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CHAPITRE V

LES MANUFACTURES DANS LA SECONDE MOITIÉ DU XVIIIe SIÈCLE ET LES ORIGINES DE LA GRANDE INDUSTRIE

I. Les nouvelles conceptions économiques : Vincent de Gournay ; les physiocrates. — II. Atténuation du régime prohibitif; la question des toiles peintes. — III. La réglementation se relâche. — IV. Extension de l’industrie rurale et domestique. — - V. Partout, c’est le régime des moyennes ou petites entreprises qui prédomine. — VI. Cependant progrès de la technique industrielle. Introduction des métiers anglais. — VIL Fondation de quelques grandes usines, surtout dans l’industrie cotonnière et dans l’industrie métallurgique (le Greusot). — VIII. Quelques grandes exploitations houillères : Anzin, Carmaux, Alais. — IX. La crise industrielle de 1787-1789. Ses causes. — X. Cependant, dans l’ensemble, une grande expansion industrielle marque la seconde moitié du xvme siècle.

Les besoins de la production demandaient une organisation nouvelle du travail. Les fabricants eux-mêmes commençaient à sentir la gêne de la réglementation et à éprouver le besoin de procédés plus perfectionnés. La transformation industrielle était donc fatale, mais elle fut hâtée par les théories nouvelles qui se font jour vers le milieu du siècle et qui vont agir sur les faits. C’est ainsi qu’avant la fin de l’ancien régime on pourra assister aux débuts de la grande industrie capitaliste.

Jusque vers 1730, exception faite pour Bois-Guillebert,. les théoriciens se montrent partisans de la réglementation.

Ainsi, Melon déclare, dans son Essai politique sur le commerce. , qui date de 1739 :

« La liberté dans un gouvernement ne consiste pas dans une licence à chacun de faire ce qu’il juge à propos, mais seulement de faire ce qui n’est pas contraire au bien général. îl y a des règlements pour toutes les manufactures, il y a des mesures et des poids étalonnés, des marques et des cachets qui assujettissent les ouvriers et qui préviennent la cupidité frauduleuse des marchands ».

Toutefois, Melon n'accepte pas intégralement le système mercantile : « si la marchandise reçue coûte peu et si la nation qui l’apporte prend de nous une autre denrée surbondante, alors la maxime porte à faux » ; il se prononce même pour la liberté d’importation et d’exportation, que les nations ont presque toujours restreinte « par des intérêts passagers ou mal entendus ».

D’ailleurs, en Angleterre, le système mercantile est depuis longtemps battu en brèche ; dès le xvue siècle, Petty et Child, dans ses Observations sur le commerce et l'intérêt , le combattent. Au xvme siècle, la doctrine se perfectionne, avec Cantillon, qui, en 1733, publie son Essai sur la nature du commerce , puis avec Hume. Les économistes français sont les disciples des Anglais.

Toutefois le premier qui soutint la cause de la liberté industrielle et commerciale fut, non un théoricien, mais un homme pratique, Vincent de Gournay, qui avait été un habile commerçant et avait voyagé dans toute l’Europe (I). 11 n’écrivit pas de traité théorique, mais des mémoires sur des questions pratiques. L’expérience lui avait montré que la liberté doit avoir pour effet d’accroître prodigieusement la production, que le régime corporatif, la réglementation, les privilèges, les monopoles concourent à restreindre la consommation. Comme la consommation est infinie, la production pourrait s'étendre dans de grandes

(1) Voy. Schelle, Vincent de Gournay, 1897.

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proportions, et le nombre des ouvriers ne saurait être trop considérable : « il y a plus d’habitants dans le monde qu’il n’y a de mains dans le Languedoc ». Les monopoles permettent à quelques-uns de prélever une rente su rie public; ils restreignent l'activité humaine. Comme les physiocrates, il pense qu il faut émanciper l’individu humain, mais il paraît s’être plus préoccupé que ceux-ci des classes inférieures et s’être inspiré d’idées humanitaires :

« Cette humanité, dit Turgot, était un des motifs qui l’attachaient te plus à ce qu’on appelle son système; ce qu’il reprochait le plus vivement aux principes qu’il attaquait, c’était de favoriser toujours la partie riche et oisive de la société au préjudice de la partie pauvre et laborieuse ».

Il faut donc affranchir la production industrielle de toute entrave. Ce qui le préoccupe surtout, c’est l’industrie ; il ne croit pas, comme les physiocrates, que les industriels soient une classe stérile: « De Gournay, dit Turgot, pensait qu’un ouvrier qui avait fabriqué une pièce d’étoffe avait ajouté à la masse des richesses de l’Etat une richesse réelle ». Intendant du commerce de 1751 à 1758, il trouve un vigoureux appui en Trudaine, directeur du commerce, il ne peut agir sur Machault, partisan delà réglementation, mais ses idées trouvent un accueil favorable chez son successeur, Moreau de Séchelles (1755-1/56).

Dans ses mémoires, Gournay ne s’attaque pas seulement au régime corporatil (1), mais encore, et surtout, à la réglementation. Dans un mémoire de 1754, il réclame la suppression des droits d’entrée sur les matières tinctoriales, afin d’encourager la fabrication des cotonnades; en 1755, il demande que l’on supprime toute réglementation en ce qui concerne la qualité de la laine employée : contrainte, dit-il, qui suspend souvent le travail ou favorise les accaparements :

(1) Voy. plus haut, pp. 191-192.

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« Cela fait voir que le commerce et les fabriques ne peuvent supporter des lois fixes, invincibles, que les gênes, étant opposées à l’esprit du commerce, resserrent nécessairement le travail du peuple et rendent l’état de notre fabrication précaire ».

Il parvient à faire modifier le règlement qui pesait sur la fabrication des draps du Languedoc : les fabricants pourront produire autant de pièces qu’ils voudront. Il atténue donc, dans une certaine mesure, le régime de la réglementation; la garantie que l’on demandait aux règlements, on l’obtiendra de la concurrence; comme il ledit dans son mémoire du 15 mars 1754, « la concurrence est le meilleur frein que l’on puisse mettre à la mauvaise foi, et un négociant honnête homme oblige mille fripons à négocier malgré eux comme d’honnêtes gens ».

Gournay parvient aussi à restreindre, dans une certaine ■ mesure, le régime des monopoles. Ainsi, il demande la suppression de la douane de Lyon pour la soie; en compensation, Tours n aura plus le monopole de la fabrication des étoffes de la largeur de 5 1/2. Ces projets de réformes finissent par être adoptés. Grâce à son influence, le Bureau du commerce n’accorde plus de privilège exclusif : « on est, dit-il, trop convaincu par l’expérience du préjudice que causent ces sortes de privilèges pour en accorder davantage » (mémoire du 14 janvier 1754). A propos d’une autre demande (le 6 avril 1756) : « si la perfection que le fabricant a donnée à son genre d’étoffes ne peut être imitée, le débit qu’il obtiendra produira l’effet d’un privilège et le dédommagera suffisamment ». Il n’admet que des encouragements à 1 industrie, des primes aux inventeurs.

Sans doute, Gournay eut cà lutter contre l’inertie administrative; mais, parmi les administrateurs, les idées libérales penéti aient peu a peu. Les frudaine, à cet égard, jouent un rôle de premier plan ; puis vient l’activité réformatrice d’un homme de génie, Turgot. Les physiocrates, dont

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l’influence est prédominante après 1760, considèrent que la terre est la seule source des richesses; mais, comme ils sont partisans de la liberté, ils réclament, eux aussi, la liberté industrielle et commerciale et se rencontrent avec Gournaysur ce terrain.

Le régime prohibitif s’est donc bien atténué dans la seconde moitié du xvm° siècle. A cet égard, il y a un fait caractéristique : on finit par abolir la prohibition des toiles peintes (1). Pendant toute la première moitié du siècle, cette prohibition avait subsisté ; mais, après 1745, il n’y a plus de nouvel effort législatif en ce sens. En fait, la légis-* lation n’a pu arrêter la contrebande, car la mode a été toute puissante. Quant à la fabrication, il existait depuis longtemps des ateliers clandestins. A partir de 1740, la sévérité se relâche peu à peu; on autorise d’abord des manufactures d’impression sur étoffes de laine, puis sur étoffes mélangées; enfin, on donne des permissions régulières à certains établissements. En 1749, une demande d’autorisation de Julien et Wetter, examinée par le Bureau du commerce, donna lieu à une étude approfondie de la question. Le rapporteur, M. de Montaran, conclut qu’il fallait défendre 1’introduction des toiles étrangères, mais permettre l’impression des toiles peintes en France, en obligeant les fabricants à ne se servir que des cotons importés par la Compagnie des Indes. A partir de 1750, on autorisa la fabrication, mais à la condition que la toile fût trempée dans la teinture; des fabriques se fondent un peu partout. Puis, vers 1755, c’est un retour offensif de la prohibition, provoqué par les plaintes des fabricants d’autres étoffes.

(1) Voy. Edgard Depitrk, La toile peinte en France au XVIIe et au XVIIIe siècle , 1912.

C’est alors qu’éclata la grande querelle. Forbonnais écrit son Examen des avantages et des désavantages de la prohibition des toiles peintes , exposé sérieux, plein défaits; il conclut, comme Montaran, qu’il faut autoriser des manufactures pour l’exportation. Gournay répond par ses Observations ; en 1758, Morellet défend aussi la cause de la liberté dans ses Réflexions sur les avantages de la libre fabrication et de ('usage des toiles peintes en France ; il est contredit par les Observations sommaires des fabricants de Lyon, Rouen , Tours et les Six Corps. L’édit de 1759, publié par le Contrôleur général Silhouette, donne gain de cause aux partisans de la liberté : il autorise l’entrée et la fabrication des toiles peintes. En fait, à partir de 1770,, cette industrie fera de grands progrès ; une enquête de 1785 montre qu’il y a, en France, une centaine de manufactures produisant environ 500.000 pièces par an, notamment à Rouen, à Lille, à Lyon, dans la région parisienne (1) ; dès 1760, Oberkampf s’établit à Jouy ; en 1761, Jacques de Mainv'ille fonde à Orléans une manufacture de toiles peintes, qui devient bientôt prospère (2).

On comprend maintenant que, dans la seconde moitié du siècle, la réglementation se soit, dans la pratique, de plus en plus relâchée. Légalement, elle subsiste toujours. Mais les administrateurs ne croient plus à l’utilité des règlements. En 1777, l'intendant du commerce, M. de Montaran, constate que beaucoup de règlements ne répondent plus aux exigences de l’époque, qu’ils sont devenus inappii-

(1) Voy. Flammermont, Histoire de l’industrie à Lille.

(2) Voy. Dr Garsonnin , La manufacture de toiles peintes d’Orléans (Hayem, op. cit., 3e série, pp. 1 et sqq.) ; Ch. Ballot, op. vit., pp. 281 et sqq.

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cables et qu’observés rigoureusement, ils pourraient même nuire aux intérêts de l’industrie. La tendance à ne plus tenir compte des règlements se manifeste partout. En Languedoc, même pour l’industrie drapière dont on dénonce la décadence, le gouvernement recommande aux inspecteurs de ne veiller à l’observation des règlements qu avec beaucoup de circonspection et de ne se préoccuper que de la bonne foi dans la fabrication. Montaran, comme le prouvent ses lettres de 1778-1779, ne cesse de préconiser la prudence et la modération des règlements.

Les lettres patentes, publiées par Necker, le 5 mai 1779, marquent le progrès des idées nouvelles ; elles reconnaissent qu’il est impossible d’appliquer à la lettre l’ancienne réglementation. Les étoffes fabriquées conformément aux règlements porteront une marque spéciale, les autres, « une marque de grâce », afin que le public soit averti, et Ion devra aussi désigner le caractère du teint [grand ou petit teint). Les lettres patentes du 4 juin 1780 indiquaient nettement le sens de la réforme :

« Par nos lettres patentes du 5 mai 1779, nous avons eu dessein d’encourager le talent et l’esprit d’invention, en affranchissant de toute espèce d’examen et de visite les étoffes qu’on voudrait fabriquer librement, mais en exigeant seulement qu’elles eussent une marque distincte des étoffes fabriquées selon les règlements, afin que la confiance publique ne pût jamais être trompée ».

Les lettres patentes du 4 juin 1780 atténuaient les anciens règlements, notamment en supprimant, pour toute l’industrie des lainages, certaines dispositions relatives à la qualité, à la longueur et a la largeur des pièces.

Après la chute de Necker, il y eut réaction : l’arrêt de 1782 déclarait que le caractère facultatif des règlements ne s’appliquait qu’aux étoffes d un prix inférieur a 40 sous.

D’ailleurs, les nouveaux règlements, qui marquent une politique indécise, donnent lieu a autant de difficultés que

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les anciens et sont encore plus mal appliqués. En fait, beaucoup de marchandises sont vendues sans aucune marque ; on ne se montre vraiment sévère que pour la mauvaise foi. On se contente le plus souvent de couper en deux les tissus illégalement fabriqués, sans y joindre ni amende, ni confiscation. Le gouvernement est de plus en plus persuadé qu’une tutelle étroite exercée sur le fabricant ne pourrait que nuire au développement de l’industrie.

Ce qui a, d’ailleurs, contribué à enlever leur valeur aux règlements, c’est le progrès de l’industrie rurale et domestique, qui ne peut être réellement atteinte par eux et qui, légalement maintenant, échappe à l’organisation corporative.

A cet égard, il faut indiquer la véritable portée de l’édit du 7 septembre 1762 : les habitants des campagnes obtiennent le droit de fabriquer toute espèce d’étolîes sans faire partie de corporations de métiers, mais à la condition de se conformer aux règlements. En fait, la seconde disposition était illusoire : les habitants des campagnes ne pouvaient être soumis à la réglementation, d’autant plus qu’ils échappaient maintenant à tout contrôle des corporations urbaines et que les inspecteurs des manufactures ne pouvaient guère visiter leurs métiers. A Lyon, à Amiens, à Lille, à Reims, à Abbeville, il y eut, de la part des /marchands et des corporations, de vives protestations contre l’édit.

On ne saurait donc nier que ledit de 1762 n’ait, contribué, non seulement à affaiblir la réglementation, mais encore à développer l’industrie rurale. Mais ce serait une grave erreur d affirmer qu’elle a créé cette industrie ; celle-ci apparaît bien comme l’un des traits essentiels de

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l’ancienne économie sociale (1). Remarquons que l’édit constate un état (1e fait, lorsqu'il proclame « le maintien aux habitants des campagnes et à ceux des villes sans jurandes du droit d’acheter, en quelque lieu que ce soit, des matières textiles et des ustensiles, de filer toute espèce de matière et fabriquer toutes sortes d’étoffes ». Le Roi considérait qu’il était « essentiel de faire cesser tous les obstacles qui pouvaient nuire au progrès de l’industrie ».

L’industrie rurale et domestique, déjà fort « importante au xvue siècle (2), prend encore plus d’extension. Elle consiste essentiellement dans l’industrie textile et principalement dans la fabrication de la toile, qui est surtout active en Normandie, en Bretagne, dans le Bas-Maine (3). Les compagnes s’adonnent aussi à l’industrie lainière dans bien des régions, notamment en Languedoc (4), en Beauce, en Sologne, dans le Gàtinais (5). En Touraine, dans la région de Nîmes, dans le Vivarais, en Provence, le dévidage et la filature de la soie s’opèrent en grande partie dans les campagnes (6) ; dans le Yelay, dans le pays d’Alençon, les

(1) Voy. Tarlé, L'industrie dans les campagnes en France à la fin de l'Ancien régime. Paris, 1910.

(2) Dès la fin du xvne siècle, les métiers qui fabriquent la toile disparaissent à peu près de la ville de Dijon; la fabrication devient ■presque exclusivenaentrurale (Roupnel, op. cit., p. 144).

(3) Voy. Sion, Les paysans de la Normandie Orientale, 1909, ■pp. 166 et sqq. ; H. Sée, Les classes j'urales en Bretagne du IF/e ■siècle à la Révolution , pp. 446 et sqq.; F. Bourdais et R. Durand, L'industrie et le commerce de la toile en Bretagne ; L. Deschamps, La toile à Alençon au XVIIIe siècle ; G. Lefebvre, op. cit., pp. 281- .292 ; R. Musset, Le Bas-Maine, pp. 256 et sqq.

(4) Dutil, op. cit.., pp. 289 et sqq.

(5) Voy. Georges Hardy, La localisation des industries dans la généralité d'Orléans au XVIIIe siècle (Hayem, op. cit., 3e série, pp. 37 etsqq.).

(6) Voy. Isnard, L'industrie de la soie en Provence au XVIIIe siècle (Hayem, op. cit., 2e série, 1912, pp. 13 et sqq.). Cf. l’excelleDle étude d’Elie Reynier, La soie en Vivarais, 1921. L’auteur montre

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paysannes fabriquent les dentelles ; dans les environs de* Thiers, la coutellerie est une fabrication rurale, et aussi le& aiguilles, dans les environs de Laigle. Même la fabrication nouvelle des cotonnades est, en grande partie, rurale et domestique, en Haute-Normandie, dans les Vosges, dans l’Orléanais : dans les environs de Rouen, les cotonnadesont, en grande partie, supplanté la toile (1) ; en 1179, à Saint-Dyé, près de Blois, la manufacture d’un certain Brondes emploie 2.100 ouvriers (1.800 fïleuses, 180 dévideuses, 70 tisserands, 50 apprêteurs), presque tous disséminés dans la campagne. Dans les environs de Troyes, de nombreux métiers campagnards travaillent la bonneterie en coton (2).

D’ailleurs, l’industrie rurale n’a pas eu la même extensiondans toutes les parties du royaume. Elle s’est surtout développée dans deux catégories de régions : 1° dans celles où la propriété paysanne était le moins considérable, où il y avait le plus de paysans dénués de propriété, comme le Laonnois, la Picardie, la Flandre, la Haute-Normandie; 2° dans des régions, comme la Bretagne et le Bas-Maine,, où l’insuffisance de la production agricole obligeait les-

que la filature reste, au xvme siècle, une industrie exclusivement domestique et rurale; les perfectionnements techniques, dans la deuxième moitié du siècle, ne s’appliquent encore qu’au moulinage. D’ailleurs, toute cette industrie tombe de plus en plus sous la dépendance économique des négociants lyonnais. — Dans le Velay, le tissage du ruban est aussi une industrie rurale et domestique; voy. Germain Martin, Le tissage du ruban à domicile dans les campagnes du Velay. Le Puy et Paris, 1913. lien est de même dans le Lyonnais pour la fabrication de la toile; voy. Ph. Pouzet, Les anciennes confréries de Ville franche-sur-Saône, pp. 40 et sqq.

(1) Dans certaines paroisses des environs de Rouen, les cinq; sixièmes des habitants sont occupés à la filature du coton (Levainville, Rouen, pp. 192 et sqq.).

(2) Vernier, Cahiers de doléances du bailliage de Troyes, t. I,.

1909. Introduction.

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paysans à trouver une occupation accessoire. En Bretagne et dans le Bas-Maine, l’industrie rurale est pratiquée, non seulement par les journaliers agricoles, mais par les propriétaires et les fermiers, qui font travailler la toile par un ou plusieurs domestiques. En Picardie, en Normandie, en Champagne, pays de villes industrielles, c’est l’industrie urbaine qui a essaimé dans les campagnes, bien que l’agriculture y fût prospère (1).

Il est, d’ailleurs, très rare que l’artisan des campagnes travaille pour le consommateur. Le plus souvent, il vend ses produits à un marchand, qui vient chercher sur place les étoffes (c’est le cas en Bretagne). Ou bien encore je manufacturier, le fabricant fait ses commandes, livre à l’ouvrier la matière première, reçoit l’étoffe à laquelle il donne la dernière main (teinture et apprêt) ; c’est le cas notamment de l’industrie cotonnière. Enfin, il arrive que le manufacturier fournisse aux paysans même les métiers, comme à Abbeville, Amiens et Sedan ; alors, le « fabricant »

(1) Cf. Tarlé, op. cit ., pp. 17 et sqq.; Loutchisky, La propriété paysanne en France à La veille de la Révolution, particulièrement dans le Limousin , 1912; Demangeon, La plaine picarde , pp. 277 et sqq. Voj. le mémoire des fabricants de toilettes (batistes), en 1789 (Gerbaux et Schmidt, op. cit., t. I, p. 56, n. 3) : « Il y a environ 60 ans que la fabrique était, en quelque sorte, concentrée dans Cambrai, Valenciennes et Saint-Quentin et fort peu dans les campagnes... Actuellement cette industrie réside absolument dans les campagnes et si peu dans les villes que dans Cambrai, où le corps des maîtres est composé de 70 à 80 membres, à peine ont-ils entre eus tous lOmétiers en activité, tandis qu’il y a des seules paroisses dans le Cambrésis qui en comptent jusqu’à 400 et 500 » . C’est surtout dans la seconde moitié du xvme siècle que l’industrie des toiles fines de Valenciennes quitte la ville pour la campagne; cependant Valenciennes conserve d’importantes blanchisseries, et c’est là qu’habitent les gros négociants qui contrôlent cette industrie. Voy. Malotet, L’industrie et le commerce des toiles fines à Valenciennes (Revue du Nord, an. 1910, pp. 281- 326). — Les fabricants de Lille n’ont pu empêcher l’extension de l’industrie rurale (A. Crapet, op. cit.).

est bien près de devenir un patron industriel suivant le type moderne.

Les causes de l’extension de l’industrie rurale au xvme siècle apparaissent alors bien nettement. — C’est d’abord la faiblesse des salaires. En Bretagne, pendant la première moitié du xvme siècle, les lileuses gagnent 4 à 5 sous, les tisserands, 8 à 10 sous, et leurs gains, dans la suite, ne semblent pas s’être sensiblement élevés. Les frais de fabrication sont donc réduits au minimum. Une autre cause, c’est que les ouvriers des campagnes échappent aux règlements des corporations urbaines, ne sont soumis qu’aux visites des inspecteurs des manufactures, qui ne peuvent réellement contrôler leur travail. Il est vrai que les étoffes doivent être marquées pour être vendues sur le marché, mais elles échappent à cette obligation, lorsque le marchand commissionnaire fait ses achats sur place.

Une autre cause encore, c’est l’influence exercée par les marchands en gros des villes. Ces marchands, en bien dés cas, « s’arrogent la qualité de fabricants » ; ce sont eux qui soutiennent la fabrication dans les campagnes, au point de ruiner les métiers urbains, comme le déclare le cahier des fabricants d’étoffes de Troyes : le nombre des métiers a diminué de moitié et réduit à la misère la population ouvrière de la ville (1). — L’industrie rurale a permis aussi aux négociants d’introduire dans les campagnes les métiers mécaniques, qui peuvent être maniés par des

(t) Cahiers des fabricants d’étoffe de soie , laine , fl et coton et Cahier des maîtres bonnetiers, chapelier s et fourreurs-pelletiers de Troyes (Vernier, op. cit., t. I, pp. 81 et sqq. et 120); Cahier des compagnons d’arts et métiers de Troyes et Cahier des compagnons bonnetiers {Ibid., t. 1, pp. 178 et sqq., et 192-193). Les métiers mécaniques, disent les compagnons, sont responsables de la « décadence de la fabrique ». — Dans le Lyonnais, les négociants, au xvme siècle, prennent la haute main sur la fabrication de la toile (Ph. Pouzet, Les anciennes confréries de Ville franche-sur-Saône, 1904).

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manœuvres sans habileté technique et dont le rendement est bien plus considérable que celui des ouvriers de la ville, qui travaillent toujours à la main.

Ainsi, les marchands deviennent de véritables chefs d’industrie, grâce à l’emprise qu’ils exercent sur l’industrie rurale. Celle-ci prépare donc le triomphe de l'industrie capitaliste, qui la ruinera d’ailleurs, lorsque le machinisme se sera développé. Mais la transformation n’aura vraiment lieu que dans les régions où les campagnes ont suivi la direction des villes ; dans des contrées comme la Bretagne et le Bas-Maine, les marchands ne se transformeront pas en patrons industriels, et, lorsque se produira la décadence de l’industrie rurale, elles redeviendront des pays uniquement agricoles (1).

Le régime dominant est celui des moyennes ou des petites entreprises. La grande industrie demanderait des capitaux considérables, dont on ne dispose pas. Les bâtiments d’une petite fabrique de coton coûtent 20.000 1. ; une manufacture de drap à Bordeaux est estimée 60.000 1. ; les raffineries de Cette fixent le prix de leur établissement à 400.000 1. Les capitaux sont encore trop peu considérables pour que beaucoup de grandes entreprises puissent être tentées.

Dans l’industrie textile, par exemple, les petits patrons sont en majorité. En Poitou, en 1747, écrit l’inspecteur de Pardieu, on compte 500 fabricants, mais « la plupart travaillent par eux-mêmes, de sorte qu’il n’y a pas plus de

(I) Sur tout ce qui précède, voy. H. Sée, Remarques sur le caractère de l'industrie rurale en France et les causes de son extension au XVIIIe siècle ( Revue historique , janvier 1923).

150 maîtres qui fassent travailler uniquement à façon » (1). Dans lé Beaujolais, en 1752, ce sont les femmes et les enfants de la campagne qui filent le coton que les « fabricants » ou négociants vont acheter à Lyon ou à Marseille, et qu’ils blanchissent eux-mêmes (2).

Los tanneries, fort atteintes d’ailleurs par les droits sur les cuirs, sont uniquement de petites exploitations ; dans les environs de Dijon, à la veille de la Révolution, le patron tanneur travaille partout avec quelques ouvriers et parfois n’a qu’un seul compagnon. Les papeteries du Dauphiné, d’après un mémoire de 1769, sont, pour la plupart de petits établissements, ne contenant que quelques ouvriers. En Bretagne, elles consistent aussi en petites entreprises ; les rares tentatives pour créer de plus grands établissements pouvant coûter 40 ou 50.000 1. échouent (3). En Provence, malgré le développement de l’industrie papetière, qui fabrique pour le Levant, ce ne sont aussi que d'assez petits établissements; peu d’entre eux usent de machines perfectionnées, de cylindres ; dans la deuxième moitié du siècle, on ne signale aucun Droarrès sensible ; il

n’existe de papeteries un peu importantes qu’à Annonay et à Angoulème (4).

(1) Boissonnade, op. cit., t. H, p. 60. Cf. Kovalewsky, La France économique et sociale à la veille de la Révolution, t. II, p. 60.

(2) Voy. H. Sée, Documents sur l'histoire de l'industrie au XVIII* siècle ( Revue d’histoire économique , an. 1923, pp. 135,-136), et Ph. Pouzet, Les anciennes confréries de Ville franche- sur- Saône. Lyon, 1904, pp. 31 et sqq. (extr. de la Revue d' histoire de Lyon).

(3) Cf. H. Bourde de la Rogerje, Notes sur les papeteries des environs de Morlaix depuis le X Ve siècle jusqu’ au commencement d u XIX* siècle ( Bulletin historique et philologique , 1911).

(4) Le droit sur le papier, imposé en 1771, nuit aux papeteries provençales. Voy. Emile Isnard, Les papeteries de Provence au XVIIIe siècle (H ayem, op. cit., 4e série, pp. 39 et sqq.). Cependant le savant C. Desmarest, après avoir fait une grande enquête sur les papeteries et étudié les manipulations hollandaises, fait introduire les méthodes

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Dans la plupart des villes, les petits artisans travaillant seuls ou n’ayant qu’un seul compagnon sont les plus nombreux. A Bordeaux, les ouvriers ne dépassent que de quatre fois le nombre des maîtres ; à Paris, en 1791, si quelques fabriques d’étoffes emploient plusieurs centaines d’ouvriers, la moyenne n’est cependant que de 16 ouvriers par patron (62.743 ouvriers pour 3.766 patrons); au faubourg Saint-Antoine, c’est un régime de petite industrie, et il en est de même dans presque toute la capitale (1).

D’ailleurs, de façon indirecte, le faible chiffre de la population urbaine prouve bien qu’il n’existe pas en ce moment de grandes agglomérations ouvrières. Seule, la ville de Lyon a 160.000 habitants. Des cités industrielles, -comme Lille, Nîmes, Troves, Reims, Amiens, Saint- Etienne, ont respectivement 67.000 âmes, 50.000, 32.000, 31.000, 43.000, 27.000. Même les capitales de provinces, les chefs-lieux d’intendances dépassent rarement 30.000 âmes; Rennes n’a guère plus de 30.000 habitants; Dijon, 20.000; Aix, 24.000: Besançon, 25.000; Nancy, 34.000. La grande majorité des villes relativement importantes ont de 10 à 20.000 habitants (Poitiers, 17.000; Moulins, 16.000 ;

nouvelles à Aunonav, à Essonnes et à Angoulême (Gerbaux et Schmidt, op. cit., t. IV, p. 133, n. 1).

(1) Voy. Alex. Nicolaï, La population de Bordeaux au X VIII* siècle, 1909 (extr. de la Revue économique de Bordeaux, 1903-1909) ; F. Braesch, Essai de statistique delà population ouvrière de Paris •vers 1791 ( Révolution française, 1912, t. LXII, pp. 289 et sqq.). Cependant remarquons que la moyenne même qu’a obtenue M. Braesch prouve l’existence de quelques grands établissements occupant une quantité considérable d’ouvriers. — Dans les villes d’une importance secondaire, la dispersion industrielle est encore plus marquée; cf. H. Sée, La population et la vie économique de Rennes vers le milieu du XVIIIe siècle d’après les rôles de la capitation (Mémoires de la Société d'histoire de Bretagne, t. IV, et La vie •économique et les classes sociales en France au XVIIIe siècle y pp. 179 et sqq.).

Nevers, 14.000 ; Blois, 12.000; Bar-le-Duc, 10.000). La population totale des 78 villes qui dépassent 10.000 habitants est évaluée à 1.949.000 habitants; la population de- Paris est environ de 650.000 âmes. La population urbaine s’élève donc seulement à 2.600.000 habitants, c’est-à-dire à 11 0/0 de la population totale de la France (1).

Cependant, on peut saisir le germe de la grande industrie, de la concentration industrielle, l’origine aussi du machinisme, qui opérera une véritable révolution. Mais ce n’est encore que le début.

Le triomphe du machinisme a été préparé parles progrèsde la technique industrielle. Chose curieuse, c’est dans lu tissage, où la révolution industrielle s’accomplira si tardivement, qu’on emploie en France les premièrs métiers mécaniques ; dès le xvne siècle, fonctionne le métier à bas,, dès le début du xvmc, apparaissent les métiers à rubans (2). Puis, voici que 1 on commence à appliquer les sciences àl’industrie. L’Académie des Sciences est consultée fréquemment sur les inventions nouvelles ; un arrêt de 1724 a prescrit au Bureau du commerce de demander l'avis « de l'Académie royale des Sciences sur toutes les créations nouvelles et les épreuves à faire ». Des savants de haute valeur s’occupent d’applications pratiques. Buffon, à Montbard, élève

(1) Tels sont les chiffres donnés pour la fin du xvme siècle par- Necker {Administration des finances , t. I, pp. 228 et sqq.). La population des villes est indiquée par la Population du royaume, de 1787 (Arch. Nat. H 1444, cité par Levasseur, La population française, t. I, p. 217). Ce ne sont, d’ailleurs, que des évaluations approximatives.

(2) Voy. Ch. Ballot, L'introduction du machinisme en France y pp. 254 et sqq. et 263 et sqq.

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une forge, perfectionne le mode de construction des hautsfourneaux, trouve un nouveau genre de soufflet. Vaucanson, associé de l'Académie des Sciences, fait faire de grands progrès à la mécanique appliquée. On lui doit de grands perfectionnements pour le moulinage et le tissage des soies ; il invente aussi un nouveau métier pour les tapisseries de basse lice. Réaumur perfectionne la fabrication de l’acier, écrit un mémoire sur la résistance des cordages, découvre des substances qui entraient dans la composition des porcelaines de Chine. Hellotfait des études sur 1 exploitation des houillères et écrit un traité sur la teinture des laines. Duhamel crée, en 1765, à Ruffec, une manufacture d’acier cémenté. Bernard de Jussieu écrit, en 1759, dans les Mémoires de V Académie des Sciences , un Traité sur les mines de mercure. Le marquis de Courtivron et Bouchu publient, en 1762, un Art des forges et fourneaux à fer. Il y a toute une littérature de traités de fabrication et de manuels (1), parmi lesquels on peut citer le Blanchissage des cotons, de Roland (1756). L’ Encyclopédie contribue à la vulgarisation des nouveaux procédés techniques, comme on peut s’en rendre compte par les planches de T Encyclopédie , et l’on sait l’importance qu y attachent d’Alembert et Diderot.

On emploie déjà des machines-outils pour le tissage et la filature, comme la machine pour fabriquer des toiles brochées, de Cardon, comme les nouveaux métiers pour les bas de Cardonville. On use de nouvelles calandres pour moirer les étoffes de soie (2) ; des ouvriers de Lyon, les

(1) Voy. Germain Martin, La grande industrie sous le règne de Louis XV, pp. 174 et sqq.

(“2) A Nîmes, dans la seconde moitié du xvine siècle, on commence, dans l’industrie de la soie, à se servir de calandres; voy. Dutil, L'industrie de la soie à Nîmes ( Revue d’hist. moderne, 1908, t X, pp. 318-343).

LES TENDANCES NOUVELLES

frères Raymond, montent un métier qui permet de rendre moins pénible le travail des tireuses de cordes.

Pour tout ce qui concernait la rubannerie, et surtout le moulinage et le tissage de la soie, la France n’avait plus besoin des inventions étrangères ; ce furent des Français auxquels on dut tous les perfectionnements désirables. Mais, pour les autres industries textiles, et notamment pour la fabrication du coton, c’est en Angleterre que naquirent les grandes invasions techniques. On cherche donc à se procurer par tous les moyens des machines anglaises, ce qui n’est pas facile, car les règlements les plus sévères en prohibent l’exportation.

L’Anglais jacobite Holker, qui crée à Rouen une manufacture de velours de coton, avec 200 métiers, fait une active campagne pour l’introduction des machines anglaises. Dans deux mémoires de 1754, il demande qu'on introduise 1 usage des rouets et dévidoirs à l’anglaise, qu’on fasse venir des ouvriers anglais, qu’on multiplie les caland tes à 1 anglaise pour apprêter les tissus de fil et de coton; il montre l’avantage qu’il y aurait à établir dans plusieurs provinces « des fourneaux et platines à l’anglaise pour appièter et lustrer toutes sortes d étoffes de laine, particulièrement celles qui se fabriquent à Amiens, à Reims, dans le Languedoc » ; on relèverait ainsi les draperies du Gévaudan et de Carcassonne, dont on ne veut plus à l’étranger, « parce qu’elles n’ont pas le beau lustre que les Anglais donnent à leurs draperies ». Il demande aussi qu’on emploie la machine inventée par Jubiépour le dévidage des soies (1). Ce sont surtout les jennys que les Holker ont

M) Voy. Boissonnade, Trois mémoires relatifs à U amélioration des manufactures en France sous T administration de Trudaine (1754) ( Revue d’histoire économique, ao. 1914-1919, pp. 68 et sqq.). Voy. aussi H. Sée, Documents sur l'histoire de l’industrie au A VIIF siècle ( Revue d’histoire économique, an. 1923, pp. 135-139).

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pour mission de répandre en France. A partir de 1775, on emploie les jennys, d’abord en Picardie, dans les environs de Rouen, puis un peu partout en France ; en 1790, 900 environ fonctionnent dans le royaume. Leur inconvénient, c’est qu’elles ne peuvent « filer en gros ». La jenny d’ailleurs, ne contribue guère à la concentration industrielle, car, étant un métier à bras de petites dimensions, elle était employée surtout dans l’industrie rurale et domestique.

Tout autre est le caractère des « machines continues » et des mule -jenny s , grâce auxquelles peut s’opérer la concentration du travail. Un Français avait fait un effort en ce sens : Brisout de Barneville; mais son invention ne réussit que médiocrement dans la pratique, bien qu’il ait créé un établissement à Rouen, vers la fin de l’Ancien Régime. Au contraire, les machines d’Arkwright, puis la mule-jenny de Crompton (inventée en 1779) vont révolutionner l’industrie cotonnière. Ce sont aussi des Anglais, les Milne, qui les répandent en France. On les voit monter, en 1782, le grand établissement de Perret, à Lyon, société par actions au capital de (300.000 1. Puis, grâce à Galonné, ils concluent avec le gouvernement, en 1785, un traité par lequel ils s’engagent à fournir aux fabricants les machines dont ils auraient besoin; ils établissent leurs ateliers au château de la Muette. Contrevenant à ce traité, en 1785, ils concluent avec le duc d’Orléans une convention, qui lui assure la jouissance exclusive de leurs machines, et ils montent pour son compte deux grands établissements, à Orléans et à Montargis (1).

Sans doute, ce n’est encore qu’un début, mais, en 1789, on voit se dessiner les progrès du machinisme, qui se

(1) Vov. l’excellent exposé de Ch. Ballot, op. cit., pp. 43-90; cf. aussi Georges Mathieu, Notes sur l'industrie du Bas-Limousin dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (Hayem, op. cit., lre série, pp. 35 et sqq . ).

développera dans la période suivante. Le mémoire de Tribert, inspecteur des manufactures de l’Orléanais, en. 1790, note les progrès des machines à filer le coton, ce qui va faire disparaître le filage au rouet ordinaire, encore usité à Chartres, Rambouillet et Clamecy. « Depuis environ deux ans, dit-il, on fait mouvoir à Orléans un nombre assez considérable de ces machines nouvellement construites en France sur le modèle de celles employées depuislongtemps en Angleterre » (machines d’Arkwright et mules jennys ) ; on vient de construire un monument très considérable pour les contenir. Le directeur forme le projet de faire mouvoir jour et nuit, au moyen d’une pompe à feu, 6.000 bobines, qui permettront de filer 1.000 livres pesant de coton en 24 heures. Les produits de ces deux établissements doivent s’élever cette année à 180.000 1., mais l’an prochain, ils seront six fois plus considérables. Et il ajoute :

« Au moyen de ces machines dont le nombre commence à beaucoup s’accroître en France, on doit bientôt s’attendre à voir extrêmement diminuer le prix des cotons filés, mais aussi les bénéfices à faire sur cette nouvelle espèce de filature diminueront en proportion, de manière qu’il sera de l’intérêt des entrepreneurs de faire ouvragée leurs cotons filés » (1).

On commence donc à employer des moteurs mécaniques, mais ce sont surtout des moteurs hydrauliques. Les machines employées dans les forges et les papeteries sont actionnées par des chutes d eau et ont un caractère encore assez primitif. Cependant, on commence à se servir de pompes à vapeur. Dans les mines, on les employait déjà depuis assez longtemps pour épuiser l’eau, notamment à Anzin et dans

(f) J. Hayem, Les inspecteurs des rnuTnif ne lui' es et le me noire de V inspecteur Tribert sur la généralité d’Orléans (Hayem, op. cit . „

série, p. 284).

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quelques mines bretonnes. Le marquis de Solages demandant, en 1782, la prolongation de sa concession, parle de la pompe à feu dont il est obligé de se servir : « les concessionnaires de la mine d’Anzin ont travaillé pendant trente ans avec plusieurs pompes à feu à épuiser les eaux de leur mine avant de pouvoir extraire un panier de charbon ». En un mot, si les mines de charbon emploient de bonne heure les pompes à vapeur, c’est seulement à l’époque de l'Empire que la machine à vapeur commencera à se répandre dans les diverses branches de l’industrie (1).

On comprend qu’on puisse voir déjà, à la fin de 1 Ancien régime, quelques spécimens de grands établissements, de véritables usines modernes, qu’il y ait déjà un embryon de concentration industrielle. Mais ce sont seulement quelques industries qui commencent à se transformer.

La première en date parait être celle du moulinage de la soie, qui s’était déjà bien perfectionné, au xvnc siècle, près de Lyon (à Neuville et à Virieu), puis dans le Vivarais. Au xvme, ce sont les Jubié qui sont les grands organisateurs du moulinage. De 1751 à 1776, grâce aux .efforts de Trudaine et du gouvernement, les établissements se multiplient en Dauphiné, en Provence, dans le Languedoc. Les Deydier, à Aubenas, ne craignent pas de faire de grandes dépenses pour expérimenter les inventions de Vaucanson. Ainsi, comme le dit Ch. Ballot, les moulinages de soie, tel l’établissement des Jubié, à la Sone, ont été les premières grandes manufactures modernes, compor-

(1) Voy. Ch. Ballot, op. cit., pp. 383 et sqq. ; M. Rouff, Les mines de charbon en France , pp. 348 et sqq. ; H. Sée, Les mines de charbon en Bretagne (. Annales de Bretagne, t. XXXVI).

tant des bâtiments à plusieurs étages, munis de machines automatiques marchant nuit et jour, disposant de gros capitaux (1).

La seconde par ordre de date, vient la fabrication des indiennes, de création récente. C’est que l’impression des étoffes de coton nécessitait un matériel compliqué, une division du travail perfectionnée, des stocks importants, et exigeait un capital considérable. Ainsi, en Alsace, dès le début, cette fabrication se fait dans des fabriques concentrées, tandis que la filature et le tissage affectent encore la forme d’industries à domicile. L'industrie de la toile peinte, fondée à Mulhouse par Kôchlin et Dollfüss, se répandit assez vite dans toute l’Alsace (très peu industrielle jusqu’alors) et provoqua la création de la filature et du tissage du coton. A la fin du xvme siècle, on ne trouve en Alsace qu’une seule filature mécanique de quatre métiers; en 1806, on ne compte encore que trois établissements, comprenant 41 métiers et 317 ouvriers, tandis que la filature à la main occupe 15.000 personnes (2). Cet exemple nous montre clairement le caractère exceptionnel des manufactures d’indiennes. A Orléans, la fabrique de toiles peintes, fondée par Jacques de Mainville en 1761, comprend plus de 200 ouvriers, en 1779 ; ce nombre était nécessaire pour satisfaire aux opérations compliquées de la fabrication (3).

(1) Voy. Ch. Ballot, op. cit., pp. 297 et sqq. ; Elie Reynier, La soie en Vivarais.

(2) C’est seulement à partir de ce moment que la filature mécanique se développe. Cf. Robeit Lévy, Histoire économique de l'industrie cotonnière en Alsace. Paris, 1902 (thèse de droit); Histoire documentaire de l'industrie à Mulhouse.

(3) La fabrique employait : 20 graveurs, 40 imprimeurs, 50 femmes pour le pinceau; 40tireurs; 25 ouvriers aux teintures ; 20ouvriers pour le blanchiment; 5 lisseurs; 3 pilleurs; o pour la calandre. Voy. Dr Garsonnin, La manufacture de toiles peintes d'Orléans (Hayem, 3e série, pp. 1 et sqq.). — Sur tout ce qui précède, voy. Ch. Ballot, op. cit., pp. 281 et sqq.

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