CHAPITRE III
LES PROGRÈS DU COMMERCE AU XVIIIe SIÈCLE
I. Le commerce intérieur. — II. Les relations commerciales avec l’Espagne, l’Angleterre, la Hollande, l’Italie, les Etats-Unis. — III. Le commerce du Levant. — IV. Le commerce colonial et la Compagnie des Indes. — V. Le monopole de la métropole et le commerce des Antilles. — VI. Prospérité des ports de l’Atlantique : Bordeaux, Nantes, La Rochelle, Saint-Malo, Le Havre. — VIL Données générales sur le développement du commerce.
Nous sommes encore fort mal renseignés sur le commerce intérieur. Nous savons cependant qu’il était entravé par les conditions défectueuses des voies de communication et surtout des transports.
Ce sont les denrées agricoles qui faisaient encore le principal objet de ce commerce. Les mesures libérales prises à la fin de l’Ancien Régime rendirent plus aisé le commerce des grains, au grand profit des propriétaires aisés, plus encore que des consommateurs (1).
L’approvisionnement des villes, qui préoccupait si fort le gouvernement, laissait fort à désirer. M. Bondois (2) nous
(1) Letaconnoux, Les subsistances et le commerce des grains en Bretagne au XVIIB siècle; Girod, op. cit. Voy. G. Lefebvre, Les paysa?is du Nord pendant la Révolution, 1924, pp. 243-254 ; L. Cahen, L' approvisionnement de Paris en grains au début du X VIIIe siècle {Bull, de la Soc. d'histoire moderne, mars 1922).
(2) Le commerce des œufs et du beurre sous l'Ancien Régime fj. Hayem, Mémoires et documents, 8e série, pp. 214-320).
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montre que le commerce des œufs et du beurre à Paris était entravé, non seulement par des « droits d’entrée », mais par l’organisation défectueuse de la vente. C’étaient, entre la corporation des fruitiers et les marchands forains, des luttes incessantes. La corporation s’attaquait aussi aux paysans de la banlieue, auxquels ils prétendaient interdire la vente au détail, aux fruitiers et regrattiers des faubourgs. En outre, de cette corporation sortaient des spéculateurs, favorisés souvent par les jurés, et qui cherchaient à accaparer les marchandises. C’étaient les consommateurs qui souffraient de tout cet état de choses, malgré les efforts de la municipalité et des officiers de police.
Comme au xvue siècle, le commerce extérieur de la France est plus important que le commerce intérieur. Cependant, notre pays ne vient qu'au troisième rang, du moins dans la première partie du siècle : la Hollande reste toujours le grand marché international, grâce à ses réserves monétaires et à son régime bancaire ; en ce qui concerne le grand commerce maritime, l’Angleterre a déjà pris la première place.
Sur le commerce de la France avec les pays d Europe, nos connaissances laissent encore à désirer, et des études approfondies seraient nécessaires (1).
Les clients de la France étaient à peu près les mêmes qu’au xvne siècle, mais leur importance respective a subi des changements assez sensibles.
Le commerce avec l’Espagne, dont la valeur résulte surtout du trafic avec ses colonies d’Amérique, semble encore
(1) On trouve beaucoup de renseignements dans Savaky des Bhui.ons, Dictionnaire universel de commerce , voy. aussi Arnould, La
balance du commerce de la France.
SÉE
considérable dans la première moitié du xvne siècle, malgré la concurrence anglaise. Il fait notamment la prospérité du port de Saint-Malo, auquel il rapporte un bénéfice annuel de 7 à 12 millions. L’exportation des toiles à Cadix enrichit de nombreux négociants (1). Cependant, à partir de 1725, les fructueuses expéditions de contrebande en Amérique — et surtout sur les côtes du Pacifique — , cessent à peu près complètement. Dans la seconde moitié du siècle, malgré le rapprochement politique entre les deux Etats, le commerce avec l’Espagne fléchit sensiblement, surtout lorsqu’une ordonnance du roi d'Espagne, de 1778, eut aggravé les droits, fermé le marché de l’Espagne à certains produits (mouchoirs, chapeaux, basde soie, draps), et nui gravement à l’exportation de certains autres, notamment à celle des toiles (2). Les chiffres officiels ne donnent, d’ailleurs, qu’une idée imparfaite du commerce avec l’Espagne, car il y a une contrebande très active, notamment avec les colonies espagnoles. Les importations
(4) Voy. Henri Sée, L'industrie et le commerce de la Bretagne dans la première moitié du X Ville siècle d'après le mémoire de l’ intendant des Gallois de la Tour (extr. des Annales de Bretagne, 1922, t. XXXV), pp. 8 et 42. — Sur les pratiques du commerce avec les colonies espagnoles et sur les bénéfices très considérables de ce commerce, voy. Dahlgren, op. cit. Cf. André Lesort, Les transactions d’un négociant malouin avec T Amérique espagnole ( Revue de l’histoire des colonies, an. 1921, pp. 239-268); il s’agit des opérations commerciales de Luc Magon de la Balue ; la partie la plus importante de son trafic consiste dans l’exportation des toiles, — Voy. aussi P. Muret, op. cit., et H. Sée, Le commerce de Saint-Malo dans la première moitié du X VIIIe' siècle.
(2) En 1782, le gouvernement français tenta d'obtenir un meilleur traitement pour l’introduction des produits français en Espagne ; mais les négociations engagées par l’intermédiaire d’Izquierdo, n’aboutirent pas (A. Girard, Une négociation commerciale entre V Espagne et la France en 1782, Revue historique, 1912, t. CXI, pp. 292 et sqq.). — Notons d’aillleurs que le commerce avec les colonies espagnoles du Pacifique dut cesser en vertu du traité d'Utrecht (Dahlgren, op. cit.).
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(18 millions en 1715) se sont élevées à 43; elles concernent surtout la laine, les eaux-de-vie, les vins, les peaux d’Amérique ; les exportations, de 20 millions en 1715, se sont élevées à 66, comprenant des matières premières et des objets manufacturés; grâce à la supériorité des exportations, la France reçoit de l’Espagne des métaux précieux et notamment des piastres américaines. — Le commerce avec le Portugal s’est accru dans de très fortes proportions, bien que ce pays, depuis le traité de Methuen, de 1703, se trouve dans la dépendance économique, très étroite, de l’Angleterre.
Avec la Hollande, le commerce n'a plus l’importance qu’il avait connu au xvue siècle. A la veille de la Révolutioc, l’exportation de France en Hollande se chiffrait par 40 millions, dont 20 millions pour le sucre et le café des Antilles; de Hollande en France, l’importation s’élevait à 25 millions et consistait surtout en grains et en bois. En 1789, les relations avec ce pays étaient donc florissantes et la balance, contrairement à ce qui s’était passé autrefois, se trouvait favorable à la France (1). La Hollande n’avait plus le monopole des transports maritimes de l’Europe Septentrionale.
Les droits prohibitifs, la non exécution du traité d’Utcecht, d’où résultait une sorte de guerre commerciale perpétuelle, nuisaient gravement aux transactions commerciales entre la France et l’Angleterre. Cependant, les chiffres officiels, qui, pour 1784, indiquent l’importation en France de 26 millions de marchandises anglaises et. l’exportation en Angleterre de 13 millions de marchandises françaises, ne correspondent nullement à la réalité : il y avait
(1) Voy. J. -B. Manger, Recherches sur les relations économiques entre la France et la Hollande pendant la Révolution française. Paris, 1923.
une très active contrebande, qui atténuait les effets du régime prohibitif. Il n’en est pas moins vrai que les tarifs constituaient une gêne très sérieuse pour les transactions commerciales. Le traité de 1786 accrut, dans une très forte proportion, les relations entre les deux pays : en 1789, l’importation en France s’éleva à 59 millions, l’exportation en Angleterre, à 33 millions.
Par contre, le commerce avec l’Italie et la Savoie n’a cessé de se développer au xvme siècle. L'importation en France est de 58 millions ; l’exportation en Italie, de 29. La France importe de la soie du Piémont et de la Lombardie, des tissus de soie et des velours, des deux Siciles, de la laine, du coton, des olives, de l’huile, des fruits. Elle exporte en Italie des produits manufacturés, des vins, des denrées coloniales. — 11 y a progrès aussi du commerce avec la Suisse (7 millions pour 1 importation ; 22, pour l’exportation).
Les relations commerciales avec les pays du Nord dénotent de grands progrès, mais elles se font toujours sur des vaisseaux étrangers (hollandais, Scandinaves ou hanséatiques), et au moyen de commissionnaires étrangers, dont beaucoup sont établis, à titre définitif en France, notamment à Bordeaux ; c’est une situation qui préoccupe fort les commerçants français, mais les moyens qu’ils préconisent n’ont guère plus de succès que la tentative de Colbert. A la fin de l’ancien régime, les Anglais et les Hollandais sont toujours les intermédiaires du commerce du Nord (1), et ils sont nombreux, ces derniers surtout, dans nos ports (2).
(d) Yoy. de Dainville, Les relations commerciales de Bordeaux avec les villes hanséatiques aux XVII* et X Ville siècles (Hayem, op. cit., 4e série, pp. 213-270) ; Henri Sée, L’industrie et le commerce de la Bretagne dans la première partie du XVIII* siècle, d’après le mémoire de l'intendant de la Tour, p. 39.
(2) Voy. Mathorez, Les étrangers en France, t. II, 1921, pp. 175
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Avec les villes hanséatiques, un traité, conclu en 1718, fut renouvelé pour vingt ans en 1765 : il établissait la liberté du commerce et de la navigation, exemptait les commerçants hanséates du droit d’aubaine et du droit de 50 sous par tonneau. La France leur fournissait surtout du sucre et du café, en recevait du blé et de la laine. A la fin de l’Ancien Régime, l’importation était de 13 millions, l’exportation de 62. — Avec la Russie, le commerce se faisait presque uniquement par l’intermédiaire de l'Angleterre ; les négociations engagées à plusieurs reprises n’aboutirent à un traité de commerce qu’en 1787. A la fin de l’Ancien Régime, avec la Russie et les pays Scandinaves, l’exportation était évaluée à 30 millions et l’importation à la même somme, tandis qu’en 1715, l’importation ne dépassait pas 2.300.000 1. et l’exportation, 6.800.000. On envoyait en ces pays du sucre, du café, des vins et eaux-de-vie; on en recevait des bois de construction, du chanvre, du cuir, du plomb (1).
Avec l’Allemagne se fait un commerce important : 30 millions, à l’importation ; 81, à l’exportation; c’est que l’Allemagne est encore un pays médiocrement industriel, qui reçoit de France beaucoup de produits manufacturés et surtout d’objets de luxe.
Les Etats-Unis, depuis que leur indépendance a été leconnue, en 1783, peuvent faire le commerce avec tous les pays de l’Europe. Cependant, les relations restent surtout actives avec l'Angleterre, ce qui s’explique par la communauté de race et de langue. Le commerce avec la France est beaucoup moins important : en 1789, l’importation s’élevait à 1.640.000 francs, l’exportation, à 13.039.000 fr.
et sqq. — On trouve beaucoup de Hollandais à Nantes et à Bordeaux. Dans une assemblée de négociants bordelais, en 1789, comprenant 500 membres, on compte 100 Allemands et Hollandais.
(1) Voy. de Dainville, op. cit,
LES TENDANCES NOUVELLES
En outre, les colonies françaises exportaient aux Etats- Unis 6.400.000 1. (1). En décembre 1787, les produits de la pêche américaine furent admis en France avec le bénéfice de la nation la plus favorisée, ce dont les pêcheurs français se plaignirent très vivement (2).
Le commerce du Levant n’a pas éprouvé de décadence au xvme siècle, comme on l’a prétendu (3). Ce commerce est toujours concentré à Marseille, et la Chambre de commerce s’en occupe presque exclusivement; les Ponantais et surtout les Languedociens ne peuvent ébranler son monopole. L’organisation des Echelles du Levant reste aussi, dans ses traits essentiels, la même qu’au xvne siècle, mais la réglementation en est renforcée, tout au moins jusqu’en 1756; à cette date l’on y renonce et l’on établit un régime de liberté, favorable au commerce.
D une façon relative, si l on considère l’ensemble des transactions, le commerce du Levant est devenu bien moins important : vers l’Inde, on se sert surtout de la route du Cap, et les relations avec l’Amérique se développent de plus en plus. Au début du xvue siècle, le commerce du Levant représentait la moitié du commerce maritime de la L rance ; à la fin de l’Ancien Régime, un vingtième seulement. Mais, de toutes les puissances, la France conserve le premier rang, car elle est favorisée par ses relations ami-
(1) Cf. Johnson, History of foreign and domestic commerce of the United States, 1915 (Publ. de l’Institut Carnegie).
(2) Voy. le cahier de Saint-Malo (H. Sée et A. Lesort, op. cit., t. III, pp. 30-31). — Sur ce qui précède, voy. Vauthier, Notes sur les relations commerciales entre la France et les Etats-Unis de 1789 à 1815 (IIayem, op. cit., 3e série, pp. 9d et sqq.).
(3) Voy. P. Masson, Histoire du commerce français dans le Levant au XVUE siècle. Paris, 1911,
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cales avec la Turquie (les capitulations sont renouvelées en 1740). A partir de 1730, se marque la décadence du commerce anglais, du commerce hollandais, et aussi du commerce vénitien; vers 1735, les Français peuvent se vanter d’avoir « exclu totalement les Hollandais du commerce des draps ». A la veille de la Révolution, l'importation représente 36 millions 1 /2, -l’exportation, 28 millions. L’importation consiste surtout en matières premières textiles, en soies, laines, et surtout, à la fin du siècle, en coton, qui est évalué à 14 millions ; elle porte aussi sur les huiles, peaux et cires, qui servent aux besoins des grandes fabriques marseillaises : tanneries et savonneries (celles-ci au nombre d’une trentaine). L’importation des denrées comestibles (blé et café) a diminué. A l’exportation figurent surtout les draps du Languedoc, soumis à une réglementation très étroite, et destinés principalement à Constantinople et à Smyrne. Dans la première moitié du siècle, on n’expédie pas plus de 50.000 pièces par an ; de 1763 à 1773, 85.000 en moyenne (99.000 même en 1772) ; puis, c’est une décadence relative : de 1773 à 1783, 72.000 pièces par an, et, après 1783, moins de 50.000 ; aux approches de la Révolution, c'est la concurrence étrangère qui semble avoir nui à ce commerce. On envoie aussi dans le Levant de la bonneterie, des produits coloniaux (sucre, café, cochenille, indigo). C’est surtout dans la péninsule des Balkans, en Morée, à Constantinople, à Salonique, que le commerce français a fait des progrès ; mais, au xixe siècle, il sera en partie ruiné par la concurrence anglaise, russe et autrichienne. — Dans les pays barbaresques, notamment en Tunisie, notre commerce s’est développé, bien qu’il ne représente pas un gros chiffre d’affaires (1).
(1) Peut-être les violences des pirates barbaresques gêneot-elles ce commerce. Voy. Hayem, La navigation et le commerce français dans la Méditerranée (Hayem, op. cit., t. I, pp. 207 et sqq.).
LES TENDANCES NOUVELLES
IY
Le commerce maritime et colonial est encore au premier plan. Au xvme siècle, on n’a pas renoncé au système des compagnies privilégiées ; mais toutes celles qui avaient été créées sous Louis XIV, et qui subsistaient encore en 1715, furent absorbées par la Compagnie que fonda Law (1). Celui-ci avait d’abord créé la Compagnie d’Occident, en 1717, puis, en 1719, il obtenait le privilège de la Compagnie des Indes Orientales, celui de la Compagnie d’Afrique, en 1720, celui de la Compagnie de Guinée. La Compagnie des Indes fut atteinte par la chute du système, mais, après la liquidation, elle fut reconstituée (1722-1723) ; ses privilèges furent confirmés en 1725, et son capital fut fixé à 137 millions (2).
Dans la première moitié du xvine siècle, c’est la Compagnie qui étend le domaine colonial de la France. Elle manifeste, d’abord, son activité par la mise en valeur de la Louisiane, qui commence à être colonisée, et qui aurait pu être prospère sans l’hostilité des colonies anglaises et les révoltes de Peaux-Rouges ; d’importantes cultures de tabac y sont créées (3). Dans l’Inde, en 1715, la Compagnie française, comme la Compagnie anglaise, n’avait encore que des comptoirs (Pondichéry, Mahé, Chandernagor). Dumas commence à étendre le domaine de la France,
(1) Voy. Bonnassieux, Les grandes compagnies de commerce , 1892 ; Weber, La Compagnie française des Indes, 1904. ,
(2) l a Compagnie reconstituée fut placée directement sous l’auforité du Roi, mais le contrôle en fut assuré aux actionnaires; voy. Albert Girard, La réorganisation de la Compagnie des Indes (17 19-1723) (Revue d’hist. moderne, 1908-1909, t. XI, pp. 5 34 et 177-197).
(3) A noter le rôle joué par Bien vi 1 1 e et par Perrier. Cf. Pierre Heinrich, La Louisiane sous la Compagnie des Indes (1717-1731), 1907 (thèse de doctorat es lettres).
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par l’acquisition de Karikal, en 1739. Dupleix crée un véritable empire, sans obéir, an début, à un plan systématique ; entraîné par les circonstances, il en arrive à soumettre à son protectorat les princes indigènes ; s’il fut rappelé en 1754, ce fut avant que la Compagnie fût réellement instruite de ses projets (1). Le Canada se développe aussi ; on commence à mettre le pays en valeur ; en 1763, on compte pins de 60.000 colons.
Le traité de Paris, en 17(53, enleva à la France la plus grande partie de cet empire. La Compagnie des Indes se transformait en simple compagnie de commerce et ses ressources diminuaient. Sa décadence est nettement marquée par le chiffre de son capital :
137 millions
en 1725.
Cependant, jusque vers 1760, elle avait fait un commerce considérable, surtout avec l’Inde et avec la Chine; les bénéfices des transactions avec l’Inde s élevaient, en moyenne, à 50 millions de livres ; les bénéfices du commerce avec la Chine, à 22 millions, dans la période de 1743 à 1756. En somme, elle alimentait très convenablement le marché, français en marchandises de l’Inde et de la Chine, en café de Moka ; elle armait, chaque année, 30 bâtiments, et on peut douter que le commerce libre eût beaucoup mieux réussi. Mais, à partir de la guerre de Sept Ans, ses transactions diminuent sensiblement; ses bénéfices, en 1768, ne sont plus que de 15 millions, pour
(1) Voy. Coltru, Dupleix , 1905; Alfred Martineau, Dupleix et l'Inde française (1722-1744). Paris, 1920,
l’Inde, de 3 millions pour la Chine (1). C’est là une des raisons qui expliquent sa suppression.
Dès 1755, Gournay, dans ses Observations sur la Compagnie des Indes , critiquait sa gestion, en proposait la liquidation et préconisait la liberté du commerce colonial. Apres la Guerre de Sept Ans, c’est une campagne plus active encore : Morellet, en 1769, écrit un Mémoire sur la situation actuelle de la Compagnie des Indes. D’ailleurs, le privilège de cinquante ans touche à son terme. En 1769, on suspend le privilège exclusif de la Compagnie aux îles de France et de Bourbon, ainsi que dans l’Inde. Cependant, en 1785, une nouvelle Compagnie des Indes fut créée, mais de son monopole étaient exclus les pays de l’Atlantique et elle n’avait « aucun droit de souveraineté sur les pays dont le commerce lui était concédé » ; son privilège était fixé à sept ans et son capital, à 20 millions. Bien qu elle n eut pas 1 importance de l’ancienne Compagnie, elle fit de bonnes affaires commerciales, et elle suscita le mécontentement des négociants, habitués maintenant à la liberté du commerce. D ailleurs, il faut dire que sa constitution donna lieu à des spéculations scandaleuses. Les cahiers de 1789 ont réclamé énergiquement sa suppression, et la Constituante, en 1 7 90 , établit la liberté du commerce dans l’Inde (2).
On le sait, le commerce colonial n’avait jamais pessé d être soumis à une législation très restrictive, en France comme dans les autres pays; au xvine siècle, la métropole prétend toujours s’en réserver le monopole et interdire le
('*) Y Weber, La Compagnie des Indes, 1904, pp. 472 et sqq.
(2) Ibid., pp. 616 et sqq. Cf. A. Matuiez, L’affaire de la Campa ■> gnie des Indes. 1