‹ L'évolution commerciale et industrielle de la FranceChapitre 38 sur 54 · CBAP. III. - LES PROGRÈS DU COMMERCE AU XVIII0 SIÈCLE · texte numérisé non relu

CBAP. III. - LES PROGRÈS DU COMMERCE AU XVIII0 SIÈCLE

commerce de ses colonies avec les pays étrangers. Des lettres-patentes de 1717 défendent aux colons des « îles d’Amérique » de transporter leurs produits à l’étranger, aux capitaines de navires de prendre à l’étranger des cargaisons à destination des Antilles ; un édit de 1727 interdit aux étrangers d’aborder dans les colonies. Mais ces prescriptions étaient constamment violées, ce dont ne cessaient de se plaindre les négociants français (1). C’est que les colonies françaises d’Amérique avaient besoin d’être approvisionnées en bois, farines et poissons ; surtout après la perte du Canada et de la Louisiane, on ne peut se passer des denrées fournies par les colonies anglaises de F Amérique du Nord; la France fournit à peine un cinquième de la farine dont on a besoin, et que les colonies anglaises vendent bien moins cher; de là, une contrebande très active contre laquelle le gouvernement est presque complètement désarmé, et qui a d’autant plus de succès que les colons anglais ont besoin aussi des produits des Antilles (sucre, café, indigo) (2). Choiseul, après 1763, et malgré les réclamations des armateurs français, doit autoriser les Anglais à importer dans les Antilles la morue de leurs pêches, moyennant un droit de 8 1. par quintal. Enfin, l’arrêt du Conseil de 1784 permet aux navires étrangers d’aborder dans les colonies françaises, au grand mécontentement des négociants de Nantes, Bordeaux, La Rochelle, Saint- Malo, etc., qui veulent le maintien de leur monopole.

C’est qu’aux Antilles, la colonisation française avait fait

(1) Notamment les armateurs de Nantes et de Saint-Malo ; voy. H. Sée, L'industrie et le commerce de la Bretagne dans la première moitié du XVIIB siècle, p. 38. Cf. Brutails, Inventaire des Archives de ta Chambre de commerce de Bordeaux, Introduction.

(°2) Déjà, à l’époque de Colbert, se manifestent ces tendances, qui font échouei’ la politique commerciale de Colbert dans les Antilles ; voy. Mims, op. cit., et ci-dessus, p. 123,

de grands progrès au cours du xvme siècle. Après 1715, on mit en valeur Saint-Vincent, puis Sainte-Lucie; on introduisit aux Antilles le caféier et le cacaoyer, puis le cotonnier. Malgré les désastres de la guerre de Sept Ans, ces colonies étaient très prospères à la fin de l’Ancien Régime, notamment la Martinique, la Guadeloupe et surtout Saint- Domingue (1). A Saint-Domingue, le Cap Français a 20.000 habitants, le Port-au-Prince, fondé en 1749, 10.000; la population totale dépasse 400.000 âmes, dont 42.000 blancs. Nombreuses sont les plantations de cannes à sucre, de café (surtout depuis 1730;, d’indigo (surtout après 1750), de coton. Le commerce avec les Antilles fut encouragé par un certain nombre de mesures : la liberté du commerce de Guinée, en 1716 ; la réduction des droits sur l'importation des denrées coloniales en France (1717) ; la liberté du commerce du café (1736) ; puis, il faut tenir compte surtout du progrès de la consommation des denrées coloniales (sucre et café), et, dans la deuxième moitié du siècle, du coton. Le commerce avec les Antilles occupe de plus en plus tous les ports de l’Atlantique ; Le Havre, qui, au xvie siècle,, avait trafiqué surtout avec les colonies espagnoles, puis, au xvne siècle, s’était occupé de la pêche de la morue, se spécialise au xvme, dans le traité des noirs et le commerce avec les Antilles, affectant à ce commerce 1 40 navires (2).

En 1716, le commerce des Antilles ne s’élevait, à l’importation, qu’à 16.700.000 1., et à l’exportation de France, qu’à 9 millions ; en 1774, d’après YEncyclopédie méthodique, l’importation en France était déjà de 126 millions; en 1788, d'après la Balance du commerce , d'Arnould, on importait en France pour 185 millions de denrées colonia-

(t) Sainte-Lucie, La Désirade, Marie-Ci al an le n’ont qu’une importance secondaire.

(2) Voy. Augeard, La traite des noirs à Nantes, 1901,

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les et l’on exportait aux Antilles des marchandises d’une valeur de 78 millions. Le sucre et le café ont une valeur de 134 millions; le coton, de 26 millions; l'indigo, de 11 millions; le cacao et le gingembre, de 10 millions. On exporte surtout des objets manufacturés : toiles, tissus, mercerie, quincaillerie (42 millions), comestibles (13 millions), vins et eaux-de-vie (7 millions). Un commerce subsidiaire très important, c’est la traite des nègres, que font 2.173 navires, jaugeant 133.000 tonneaux; la traite, qui enrichit de nombreux armateurs, notamment à Bordeaux et à Nantes, est considérée comme indispensable pour la colonisation des Antilles. En 1789, le mouvement pour l’affranchissement, préconisé surtout par la Société des Amis des noirs, suscite les craintes des colons et des armateurs, des Havrais, comme des Nantais et des Bordelais (1). La Chambre de commerce de Bordeaux, dans son Instruction à ses députés extraordinaires du commerce, disait :

« La France a besoin de colonies pour soutenir son commerce, et, par conséquent, d’esclaves pour faire fleurir l’agriculture dans cette partie du monde, jusqu’à ce qu’on ait trouvé un autre moyen d’y suppléer ».

C’était une des grosses questions qui se posaient devant l’Assemblée Constituante.

Les négociants faisant le commerce colonial réclamaient aussi la liberté commerciale, c’est-à-dire la suppression de la nouvelle Compagnie des Indes, et le maintien de leur monopole dans les colonies. Mais ce monopole ne pouvait être maintenu : depuis un siècle, tout le grand commerce

(1) Voy. Pu. Barrisy, Le Havre et la navigation des Antilles sous V Ancien Régime, La question coloniale en 1789-1791 (J. Hayem, op. cit., 5e série, pp. 211 et sqq.).

international s’efforçait de rendre libres les transactions avec l’Amérique ; il y avait là une évolution à tel point fatale que l’arrêt de 1784 ne faisait guère que consacrer un état de fait et que les colonies anglaises de l’Amérique avaient, en grande partie pour cette raison, secoué le joug de la métropole (1). Le roi d’Espagne lui même, Charles III, en 1778, avait définitivement supprimé le monopole de Cadix par son Orclenanza del comercio libre , qui préparait la voie à une liberté plus large encore.

En un mot, toute l’expansion économique du xvme siècle rendait fatale la rupture de l’ancien pacte colonial. Les colons des deux Amériques ne pouvaient plus le supporter ; tous, à cet égard, étaient unanimes, tandis que les négociants du vieux monde s’ils prétendaient conserver leur monopole particulier, s’efforçaient de détruire celui de leurs rivaux. La conséquence, ce sera l’affranchissement de tout le continent américain, de l’Amérique espagnole, comme de l’Amérique anglaise, la création de jeunes républiques vigoureuses. Ce grand fait, qui se préparait depuis un siècle et demi, est sans aucun doute l’un des grands événements de l’histoire universelle, et il a été, pour une, forte part, déterminé par l’évolution économique des peuples civilisés.

('l)La traite des noirs a été la principale ressource des établissements français du Sénégal ; voj. P. Cultru, Histoire du Sénégal, pp.245 et sqq. Cf. Letaconnoux, Le Comité des députés extraordinaires des manufactures et du commerce ( Annales révolutionnaires 1913); P. Boissonnade, Saint-Domingue et la question de la représentation coloniale aux Etats généraux , 1906; Ph. Barrey, op. cit., loc. cit., pp. 256 et sqq. — Sur ce qui précède voy. aussi A. Girault, Principes de colonisation et de législation coloniale , nouvelle édition, t. I, 1921 ; Schlesinger, Colonial mer chant s and tlie American révolution, 1918 ; H. Hauser, De quelques aspects de la Révolution américaine (La Révolution française, 1921, t. LXXIV, pp. 193-210).

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Tout ce qui précède nous explique que les places de commerce les plus florissantes soient les ports (1) et, en particulier, ceux d’entre eux qui ont des relations avec les Antilles.

A cet égard, il n’est peut-être pas d’exemple plus frappant que celui de Bordeaux (2). Evidemment, l’un des éléments de sa prospérité, ce sont les vins : le Bordelais produit environ 200.000 tonneaux, dont 125.000 sont

(1) Les ports comptent parmi les villes les plus peuplées du royaume : Marseille, en 1784, contient 90.000 habitants ; Bordeaux, 84.000; Rouen, 72.300; Nantes, 57.000. Il est vrai que le Havre n'a que 18 000 âmes et la Rochelle, 17.000 (Necker, Administration des finances, t. I, pp. 228 et sqq.). — Notons que l’outillage des ports est encore bien primitif. Les ports d'estuaires, comme Bordt aux et Nantes, ne peuvent recevoir que des bateaux de faible tonnage (200 tonneaux à Nantes) ; les bateaux des « îles d’Amérique » doivent s’arrêter à Paimbœuf, et les marchandises sont transportées à Nantes sur des gabarres, qui prennent de 35 sous à 3 1. par tonneau (R. Gasnier, op. cit., loc. cit., p. 79). Rouen se trouve dans le même cas que Nantes. Les navires de plus de 200 tonneaux doivent décharger au Havre leurs marchandises, qu’on transporte ensuite sur des allèges à Rouen. A la veille de la Révolution, malgré des travaux exécutés dans la Basse-Seine, Rouen ne reçoit guère que 180 à 200 navires, dont le tonnage ne dépasse pas 180 tonneaux ; Le Havre reçoit, de son côté 769 navires. Le transport du Havre à Rouen coûte assez cher : pour le sucre, 7 1. 10 s. par tonneau ; pour le café, 10 1. Voy. Ph. Barrey, Le Havre maritime : la batellerie et les transports par terre du XVIe au XIXe siècle (J. Hayem, Mem. et doc., t. VI, pp. 67 et sqq.). Jusqu’au xixe siècle, Marseille n’aura que son « Vieux Port », encombré par les navires ( Encgcl . départementale des Bouches-du-Rhône, t. IX).

(2) Voy. G. Juluan, Histoire de Bordeaux depuis les origines jusqu’en 1895, 1895 ; Malvezin, Histoire du commerce de Bordeaux, 3 vol., 1892 ; Brutails, op. cit. ; Alex. Nicoi.aï, La population de Bordeaux au XV 111° siècle, 1909 (extr. de la Revue économique de Bordeaux, t. XV-XIX) ; H. Lorin, Bordeaux (Coll, des Ports de France).

LES TENDANCES NOUVELLES

exportés, principalement sur des bateaux anglais et hollandais. — Mais, au xvme siècle, c’est le commerce colonial qui passe au premier plan. A son développement contribuent deux mesures : l’arrêt du Conseil, de 1716, autorisant le port de Bordeaux à faire la traite des nègres ; l’arrêt de 1717, qui affranchit de tous droits les marchandises françaises embarquées à Bordeaux, ainsi que les produits importés des colonies et réexpédiés à l’étranger. Aussi le port devient-il très actif. Tandis qu’en 1682, il n’expédiait en Amérique qu'une vingtaine de navires et ne recevait que 2.000 tonneaux de sucre, en 1720, 74 navires partent pour les Antilles, et 120, en 1722 Des chiffres montrent clairement aussi le progrès du commerce maritime ; on l’évalue :

En 1717 . .

en 1724-1725 .

en 1740. . .

en 1749. . .

à 12 millions ; à 40 millions ; à 53 millions ; à 75 millions.

La guerre de Sept Ans détermine une crise grave. Mais, à la veille de la Révolution, la prospérité de Bordeaux est plus grande que jamais. En 1782, 310 navires partent pour les Antilles et en rapportent pour 130 millions de marchandises ; le chiffre d’affaires total est de 250 millions, représentant un quart du commerce maritime de la France. En 1787, le gouvernement crée un service de paquebots-postes pour les Antilles. Sous Louis XVI, la traite des nègres emploie une quinzaine de navires, transportant 5.000 nègres par an aux îles. Les principales industries sont nées du commerce colonial : les distilleries, les raffineries, les chantiers de constructions navales. Notons qu'à Bordeaux beaucoup de maisons de commerce ont été fondées par des étrangers, notamment par des Irlandais et des Juifs portugais, parmi lesquels on peut citer les Gradis, célèbres comme arma-

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teurs (1). Les fortunes s’édifient vite : Bonnafé, qui arrive à Bordeaux en 1740, possède sous Louis XVI plus de 15 millions. La ville est si prospère que sa population s accroît sensiblement, qu elle s’embellit et se couvre de magnifiques monuments (2).

Nantes s’est aussi beaucoup développé au xvine siècle, et pour les mêmes raisons que Bordeaux ; la traite des nègres y est encore plus importante. Sans doute, Nantes fait un grand commerce avec l’Espagne, mais ce sont les relations avec les Antilles qui l’emportent de beaucoup : elles occupent 150 vaisseaux de 50 cà 400 tonneaux. Après la guerre de Sept Ans, l’importation du sucre augmente; Saint- Domingue lui en envoie, chaque année, pour 35 millions de livres. Les industries nantaises sont nées surtout du commerce colonial, principalement les raffineries. Enfin, d’importants chantiers de constructions ont été créées à Nantes. La population s’est beaucoup accrue, et les étrangers sont frappés de la richesse des habitations. La prospérité de Nantes sera gravement compromise par l’abolition de la traite et par les guerres de la Révolution et de l’Empire, qui ruineront le commerce colonial (3).

Saint-Malo, au xvm° siècle, n’a plus sa situation prépon-

(1) Voy. Malvezin, Histoire des Juifs à Bordeaux, 187o.

(2) Sur les embellissements de Bordeaux, voy. Lhéritier, L’intendant de Tourny, 1920 (thèse de doctorat ès-lettres).

(3) Les raffineries de Nantes, malgré la concurrence des autres ports — et surtout de Rouen —, se développent beaucoup dans la seconde moitié du xvm° siècle : en 1786, on en compte douze dont les produits sont évalués à 600.000 1. ; voy. Georges Lerat, Etude sur tes origines, le développement et l’ avenir des raffineries nantaises. Paris, 1911 (thèse de doctorat en droit). Cf. aussi Augeard, La traite des noirs à Nantes, Nantes, 1909 ; M. Treille, Le commerce de Nantes sous ta B évolution ; Gaston Martin, La politique nantaise des subsistances sous la Constituante et la Législative, 1924. — Il n'existe toujours pas d’histoire du commerce de Nantes au xvme siècle, malgré les belles archives de la Chambre de commerce

SÉE

dérante d’autrefois. Ses armateurs, dès 1725, ont renoncé au commerce interlope dans les mers du Sud. Cependant le port fait encore un important trafic avec l’Espagne, malgré une certaine diminution qui se manifeste dans l'exportation des toiles; la pêche de la morue, la traite des nègres, les transactions avec les Antilles contribuent à faire de Saint- Malo une place de commerce importante. Cependant sa déchéance est déjà bien visible à la veille de la Révolution. Sa navigation est moins active, malgré la valeur traditionnelle de ses marins (1). C’est que le port n’a pas à' hinterland, pas de communication facile avec le reste du royaume ; les négociants se plaignent de n’avoir pas sur place de débouchés pour les marchandises qu’ils tirent des colonies ; ils doivent les envoyer vendre à Nantes, à Marseille, voire à Amsterdam et à Hambourg (2).

C est au commerce des Antilles, et aussi du Canada et de la Louisiane, que la Rochelle doit sa prospérité (3). En 1718, 52 navires y sont déjà occupés, et des raffineries importantes ont été créées. La liberté du commerce avec la Lo uisiane, en 1731, détermine un mouvement de navigation assez important (en 1743, 11 navires jaugeant 2.100 tonneaux). Dans la première moitié du siècle, les progrès du commerce sont très sensibles :

Pays d’Europe Hors d’Europe

Importations Exportations Importations Exportations

(1) Voy. René Durand, Le commerce de la Bretagne au XVIII* siècle ( Annales de Bretagne , 1917, t. XXXII, pp. 447-469).

(2) H. Sée, Le commerce de Saint-Malo au XVIII e siècle, loc. cit. ; Saint-Mleux, Les armements de M. de Chateaubriand ( Annales de Bretagne, t. XXXIV).

(3) Voy. Garnault, Le commerce roche-lais au XVIILe siècle, 1887- 1888, 3 vol.

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