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CHAPITRE VII

LE MODE DE VIE DES COMPAGNONS AU XVIIIe SIÈCLE

I. L’apprentissage et la condition de l’apprenti. — II. Les compagnons des petits ateliers. Leur esprit exclusif. — III. Les compagnons des grandes manufactures ; discipline à laquelle ils sont soumis; l’origine du livret ouvrier. — IV. Logement, nourriture, habillement. — Durée de la journée de travail. Les salaires; se sont-ils élevés autant que le coût de la vie ? — V. Mesures tendant à empêcher la hausse des salaires. — VI. Etat moral des compagnons ; mœurs grossières et brutales.

Il convient maintenant d’étudier la condition sociale des salariés, des compagnons. Malheureusement, nous n’avons encore, sur cette question, que trop peu d’études, et les renseignements que nous possédons sont bien fragmentaires.

Dans la plupart des métiers, on ne peut devenir compagnon, si l’on n’a pas fait son apprentissage. — Au xvm6 siècle, l'apprentissage est régi par les mêmes lois que dans les siècles précédents. Sa durée est toujours à peu près la même, parfois deux ans, le plus souvent de trois à cinq ans (1). Le prix payé au maître s’élève, mais il diffère

(1) Son apprentissage terminé, l’apprenti apothicaire sert encore son maître, en qualité de garçon , pendant quatre ou six ans ; voy. E. H. Güitard, L'élève en pharmacie sous V ancien régime (J. Hayem, Mémoires..., 8e série, pp. 335-360).

très sensiblement suivant les métiers : parfois, il est de 20 à 30 1., parfois, surtout dans les métiers les plus difficiles ou les plus renommés (chirurgiens, faïenciers, par exemple), il peut s’élever à plusieurs centaines delivres. Le droit d'entrée perçu sur les apprentis s’élève beaucoup, par suite des besoins d’argent des communautés : dans la Grande Fabrique, à Lyon, il est de 30 sous en 1619, de 15 1. en 1692, de 20 1. en 1707, de 24 1. en 1737. Et ce sont toujours les mêmes dépenses supplémentaires : dîner aux membres de la communauté, bienvenue aux compagnons ; chez les papetiers, on impose à l’apprenti 5 1. en libations. Le contrat d’apprentissage, passé par devant notaire, subsiste également. Rien n’est changé non plus à la limitation des apprentis : dans beaucoup de communautés, les maîtres ne doivent avoir qu’un seul apprenti, parfois, mais rarement, deux ou trois (1).

La condition de l’apprenti ne semble pas s’être modifiée depuis le xvne siècle. Il doit faire tout son temps sans défaillance, sans quitter son maître. Quelques communautés sont très sévères pour la moindre absence. La Grande Fabrique de Lyon déclare : « ils ne pourront s’absenter la nuit, en quelque temps que ce soit, non plus que les jours de travail, à peine de nullité de leur brevet ». Les apprentis vivent chez le maître, les contrats portent toujours qu’ils doivent le servir fidèlement, mais que, par contre, le maître doit leur apprendre le métier avec la plus grande conscience. En réalité, les apprentis font souvent fonction de domestiques, non seulement du maître, mais des compagnons. Ils sont les premiers levés et les derniers couchés. Un document de 1710 nous montre la condition de l’apprenti

(1) Voy. Queneau, op. cit., pp.51 et sqq, Cf. Georges Mathieu, Contrats d apprentissage relatifs à différents métiers, passés devant notaires dans le Bas-Limousin aux XVII* et XVIII* siècles (Hayem op. cit., 3e série, pp. 80 et sqq.).

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dans les imprimeries. Le prote lui fait porter « au plus haut magasin » des rames de papier sous le poids desquelles il plie. On Fenvoie à la cave chercher du charbon ; il allume le feu ; il couche au rez-de-chaussée dans un réduit obscur, « où 1 on voit sur les plafonds et sur les murs les escargots courir ». Levé à l’aurore, il va faire toutes les commissions des compagnons, chercher pour eux du fromage et du vin ; puis il fait des courses en ville., porte les épreuves ; le dimanche, il le passe à nettoyer, préparer la colle, rogner le papier (1). Souvent, c'est l’apprenti qui lave la vaisselle, qui promène les enfants. Maître et compagnons ne lui ménagent pas les mauvais traitements. Les fils de maîtres qui font leur apprentissage chez leurs parents sont donc grandement favorisés.

D’ailleurs, si l’apprentissage est le stage indispensable pour les futurs compagnons, tous les apprentis ne deviennent pas compagnons, soit que leur incapacité les ait empêchés d’obtenir leur brevet d'apprentissage, soit qu’ils aient changé de métier. Ainsi, à la Grande Fabrique de Lyon, de 1667 à 1731, on a inscrit 22.360 apprentis et seulement 14.621 compagnons. L’apprentissage peut donc être considéré comme une obligation pénible, souvent coûteuse, et qui ne contribue peut-être que médiocrement à accroître l’habileté professionnelle des ouvriers.

La condition des compagnons qui sont employés dans les petits ateliers ne s’est guère modifiée depuis le xvne siècle. En vertu des statuts, rédigés exclusivement par les maîtres,

(t) Voy. La misère des apprentis imprimeurs appliquée par te détail à chaque f onction de cé pénible état (1710) (Fournier, Variée f,és historiques, t. Y, pp, 326 et sqq.),

et à leur avantage, les compagnons se trouvent dans une subordination très étroite vis-à-vis de leurs patrons. Il leur est de plus en plus difficile d’arriver à la maîtrise ; ils forment vraiment une classe permanente.

Les compagnons sont strictement obligés de travailler pour les maîtres. Il leur est interdit de travailler à leur compte, « en chambre » ou pour les bourgeois. Les statuts des ébénistes de Paris disent :

« Les jurés doivent faire très exacte recherche des perturbations de la communauté et des ouvriers sans qualités qui travaillent en maisons particulières, même couvents;... un ouvrier ne pourra travailler chez un bourgeois sans que celui-ci le nourrisse, fournisse matière première et outils ».

Cependant, au xvme siècle, il existe de nombreux travailleurs en chambre ou « chambrelans ». Le marquis d Argenson, parlant de la misère qui sévit sur le faubourg Saint-Antoine, dit (1) :

« Ce faubourg Saint-Antoine est rempli de petits ouvriers qui travaillent sans maîtrise ; quand Paris devient misérable par l'inégalité des richesses encore augmentée, alors ces petits ouvrages, moins parfaits que ceux des grands maîtres, sont peu vendus à Paris » (2).

Aussi opère-t-on souvent des saisies d’outils chez les chambrelans, sans parvenir d’ailleurs à les faire disparaître. Les maîtres se montrent parfois plus sévères que les statuts. Ainsi, les statuts des maçons de Bordeaux (de 1736) portaient que les compagnons pourraient faire, non des bâtiments neufs, mais des réparations pour les bourgeois de la ville. Cependant, les maîtres les empêchent de travailler à la journée. Les compagnons s’en plaignent à l’in-

(1) Journal, 15 mars 1753.

(2) D autre part, il est défendu aux maîtres de pagnons pour les ouvrages qu’ils entreprennent les statuts des brodeurs de Paris.

s’associer des cornvoy., par exemple,

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tendant, disant qu'il leur est impossible d’arriver à la maîtrise, le droit de maîtrise s’élevant à 1.000 1., et, avec les frais supplémentaires, à près de 2.000 1., au lieu de 36 1. que fixent les statuts.

D’autre part, les compagnons montrent un esprit aussi exclusif. Ils prétendent écarter du travail les ouvriers des autres villes, les forains , et s’assurer une sorte de monopole. A ce propos, ils ont souvent des contestations avec les maîtres, qui veulent être libres d’engager des forains. La question se pose d’une façon particulièrement vive, dans les métiers textiles, lorsque se développe 1 industrie rurale et domestique. Ainsi, à Rouen, les ouvriers de la ville avaient le privilège d’être seuls employés. Mais, en 1724, les maîtres obtiennent un arrêt qui leur permet de prendre des ouvriers comme ils veulent et même de faire tisser à la campagne. Les ouvriers se pourvoient contre cet arrêt, mais le Bureau du commerce n’admet pas leur placet, qui émane d’une « prétendue communauté sans existence légale ». En 1740, les drapiers du Languedoc se font autoriser à appeler des ouvriers « de tout lieu ». A Marseille, les « ouvriers menuisiers mariés » se plaignent de chômer pendant des mois, parce que les maîtres emploient nombre de compagnons du tour de France (1).

Les ouvriers qualifiés, qui ont fait un apprentissage régulier, prétendent aussi écarter du métier les ouvriers non qualifiés, les manœuvres. C’est surtout dans 1 imprimerie qu’il y a lutte à cet égard entre les compagnons et les maîtres, qui ont avantage à employer les « alloués », dont on n’exige aucune condition d’instruction, qui n ont pas fait d’apprentissage. Le droit d’employer ces ouvriers est reconnu aux maîtres par la déclaration du 23 octobre 1713 , l’arrêt de 1724 prescrit l’emploi des alloués c< pour faire

(1) J. Fournier, Cahiers de la sénéchaussée de Marseille, p. 174,

cesser la cherté de la fabrique » (un par imprimerie ; deux, s il y a quatre presses). Vers 1752, les compagnons imprimeurs rédigent une requête, dans laquelle ils montrent le danger que présente l'emploi des alloués, même pour l’art de l’imprimerie. Dans un mémoire à M. de Malesherbes, ils déclarent que certains maîtres ont 8 à 10 alloués, ce qui empêche les compagnons de trouver de l’ouvrage. Mêmes griefs dans un mémoire du 16 août 1755 : chaque maître a 3 ou 4 alloués ; sur 800 compagnons, la moitié reste sans travail. Et les alloués « sont presque tous de la lie du peuple » (1).

Enfin, pour le maître et pour l’ouvrier, les conditions ne sont pas égales. Le maître peut renvoyer à sa guise 1 ouvrier, tandis que celui-ci doit demander congé à 1 avance et terminer 1 ouvrage commencé.

Les ouvriers des manufactures d’Etat, qui sont peu nombreux, jouissent de privilèges considérables; ainsi, aux Gobelins, après six années de travail, la maîtrise leur est accordée ; ils sont exempts de tutelle et curatelle, de tailles et impositions, du logement des gens de guerre, de la milice. C’est une situation privilégiée.

Quant aux ouvriers des « manufactures royales <>, ils sont plus nombreux qu’auparavant, surtout dans la seconde moitié du xvme siècle. Mais peut-on dire, avec M. Germain Martin, qu'on commence à voir de grandes agglomérations ouvrières (2)? Quand on parle des 10.000 ouvriers de la manufacture de Sedan, des 33.000 ouvriers de la manufac-

pp^è/Iqq"’ ^ ^ comPa9nons imprimeurs,

(2) G. Martin, la grande industrie sous Louis XV, pp. 258 et sqq.

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ture de Rouen, le plus souvent il ne s’agit pas d’ouvriers groupés dans de grands établissements, mais bien defîleurs et de tisserands isolés que font travailler les manufacturiers. Les ouvriers d'usines sont encore très peu nombreux, excepté dans quelques industries et quelques localités, car la concentration industrielle, on l’a vu, n’en est encore qu’à ses débuts.

Les ouvriers travaillant à la manufacture même, groupés dans les établissements industriels, sont plus mobiles que les autres ; ils viennent de partout. Dans les usines à feu, il n’existe aucune formalité pour l’embauchage; il n’y a pas de condition d’apprentissage. Aussi, en un sens, est-il plus facile pour l’ouvrier de franchir les échelons de la hiérarchie, si toutefois il est servi par la chance ou par sa capacité. C’est ce que remarquent les contemporains, notamment Messance (1) :

« Dès qu’il y a un homme de trop dans les campagnes, il va dans les villes et devient ouvrier, artisan, fabricant ou marchand ; s’il est actif, économe, intelligent, s’il est enfin ce qu’on appelle un heureux, il est bientôt riche, il acquiert la noblesse, et dès lors il ouvre à ses enfants la carrière de la magistrature, de l’état militaire, de la cour et du clergé ».

Il y a plus d’émulation, plus d’avenir pour les individus bien doués et énergiques, même s’ils sont issus de la condition la plus humble (2).

Mais, d’autre part, les ouvriers des manufactures, du moins ceux qui travaillent dans les ateliers des grands établissements industriels, sont soumis à une discipline plus stricte que les ouvriers des métiers; il y a des règlements d’atelier auxquels il faut se conformer sans broncher; on l’a

(1) Recherches sur la population, p. 57.

(2) Yoy. aussi Germain Martin, La grande industrie sous le règne de Louis XV, pp. 258 et sqq,

va déjà pour le xvne siècle. A la manufacture de glaces de Saint-Gobain, les ouvriers, logés dans l’enceinte de l’établissement avec leurs femmes et leurs enfants, sont astreints à travailler de 5 heures du matin à 7 heures du soir; on prend des mesures sévères contre les déserteurs, et nul ne peut quitter la manufacture sans avoir donné congé par écrit deux ans à l’avance; il est vrai que la Compagnie ébauche une organisation de retraites ouvrières, et, aux époques de disette, prend des mesures contre la cherté des vivres (1). Si les ouvriers des manufactures sont soumis à une discipline si dure, c’est qu’à cause du monopole, il leur est impossible de trouver d’ouvrage dans un rayon assez étendu. Ainsi, chez les Yan Robais, à Abbeville, lorsqu’il y a chômage, c’est la misère pour leurs ouvriers ; les salaires y sont très bas, comme le prouve un rapport officiel de 1758. Aussi y a-t-il eu des émeutes violentes en 1716 et en

Puis, tandis que, dans les communautés, le compagnon, commence à vivre hors de la maison du maître, dans les manufactures, il est souvent logé et nourri par le patron : c est le cas dans les papeteries et dans un certain nombre de manufactures drapières. Sa dépendance est alors plus grande.

Enfin, il est très difficile pour un ouvrier de quitter à sa guise la manufacture : 1 obligation du congé par écrit , c’està-dire du livret, devient générale au xvme siècle, et elle est sanctionnée par l’autorité, comme le prouve l’arrêt du Gonseil de 1749. On prend aussi, comme au xvne siècle, des mesures contre les ouvriers qui veulent s’établir à l’étranger, où on leur promet de meilleurs salaires. Plus que jamais, en effet, les nations étrangères se disputent les

(1) Voy. Elphège Frémy, Histoire de la Manufacture des glaces en France aux A VIF et XVIIIe siècles, Paris, 1909, pp. 283 et sqq.

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ouvriers français : en Russie surtout, et aussi en Suède, en Danemark, en Espagne, au Portugal, en Autriche, en Belgique, en Allemagne et même en Angleterre, on essaie de les attirer par la promesse d’avantages pécuniaires. On édicte donc des peines très sévères contre les « ouvriers déserteurs », on les accuse parfois d’espionnage, ou bien on les considère comme des « gens qui se sauvent pour ne pas tirer à la milice ». On arrête et on enferme à la Bastille des gens accusés d’embauchage (1).

Sur le mode d’existence des ouvriers, il est difficile d’arriver à une grande précision, de formuler des conclusions générales. Mais il semble bien que, le plus souvent, la vie de l’ouvrier soit vraiment misérable.

Voici, par exemple, l’inventaire d’un compagnon tisserand, en 1776. Il habite une chambre haute, qu’il a louée 32 1. par an. La cheminée est garnie des ustensiles nécessaires. Il a une table de bois blanc, 5 cuillers et 8 fourchettes d’étain, 6 bouteilles, 2 plats et 4 assiettes de faïence ; le mobilier se compose de deux lits, dont l’un a quatre colonnes ; on trouve encore quatre paires de draps grossiers, ainsi qu’un coffre de cuir bouilli contenant des vêtements assez misérables. Le total des biens mobiliers est estimé à 140 1. (2).

L’habillement paraît très grossier. Les Souvenirs d'un nonagénaire nous fournissent à cet égard quelques renseignements intéressants (3) :

(1) Julien Hayem, La répression des grèves au XVIIIe siècle { Hayem, op. cit., t. I, pp. 93 et sqq.).

(2) A. Babeau, Artisans et domestiques d’autrefois , pp. 346-347.

(3) Ed. Célestin Port, t. I, pp. 30-31.

LES TENDANCES NOUVELLES

« Les femmes d’ouvriers, les servantes portaient une espèce de mantelet court de gros drap ou cadi noir, auquel tenait un capuchon destiné à envelopper la tête et le cou dans le cas de pluie ou de froid ; leurs chaussures consistaient exclusivement dans une paire de sabots ou une sorte de savates dites pantoufles... L’habillement des artisans, des ouvriers, des domestiques mâles consistait plus ordinairement dans une veste, un gilet ou pantalon, avec ou sans bas, des souliers de fabrique grossière ou des sabots ».

Lorsque le compagnon est logé ou nourri par le patron, il est encore plus malaisé d’apprécier son mode de vie, d autant plus qu’il faut distinguer les divers métiers. En ce qui concerne la nourriture, les papetiers paraissent avoir été particulièrement bien traités (1) ; mais c’est que, dans cette industrie, les ouvriers s’étaient donné une forte organisation corporative.

Le standard of life du compagnon est certainement inférieur à celui du maître. Mais nous avons encore trop peu de monographies pour aboutir à des conclusions bien précises.

Toutefois, par un procédé indirect, on peut serrer la vérité de plus près, en examinant la durée de la journée de travail et les salaires.

En général, la journée de travail commence de bonne heure et se prolonge fort tard. En ce qui concerne Lyon, l’abbé Bertholon écrit :

K Les ouvriers de Lyon sont logés et nourris chez le maître ouvrier; ils travaillent régulièrement 18 heures, même plus chaque jour, sans aucune perte de temps, puisqu’un quart d’heure, quelquefois moins, suffît pour chacun de leurs repas ».

A Marseille, la journée des calfats dure de 5 h. 1/2 du matin à 7 h. du soir en été, moins une heure et demie consacrée aux repas. Une ordonnance de police relative aux métiers de Versailles, et datant du règne de Louis XVI,

(1) Voy. le témoignage de Montgolfier en 1765 (G. Martin, op. cit. ,

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établit que la journée de travail durera, comme par le passé, de 5 heures du matin à 8 heures du soir pour les serruriers, les ferblantiers et la plupart des métiers, et que, pour les maréchaux, elle s’étendra de 4 heures à 8 heures.

La journée de seize heures n’est pas exceptionnelle : en octobre 1776, on réunit les corporations des relieurs et des papetiers-colleurs de Paris ; comme ces derniers ne faisaient que quatorze heures, les relieurs voulurent avoir la même durée, tandis qu’ils faisaient jusqu’alors seize heures; ils n’obtinrent pas gain de cause. Pour les imprimeurs de Paris, la journée était de quatorze heures (1). Dans les mines de houille, comme le montre M. Roulî, le travail, fort pénible, était au minimum de douze heures par jour. Il est vrai que le travail était peut-être moins intense que de nos jours et que les journées de chômage étaient nombreuses; la fatigue de la journée de travail n’en était pas moins excessive.

Sur la question des salaires, il est très difficile d’aboutir à une conclusion ferme, carie taux est très variable suivant les industries et les localités (2). Dans certaines industries, les ouvriers gagnent 40, 50 sous et même 3 livres, comme les imprimeurs de Paris, mais ce sont là des salaires tout à fait exceptionnels. En Languedoc, dans la draperie, les fabriques de soieries et de toile, la moyenne est de 20 à 25 sous, d’après le mémoire du dernier intendant du Languedoc, M. de Ballainvilliers. Un tarif des calfats de Marseille, de 1726, fixe à 20 sous le salaire des compagnons, à 10 celui des apprentis. A Rouen, d’après Lefort (3), les salaires des manœuvres seraient de 15 sous, des femmes de

(1) E. Levasseur, op. cit., t. II, pp. 795-797.

(2) Ibid., pp. 836 et sqq.

(3) Les salaires et les revenus dans la généralité de Rouen au xviii” siècle (Bull, de la Soc. d' Emulation de la Seine-Inférieure , 1886-1887).

10, des compagnons de métiers, de 25 à 30 sons. — Le salaire des femmes est très inférieur à celui des hommes. Il dépasse très rarement 10 sous : dans le Velay, il est, pour les dentellières, de 5 à 12 s. ; à Rouen, les fîîeuses reçoivent 6 s. par jour ; en Bretagne, en 1733, d’après l’intendant de la Tour, les fîîeuses gagnent 4 à 5 sous, tandis que les tisserands sont payés 8 à 10 sous (1). A la mine de Pontpéan, près de Rennes, en 1762, les manœuvres ne touchent pas plus de 11 sous, les ouvriers qualifiés, de 15 à 20 sous, rarement 24 ou 26 sous (2).

Voilà des données très approximatives. Arthur Young dit qu’en 1790 le salaire moyen des hommes était de 19 sous à la campagne, de 26 sous à la ville, et pour les femmes de 15 sous (3). M. d’Avenel arrive à peu près aux mêmes conclusions, mais ses données sont trop peu nombreuses et s’appliquent à des régions et à des professions trop diverses. Au temps du maximum , la Convention ordonne aux autorités départementales de dresser le taux des prix et salaires de 1790 (4). La moyenne générale est de 1 1. 3 s. 4 den., mais dans 42 départements, la moyenne est seulement de 12 à 20 sous (5). On voit aussi que les ouvriers du bâtiment sont les mieux rémunérés : les com-

(1) Sur l’infériorité des salaires féminins, voy. L. Abensour, op.

cit., pp. 191 et sqq. /

(2) H. Sée, Les origines de la société minière de Pontpéan (Mém. de la Soc. d'histoire de Bretagne, an. 1924, pp. 160 et sqq.).

(3) D’après Martin Saint-Léon ( Histoire des corporations de métiers , p. 536), la moyenne des salaires pourrait être évaluée ainsi : ouvriers agricoles, 10 à 12 sous ; artisans des campagnes et manœuvres des villes, 15 à 18 sous ; ouvriers de métiers, 26 à 30 sous. Mais sur quelles données s’appuient ces évaluations?

(4) Biollay, Les prix en 1790, Paris, 1886.

(5) Dans la Flandre wallonne, à la fin de l’Ancien Régime, les tisserands gagnent 20 s. par jour ; c’est le taux le plus ordinaire ; seuls, les ouvriers d’élite gagnent d’avantage (A. Crapet, op. cit., loc. cit., p. 16).

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pagnons ne reçoivent guère moins de 2 1., de bons ouvriers gagnent 3, 4 et même 5 1. Les imprimeurs ont de très bons salaires, sont payés souvent plus de 3 1. Les ébénistes de Paris gagnent 2 et 3 1. ; ceux de Versailles, 2 1. ; de Besançon, 25 ou 30 sous ; les chapeliers de Paris, 21.5s.; les tisserands, 26 ou 27 sous. Mais tous ces chiffres ne doivent être admis qu’avec beaucoup de précaution. Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que le travail effectif de l’année ne porte que sur 250 jours. — Dans les mines de houille, les piqueurs ne gagnent guère que 20 sous, les manœuvres, 16 sous (1). Un fait paraît assez certain, c’est que les salaires se sont élevés depuis 1715 et surtout à partir de 1774, au moins dans certaines régions ; Ballainvilliers le constate pour le Languedoc : « le prix des journées, a fort augmenté » (2), déclare-t-il, sans donner plus de précision.

Seulement, il s’agit du salaire nominal. Le salaire réel a-t-il aussi augmenté? Pour répondre à cette question, il faudrait comparer aux salaires les prix des marchandises. On sait que les prix des denrées de première nécessité se sont fortement élevés à la fin de l’Ancien régime : c’est le cas du blé, de la viande, des œufs, et on le comprend, si on considère que le prix des fermages a parfois doublé. Arthur Young s’en est rendu compte et a fait cette remarque : « il est surprenant que le prix de la main d’œuvre n’ait pas haussé également ». Quant aux objets manufacturés, ils ont, il est vrai, baissé de prix, mais assez faiblement. Aussi peut-on considérer comme erronée l’opinion deM. Germain Martin (3), qui déclare que le salaire s’est plus élevé que

(4) M. Rouff, op. cit., pp. 285 et sqq. Ces salaires s’élèvent un peu vers la fin de l’Ancien Régime. Les compagnies organisent des secours et des retraites. — A la mine de Pontpéan, en 1762, les manœuvres ne gagnent pas plus de 11 sous.

(2) Cf. Dutil, op cit., pp. 297-298.

(3) G. Martin, op. cit., pp. 281 et sqq.

le prix des choses. Il semble que l’on doive au contraire se ranger à la conclusion de M. Levasseur, qui estime que le salaire réel a baissé à la lin du xvme siècle : les salaires se sont élevés seulement de 20 0/0 en moyenne, tandis que le prix du blé a haussé de 37 0/0 et que le coût de la vie a plus que doublé (1). On estime qu’un salaire de 20 sous par jour est indispensable pour suffire aux besoins de la vie, et bien peu d’ouvriers le gagnent réellement (2j.

Si les salaires ne se sont pas élevés davantage, ce n’est point par le jeu des lois naturelles, comme le pense M . d’Avenel ; mais c’est que les communautés et l’Etat s’efforcent de faire baisser les salaires, ou du moins d’en empêcher la hausse. En 1724, par suite de la diminution de la valeur monétaire, les prix avaient haussé ; le Contrôleur général voulut obliger les artisans à baisser leurs prix ; ils ne pouvaient y arriver qu’en diminuant les salaires des compagnons. Il est vrai qu’en ce cas on ne parvint point, par des mesures de circonstance, à faire baisser les prix ; ils se

(1) E. Levasseur, op. cit., t. tl, pp. 848^849. — M. Martin Saint-Léorr, qui a essayé de dresser une sorte de budget ouvrier, aboutit aux mêmes conclusions (pp. 237 et sqq.). Il estime que le prix de la vie a renchéri de 100 0/0.

(2) G. Schmoller (Die historische Lohnbeivegung von 1300-1900, Internationales statistisches Institut, 1903) croit pouvoir établir que la dépression des salaires dans la période 1750-1850 a eu pour causes essentielles les progrès de la grande industrie et la destruction de l’ancienne organisation du travail. En ce qui concerne la période 1750-1789, à considérer surtout la France, la baisse du salaire réel, nous semble-t-il, est surtout une conséquence de la diminution de la valeur de l’argent.

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rétablirent d eux-mêmes, lorsque la valeur monétaire redevint normale (1).

Les monopoles de toutes sortes dont jouissent les manufactures ont aussi pour effet d’abaisser les salaires ou d’en empecher la hausse. Roland le constate pour l’industrie lainière (2) : quoique les laines aient augmenté de 20 0/0 depuis vingt ans, la main-d’œuvre ne s’est point élevée en proportion de la hausse que 1 on constate dans le prix des denrees, d où resuite une extreme misère pour les ouvriers. Enfin, comme nous le verrons plus loin, on essaie de briser toute organisation ouvrière.

Les économistes, les physiocrates surtout, se montrent, d ailleurs, favorables à tou tes les pratiques qui tendent à la baisse des salaires. Se préoccupant essentiellement d’accroître la production, ils croient souvent qu’elle serait favorisée par la baisse des salaires. Cette conception est nettement exprimée par Bigot de Sainte-Croix :

On n’a pas été jusqu’ici assez convaincu de la nécessité de borner les prix des travaux et des ouvrages de l’industrie...; tout ce qui peut être épargné est un gain pour chaque particulier et pour la nation. Moins il en coûte pour les façons et les ouvrages, et plus on est en état d’acheter et de consommer ».

Turgot pense, ‘de son côté, que la nécessité de la production et plus encore la concurrence des travailleurs auront pour effet d’abaisser toujours les salaires au minimum de ce qui est nécessaire à l’ouvrier pour subsister : c’est déjà la formule de la loi d airain des salaires. En tout cas, les autorités ne doivent jamais intervenir pour les faire hausser (3).

(1) Voyez Marcel Marion, Un essai de politique sociale en 1724 (Revue du Dix-Huitième siècle , 1913, t. I, pp. 29 et sqq.).

(2) Encyclopédie méthodique , Arts et manufactures, t. I, p. 18.

(3) Les officiers municipaux de Ueauvais étant intervenus dans un conflit entre la manufacture de tapisseries et ses ouvriers qui récla-

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Les institutions ont donc un effet certain sur les salaires. Au xvme siècle, elles parvenaient à les déprimer ; au xixe siècle, par un effet inverse, les lois de protection ouvrière contribueront, dans une certaine mesure, à les élever.

Une autre preuve de la misère de la classe ouvrière, c’est qu il y a dans les villes un très grand nombre de gens réduits à la mendicité et qui ne sont pas des vagabonds professionnels ; à chaquë crise, la misère s accroît, on redoute la famine et, pour y parer, on institue des ateliers de charité. M. Camille Bloch montre que, dans les centres industriels, il y a autant de pauvres à secourir que dans les campagnes (1). Et 1 on sait à quel point les travailleurs souffrirent de la crise de 1787-1789. Bien avant l’avènement de la grande industrie, les ouvriers ont connu un mode de vie précaire.

Il est assez difficile aussi de se rendre compte de l’état moral des ouvriers. Les mœurs des compagnons étaient , grossières, mais celles des maîtres ne l’étaient guère moins. Dans les villes, à Paris surtout, l’ouvrier ne se refuse pas les plaisirs : il aime aller au cabaret, les jours de chômage, et s’enivre facilement : certaines corporations semblent

niaient, une hausse de salaires, le Comité du Commerce, le 4 octobre 1790, écrit à ces officiers « que le salaire des ouvriers ne pouvait être de leur compétence, qu’il ne pouvait se fixer que par les lois naturelles » (Gerbaux et Schmidt, op. cit., t. I, p. 565).

(1) Voy. Camille Bloch, L'assistance et l’Etat en France à la veille de la Révolution , Paris, 1908, pp. 9 et sqq. Il est vrai que beaucoup de pauvres de la campagne viennent se réfugier dans les villes. A la veille de la Révolution, à Amiens et à Reims, on craint de voir éclater des troubles graves. Sur Reims, cf. Gustave Laurent Un conventionnel ouvrier, J. -B. Armonville {Annales historiques de la Révolution française, mai 1924).

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LE MODE LE VIE DES COMPAGNONS AU XVIIIe SIÈCLE 339

particulièrement prédisposées à l’ivrognerie, comme les papetiers, qui ne négligent aucune occasion de boire. Les compagnons sont souvent querelleurs et enclins aux violences ; celles-ci se manifestent surtout au moment des grèves et des émeutes, mais elles ne s’adressent pas uniquement aux maîtres ; les rixes entre compagnons sont fréquentes, surtout lorsqu’ils appartiennent à des compagnonnages hostiles, et il y a souvent mort d'hommes (1). Comment, d’ailleurs, les compagnons auraient-ils des mœurs bien raffinées? Ils sont déprimés par un travail excessif et par la misère. Ils n’ont pas le temps de penser et personne ne s’occupe de leur éducation morale.

La plupart des ouvriers n’ont aucune instruction, ne avent même pas lire. Bien que l’enseignement primaires soit moins négligé dans les villes que dans les campagnes, il est encore tout à fait insuffisant. Les déclarations de 1690, 1720 et 1724, qui imposaient aux paroisses l’obligation d’entretenir de petites écoles, n’ont eu qu’assez peu d’effet; dans l’est et le nord-est, il y a un assez grand nombre d’écoles, mais fort peu dans le centre et surtout dans l’ouest.

Il est intéressant de remarquer que, vers la fin de l’Ancien Régime, les ouvriers de Paris commencent à s’émanciper. Il y a une tendance de plus en plus marquée vers l’égalité, surtout dans l’habillement. Les étrangers sont frappés de la politesse des ouvriers français : « la politesse, dit l’Anglais Moore, se retrouve chez le dernier ouvrier aussi bien que chez les grands. C’est le trait caractéristique de la

(1) Gueneau ( op . cit., pp. 421 et sqq.) montre que les classes ouvrières (maîtres et compagnons) ont encore au xviii» siècle des mœurs très violentes ; les rixes éclatent à tout propos. — Les choses ne changeront guère dans la première moitié du siècle suivant; voy. Agricol Perdiguier, Mémoires d'un compagnon, éd. Halévy, Moulins,

nation française » (1-). L’esprit de subordination tend aussi à disparaître :

« Dans tous les métiers, remarque Mercier (2), vous n’entendez que les plaintes des maîtres, qui se trouvent abandonnés par leurs garçons, ligués pour faire une espèce de loi à ceux qui les paient. Propos insolenis, lettres injurieuses, ils se permettent tout ».

(1) Moore, Lettres d'un voyageur anglais , 178i.

(2) Tableaux de Paris, t. VIH, pp 323-324. Cf. A. Babeau, op. cit., pp. 53 et sqq.

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