Bruxelles, 1923, pp. 280-282).

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LES TENDANCES NOUVELLES

D ailleurs, à la lin de l’Ancien Régime, les progrès des transactions, ainsi que le déficit de plus en plus grave du Trésor royal, finissent par imposer le besoin d’institutions decrédit. Turgot, en mars 1776, crée une Caisse d'escompte, qui ne s ouvre qu après sa chute. Cette caisse, qui a pour fondateur Gabriel Bernard, doit avoir un capital de 15 millions, divisé en 5.000 actions, sur lesquels 10 millions devaient être prêtés au Trésor public ; l’escompte ne devait pas dépasser 4 0/0. La Caisse émettait des billets remboursables à vue et au porteur. Malgré les emprunts que la Caisse, à plusieurs reprises, dut consentir au Trésor, elle parvint a maintenir son crédit; elle fut d’ailleurs puissamment soutenue par Necker, notamment en 1788. Elle porta son capital à 100 millions, divisés en 25.000 actions, et ne cessa de rendre de grands services au commerce et à l’industrie (1). Le commerce de Marseille, en particulier, souffrait très vivement de l’absence d’institutions de crédit, de banques vraiment solides; ce furent les courtiers royaux, remplacés dans la seconde moitié du xviu0 siècle par des courtiers de commerce, qui y suppléèrent dans une certaine mesure (2).

A la fin de l’Ancien Régime, il y a donc, en ce qui concerne le crédit, un certain progrès. Mais, jusqu’en 1789, subsistent les charges que font peser sur les transactions les droits imposés parle Roi et par les seigneurs à la circulation des marchandises : les péages sont toujours aussi gênants, bien qu’à plusieurs reprises, au cours du xvme siè-

(1) Sui la portée de la fondation de la Caisse d’Escompte, voj Necker, Administration des finances, t. III, pp. 343 et sqq. Ea Caisse

d’Escompte a été créée sur le modèle de la Banque d’Angleterre.

Necker, qui a été banquier, se rend mieux compte que qui que ce soit de l’importance du crédit {Ibid., t. III, pp. 236 et sqq.).

(2) Cf. P. Masson, Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIIe siècle et Encyclopédie départementale des Bouches-du. - Nord, t. III, p. 222 et sqq.

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L’ÉVOLUTION COMMERCIALE AU XVIIIe SIÈCLE 215

■cle, on se soit préoccupé de leur réduction et qu’il y ait eu une révision des titres, sans grand effet d’ailleurs ; les droits de foires et de marchés restent les mêmes ; les droits d’aides sont toujours fort onéreux; c’est toujours le même régime de douanes intérieures qui subsiste, et l’on ne songe sérieusement à leur abolition que dans les dernières années de l’Ancien Régime, comme le montre le programme de Galonné (1).

Une circonstance favorable au commerce, c’est que le gouvernement, à partir de 1726, renonça à l’altération des monnaies, si fréquente à la fin du règne de Louis XIY et sous la Régence. On altérait moins la valeur intrinsèque de l’espèce que la valeur nominative des monnaies : on opérait des augmentations , qui a Avaient pour effet d’accroître le nombre de livres à tailler dans le marc, de rendre la monnaie plus faible. Puis, pour rétablir à peu près sa valeur, on édictait des diminutions , aussi nuisibles aux transactions que les augmentations. C’était une cause de fréquentes perturbations commerciales, qui exerçaient aussi une influence déplorable sur le change avec l’étranger (2).

(1) Les droits d’aides entravent singulièrement le commerce des -vins; voj. P. Destray, Le commerce des vins en Bourgogne au X VI IB siècle (Hayem, op. cit t. 11, pp. 235 et sqq.). Les douanes de Lyon et de Valence paraissent maintenant intolérables aux Lyonnais (Charléty, Le régime douanier de Lyon). — 1! est intéressant de remarquer que Claude Dupin, très conservateur en matière économique, se prononce pour la suppression des douanes intérieures et des péages, ainsi que pour la réforme des aides, qui entravent le commerce ( (Economiques , éd. Marc Aucur, Paris, 1913, Coll, des économistes et réformateurs sociaux de la France). — Necker considère comme monstrueux le régime des douanes et demande 1 abolition des douanes intérieures ( Administration des finances, t. II, pp. 166 et sqq.).

(2) Voy. par exemple, H. Sée, Le commerce de Saint-Malo dans la première moitié du XVIIIe siècle, loc. cit., pp. 50 et sqq. Cf. Landry, Etude sur la mutation des monnaies, 1910 ; Germain Martin, Histoire du crédit sous Louis XIV, 1913; Vuitry, Le desordre

Il serait intéressant d’étinlier, pour le xvin® siècle, les. progrès de la technique commerciale, d’après les papiersdes commerçants ou des sociétés commerciales, qui nous ont été conservés. Les travaux relatifs aux questions de cette sorte sont encore bien rares.

Dans ses traits essentiels, cette technique ne semble pasdilïérer profondément de la technique du xvne siècle.

On peut noter cependant que l’usage de la lettre de change devient de plus en plus fréquent. Comme les transports de numéraire, qui se font par les messageries, sont très coûteux, la grande préoccupation des commerçants, c’est de se procurer des papiers sur telle ou telle place, française ou étrangère.

Les courtiers et les commissionnaires jouent un rôle de plus en plus important dans les relations commerciales. Le droit de commission est le plus souvent de 2 ou 3 0/0 ; ledroit de courtage est, en général, d’1/2 0/0. — Les représentants de commerce sont encore peu nombreux ; cependant, pour les achats surtout, les négociants s’adressent parfois à des agents, à des représentants, auxquels ils confient leurs intérêts.

La pratique des assurances maritimes se développe de plus en plus; il se fonde à Paris, vers 1750, une Compagnie d’assurances, qui fait concurrence aux assureursdes ports. La prime s’est abaissée; elle est souvent de

2 à 3 0/0, s’élevant à 25 0/0 en temps de guerre (1).

des finances et les excès de la spéculation, 1885 ; Girod, Les subsistances en Bourgogne à la fin de U Ancien Régime ( Revue bourguignonne d'enseignement supérieur, 1906).

(1) Cf. Lucien Guillou, André Vanderheyde, courtier l orientais et ses opérations (1756-1765) ; H. Sée, op. cit., loc. cit . , passim, et Le commerce de Saint-Malo dans la deuxième moitié du XVI11 •>

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l’évolution COMMERCIALE AU XVIIIe SIÈCLE 217

Notons encore que la législation commerciale fait de sensibles progrès au xvme siècle, grâce aux Chambres de commerce, dont l’origine remonte à l’arrêt de 1701, et qui, én toute occasion, soutiennent vigoureusement les intérêts des négociants (1).

Cependant le commerce intérieur et extérieur va être favorisé par les nouvelles tendances qui, pendant la seconde moitié du xvme siècle, se manifestent dans la politique commerciale de la France. Cette nouvelle politique a été, en grande partie, provoquée par les théories économiques qui s’imposent maintenant à l’opinion. Déjà, dans la première moitié du siècle, ces idées apparaissent chez des écrivains qui cependant ne se sont pas encore dégagés du mercantilisme ; Melon, par exemple, déclarait, dès 1734, que « la liberté est ce qu’il y a de plus essentiel dans le commerce », bien qu’il défendît encore les compagnies privilégiées mêmes conceptions chez l’Anglais Cantillon, dont l’I^m sttr la nature du commerce eut beaucoup de succès en France. Mais l’influence décisive appartint à Vincent de Gournay,

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siècle ( Revue internationale du commerce, sept. 1924). Oo trouverait sans doute bien des documents de même ordre dans les archives de Bordeaux et de Nantes (aux Archives de la Loire-Inférieure, voy. les papiers de la maison d’armement Delaville Deguer).

(1) Aussi leurs archives constituent-elles une source très importante pour l’histoire du commerce. Voy. E. Pariset, La Chambre de commerce de Lyon ; Fournier, La Chambre de commerce de Marseille. Ni Saint-Malo, ni même Nantes n’ont eu de Chambre de commerce sous l’ancien régime. — Les j uridictions consulaires font aussi de grands progrès ; elles sont au nombre de 86, à la fin de l’Ancien Régime. Cf. A. Lefas, De l'origine des juridictions consulaires des marchands de France ( Revue de l’histoire du droit, an. 1924,. pp. 83-120). Les procès relatifs au commerce maritime sont jugés par les tribunaux d'amirautés.

originaire de Saint-Malo, familier avec la pratique des affaires ; intendant du commerce de 1751 à 1758, il défendit sans trêve la cause de la liberté industrielle et commerciale ; il parvint à faire supprimer, en 1757, la douane de Lyon, qui, il est vrai, fut rétablie en 1758. Enfin, — et c était plus important encore — , il groupa autour de lui de jeunes administrateurs, animés d’idées nouvelles et fut 1 ami de Trudaine, dont l’action administrative fut si grande.

Il faut aussi noter l'influence des physiocrates, dont le maître fut Quesnay. Dès 1755, il publiait son Tableau économique , et, en 1756, ses Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume agricole. Considérant que la richesse ne consiste pas dans le numéraire, que la terre seule peut la créer, il se dresse contre la conception mercantiliste. Dans l’article Grains de 1 Encyclopédie, il disait déjà :

« Les avantages du commerce extérieur ne consistent pas dans l’accroissement des richesses pécuniaires. On ne peut connaître par l’etat de la balance du commerce extérieur entre les diverses nations l’avantage du commerce et l’état des richesses de chaque nation ».

Quesnay combat aussi l’idée qu’une nation s’enrichit par la ruine des autres nations, démontre qu’il y a solidarité entre tous les pays. Telle est la doctrine, qui est soutenue et développée par ses disciples, par Dupont de Nemours, dans son Origine et progrès d'une science nouvelle , par Mercier de la Rivière dans son Ordre naturel et essentiel des sociétés. Mais, d’autre part, pour les physiocrates, les industriels et les commerçants sont des « classes stériles » ; le commerce et l’industrie, ne créant pas de richesses, doivent céder le pas à l’agriculture; ils se préoccupent donc assez peu du développement industriel et commercial. Mais ils ne sont pas les seuls économistes du xvin® siècle ; des hommes, comme Galiani, Graslin, Turgot lui-même et Con-

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L’ÉVOLUTION COMMERCIALE AU XVIIIe SIÈCLE 219

dillac, comprennent toute l’importance du travail industriel et de l’échange (1).

C’est à la question des grains que l’on s’intéresse tout particulièrement. On proteste contre la réglementation excessive qui pèse sur le commerce des grains, réglementation sans laquelle on craindrait de ne pouvoir assurer les subsistances, surtout à Paris et dans ïçs grandes villes, et que le régime économique dé l’époque, en effet, rendait peut-être indispensable. N’oublions pas que ce sont les niasses pauvres qui sont favorables à la réglementation, tandis que les propriétaires et les privilégiés se montrent les partisans de la liberté (2). Les physiocrates pensent plus aux producteurs qu’aux consommateurs ; la liberté, déclarent ils, aura pour effet de faire hausser les prix, mais l’équilibre se rétablira et ce sera un avantage pour les ouvriers eux-mêmes (3).

Vers 1750, la question suscite de nombreux écrits, parmi lesquels on peut citer V Essai sur la police générale des

(1) Voy. L. de Lavergne, Les économistes français au X VIIIe siècle, Paris, 1870; Wecjlersse, Le mouvement physiocratique en France de 1756 à 1770 , Paris, 1910, pp. 387 et sqq.

(2) Voy. Afanassiev, Le commerce des céréales en France au XVIIIe siècle, trad. fr., 1894; J. Letaconnoux, Les subsistances et le commerce des grains en Bretagne au XVIIIe siècle , Rennes, 1909 et La question des subsistances et du commerce des grains en France ( Revue d'histoire moderne, t. VIII, pp. 409-443). D’ailleurs, ia réglementation du commerce des grains pouvait être considérée comme une nécessité imposée par le régime économique de l’époque; voy. Ch. Mosart, La réglementation du commerce des grains en France au XVIIIe siècle. La théorie de Delamare, 1921 (thèse de doctorat en droit). — Sur la difficulté d’approvisionner Paris et sur les abus auxquels donne lieu le commerce des grains, voy. Léon Cahen, L' approvisionnement de Paris en grains au début du XVIIIe siècle (Bull, de la Soc. d'histoire moderne, mars 1922).

(3) Voy. G. Weulersse, Les physiocrates et la question du pain cher au milieu du XVIIIe siècle ( Revue du Dix-huitième siècle, t. 1, 1913, pp. 173 et sqq.).

grains, de Herbert. Le gouvernement se montre bientôt favorable à la liberté. La déclaration du 25 mai 1763 autorisa le libre transport des grains d’une province dans une autre sans déclarations ni autorisations préalables ; l’édit du 10 juillet 1764 permit la libre exportation hors du royaume et assura la liberté entière du commerce des grains. Bientôt, d’ailleurs, de mauvaises récoltes provoquèrent un mouvement de réaction, et, en 1770, Terray annula les mesures prises en 1763-1764. Turgot, en 1774, supprima les entraves qui mettaient obstacle au commerce intérieur, mais, après sa chute, il y eut une réaction au moins partielle. Enfin, la déclaration du 17 juin 1787 établit la libre circulation à l’intérieur et l’exportation à l’étranger, mais avec possibilité de suspendre cette exportation en cas de nécessité.

On s’élève aussi contre les droits de douane excessifs et prohibitifs, et l’on montre l’intérêt qu’il y aurait à conclure des traités de commerce avec les puissances étrangères. — Le gouvernement obéit à ces tendances nouvelles, lorsqu’il s’efforce de traiter avec l’Espagne, poursuit avec cet Etat de longues négociations, qui aboutissent aux traités de 1768 et 1769 (1). En 1778, en même temps qu’un traité d’alliance, on conclut un traité de commerce avec les Etats- Unis : chacune des deux puissances doit jouir du traitement de la nation la plus favorisée et les Américains seront exempts du droit d’aubaine.

En ce qui concerne l’Angleterre, on sait que le traité de 1713 ne fut pas exécuté, que le Parlement anglais avait

(1) Vov. P. Muret, Les papiers de l'abbé Beliardi (Revue d'histoire moderne, an. 1901, pp. 6o7-672). — Ces traités ne devaient pas rester longtemps en vigueur.

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l’évolution COMMERCIALE AU XVIIIe SIÈCLE 221

refusé de le ratifier. Des droits très élevés, souvent prohibitifs, furentlevés pendant le xvme siècle; ainsi, pour donner satisfaction aux pêcheurs bretons, on prohiba les sardines ■et l’on mit une surtaxe sur les harengs anglais ; sur les tissus anglais, on perçut des droits très élevés, qui ne les empêchèrent pas d’ailleurs de pénétrer en France, grâce à la contrebande. Aussi le traité de commerce de 1786 marque-t-il un triomphe éclatant de la doctrine libérale (1). Il fut préparé par le traité de paix de 1783, qui stipulait que l’on travaillerait « à de nouveaux arrangements de commerce entre les deux nations » ; de longues négociations eurent lieu. Le traité de 1786 renouvelait presque toutes les stipulations de 1713. Il établissait la liberté réciproque et absolue de navigation et de commerce entre les deux nations. Les vins de France ne paieraient pas de plus gros droits que ceux « que payent présentement les vins de Portugal » (45 sh. par tonneau) ; les droits sur les eauxde-vie sont réduits de 9 à 7 sh. par gallon; les batistes -et les linons ne paieraient pas plus que les toiles de Hollande. Les tissus de coton et la plupart des autres étoffes seraient taxés au taux de 12 0/0 de leur valeur ; de même, la quincaillerie, les glaces, les faïences, la verrerie ; rien n’était stipulé pour les soieries, qui restaient donc prohibées, au grand dommage de l’industrie française. Le traité était très avantageux pour l’Angleterre; et, s’il y provoqua des protestations, celles-ci eurent surtout un caractère politique. En France, le mécontentement fut très vif : en ce qui concerne les vins, on se plaignait de n'avoir pas obtenu les avantages que l’on espérait; au

(1) Voj. F. Dumas, Etude sur le traité de commerce de 1786 entre la France et l' Angleterre, Toulouse, 1904; Camille Bloch, Le traité de commerce de 1786 entre la France et l'Angleterre d'après les papiers du plénipotentiaire anglais ( Etudes d'histoire économique de la France, pp. 239 et sqq.).

LES TENDANCES NOUVELLES

Portugal, en effet, l’Angleterre, accorda, dès 1787, une réduction de A’à à 30 sh. A considérer les objets manufacturés, tout l'avantage appartint à l’Angleterre ; les marchandises anglaises inondèrent la France ; l’outillage de l’industrie française, bien plus rudimentaire, rendait la lutte difficile ; le traité provoqua donc en France une crise industrielle très grave dans les années qui ont précédé la Révolution, crise qui devait se prolonger jusque vers l’année 1800 (1).

Il faut noter aussi que l’arrêt du Conseil de 1784 avait ouvert le commerce des colonies françaises aux étrangers (2). C’était une atteinte très sérieuse portée au monopole des négociants français. Unanimement, toutes les chambres de commerce s’en plaignirent avec une grande vigueur ; les députés du commerce à la Constituante demandèrent le maintien du monopole, comme la conservation de la traite (3).

Comme le traité de commerce de 1786 n’avait guère produit que des déceptions, on comprend qu’à l’époque révolutionnaire une vive réaction se soit manifestée contre

(1) Voy. Ch. Schmidt, La crise industrielle de 1788 ( Revue historique , an. 1908). Beaucoup d’industriels, à l’époque de la Révolution, se plaignent d’avoir été ruinés par le traité de 1786 (Gerbaux et Schmidt, Procès-verbaux. .. , passim). Il semble que les industriels français n’aient pas été consultés, au moment où l'on négociait le traité ; les délégués des fabricants de Louviers ont été éconduits par le ministre (Ibid., t. I, p. 49, n. I). — Sur la persistance de la crise industrielle, voy. Cb. Schmidt, Un essai de statistique industrielle en l'an V ( Bulletin d’histoire économique de la Révolution, an. 1908, pp. 11-205).

(2) 11 a été publié par Isambert, Anciennes lois françaises, t. XXVI 1, pp. 459-464.

(3) Cf. Letaconnoux, Les députés extraordinaires du commerce à Il Assemblée constituante (Annales révolutionnaires , 1913) ; Cahier de la ville de Saint-Malo (Sée et Lesort, Cahiers de la sénéchaussée de Rennes, t. III, pp. 30-31) ; P. Boissonnade, Saint-Domingue à la veille de la Révolution, Paris, 1906, pp. 24 et sqq.

CHAP. II

L'ÉVOLUTION COMMERCIALE AU XVIIIe SIÈCLE 223

la nouvelle politique commerciale. La Convention devait revenir à l’ancien système protecteur, du moins lorsque la guerre fut déclarée à l'Angleterre au début de 1793, et inaugurer les mesures qui aboutiront au Blocus Continental (1).

(1) Voy. l’important ouvrage de Fr. Nussbaum, Commercial policy in the french Révolution , 1923. Il montre que les Girondins étaient favorables à la liberté économique, et que les Montagnards, au contraire, s’y montraient hostiles. Cf. aussi E. F. Heckscher, The continental System, Oxford, 1922 (Publ. de la fondation Carnegie).

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