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LA PREMIÈRE PÉRIODE

I. L'administration du « commerce » : Conseil et Bureau du commerce ; députés du commerce et chambres de commerce ; inspecteurs des manufactures ; gardes jurés ; intendants. — II. Manufactures royales et manufactures privilégiées. Encouragements aux manufactures. Monopoles et ligues. — 111. La réglementation ; comment elle empêche les progrès de l’industrie. — IV. L’activité industrielle de 1715 à 1750.

C’est surtout dans la seconde moitié du siècle que se développeront les manufactures et qu’on pourra percevoir nettement les origines de la grande industrie, lorsque se créeront des fabrications nouvelles et que le machinisme commencera à s’introduire en France ; mais ce ne sera que le début du nouveau régime économique ; l’Angleterre devancera la France, et on ne pourra dire qu’il s’est produit en notre pays de véritable « révolution industrielle (1) ».

(1) Comme sources essentielles, voy. Bonnassieux et Lelong, Inventaire des Procès-verbaux du Conseil de commerce , in-4. Paris, 1900; Encyclopédie méthodique, Arts et manufactures et Commerce, 1789; Gournay, Tableau général du commerce , 1789; Tolosan, Mémoire sur le commerce de la France, 1789; Arnould, De la balance du commerce. Paris, 1795, 2 vol.

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Comme au siècle précédent, les manufactures dépendent étroitement du pouvoir royal, qui exerce sur elles une tutelle de plus en plus active. Il y a toute une administration « du commerce », qui ne cesse de se perfectionner.

C’est tout d’abord le Conseil et Bureau du commerce (1). Le Conseil, organisé sous la Régence, fut remplacé, en 1722, par un Bureau du commerce, puis rétabli en 1730, mais ne joue qu’un rôle insignifiant. C’est le Bureau du commerce qui est vraiment actif ; il est présidé par un intendant des finances et se compose de quelques membres du Conseil, de l'intendant de Paris, du lieutenant général de police, des quatre intendants du commerce. Il étudie les questions qui lui sont soumises par le Contrôleur général, et doit résoudre « toutes les difficultés concernant le commerce de terre et de mer et les fabriques et manufactures ». Le Bureau et le Conseil, depuis 1730, ont à leur tête un directeur du commerce, véritable ministre des arts et manufactures : à ce poste se sont succédé Fagon, Rouillé, Trudaine, et son fils, Trudaine de Montigny. Vers 1750, le personnel se modifie, et les idées nouvelles commencent à se faire jour dans l’administration.

Les députés du commerce continuent à figurer au Conseil jusqu’en 1789. Us représentent Paris, Rouen, Bordeaux, Lyon, Marseille, La Rochelle, Nantes, Saint-Malo, Bayonne, Lille, Dunkerque, Amiens, la Martinique, le Languedoc, la Flandre. En théorie, ils doivent être élus par les négociants ou les Chambres du commerce ; en réalité, le gouvernement désigne d’avance l’élu, choisit, non le plus méritant, mais l’homme que recommandent ses

(1) Voy. Bonnassieux et Lelong, Inventaire des Procès-verbaux du Conseil de Commerce , Introduction,

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relations. Ils reçoivent 6.000 1. par an, mais le séjour à la cour est coûteux et il faut abandonner ses affaires (1). Billatte, député de Bordeaux pendant plusieurs aunées, dépense 200.000 1. et se ruine. Aussi a-t-on parfois de la peine à trouver des députés : Marseille et Bayonne, pendant plusieurs années, n’en désignent pas. Le rôle des députés est purement consultatif, mais ils rédigent souvent des mémoires intéressants.

L’institution des Chambres de commerce se développe au xvme siècle ; elles représentent, surtout dans les villes maritimes, où elles sont le plus importantes, l’aristocratie commerciale, et disposent d’un véritable budget ; les plus actives sont celles de Marseille, Bordeaux, Lyon (2).

Le nombre des inspecteurs des manufactures s’accroît au xvme siècle; de 38, en 1715, ils passent à 64, en 1754, puis Trudaine en réduit le nombre à 46, assistés de 10 sousinspecteurs. Il y eut aussi des inspecteurs spéciaux pour certaines industries (mines, savonnerie, papeterie). Leurs fonctions sont très difficiles et délicates; ils sont mal vus des populations et ont des différends continuels avec les gardes-jurés et les juges des manufactures. Ils sont souvent mal reçus : l’un d’eux, qui fait une visite aux environs de Reims, « est accueilli à coups de bâton par plus

(1) Les négociants de Saint-Malo ne peuvent obtenir la révocation de leur député, M. de Maupertuis, qui, disent-ils, trahissait leurs intérêts. Marion, nommé en 1746, ne touche que 3.000 1. Les négociants malouins devaient dresser une liste de trois candidats, parmi lesquels le gouvernement choisissait le député (H. Sée, La représentation commerciale de Saint-Malo , dans la Revue internationale du commerce , sept. 1924).

(2) Voy. Masson, op. cit.\ Fournier, La Chambre de commerce dé Marseille d’après ses archives historiques. Marseille, 1910; Brutaijls, op. cit . ; Pariset, La Chambre de commerce de Lyon, Lyon, 1887 ; Wallon, La Chambre de commerce de la province de Normandie (1703-1791). Rouen, 1903.

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de 400 personnes ». Il est souvent difficile aux inspecteurs de faire appliquer les règlements.

Quelle est la valeur de ce personnel ? Sans doute, parmi eux, surtout dans la deuxième moitié du xvme siècle, on compte quelques hommes remarquables : tels, Desmarets, membre de l’Académie des Sciences en 1771, Hellot, autre membre de l’Académie, auteur d 'Etudes sur l’art de teindre les étoffes ; Roland de la Platière, qui écrit trois volumes de Y Encyclopédie méthodique , Abeille, Dupontde Nemours, Clicquot-Blervache. Mais la plupart, choisis parla faveur, n’ont aucune idée de l’industrie, ou bien ce sont des commerçants qui ont fait de mauvaises affaires. Leur administration est souvent vexatoire. Les fabricants demandent leur suppression ; ils se maintiendront cependant jusqu’à la Révolution.

Au-dessous des inspecteurs, et sous leur contrôle, se trouvent les gardes-jurés et les sous-jurés, dont les fonctions sont très absorbantes dans les métiers textiles. Ils ont souvent une circonscription étendue. Us sont élus par les notables, en présence du juge ou de l’inspecteur, sans vote secret, parmi ceux que l’agent royal juge « les plus capables et les mieux intentionnés ». Us sont absolument aux ordres de l’inspecteur et doivent se conformer aux instructions qu’il leur donne. Tous les six mois, ils ont à leur fournir deux états : l'un, qui contient le nombre des fabricants, des ouvriers, des métiers, des échantillons d’étoffes et l’indication des prix; l’autre, qni mentionne le nombre des pièces visitées et marquées, ainsi que leur qualité. — Us procèdent aux saisies des tissus non conformes aux règlements, assignent les coupables. Us sont responsables des pièces défectueuses. Faut-il s’étonner que les négociants fuient ces charges et qu’on ne trouve, pour les exercer, que de petits fabricants sans autorité?

On a déjà vu le caractère de la juridiction des manufac-

tures, singulièrement confuse (1). A partir de 1726, les contestations relatives aux papeteries sont réglées par l'intendant; l’arrêt de 1744 lui conférera aussi la connaissance des procès relatifs aux exploitations minières. D’ailleurs, beaucoup d’affaires sont maintenant évoquées au Conseil (2). Souvent l’administration ne sait pas quels sont les juges ; en 1737, l’intendant du Languedoc demande à son subdélégué de Tournon quels sont les juges des manufactures de cette ville; le subdélégué répond : « je n’en ai jamais eu encore connaissance et personne n'a su m’en instruire ». Quels qu’ils soient, ces juges sont étroitement subordonnés au pouvoir central, qui d’ailleurs a essayé de rendre la juridiction expéditive et peu coûteuse ; c’est là une atténuation des inconvénients résultant du régime réglementaire.

Les assemblées de fabricants, créées par Colbert, se tiennent assez régulièrement au xvm° siècle, sous la présidence du juge de police ou en présence de l’inspecteur.

Une caisse du commerce fut créée en 1727 ; elle fut dotée d’un denier pour cent sur les droits perçus à l’entrée sur les marchandises d’Amérique. Le revenu, de 33.000 1. en 1733, s’éleva, en 1775, à 431.000, puis à 610.000. Ces fonds furent consacrés aux traitements des inspecteurs et aux encouragements à donner aux manufactures.

Au xvme siècle, les intendants exercent une action de plus en plus forte sur les manufactures (3). On leur

(1) Yoy. plus haut, pp. 145-146. x

(2) Voy. H. Sée, Etudes sur les mines en Bretagne ( Annales de Bretagne, t. XXXVI). D’ailleurs, en ce qui concerne les mines, les intendants n'ont pas toujours une idée précise de leurs attributions.

(3) Voy. Ardascheff, Les intendants de province sous Louis X VI, trad. Jousserandot. Paris, 1909; Legrand, Sénac de Meilhan et l'intendance de llainaut sous Louis XVI. Paris, 1868; d’Arbois de J ub ain ville, L' administration des intendants d'après les archives de l’Aube. Paris, 1880; F. Dumas, La généralité de Tours au X VI1E siècle-, administration de l’intendant Du Cluzel. Paris, 1894; Lhéritier, L’intendant de Tourny. Paris, 1920.

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demande souvent des mémoires ; ce sont des documents souvent intéressants, dont la valeur varie, d’ailleurs, suivant la qualité des renseignements fournis parles subdélégués (1). Les mines, verreries et papeteries sont plus spécialement sous le contrôle de l’intendant et son avis pèse d un grand poids, chaque fois qu’il s’agit d’obtenir une concession houillère ou le droit d’établir une usine à feu. C’est l’intendant aussi qui juge les différends entre inspecteurs et fabricants. — Comme on laisse aux intendants une assez grande initiative, bon nombre d’entre eux ont essayé d’introduire des industries nouvelles. De Bernage, en Languedoc, obtient des Etats l’installation d’un atelier qui fabriquera des métiers inventés par Vaucanson. Moreau de Séchelles, intendant de Flandre, engage un ouvrier de Bruxelles à travailler chez Hutin, à Douai, pour enseigner l’art de fabriquer les camelots. Défenseurs, pour la plupart, des idées de liberté en matière économique, les intendants recommandent sans cesse au pouvoir d’user de ménagements à l’égard des fabricants qui ont commis quelque faute contre les règlements. Dans les pays d’Etats, ils négocient pour faire accorder par les Etats des primes aux manufactures (2).

Au xviue siècle, les manufactures royales sont encore, à bien des égards, des créations du gouvernement. On peut toujours distinguer, comme au siècle précédent, trois sor¬

ti) Ces mémoires se trouvent surtout dans la série G des dépôts d’archives départementales et dans la série H des Archives nationales. Cf. H. Sée, L’industrie et le commerce de la Bretagne.

(2) Sur tout ce qui précède, voy. Germain Martin, La grande ■industrie sous le règne de. Louis XV, pp. 13 et sqq.

tes de manufactures : manufactures d'Etat, manufactures royales, manufactures privilégiées (1).

Les anciennes manufactures d'Etat , comme les Gobelins et la Savonnerie, dont le roi est le patron, subsistent. Quelques autres sont créées : des manufactures d’armes et de canons, et aussi la manufacture de Yincennes, transportée à Sèvres en 1748, et qui acquiert une grande renommée.

Pour établir une manufacture royale , il faut une autorisation du gouvernement, délivrée par le Contrôleur Général, sur l’avis du Conseil et du directeur du commerce ; on tâche de se faire recommander par des intendants, des évêques, de grands seigneurs, auxquels on promet parfois un intérêt dans l'affaire. On comprend que les nobles aient favorisé le mouvement manufacturier. La plupart des lettres patentes délivrées à des fabricants roturiers portent la mention que les nobles pourront leur être associés sans déroger à la noblesse. — Quant aux privilèges accordés aux manufactures royales, ils sont exactement les mêmes qu’à l’époque de Colbert (2).

Il peut être intéressant de voir, par quelques exemples, comment on fonde une manufacture royale. — Un Suisse, nommé Grenus, fabricant de cotonnades à Lyon, est invité par les habitants du Puy et parle directeur du commerce à transporter son industrie au Puy. Après la remise du plan par Grenus et le rapport du subdélégué, l’autorisation est accordée. Grenus, alléguant les grandes dépenses qu’il a dû subir, demande : 1° une pension viagère ; 2° 100 1. par métier monté ; 3° l’exemption d’impôts et de milice pour ses ouvriers. La manufacture royale du Puy est instituée par arrêt du Conseil, en 1756. Elle ne réussit que médio-

(1) Sur ce qui suit, voy. Germain Martin, op. cit., pp. 402 et sqq.

(2) Voy. plus haut, pp. 434 et sqq.

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crement et Grenus ne tarde pas à se retirer. Son successeur obtient, en 1759, que l’Etat paie la moitié d’une calandre de 2.130 1. ; en 1761, la province lui accorde une subvention -annuelle de 2.000 1. pendant six ans. Mais bientôt les subventions cessent complètement, et la manufacture, qui décline de plus en plus, est complètement ruinée en 1782. Autre exemple. Dans la même* ville du Puy, en 1755, une manufacture de velours de soie est créée par le Lyonnais Servant. Il obtient des privilèges considérables : 1° l’affranchissement des droits d’entrée et de sortie pour ses produits ; 2° une gratification de 4 1. par pièce de velours de 20 aunes et de 2 sous par aune pour les soieries; 4.000 1. pour 1 établissement d un teinturier ; 500 1. par an pour le logement du directeur. Les Etats du Languedoc votent une subvention de 10.000 1. Cependant, et en dépit du faible salaire donné aux ouvriers, la manufacture ne réussit pas, et, en 1772, elle est abandonnée (1).

Le pouvoir royal ne cesse d’encourager les manufactures par ses subventions, qui, de 1740 à 1789, représentent une somme totale de 5.500.000 1. Il les faisait bénéficier aussi de prêts sans intérêt, servis par la Caisse dit 1 /2 0/0, qui, de 1740 à 1789, prêta au total 1.300.000 1., dont le quart ne fut jamais remboursé. A partir de 1759, les prêts sont accordés surtout à l’industrie cotonnière ; c’est ainsi qu’en 1783, 60.000 1. furent prêtées à la manufacture de velours de coton de Sens. De 1783 à 1789, la Caisse se montra ^particulièrement généreuse, car la somme prêtée s’éleva à 434.000 1. (2).

Les Etats Provinciaux encouragent l’extension des manu-

(1) Voy. Germain Martin, L’industrie et le commerce du Velay ■aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le Puy, 1900.

(2) E. Üepitre, Les prêts au commerce et aux manufactures de 1740 à 1789 ( Revue d’histoire économique, an. 1914-1919, pp. 196

sqq.).

Sée.

factures par des primes, des prêts et des dons. Ainsi, en 1756, les Etats du Languedoc, afin de favoriser la création d’une^manufacture de soie à Lavaur, accordent à Jacques Reboul une gratification de 20.000 1., une somme de 4.000 1. pour l’entretien d’un teinturier habile, qu’on fait venir d’Avignon, 800 1. pour une indemnité de logement. Ils donnent aux manufactures de draps fins destinés au Levant plus de 150.000 1. par an. Il est vrai que ces subventions sont le plus souvent imposées par l’intendant. Les. Etats de Bourgogne et de Bretagne encouragent également les manufactures (1). — Un assez grand nombre de villes donnent aussi des subventions aux manufactures nouvelles : en 1739, Valence accorde à Goudard, qui établit une fabrique de mouchoirs, 10 1. de gratification par pièce, le logement, l’entrée franche des matières premières.

Quant aux monopoles, ils sont de même nature qu’au xvne siècle. Ce sont d’ahord les monopoles que possèdent certains centres pour telle ou telle espèce de fabrication par exemple, Lyon pour la soie, certaines villes du Languedoc pour les draps fins à destination du Levant. Jusqu’en 1756, un certain nombre de villes possèdent le monopole de la fabrication des bas au métier : Paris, Caen, Rouen, Nantes, Nîmes, Lyon, Poitiers, Bourges, Amiens, Reims. Puis, il y a les monopoles accordés à des manufactures particulières, par exemple, le monopole des Van Robais, à Abbeville, qui a duré plus d'un siècle. Leur manufacture n’a plus rien de remarquable, et elle traite ses ouvriers plus mal que les autres (2). Les Van Robais ne laissentfpas cependant de défendre jalousement leur mono-

(1) Ainsi, à Rennes, des manufactures de faïences sont subventionnées par les Etats; voy. Decombe, Les anciennes faïenceries rennaises. Rennes, 1900 (extr. des Mémoires de La Société archéologiqued’ Ille-et-Vilaine, t. XXIX).

(2) Encyclopédie méthodique, Arts et manufactures.

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pôle, qui s’étend sur dix lieues à la ronde; en 1737, ils. veulent empêcher une fabrique de droguets que voulaient créer Alliamet et Stalogne — On commence cependant à se rendre rompte des inconvénients que présentent les monopoles. En 1732, Trudaine, intendant d’Auvergne, écrit : « Je suis opposé à tous les privilèges exclusifs qui ne servent qu’à gêner le commerce et à donner occasion à bien des friponneries ». Cependant, dans la première moitié du xvme siècle, les créations de manufactures royales sont encore très nombreuses (1).

D’ailleurs, l’autorisation du gouvernement est indispensable pour certaines industries, par exemple, pour les fourneaux et usines à feu : on craint que ces établissements n’épuisent les forêts et les bois (2). C est aussi l’Etat qui, depuis l’arrêt de 1744, concède le droit d exploiter les mines. Au xvme siècle, il y a eu un grand nombre de concessions nouvelles. Ainsi, on accorde au marquis de Solages le droit d exploiter les gisements houillers de Carmaux ; en 1716, on concède au prince de Condé le droit d’ouvrir des mines de fer dans la baronnie de Chateaubriant et à deux lieues aux environs. Le duc d’Humières et le duc d’Aumont obtiennent le privilège de 1 extraction de la houille dans le Boulonnais ; parmi les principaux actionnaires de la Société des mines de la Roche Molière, fondée au capital de 110.000 1., on compte le duc de Charost. Ce sont aussi des membres de la noblesse qui sont les principaux propriétaires des mines d’Anzin (3).

(1) Sur tout ce qui précède, voy. G. Martin, La grande industrie sous le règne de Louis XV, pp. 228 et sqq.

(2) Voy. H. Sée, Les forêts et la question du déboisement eu Bretagne à la fin de l’Ancien Régime { Annales de Bretagne ,

t. XXXVI).

(3) Voy. Grar, op • cit. Eu 1763, le duc de Chaulnes obtient la concession de la mine de houille de Montrelais, près d’Ancenis (Arch. d’Ille-et-Vilaine, G 1474).

260 DEUXIÈME l'ARTIE.

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Non contents de leurs privilèges, les grands industriels forment des ligues, de véritables trusts Ainsi, les fabricants de drap du Languedoc, en 1740, se concertent pour obtenir la fourniture exclusive des draps de troupe. Vers le milieu du xvme siècle, on constate que « tous les différents entrepreneurs et propriétaires des mines du Languedoc ont des conventions entre eux, suivant lesquelles ils vendent tour à tour le charbon à un prix qu’ils ont fixé ». En 1724, Perrin et Poinat, de Lyon, ont accaparé tous les fers du royaume. En 1765, le manufacturier, qui fabrique des armes pour le roi à Saint-Etienne, a accaparé le marché des aciers.

On comprend quelle a pu être la prospérité de certaines manufactures auxquelles est assuré le monopole de la fabrication. 1 elle , la manufacture de Saint-Gobain, qui, en 1702, a succédé à toutes les anciennes manufactures de glaces. Constituée avec un capital de 2.040.000 1. divisé en 24 parts, elle a comme actionnaires treize personnes,, appartenant pour la plupart à la noblesse (le duc de Montmorency, le marquis de Sainte-Fère, etc. J. Grâce à d’habiles directeurs, à des perfectionnements techniques, à la vulgarisation des glaces, elle réalise de superbes bénéfices. La vente, qui, en 1/30, était de 798.000 1. par an, s’élève à 2 millions, en 1774. La fortune de la société, dès 1777, atteint 12 millions de livres ; le denier, émis à 7,000 1. en 1702, s’élève à 40.000 1. en 1780 (1).

L un des caractères essentiels de l’organisation industrielle s est maintenu : la réglementation (2), qui s’est

(1) Elphège 1 remy, Histoire de la manufacture des glaces en rance aux XV U* et XVI II' siècles. Paris, 1909.

(2) Voy. Recueil des règlements, 1732-1734, <j vol. in-4.

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même développée beaucoup dans la première moitié du xvm° siècle. Sans cesse on édicte de nouveaux règlements, « parce que les précautions prises par les précédents n étaient pas suffisantes », comme le disent les préambules de ces règlements ; on les considère comme nécessaires par suite de « la négligence et de la mauvaise foi des fabricants et des marchands » ainsi que le déclare une circulaire d Orry, en 1740. Une autre raison, ce sont les transformations techniques plus rapides qu’autrefois. Ces règlements — plus minutieusement encore que les règlements de Colbert — déterminent : la qualité et la nature des matières premières, la nature de l’outillage, les procédés de fabrication, les diverses qualités des objets fabriqués. En Poitou, par exemple, furent établis une vingtaine de réglements relatifs, soit à l’ensemble, soit aux détails de la fabrication des tissus et des bas ou bonnets ; en janvier 1787, on édicte un règlement pour la teinture, par lequel on prétend astreindre tous les ateliers aux procédés techniques usités pour les riches étoffes; en 1735, on réglemente la verrerie, en 1739, l’industrie delà papeterie, afin d’obliger les papetiers à changer leur outillage et à réformer leurs procédés de fabrication (1).

Il est vrai que souvent les règlements sont demandés par les fabricants eux mêmes et soumis à leurs assemblées.

L’administration s’efforce de rendre la réglementation plus efficace par un contrôle plus rigoureux, et notamment par l’extension des bureaux de fabrique ; vers 1750, il y en a 30 en Poitou. A partir de 1715, l’administration a exigé que les pièces ne fussent plus marquées dans les maisons des jurés; les bureaux doivent être établis dans les échevinages ou dans les auditoires. Les opérations dans

(t) Cf. Boissonnade, Le travail en Poitou, t. II, pp. 465 et sqq. Cf. F. Dumas, La réglementation après Colbert.

LES TENDANCES NOUVELLES

les bureaux sont très nombreuses : on contrôle toutes les manipulations auxquelles on procède pour la fabrication des pièces de drap (tissage, foulage, teinture) (1).

Ces règlements donnent lieu à une foule d'infractions et d’abus. Certains jurés peu scrupuleux exigent des fabricants et des marchands des droits de marque illégaux. Plus souvent encore, la visite et la marque constituent des formalités dérisoires; parfois les jurés frappent à l’avance les plombs, parfois encore ils portent le marc chez les fabricants ou leur confient des marcs particuliers semblables à ceux des bureaux. En dépit des mesures qu’on prend pour remédier à ces abus, les contraventions sont très nombreuses -(2).

Il n’en est pas moins vrai que la réglementation était une cause de vexations perpétuelles, une gêne de tous les instants pour l’industrie, et qu’elle entravait les inventions techniques. Les exemples abondent. Pour en citer un, on sait que le plomb laminé constituait un très grand progrès sur le plomb coulé dont se servait exclusivement la communauté des plombiers. En Angleterre, on usait du plomb laminé depuis trente ans; de 1719 à 1731, les plombiers en empêchèrent l'importation, qui ne fut autorisée que grâce à de puissantes influences. Les manufactures de toiles peintes eurent beaucoup de peine à s’établir. Si, dans la première moitié du xvme siècle, les inventions industrielles sont si peu nombreuses, c’est la réglementation qui en est surtout responsable.

(1) Boissonnade, t. II, pp. 482 et sqq.

(2) Ibid., t. II, pp. 487 et sqq. — Dès 1722, les règlements ne sont plus réellement appliqués dans la manufacture de draps de Nevers (Queneau, op. cit., p. 288).

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Cependant, de 1715 à 1750, on constate un notable progrès industriel. Dans la période de 1715 à 1730, il est encore très lent, bien qu’en Languedoc l’industrie drapière ait triplé sa production. La manufacture des toiles en Bretagne semble avoir beaucoup souffert dans le premier tiers ■du siècle ; elle a parfois diminué de moitié et ne se relèvera qu’après 1740(1).

De 1730 à 1750, les progrès sont beaucoup plus marqués. Pour les fixer avec précision, il faudrait beaucoup de *monographies précises. On ne peut citer qu un certain nombre de faits : l industrie des étoffes de soie se répand hors de Lyon ; on voit le progrès des manufactures d’étoffes d’or et d’argent à Paris (fabrique de Jean Simonnet). En Languedoc, se créent de nouvelles manufactures royales, qui reçoivent d’importants privilèges : Montonlieu, en 1731 ; Bise, en 1733 ; Aubenas, en 1734 (2). L’industrie cotonnière fait de grands progrès, surtout dans l’Est et en Normandie : le Bureau du commerce le constate en 1749, à propos de la question des toiles peintes (3).

Le pouvoir royal accorde de nombreuses autorisations ■de construire des verreries, à condition que l’on usera de la houille. Les manufactures de fer blanc de l’époque de Colbert ayant presque toutes disparu, on crée de nouveaux établissements. L’industrie métallurgique (et notamment les aciéries du Dauphiné) est en progrès ; on fonde de

(1) Voy. H. Sée, L’industrie et le commerce de la Bretagne dans la première moitié du XVIIIe siècle ( Annales de Bretagne, 1922) et F. Bourdais et R. Durand, op. cit.

(2) Voy. H. Sée, Documents sur l’industrie au XVIIIe siècle { Revue d’histoire économique, an. 1923, pp. 137 etsqq.).

(3) Cf. aussi J. Sion, Les paysans de la Normandie Orientale, ■pp. 172-173, et surtout Levainville, Rouen.

nouvelles faïenceries, de nouvelles papeteries, notamment en Dauphiné et surtout en Angoumois. Les mines, jusqu alors peu exploitées, sont mises en valeur avec plus deméthode : elles sont très actives à Saint-Etienne et à Firminy ; on commence l’exploitation des bassins d’Anzin et de Carmaux.

En somme, le régime des manufactures privilégiées, malgré ses défauts, a préparé l’expansion de la grande industrie (1); munies d’un outillage relativement perfectionné, ces manufactures ont été un facteur important dans 1 évolution industrielle.de la France ; en ce pays, comme on 1 a remarqué, la naissance de la grande industrie et du machinisme^ été, en grande partie, 1’œuvre de l’Etat (2). En Angleterre, {au contraire, la « révolution industrielle » a été vraiment spontanée (3),

(1) Voy. Ch. Ballot, L' introduction du machinisme dans l'industrie française, °p. 9.

(2) Ibid., pp. 305 etjsqq.

(3) Voy. P. Mantoüx, La révolution industrielle au XVIII* siècle.

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