CHAPITRE VI
LES ARTISANS, LES NÉGOCIANTS ET LES GROS ENTREPRENEURS AU XVIIIe SIÈCLE
I. Mode de vie des artisans. — II. Artisans tombant à la condition de salariés : les maîtres ouvriers en soie de Lyon. — III. Les négociants et les gros entrepreneurs. — IV. Les marchands. — V. Les artisans des campagnes.
Les phénomènes économiques que nous venons d’exposer ont exercé la plus grande influence sur l’état social des classes ouvrières et marchandes. Les transformations qui se manifestent dans la production ont pour conséquence
d’accentuer la différenciation des divers groupes sociaux.
La classe la plus anciennement constituée est celle des artisans. Leur mode de vie, qui a toujours été médiocre, devient plus mauvais encore au xvm9 siècle. Dans “beaucoup de villes, on l’a vu, la plupart des maîtres sont gênés, ont de la peine à vivre, se trouvent parfois dans un état voisin de la misère (1).
Gomme au xvne siècle, les plus aisés sont ceux qui pourvoient à 1 alimentation ; les artisans du vêtement, du bâtiment, de 1 ameublement, très nombreux, ont beaucoup de
(1) Voy. le rapport de l’intendant de Bretagne, de 1735, cité plus haut (p. 189).
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peine à gagner leur vie (1). A Dijon, une ordonnance municipale de 1711 répartit les métiers en quatre classes, selon leur importance économique. La première classe comprend : les imprimeurs et libraires, les chirurgiens, les apothicaires, les merciers, les drapiers, les orfèvres ; la seconde, les principaux métiers de l’alimentation (boulangers, bouchers, pâtissiers, charcutiers, cuisiniers, marchands de vin), les selliers, cordonniers et tapissiers ; la troisième, la plupart des métiers du métal et de l'ameublement ; la quatrième, les ouvriers du bâtiment, les savetiers, les artisans travaillant à façon comme les tisserands. Et l'on peut juger de leur situation économique respective, si l’on considère que les droits de réception à la maîtrise ont été fixés : pour la première classe, à 90 1. ; pour la seconde, à 60 ; pour la troisième, à 32 ; pour la quatrième, à 16 (2).
Le mode de vie des artisans peut donc varier assez sensiblement selon les métiers auxquels ils appartiennent. — Toutefois, en règle générale, au xvme siècle comme au xvne, leur habitation est peu confortable. Parlant d’Angers, les Souvenirs d'un nonagénaire , de Besnard, déclarent :
« Les artisans étaient alors pour la plupart très étroitement logés. Outre leur boutique ou atelier, ils n’occupaient souvent qu’une grande chambre qui leur servait à la fois de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher pour la famille, puis une autre pièce pour les compagnons que l’on était dans l’usage de nourrir et loger ».
(1) Voy. H. Sée, La vie économique et les classes sociales de Rennes vers le milieu du X VI IR siècle d’après les rôles de la capitation (. Mém . de la Soc. d’histoire de Bretagne, 1923).
(2) Voy. G. Roupnel, op. cit., pp. 135-136. — Dans la petite industrie, on trouve beaucoup de femmes dirigeant l’exploitation. Les marchandes de modes et les couturières de Paris parviennent parfois à la fortune. L’édit d’août 1776 admet les femmes dans les corporations masculines et établit la liberté du travail dans un certain nombre de métiers féminins (bouquetières, filassières, coiffeuses, etc.). Voy. L. Abensour. La femme et le féminisme avant la Révolution, 1923, pp. 184 et sqq.
Le même auteur remarque qu’à Paris les artisans n’étaient pas mieux logés. Les boutiques les plus achalandées avaient un aspect misérable. Cependant, à la fin du xvme siècle, apparaissent quelques boutiques vitrées.
L’alimentation est grossière, souvent insuffisante. A Sophie Gutermann la femme d’un coutelier de Chatellerault décrit ainsi la nourriture :
« Du pain et de ia soupe plusieurs fois par jour, parce que ia viande est trop chère : soupe aux herbes, soupe aux carottes, soupe à l’oignon avec l’huile. On boit de l’eau à la maison, mais, le lundi, le maître va boire avec ses compagnons au cabaret ».
En Poitou, au xvme siècle, beaucoup de tisserands vivent d’une façon misérable; à Saint-Maixent, sur 1.000 maîtres, 100 à peine arrivent à l’aisance (1).
Sans, doute quelques artisans, dans certains métiers, parviennent à la fortune. Voici un orfèvre qui a été sept ans compagnon ; en ouvrant son atelier, il possède 800 1. ; il épouse une femme qui en avait 900 ; il devient garde de sa communauté, marguillier de sa paroisse, donne à chacune de ses filles 5.000 1. de dot (2). Vers le milieu du xvme siècle, un chapelier, Leprévost, invente les chapeaux de soie ; malgré les persécutions de sa communauté, il acquiert 40.000 1. de rente et vit comme un grand seigneur; il est vrai qu'au début il possédait déjà un capital de 25.000 1. et que sa femme lui apportait une dot de 10.000 1. Voici un cordonnierpour dames, Charpentier : deux laquais enîivrée introduisent les clientes, qu’il reçoit dans un magnifique boudoir, habillé comme un petit-maître (3).
Mais ce sont des cas exceptionnels. Et, d’ailleurs, le
(t) Boissonnade, op. cit., t. II, pp. 137 et sqq.
(2) Babeau, Artisans et domestiques d’autrefois.
(3) Encyclopédie méthodique, Arts et manufactures, t. II, pp 210-
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jour où l’artisan parvient à la fortune, il abandonne sa classe, devient gros négociant, directeur de manufacture ; ses enfants embrassent des professions libérales ou deviennent officiers du roi, pénètrent dans les rangs de la haute bourgeoisie ou même de la noblesse.
Si les « philosophes », dans la seconde moitié du xvme siècle, prétendent réhabiliter le travail et ennoblir l’artisan, qu’ils regardent comme le membre le plus utile de la société, ces idées ne se sont pas encore imposées à l’opinion publique (1),
Tandis qu’une petite minorité d’artisans s'élève à une classe supérieure, bien plus nombreux sont ceux qui tendent à perdre l’indépendance, à devenir des salariés, à constituer un véritable prolétariat. Cette transformation est déjà très visible, au xvme siècle, dans certains métiers. A Aubusson, les tapisseries sont produites par des « fabricants » qui occupent 700 ouvriers, et à Felletin, 300. Chaque fabricant fournit la matière première aux artisans, qui travaillent isolément avec des compagnons et des apprentis. On trouverait beaucoup d’autres exemples analogues, surtout dans l’industrie drapière (2).
(1) Les idées de Diderot et de d’Alembert, dans Y Encyclopédie, sont fort intéressantes. Les arts mécaniques, déclare Diderot, demandent autant d’intelligence que les arts libéraux : « rendons aux artistes la justice qui leur est due... Les artisans se sont crus misérables, parce qu’on les a méprisés. Apprenons-leur à mieux penser d’eux-mêmes ». D’Alembert veut remettre aussi en honneur les arts mécaniques. Mais ces idees n’ont pas eu d’influence immédiate sur l’opinion publique, comme semble le croire M. Charles Benoist, La crise de l'Etat moderne (Revue des Deux Mondes, Ie1' décembre 4911).
(2) A Ilomorantin, 60 fabricants occupent 3.000 à 4.000 ouvriers
Mais c’est surtout dans l’industrie de la soie à Lyon que l’on voit le maître artisan tomber peu à peu à la condition de salarié, perdre son indépendance, se trouver dans l’obligation de se soumettre aux conditions que lui impose le gros marchand. L’évolution, qui a commencé au xvne siècle, s’accentue au xvm* (1).
On a vu plus haut qu’au xvne siècle, surtout depuis le règlement de 1667, la séparation est faite entre maîtres marchands et maîtres ouvriers (2). Dans la communauté, dès le début du xvur siècle, toute l’autorité appartient au maître marchand. Le règlement de 1737, il est vrai, supprime en partie les distinctions, établit qu’ouvriers et marchands auront le même nombre de gardes-jurés. Mais le règlement de 1744 détruit tous les effets du précédent. D’après ce règlement, les maîtres qui voudront fabriquer pour leur compte ne pourront avoir que deux métiers et paieront 200 1.; les maîtres faisant fabriquer paieront un droit de 800 1. L’obligation de la lettre de crédit est
(Lesueur et Cauchie, Cahiers du bailliage de Blois, t. I, Introd., p. XXIX). Parmi ces ouvriers, on compte beaucoup de fileurs et de foulons. Les fabricants de Romorantin, plus nombreux dans la première moitié du siècle, ne font, en général, que de médiocres affaires et tombent sous la dépendance des drapiers-drapants ; voy. J. Hàyem, La draperie à Romorantin ( Mémoires et documents, 8e série),
(1) Voy. surtout Justin Godart, U ouvrier en soie de Lyon , 1899, et E. Pariset, Histoire de la fabrique lyonnaise, 1901.
(2) En 1694, la Compagnie du Saint-Sacrement de Lyon déclare : « On a souvent parlé d’un grand mal qui se commet entre les marchands et les ouvriers, en ce que les marchands [en soie] payent si peu les façons que les ouvriers ne peuvent subsister de leur travail... D un autre côté, les marchands qui ne laissent pas de vendre bien chèrement leurs marchandises, deviennent extraordinairement riches... ; leurs enfants, prévenus et pex*suadés d’une si grande fortune, se donnent à la volupté ; les uns se perdent par l’abondance, comme les premiers par la misère et l’indigence ». Voy. G. Guigue, Les papiers des dévots de Lyon. Recueil de textes sur la Compagnie du Saint-Bacrçment (1630-1731), Lyon, 1922, pp„ 122 et sqq.
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rendue plus stricte ; le maître ouvrier ne peut alors que très difficilement quitter le maître pour qui il travaille ; il devient son salarié. Sa dépendance est d’autant plus grande que le marchand fournit la matière première (1), ainsi que les dessins, et avance souvent à l’ouvrier les sommes nécessaires pour l’achat de l’outillage. Enfin, le prix de la façon est fixé par le marchand ; le salaire n’est donc déterminé que quand l’ouvrage est fini. S’il y a des contestations sur le prix de la façon, elles sont jugées par le Consulat, qui est composé en grande partie de marchands.
Voilà donc deux classes sociales en présence : une aristocratie de marchands et une plèbe de maîtres ouvriers. Les maîtres ouvriers sont animés d’une haine très violente contre les marchands, haine dont témoignent de nombreux mémoires : tel, celui qui fut écrit en 1788 (2) :
« Autrefois, déclare-t-il, on ne connaissait point ces désœuvrés par état qui se décorent aujourd’hui du titre de marchands; le citoyen et l’étranger allaient porter à l’ouvrier même les fruits de son travail ; tout ouvrier était marchand, et tout marchand était ouvrier. La fabrique était-elle moins régulière ? Est-ce donc le marchand qui forme une fabrique ? N’est-ce point à l’ouvrier qu’elle doit tout son éclat? Le marchand sçait compter, aulner, faire des étiquettes; presque toujours il est oisif. L’artisan seul connaît les règles : il est adroit, laborieux... Concluons avec toute raison que les marchands ne sont point nécessaires pour former une fabrique régulière et stable ».
Il y a là, d’ailleurs, une exagération indéniable. Les marchands ne sont pas aussi inutiles à la fabrique lyonnaise que les ouvriers le prétendent ; ils concentrent les
(1) Un signe caractéristique, c’est le « piquage d’once » : bien des maîtres ouvriers détournent, pour la revendre, une partie de la soie qui leur est livrée. Voy. P. Metzger, Etude historique et juridique sur le piquage d’once à Lyon ( Revue d’histoire de Lyon, an, 1914, pp. 241-270, 322-349).
(2) Justin Godart, op. cil., p. 92,
produits, servent d’intermédiaires entre les ouvriers et l'acheteur, règlent la production suivant les besoins du marché. Ce qui est vrai, c’est qu’ils exploitent les maîtres ouvriers, car ils les ont dépossédés de la plus grande partie des bénéfices de leur travail.
En somme, cette transformation était le résultat d’une évolution fatale : les marchands, disposant de capitaux, devaient, à mesure que la production et les marchés s’étendaient, faire la loi aux ouvriers, qui n’avaient pas d'avances.
La condition des maîtres ouvriers ne cesse d’empirer au xvme siècle. Déjà, dans une requête de 1709, ils déclaraient qu’ « au nombre de 5.000, ils étaient réduits à la misère et mendicité par suite du bas prix des façons et de la cherté des vivres » ; ils montrent que, pour les taffetas dits « d’Angleterre », ils ne peuvent gagner que 13 s. 6 d. par jour; ils demandent qu’on revienne aux prix de 1701, c’est-à-dire qu’on augmente l’aune de 2 sous. Il y eut de nouvelles réclamations en 1759, 1774, 1779. En 1779, les maîtres ouvriers paraissent obtenir satisfaction : on décide qu’un tarif sera dressé pour chaque genre d’étoffe, tarif dont les compagnons doivent aussi bénéficier, mais, en 1789, on établit que le tarif ne doit être appliqué qu’en cas de contestation. Les ouvriers ne cessaient de déclarer, comme ils le firent dans un mémoire de 1779, que, le prix de la vie ayant doublé, leur misère était extrême, tandis que les marchands faisaient de grosses fortunes ; ils n’étaient pas libres de refuser un ouvrage mal payé, puisqu’ils devaient subir la plus impérieuse des lois, celle « du besoin » (1). La situation s’aggrave, d'ailleurs, chaque fois qu’éclate une crise industrielle : en 1750, en 1756, en 1771 , de 1786 à 1789. En 1788, à la suite du traité avec l’Angle-
(t) J. Godart, op. cit., pp. 259 et sqq.
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terre, qui vient accentuer la perturbation produite par lesnouvelles modes, plus de 5.000 métiers restent inactifs, et la misère devient extrême.
On comprend donc que la vie matérielle du maître ouvrier soit très pénible et qu'il lui soit impossible de joindre les deux bouts. Dans un mémoire de 1779, les ouvriers lyonnais dressent le budget d’un maître qui a trois métiers et dont la famille se compose de trois enfants. Les dépenses s’élèvent à 2.049 1. ; les recettes, à 1.800 1. ; d’où déficit de 249 1. Un mémoire de 1786 établit que le déficit est de 506 1. Un autre mémoire (du 2 mai 1756), rédigé par Antoine Celle, et qui paraît très exact, fixe les recettes à 1.449 1. 15 s. (1.500 aunes, fabriquées par le maître; 750, par le compagnon), les dépenses, à 1 .502 1. 15 s. 6 d. Le déficit est de 531. 6 d. Le budget annexé aux Doléances des maîtres ouvriers à l’assemblée des Etats généraux de 1789 estime le déficit à 350 1. L’ouvrier est d’ailleurs obligé de faire des journées très longues, et sa nourriture est insuffisante. L’abbé Bertholon le montre d’une façon saisissante :
« Quelle vie que celle d’un ouvrier fabricant ! Toujours il devance le lever de l’aurore et prolonge ses travaux bien avant dans la nuit pour pouvoir, par la longueur du temps, compenser la modicité des salaires insuffisants... La plus modique subsistance les soutient et on peut dire qu’ils mangent moins pour vivre que pour ne pas mourir. Quelqu’un a dit que nulle part on ne pourrait établir de manufactures comme à Lyon, parce qu’il faudrait trouver ailleurs des gens qui ne mangeassent ni ne dormissent comme à Lyon ».
Les maîtres ouvriers de Lyon se trouvent donc dans la même condition économique et sociale que les compagnons. Comme eux, ils se révoltent parfois avec violence contre ceux qui les emploient, mais, après ces brusques explosions de colère, ils retombent dans leur apathie coutumière. — Déjà, en 1717, il y a eu une révolte assez grave. Le règlement de 1744, provoque une révolte bien plus
violente. Les maîtres ouvriers, auxquels se joignent les compagnons, font une grève générale, prononcent une amende de 12 1. contre ceux d’entre eux qui continueraient à travailler. Le 6 août, l’émeute triomphe ; le prévôt des marchands, pour apaiser les ouvriers, rend une ordonnance qui, en réalité, « n’engage à rien », mais qui déclare que le règlement de 1744 sera supprimé. Il y a des violences contre les personnes ; des maisons sont saccagées et pillées. Mais très rapidement l'émeute s’éteint et, en 1745, on rétablit le règlement de 1744. Les ouvriers recourent alors à la voie légale : en 1759, ils obtiennent un arrêt du Parlement qui supprime le règlement de 1744; mais les maîtres marchands finissent par l’emporter, obtiennent un nouvel arrêt qui annule le premier. En 1786, nouvelle révolte, durement réprimée aussi ; lorsque l’émeute bat son plein, on cède aux ouvriers sur la question du tarif ; puis, la révolte apaisée, on casse les ordonnances.
Au-dessus de la classe des artisans s’élève donc la classe des commerçants et des industriels (1). Ceux-ci ne veulent plus être confondus avec les gens de métiers, ne les admettent que difficilement et en petit nombre dans les
(1) Il est intéressant de constater que Turgot distingue nettement ces deux classes: « Toute la classe occupée à fournir aux différents besoins de la société l’immense variété des ouvrages de l’industrie se trouve donc, pour ainsi dire, divisée en deux ordres : celui des entrepi eneurs manufacturiers, maîtres fabricants, tous possesseurs de gros capitaux, qu’ils font valoir en faisant travailler par le moyen de leurs avances ; et le second ordre, composé de simples artisans, qui n’ont point d’autres biens que leurs bras, qui n’avancent que leur travail journalier et n ont de profit que leurs salaires » ( Réflexions sur La formation et la distribution des richesses, 1766, § LXI, dans l’édition des Œuvres de Turgot , de G. Schelle, t. III, pp. 569-570).
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chambres de commerce. D’autre part, les artisans manifestent leur hostilité contre les marchands et surtout contre les négociants en gros, qui ne font pas partie des communautés. Les corporations engagent souvent des procès contre ces commerçants ; elles veulent notamment les obliger à ne jamais vendre au détail, conformément à la déclaration royale de 1782. Mais il était bien difficile de l’emporter sur des hommes qui avaient dans les corps de ville une situation prépondérante et qui souvent obtenaient des lettres de noblesse (1). A Nantes, les négociants jouent un rôle prépondérant, s'organisent fortement, ont une « représentation commerciale » (2).
Les cahiers des corporations, en 1789, montrent combien l’hostilité est forte entre les deux classes, hostilité qui s’affirme avec d’autant plus de force que les négociants contrôlent de plus en plus l’industrie rurale, dont ils concentrent les produits. En 1789, dans leur cahier, les fabricants d’étoffes de soie, de laine, fil et coton de la ville de Troyes reprochent précisément aux négociants de développer l’industrie rurale, qui fait aux métiers urbains une concurrence ruineuse, au point de diminuer leur nombre de moitié et de réduire à la misère toute la classe ouvrière ; ils leur font grief d’accaparer à leur profit tous les produits de ces fabriques campagnardes. Les maîtres bonnetiers, chapeliers, pelletiers-fourreurs de la même ville reprochent aussi aux négociants « d’apposer sur leurs marchandises » des marques de fabrique, de s’arroger ainsi la qualité de
(1) Voy. Camille Bloch, Les cahiers du bailliage d'Orléans au point de vue économique (Etudes sur l’histoire économique de la France , pp. 159 et sqq.).
(2) Bien qu’ils n’aient pu obtenir de chambre de commerce, en 1701. Voy. Léon Vignols, Jean-Paul Vigneu, secrétaire de la représentation commerciale de Nantes ( Annales de Bretagne , 1890, t. VI, pp. 44-78).
« fabricants », contrairement aux privilèges des maîtres des métiers. Les teinturiers et les apprêteurs s’indignent de ce que les marchands établissent des calandres et des cjdindres, tout un machinisme qu’ils considèrent comme désastreux pour leur fabrication (1).
Dans les ports, ce sont les armateurs, souvent fort riches, qui tiennent la première place ; toute la vie économique dépend de leur activité. Enfin, dans la classe des négociants figurent aussi les commerçants qui se spécialisent dans la commission , et. dont les bénéfices sont souvent fort élevés ; tels, les commissionnaires en vin, qui, dans le Beaujolais, réalisent des gains de 300 0/0, aux dépens des producteurs (2).
Combien la situation des négociants est prépondérante dans les rangs du Tiers Etat, c’est ce que montre clairement aussi le rôle qu’ils jouent dans les assemblées électorales
(4) J. -J. Vernier, Cahiers de doléances du bailliage de Troyes (Coll, des documents économiques de la Révolution) Troyes. 1909, pp. 81 et sqq, 120, 99-100. — Dans les contrées, où ii n’existe pas d’industrie urbaine, les négociants sont les maîtres incontestés du marché. Tel est le cas, à Laval, pour les marchands de toiles ; ceux-ci achètent la toile aux tisserands, avec lesquels ils débattent les prix; ils la confient ensuite aux blanchisseurs, auxquels ils paient de 3 à 5 s. 1 aune, puis ils la revendent avec un bénéfice net minimum de 6 à 8 0/0, bien plus élevé encore quand la toile est exportée à l’étranger (surtout en Espagne). Les blanchisseurs sont parfois, en même temps, négociants ; leurs bénéfices sont d’autant plus grands ; leur condition est aussi prospère que celle des négociants proprement dits. Il y a aussi à Laval un certain nombre de maîtres tissiers , dont la situation est bien inférieure à celle des négociants et des blanchisseurs ; ces maîtres tissiers font souvent travailler des ouvriers à domicile, auxquels ils confient le (il, et qui n’ont que le plus mince profit dans ce processus de la fabrication. Voy. J.-M. Richard, La vie privée dans une ville de l'Ouest: Laval auæ X VU* et XV III e siècles, Paris, 1922, pp. 285 et sqq.
(2) Voy. Fayard, Les vins du Beaujolais au XV III e siècle (Revue, d’histoire de Lyon, an 1902, pp. 225 et sqq., 275 et sqq.).
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de 1789, rôle tout à fait disproportionné à leur nombre. On les voit souvent éclipser les maîtres des nombreuses corporations ; maintes fois, ils sont les seuls, avec les hommes de loi et les bourgeois vivant noblement, à rédiger les cahiers du Tiers (1).
On voit bien nettement que cette classe de négociants, aventureuse, avide d’innovations, ouvre la voie à la classe des grands patrons, des chefs d’industrie, dont le triomphe deviendra définitif au xixe siècle. Et il apparaît bien, une fois de plus, que c’est le capitalisme commercial qui a précédé et engendré le capitalisme industriel (2). Les directeurs de manufactures, issus de la classe des marchands, sont déjà parfois des gros capitalistes, qui forment l’aristocratie de la classe industrielle. Leur importance, comme leur nombre, grandit surtout dans la deuxième moitié du xvine siècle, au moment où la concentration du travail commence à apparaître ; il faut voir en eux le prototype des grands industriels du xixe siècle.
Parmi ces gros entrepreneurs, il convient de ranger les concessionnaires des mines, surtout des mines de houille. L’édit de 1744, nous l’avons vu, déclarait que tous les exploitants des mines devaient se munir d'une concession royale ; il fut confirmé encore par une déclaration de 1783, qui étendait la mesure aux possesseurs de fiefs. Dans la deuxième moitié du siècle, il y eut beaucoup de concessions
(1) Voy. Mourlot, La fin de l'Ancien Régime et. les débuts de la Révolution dans la généralité de Caen (1787-1790) ; Paris, 1913, pp. 205 et sqq. et 270-271 ; cf. G. Laurent, Les cahiers de doléances du bailliage de Reims {Bull, d'histoire économique de la Révolution, an 1913, pp. 318 et sqq.).
(2) En Angleterre, l'évolution a été tout à fait analogue. Voy. Mantoux, La Révolution industrielle au XV1IR siècle, Paris, 1905. Cunningham, Growth of the anglish industry and commerce, modem limes, 3e éd. ; Toynreg, Lectures on the industrial révolution in England, 1881.
et d’exploitations nouvelles, dans le bassin d’Alais et dans le nord de la France. Vers 1770, arrive dans le bassin d’Alais un Normand, nommé Tubeuf, qui se propose d’établir une exploitation plus vaste et plus rationnelle ; les ministres lui concèdent pour un an la mine de Saint-Paulet de Cresson. Tubeuf, homme d’une énergie admirable et d’une intelligence hors ligne, qui dispose d’un capital considérable, perfectionne l'exploitation, fait construire une galerie qui coupe à angle droit toutes les couches de charbon. En 1783, on lui confère un privilège exclusif ; beaucoup d’anciens exploitants de mines, qui souvent sont des paysans, se trouvent réduits à la misère ; ainsi, Drulhon, en décembre 1783, demande à l’intendant la permission de rouvrir sa mine de charbon au quartier de Montaud, que Tubeuf avait fait fermer sans indemnité ; il est plongé dans la misère, car « il n’a pour toute fortune que ladite mine ». En 1789, de l’exploitation Tubeuf et de l’exploitation de la Grand Combe, qui appartient au marquis de Castries, on extrait annuellement 150.000 quintaux de houille. Il y a eu là un véritable accaparement, qui a eu pour effet d’élever le prix de la houille d’un sou 6 deniers le quintal à 5 sous. — Voilà donc de gros entrepreneurs, de puissants capitalistes, dont la richesse s’échafaude aux dépens des petits entrepreneurs. Ils sont encore peu nombreux, mais leur rôle n’en est pas moins intéressant ; ce sont déjà des représentants de la bourgeoisie industrielle, qui prendra une si grande extension au siècle suivant (1).
(1) Voy. Ach. Bardon, L’ exploitation du bassin houiller d’Alais sous l’ancien régime , Nîmes, 1898. Cf. aussi Grar, op. cit., M. Rouff, Tubeuf, un grand industriel français au XV III e siècle, Paris, 1922. — Tubeuf, qui essayait partout de créer de nouvelles mines, notamment en Normandie, et dont le génie était quelque peu chimérique, finit, d’ailleurs, par se ruiner et dut s’expatrier aux Etats- Unis. Il avait été dépouillé de son exploitation du Languedoc par l’abbé de Bréard et le maréchal de Castries. -
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La plupart de ces gros négociants, de ces entrepreneurs, vivent dans 1 aisance, quelques-uns même comme de grands seigneurs. D'ailleurs, à Paris, les membres de la bourgeoisie commerçante mènent un train de vie assez luxueux. Ils ont, en général, un salon ; les chambres à coucher sont confortables ; les fauteuils sont garnis d’étoffe ou de tapisserie , les murs sont recouverts de papier peint et garnis de glaces ; leur buffet contient de la vaisselle de faïence (1). Les gros négociants de province ont une existence qui les rapproche de la classe noble ; le négociant en toile de Laval, qui, en 1759, possédé une fortune de 600.000 1., mène un train de vie qui confine au luxe ; beaucoup de ses confrères, d’ailleurs, achètent des terres nobles et s’allient par des mariages à des familles de l’aristocratie terrienne (2). Les fils des riches négociants passent souvent dans les rangs de la noblesse ; dans le haut négoce, à toutes les périodes, apparaissent beaucoup de noms nouveaux (3).
Parmi les classes marchandes, les négociants ne forment qu’une petite minorité. Aux négociants, s’adonnant à de grands trafics, s’opposent les marchands, qui travaillent pour la clientèle locale, les détailleurs ou détaillants (4).
(1) Voy. Babeau, Artisans et domestiques d'autrefois.
(2) Voy. J.-M. Richard, op. cit., pp. 285 et sqq.
(3) Voy. Encyclopédie des Bouches-du-Rhône, t. fX, pp. 118-119. Cf. H. Sée, La vie économique à Saint-Malo ( Revue internationale du commerce, sept. 1924, p. 120).
(4) C’est la distinction que fait avec une grande précision Turgot (Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, § 67). Roland (Encyclopédie méthodique , 1785, Arts et manufactures, t. I, pp. 1-2) distingue nettement le négociant du marchand ; le premier a des vues étendues, de grands intérêts, de larges relations. « En France, ajoute-t-il, il y a beaucoup de fabricants, beaucoup de
Dans cette classe, les plus aisés sont les marchands de drap et de soie, les libraires et les apothicaires ; ils confinent à la haute bourgeoisie. Les marchands de vin en gros, les marchands de fer et d’acier gagnent assez largement leur vie. Le commerce du blé est également rémunérateur. Quant aux merciers et aux épiciers, leur situation de fortune est très diverse. Les merciers, qui vendent toutes sortes d'articles et se trouvent par là même en conflit avec les drapiers et les libraires (1), sont souvent de riches marchands, disposant de capitaux considérables; leur commerce peut être considéré comme l’origine des magasins de nouveautés (2).
D’ailleurs, au-dessous des marchands aisés organisés en jurandes, se trouvent un grand nombre de petits marchands (fripiers, revendeurs, détaillants de sel, herbières, regrattières), dont la condition ressemble fort à celle des plus pauvres artisans, et dont le mode d’existence est aussi médiocre (3). Les marchands aisés, au contraire, ont
marchands, les négociants sont rares ; ils le sont beaucoup moins en Angleterre et en Hollande. Bordeaux, Rouen, Nantes et Marseille en présentent quelques-uns ; aucune autre ville que je sache. Paris ne renferme que des vendeurs ou des manieurs d’argent, des banquiers, des gens qui spéculent sur les papiers, sur les emprunts de l’Etat, sur la misère publique, tous marchands et gens d’affaires. Tout homme, dont l’état et les fonctions n’offrent, que la faculté et l’occupation d’acheter et de vendre, que ce soit au comptant ou à terme, pour de l’argent ou en échange d’autres marchandises, à commission ou à forfait, en gros ou au détail, n’est qu’un marchand. S il est marchand en détail, le lieu où il tient ses marchandises et les débite est ordinairement ouvert et se nomme boutique ; s’il est marchand en gros, ce lieu est fermé et prend le nom de magasin ».
(1) Cf. E. Tromp, La communauté des libraires et imprimeurs de Paris, Nîmes, 4922.
(2) Pierre Vidal et Léon Duru, Histoire de la corporation des marchands merciers de Paris.
(3) Voy. mon étude sur La oie économique et les classes sociales de Rennes vers le milieu du X VLIIe siècle ( Mémoires de la Société.
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un train de vie assez confortable ; ils possèdent plusieurs chambres, une salle à manger, bien qu’ils mangent ordinairement dans leur cuisine ; leur mobilier est fort convenable ; ils ont de la vaisselle d’étain et de faïence.
Quant à l’état social, au mode de vie des artisans de campagne, il est assez difficile de les déterminer avec précision. Il semble qu’ils ne se distinguent guère de ceux des paysans ; beaucoup de ces artisans possèdent une petite maison et quelques parcelles de terre. On trouverait, à cet égard, bien des renseignements dans les actes de ventes et les inventaires après décès. D’après ces inventaires, on voit que, même dans cette classe, les conditions sont souvent assez diverses. Voici quelques exemples assez caractéristiques (1). Un laboureur-passementier, Jean Berger, habitant le Boucher, près Saint-Just-lès-Velay, possède une seule chambre où Ton puisse coucher. Dans la cuisine assez vaste, se trouvent deux métiers; à côté, la forge et l’écurie; au-dessus, une gfange et un réduit où couchent les domestiques. La nourriture se compose de porc et de pommes de terre ; il n’y a pas de vin en cave. Le mobilier paraît peu confortable ; on trouve des plats de terre et une « pendule en émail avec sa cage ». Mais le tisseur-fermier a de l’argent et des créances ; ses biens sont estimés à la somme relativement considérable de 6.747 1. Une rubanière, Pierrette Morel, habitant à Saint-Didier-la Joyeuse, dans les environs directs de Lyon, est sans doute moins
d'histoire de Bretagne, an. 1923), reproduite dans La vie économique et les classes sociales en France au XVI IF siècle , pp. 179-209.
(1) Empruntés à Germaiû Martin, La grande industrie sous le règne de Louis XV, pp. 369-372.
SÉE
riche, car elle n’a pas d’argent liquide, seulement une créance de 400 1., mais son existence semble plus confortable : sa maison contient quatre chambres dont deux sont louées. Son mobilier est passable ; il comprend des miroirs à cadre doré, des rideaux de cadis aux lits; il y a de la vaisselle d'étain, de la viande et du vin ; par contre, Je linge est en mauvais état.