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CHAPITRE VIII

L’ORGANISATION OUVRIÈRE -AU XVIIIe SIÈCLE

I. Les compagnonnages. Leur organisation. Lutte des patrons et de l’autorité contre les compagnonnages. Les devoirs rivaux se combattent. Associations des ouvriers papetiers. — IL Les grèves. Leurs causes et leur caractère. Les grèves à la veille de la Révolution. — III. Entente des patrons contre les ouvriers. Le pouvoir royal contre les coalitions ouvrières : les lettres patentes de 1749 ; l’édit de Turgot de 1776; le règlement de 1781 ; le décret Le Chapelier (juin 1791). — IV. On se défie même des mutualités. — V. Y a-t-il une question ouvrière en 1789 ? En quel sens les ouvriers ont-ils contribué à la Révolution ?

Ce qui empêche les ouvriers de résister aux exigences de ceux qui les emploient, c’est qu’ils n’ont pas pris une conscience claire de leurs intérêts collectifs, de leurs intérêts de classe. Cependant, ils ont constitué déjà diverses sortes d’associations.

Comme les compagnons n’avaient aucune place dans la communauté de métier, ni dans la confrérie des maîtres, ils avaient formé depuis longtemps, nous le savons, des associations particulières, que l’autorité royale, comme les maîtres, a essayé de détruire, mais sans y parvenir : les confréries de compagnons ont persisté.

Mais, outre ces associations particulières, il y a des asso-

ciations générales de compagnons, des compagnonnages, plus puissants encore au xviii0 siècle qu’au xvue ; malheureusement on ne les connaît guère que par des arrêts de police, des requêtes de maîtres ; les documents émanant des compagnons eux-mêmes sont très peu nombreux (1).

On compte essentiellement deux grandes associations : les compagnons de maître Jacques ou compagnons du Devoir, appelés communément Dévorants , et les compagnons du Devoir de liberté , surnommés Gavots, auxquels se sont joints les charpentiers du père Soubise. En 1729, il y a au total 29 professions dont les ouvriers sont affiliés au compagnonnage. En voici la liste : blanchers-chamoiseurs, bourreliers, chapeliers, charpentiers, charrons, cloutiers, cordiers, couteliers, couvreurs, doleurs, ferblantiers, fondeurs, forgerons, maréchaux-ferrants, menuisiers, plâtriers, poêliers, chaudronniers, selliers, serruriers, tailleurs de pierre, tanneurs, corroyeurs, teinturiers, toiliers, tondeurs de drap, tourneurs, vanniers, vitriers. Ce sont les professions dont les membres ont intérêt à faire partie d’une association générale, qui exigent une aptitude spéciale, celles surtout où les compagnons font « le tour de France ». Les plus actifs et les plus turbulents, ce sont, en général, les menuisiers et les serruriers.

Les compagnonnages sont des associations secrètes, dont les agissements ne doivent pas être révélées aux profanes. Aussi les réceptions sont-elles accompagnées de formes mystérieuses, comme dans la franc-maçonnerie. Gha-

(1) Voy. Martin Saint-Léon, Le compagnonnage ; Germain Martin, Les associations ouvrières au X VIH& siècle, Paris, 1900 ; H. Hauser, Les compagnonnages d’arts et métiers à Dijon aux XVI R et XVII R siècles (Revue bourguignonne d’ Enseignement Supérieur , 1907); Levasseur, op. cit., t. II, pp. 814 et sqq ; Justin Godart, Le compagnonnage à Lyon (Revue d’histoire de Lyon, an. 1903, np. 425 et sqq.).

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cim des actes a sa forme convenue ; on use de tout un cérémonial compliqué : on prend son verre et on boit d’une certaine façon ; pour la « conduite », les rencontres et reconnaissances de compagnons, tout est fixé minutieusement. Tout manquement aux rites est puni d’une amende.

Il y a une hiérarchie : les aspirants et les compagnons ; chez les gavots, on distingue les compagnons reçus, finis , initiés. Les compagnons méprisent les ouvriers qui ne font pas partie du compagnonnage : ce sont les renards , qu’ils ne tolèrent pas en leur société, qu’ils privent des meilleurs ouvrages, dont ils exigent des services humiliants.

Dans chaque ville, chaque devoir a son capitaine et son raideur, chargé de l’embauchage des compagnons. Célibataires, les compagnons ont une auberge où ils logent et où ils sont nourris, qui est tenue par le Père, un ancien compagnon, et par la Mère. Ils mangent ensemble et ont une chambre commune, qui contient les archives et où personne ne peut pénétrer.

Il y a là toute une organisation régulière, toute une discipline. On peut citer comme exemple les statuts des gavots de Mâcon; ils ont été rédigés, en 1757, par les compagnons « assemblés au logis du père » et comprennent 38 articles (1). Les statuts déterminent avec précision les fonctions du « rôleur », qui est chargé de trouver de l’ouvrage au compagnon, lors de son arrivée dans la ville. S’il ne lui en trouve pas, et si le compagnon n’a pas d’argent, le capitaine s’occupera de liïi en procurer pour le faire parvenir jusqu’à la ville la plus proche, et « le rôleur sera obligé de luy faire conduite à ses frais et dépens ». Le

(1) Publiés par Levasseur (Comptes rendus de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, t. CLI, pp. 746 et sqq. et Histoire (Les classes ouvrières et de l'industrie, t. II, p. 821, note).

LES TENDANCES NOUVELLES

capitaine et le rôleur doivent écrire sur le « rôle » tous les arrivants. On ne peut refuser d’accepter le rôle, à son tour, sous peine d une amende de 10 sous. Les compagnons sont tenus de faire dire la messe avec grande solennité le jour de Sainte-Anne, aux quatre fêtes annuelles, aux fêtes de Notre Dame. Le rôleur invitera tous les compagnons à assister à ces messes, et ceux qui n’y assisteront pas paieront 5 sous. Si un compagnon tombe malade, chacun, à son tour, doit le visiter. Si Lun d’eux meurt, ses camarades sont tenus de le faire enterrer, d assister à l’enterrement, de faire dire des messes. Les statuts établissent toute une série d’amendes contre les compagnons qui se battent chez le père ou chez le maître, qui se prennent de vin « jusqu’à le rendre par la bouche » ; quiconque rapporte à un maître les affaires des compagnons est puni d’une amende à discrétion et exclu de la « chambre » . Pour le départ d’un compagnon, il y a tout un cérémonial : on fixe les termes des santés que devra porter le capitaine.

Ainsi, le compagnonnage est une véritable association fraternelle, une société de secours mutuels et surtout un bureau de placement. Son rôle essentiel, c’est, en effet, de se charger de l’embauchage des compagnons : office qui n'est, d’ailleurs, nullement gratuit ; chez" les serruriers de Boideaux, la taxe d embauchage est d’une livre dix sous; elle est souvent plus élevée. Grâce à l’office d’embauchage' le compagnonnage peut, dans une certaine mesure, régler et faire hausser les salaires; il interdit aussi les boutiques des maîtres dont il a à se plaindre ; il met même des villes entières en interdit, comme Dijon en 1768, parce que les maîtres avaient supprimé un verre de vin à chaque repas ; on établit alors dans la Nulle une permanence pour avertir les compagnons. Aussi, pour mettre obstacle à l'embauchage des compagnonnages, les communautés se chargentelles souvent du placement en désignant pour cette

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fonction le clerc de la communauté ou un « maître embaucheur » (1).

Les maîtres ne cessent de lutter contre les compagnonnages, essaient d’empêcher les réunions, défendent aux compagnons de s’assembler, et la police, par ses ordonnances, leur prête son appui, mais sans grand succès ; on ne parvient même pas à empêcher les cortèges et manifestations (2). Pour arriver à la suppression des compagnonnages, on ne cesse de dénoncer leurs excès. Ainsi, une ordonnance de police du marquis de Castries, gouverneur de Montpellier, en 1730, caractérise de la sorte les agissements des compagnons :

« Ils entretiennent de continuelles contestations qui ont produit des désordres infinis jusque-là qu’ils s’attroupent et vont sur les grands chemins et enfin maltraitent à coups de bâton ferré ceux qui ne sont pas de leur parti ; ils font plus, ils courent la nuit avec des sabres et des épées nues à la main, et enfin, conduits par la rage et une fureur sans pareille, ils se battent jusqu’à se faire tuer les uns les autres... »

Le gouverneur se plaint aussi que l’assemblée des compagnons défende aux camarades de travailler dans certaines boutiques et « prononce des menaces de mort contre le compagnon qui n’exécuterait pas ses ordres ». Les autorités ordonnent souvent la dissolution des compagnonnages ; tel, le Parlement de Provence, en 1740, à la suite des désordres commis par les compagnons de Marseille. Mais ces ordonnances ne produisent aucun effet ; ainsi, le Parlement de Provence renouvelle son arrêt en 1778, sans arriver d’ailleurs à son but (3). A Nantes,

(1) Voy., par exemple, Hauser, op. cit., etGuENEAü, op. cil., pp. 76 et sqq.

(2) Gueneau, op. cit., pp. 76 et sqq.

( 3) Voy. Emile Isnard, Documents sur l'histoire du compagnonnage à Marseille au XVIII* siècle (Hayem, op, cit., 4e série, pp. 18S gt sqq).

les communautés des taillandiers et (ailleurs, des tisserands, des tourneurs, des vanniers, surtout à la fin de l’Ancien Régime, prennent des mesures contre les compagnonnages, mais ces mesures restent vaines (1).

Ce qui empêche les compagnonnages de lutter efficacement contre l’autorité patronale, ce sont les luttes qu’ils soutiennent entre devoirs rivaux, que séparent des dissentiments dérivant de l’esprit de corps le plus étroit. Entre dévorants et gavots, ce sont partout des rixes continuelles, souvent sanglantes. Une ordonnance de police à Orléans, en 1767, déclare :

« Un esprit de haine et d’animosité entre les compagnons d‘es différentes associations éclate par les violences et les voies de fait qu’ils exercent les uns contre les autres, et se réunissent le plus souvent pour les exercer contre les compagnons qui ne veulent entrer dans aucune association ».

A Marseille, pendant tout le xvme siècle, les rixes sont continuelles entre dévorants et gavots, enfantent de véritables émeutes, dangereuses pour la sécurité publique. En 1787, des troupes de compagnons, au nombre de plusieurs centaines, terrorisent la population. Les compagnonnages se dressent aussi contre les patrons et suscitent des grèves ; à Marseille, les compagnons chapeliers interdisent à tous les camarades de fabriquer plus de deux chapeaux' pai jour (2). Ajoutons que souvent les ouvriers domiciliés marquent leur hostilité aux compagnons du tour de France, qui leur font concurrence et les réduisent au chômage (3).

(1) Pied, op. cit., t. III, pp. 289 et sqq., et pp. 454 et sqq.

(2) IIaiem, op. cit,, loc. cit. Voy. aussi Gueneau op cit pp 76

et sqq. ’

(3) Voy., par exemple, le cahier des ouvriers menuisiers mariés de Marseille. — Us demandent l'abolition du compagnonnage et la liberté pour tous les ouvriers de travailler sans sujétion à la maîtrise.

« La plupart des meilleures boutiques n’étant occupées que par les

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L’organisation des compagnonnages montre bien que la classe ouvrière n’a pas pris conscience de ses intérêts collectifs, qu’elle n’éprouve pas encore des sentiments de solidarité générale. Mais les compagnonnages ont rendu des services pratiques et immédiats à leurs membres. Ils veillent aussi à leur honnêteté; ainsi, on avertit les compagnons d’avoir à payer les dettes qu’ils ont laissées dans une ville, ou bien on signale aux compagnons des autres villes ceux qui sont partis en « coquins », c’est-à-dire sans acquitter ce qu’ils doivent (1).

En dehors des compagnonnages, certains métiers ont une organisation générale, comme les compagnons papetiers. C’est qu’ils forment un groupe absolument permanent, qu’ils sont nourris et logés par le maître. Ils sont très remuants et organisent souvent des grèves, qui leur permettent d’obtenir des conditions de vie meilleures. Les ouvriers papetiers prétendaient souvent exclure de l’apprentissage les jeunes gens dont les parents n’appartenaient pas au métier. En Bretagne, surtout dans la région de Morlaix, on se plaint, à la fin de l’Ancien Régime, des compagnons, qui prétendent obliger les maîtres à diminuer la journée de travail, « fixé à un certain nombre de rames qu’ils ont trouvé trop considérable » ; ils réclament des augmentations de salaires et une nourriture meilleure. Leurs menées sont favorisées par la concurrence que se font les maîtres, qui se débauchent mutuellement leurs ouvriers. Ces maîtres- fabricants connaissent, d’ailleurs, de graves difficultés : ils ont peu de ressources et ce sont

compagnons et même soutenues de différents maîtres », les ouvriers domiciliés doivent chômer pendant la morte-saison, pendant quatre ou cinq mois (Joseph Fournier, Cahiers de doléances de la sénéchaussée de Marseille, pp. 174 et sqq.),

(1) Levasseur, Histoire de? classes ouvrières et de l'industrie , 2e éd., t. II, pp. 824 et sqq.

LES TENDANCES NOUVELLES

presque toujours des marchands faisant le commerce du papier qui leur avancent le capital dont ils ont besoin (1). Quant aux compagnons chapeliers, en France comme en Belgique, ils semblent fortement organisés (2).

Mais, d’autre part, un fait bien significatif de la mentalité ouvrière au xvme siècle, c’est que les mineurs, qui cependant forment des agglomérations ouvrières considérables, n aient constitué aucune association permanente et qu ils ne recourent meme pas à la grève, à des coalitions temporaires, pour obtenir une amélioration de leur sort (3). — Notons que, dans les Pays-Bas belges, dont 1 organisation industrielle, des le moyen âge, devançait singulièrement celle des pays voisins, la classe ouvrière a une conscience plus nette de ses intérêts collectifs (4).

(1) Voy. H. Bourde de la Rogerie, Notes sur les papeteries des environs de Morlaix (extr. du Bulletin historique et philologique, 1911, pp. 36 et sqq.). Cf. P. Boissonnade, L'industrie du papier en Charente et son histoire , 1899 (extr. du Pays poitevin). Eo 1751, les maîtres papetiers de la Charente ont obtenu cependant l’avantage de remplacer la nourriture par une augmentation de salaire.

(2) Les compagnons chapeliers de Belgique se sont fédérés, en 1770, ce qm leur ^permet de tenir en échec la coalition patronale. Déjà, en 1" i et en 1 '6“’ lls étaient venus au secours des compagnons parisiens et yonnais. Il semble qu’entre le compagnonnage des chapeliers de Bruxelles et le syndicat, tel qu’il fut constitué en 1842, il v ait une filiation directe. Voy. la remarquable étude de G. des Marez“ Le compagnonnage des chapeliers bruxellois, 1909 (extr. des Annales de la Société d'archéologie de Bruxelles).

(3) Voy. M. Rocjff, Les mines de charbon au XVL11 8 siècle, pp. 278 et sqq. - Il est vrai que les mineurs forment encore un personnel singulièrement composite et disparate et que les Compagnies leur assurent des retraites, donnent des pensions aux victimes des accidents, bâtissent des maisons ouvrières.

(4) Dès le xvne siècle, il existe de nombreuses mutualités, qui jouent vraiment le rôle de sociétés de résistance, luttant contre les maîtres Voy. G. des Marez, Pages d'histoire syndicale. I.e compagnonnage des chapeliers bruxellois (1576-1909), Bruxelles 1909

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L’agitation ouvrière se manifeste aussi par des coalitions temporaires, par des grèves, qui apparaissent plus fréquentes au xvme siècle, surtout dans la seconde moitié du siècle. Ces grèves sont des explosions souvent violentes, que signalent maintes fois des brutalités, des voies de fait, mais dont le mouvement s’éteint rapidement.

Les grèves sont provoquées parfois par le chômage qu’on impose aux ouvriers dans les grandes manufactures. Ainsi, en 1716, les ouvriers de Van Robais envoient un placet au Régent pour lui exposer qu’on les laisse sans travail et « dans une sorte de servitude ». Le Conseil du Commerce envoie deux députés, Godeheu et Gilly, pour apaiser la révolte. L’émeute continue et ne s’arrête qu’après l’arrestation d’un certain nombre de compagnons.

On engage aussi des grèves pour écarter du travail les « forains » et les ouvriers non qualifiés. En 1724, les ouvriers imprimeurs de Paris protestent contre l’entrée dans leurs ateliers d’ouvriers étrangers, qui font baisser le prix de la main-d’œuvre ; on emprisonne l’un de leurs chefs, un certain Thominet.

Plus fréquemment, c'est la réduction de la journée de travail que réclament les grévistes. Tel est le cas des ouvriers relieurs de Paris, en 1776 ; ils ne reprennent le travail qu’après l’arrestation de six d’entre eux. En 1748, à Versailles, c’est une « sédition » de compagnons peintres, qui prétendent « fixer le prix, temps et durée de leurs journées de travail ».

Mais les ouvriers se mettent surtout en grève pour obtenir la hausse des salaires ou en empêcher la réduction. A Paris, c’est le cas le plus fréquent, et M. Germain Martin, dans ses Associations ouvrières au XVIIIe siècle,

a pu dresser une longue liste de coalitions ouvrières. Quelques-uns de ces mouvements ont eu une extension considérable. En 1720, les compagnons de Paris « cabalent » pour obtenir des salaires meilleurs ; contre les meneurs, on emploie les lettres de cachet. En 1724-1725, au moment où, pour faire baisser les prix, on s’efforce de réduire les salaires (1), on a vu s’élever un mouvement général de grève dans les métiers parisiens. La plus intéressante paraît être celle des compagnons bonnetiers, auxquels les maîtres avaient voulu imposer une réduction de salaire. Nous la connaissons par une requête des maîtres bonnetiers au Contrôleur général. Pour se conformer aux intentions du Roi « touchant la diminution de leurs marchandises », ils ont voulu diminuer les façons de 5 sous par paire de bas de soie et de 2 s. 6 den. par paire de bas de laine fine. Les ouvriers ont alors formé une coalition, se sont cotisés pour se soutenir mutuellement, ont nommé un trésorier, Etienne Michel. Les maîtres demandent qu on interdise ces cabales. Les grévistes, de leur côté, au nombre de 2.000, sont résolus à la résistance. Mais l’autorité royale, le 1er avril 1724, fait arrêter le trésorier et quelques autres compagnons ; ces arrestations mettent fin au mouvement (2). À Marseille, des chapeliers se mettent en grève, parce qu’on refuse d’élever leur salaire de 16 à 20 sous (3).

A Paris, sous le règne de Louis XVI, on aperçoit aussi un mouvement gréviste assez étendu, surtout au moment de la crise qui marque la veille de la Révolution et qui provoque une grande misere dans la classe ouvrière (4).

(1) Voy. plus haut, p. 330-337.

(2) Fr. Funck-Brentano, La question ouvrière sous V Ancien Régime (Revue rétrospective, 1893, uouv. série, t. XVII, pp. 1 et sqq.).

(3) Voy. Emile Isnard, L'industrie chapelière à Marseille au XVILIz siècle (Hayem, op. cit., 4e série, p, 81).

(4) Voy. Flammermont, Les grèves à Paris à la veille de la Révo-

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Il y eut, en 1786., une grève fort importante des charpentiers, grève qui menaça de s’étendre aux autres métiers du bâtiment. En 1785-1786, un soulèvement des gagnedeniers c’est-à-dire des commissionnaires et forts de la halle, contre l’établissement des messageries urbaines, instituées par le pouvoir royal, agita un moment l’opinion parisienne ; les gagne-deniers s’adressèrent directement au Roi et, s’ils n’obtinrent pas satisfaction, ils contribuèrent à provoquer une agitation populaire, qui devait s'accentuer encore à la veille de la Révolution.

Toutefois, les grèves sont presque toujours restreintes à une corporation ou localisées dans une seule ville ; il n’y a, pour ainsi dire, jamais d’entente générale. Aussi n’est-il pas étonnant que, pour mettre fin à ces mouvements ouvriers, il suffise de quelques arrestations.

Les patrons résistent d’autant plus facilement à leurs ouvriers qu’ils s’entendent fortement, entre eux et qu’ils trouvent un puissant appui dans l’autorité.

A Louviers, en 1730, un certain nombre de patrons avaient haussé les salaires de 20 0/0. Les ouvriers auxquels cette augmentation n’a pas été concédée se mirent en grève. Maîtres et compagnons comparurent devant le juge de police et l’inspecteur des manufactures ; les ouvriers n’obtinrent pas satisfaction ; bien au contraire, on rétablit partout l’ancien taux des salaires, et les patrons qui avaient accordé une augmentation furent condamnés à la très forte amende de 5.000 1. (1).

lution , Hardy, Journal ; Marcel Rouff, Une greva de gagne-deniers à Paris en 1786 ( Revue historique, 1910, t. CV, pp. 332 et sqq.).

(1) Germain Martin, La grande industrie sous le règne de Louis XV, pp. 325-326.

A Rennes, en 1781, les ouvriers de deux maîtres teinturiers, René Marin et Louis Arot, informent leurs patrons qu ils veulent être payés 6 liards par heure au lieu de 5 ; comme on refuse l’augmentation, les ouvriers quittent les ateliers. Le lendemain, la communauté se réunit ; Marin et Arot font appel à la solidarité de leurs confrères, montrant que chaque maître est menacé et que, par conséquent, la communauté doit agir. On ne discute pas un instant les réclamations des ouvriers. La communauté décide d’envoyer à la police une requête pour qu'il soit ordonné aux ouvriers de rentrer à l’ancien salaire et qu’il leur soit défendu de faire « coalition et cabale ». Le lendemain, les juges rendent une sentence favorable aux deux patrons. Les ouvriers envoient aussitôt un placet au Procureur général du Parlement ; ce magistrat l’ayant communiqué aux maîtres, ceux ci lui envoient une délégation, qui lui fait remarquer que le placet est postérieur à la sentence de la police (1).

Les patrons forment souvent des ententes pour empêcher la hausse des salaires et maintenir les ouvriers dans une étroite sujétion. Tels, les maîtres papetiers de Thiers ; tels, en 1701, les raffîneurs de sucre de La Rochelle, qui s interdisent de se débaucher mutuellement leurs ouvriers et édictent l’obligation du congé. Et même, en 1754, les' maîtres de Bordeaux tentent de créer une coalition nationale contre le compagnonnage, écrivent en ce sens des lettres aux maîtres des autres villes, mais sans obtenir d’ailleurs aucun succès. Les coalitions patronales elles-mêmes sont limitées à une seule localité.

Ce qui sert encore la cause des patrons, c’est l'appui que leur donnent les pouvoirs municipaux et l’autorité royale, représentée en général par l'intendant ; municipa-

(1) A. Rebillon, op. cit., pp. 412-113.

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lités et intendants se montrent toujours défavorables aux revendications des ouvriers (1). Les grèves sont toujours considérées comme des rebellions (2). Plus que jamais au xvme siècle, les pouvoirs publics pourchassent les coalitions et les associations ouvrières, répriment durement les grèves, par exemple, les grèves des tondeurs de Sedan et la grève des « gagne deniers » ou commissionnaires de Paris, à la veille de la Révolution (3).

L’Etat, qui tend à relâcher les règlements de fabrication, rend plus stricte la réglementation du personnel. Il lie plus étroitement l’ouvrier au patron. A Louviers, en 1730, quelques ouvriers ayant voulu changer de maître, l’intendant le leur interdit. Le Conseil d’Etat ratifie sa décision, « fait défenses à tous ouvriers et tisserands de quitter leurs maîtres et leurs ouvrages par eux commencés, sous prétexte d’augmentation de salaires ou pour aller travailler chez d’autres maîtres et dans d’autres lieux de manufactures, à peine de 30 1. d’amende ».

En janvier 1749, après un grand nombre d’arrêts du Conseil, le Roi publie des lettres patentes, qui défendent aux ouvriers de quitter leurs maîtres sans avoir obtenu d’eux un congé exprès et par écrit, sous peine de 100 1. d’amende. Défense est faite aussi aux compagnons de s’assembler, de « faire confrérie », de « cabaler » « pour se faire placer les uns les autres chez des maîtres ou pour en sortir, ni d’empêcher, de quelque manière que ce soit, lesdits maîtres de choisir eux-mêmes leurs ouvriers, soit français, soit étrangers », à peine de 100 1. d’amende. Il est défendu aussi aux maîtres et entrepreneurs de recevoir des ouvriers sans congé écrit. Ainsi, l’on s’efforce de soumettre

(1) C’est l'intendant qui est juge des grèves et des contestations industrielles.

(2) Voy. Hayem, lre série.

(3) Marcel Rouff, Une grève de gag ne- denier s,

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étroitement l’ouvrier au chef d’industrie ; on songe uniquement à favoriser la production et l’onattribue à l'ouvrier des devoirs, sans lui reconnaître aucun droit.

Turgot est imbu des mêmes idées. Son édit de 1776 supprima toutes les associations de métiers, corporations, confréries de maîtres et confréries de compagnons. Mais l'édit ne soumet pas au même régime les maîtres et les ouvriers ; ceux-ci sont considérés comme des mineurs : tandis que marchands et artisans doivent se faire inscrire sur un registre de police, cette mesure ne s’applique pas « aux simples ouvriers qui ne répondent point au public, mais aux maîtres pour le compte desquels ils travaillent » ; les maîtres, à toute réquisition, fourniront un état de leurs ouvriers au lieutenant-général de police ; les compagnons semblent être de simples domestiques. Les différends entre patrons et ouvriers sont portés, non devant les tribunaux de droit commun, mais devant le lieutenant-général de police. Turgot conserve contre les associations ouvrières toutes les anciennes mesures policières (1). Et cependant, le Parlement, dans ses remontrances, lui reproche de désorganiser l’ancienne police : la suppression des corporations ne va-t-elle pas favoriser l’agitation de cette population turbulente d’ouvriers, qui a tout à gagner au désordre ? Le cadre corporatif supprimé, sera-t-il possible de contenir les mouvements ouvriers ? Vue assez juste des chose, il est vrai, mais dont le Parlement ne saisit pas le véritable sens (2).

Le règlement de police du 12 septembre 1781 vient renouveler les prescriptions antérieures en les accentuant encore : défense est faite aux ouvriers d’avoir dés confré-

(1) Œuvres de Turgot, éd. Schelle, t. V, pp. 248 et sqq.

(2) Flammermont, Remontrances du Parlement de Paris, t. III, pp. 293 et sqq. et 313 et sqq.

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ries, de tenir des assemblées, de « cabaler » pour obtenir des augmentations de salaires ; obligation de ne quitter le patron qu’après l’avoir prévenu à l’avance et avoir terminé leur ouvrage ; obligation aussi pour l’ouvrier de se munir d’un congé par écrit du patron qu’il quitte avant de pouvoir être reçu chez un autre maître; c’est déjà le livret ouvrier obligatoire.

Et à tout instant, à la lin de l’Ancien Régime, ce sont des arrêts des Parlements contre les coalitions et les assemblées, des condamnations d’ouvriers « cabaleurs », de membres des compagnonnages ; juges de police et intendants ne cessent aussi de réprimer toute velléité d’agitation ouvrière (1).

La Constituante ne fit que suivre les traditions de l’Ancien Régime, lorsqu’elle vota le décret de Le Chapelier, du 14 juin 1791. Provoqué par une très vive agitation ouvrière qu’expliquaient la cherté de la vie et le refus des patrons de hausser les salaires^ le décret interdisait aux ouvriers toute association, tout compagnonnage, toute coalition temporaire aussi ; les ouvriers ne pourront s’entendre pour faire hausser les salaires ; ils ne pourront non plus cesser le travail : la grève est toujours un délit, et le contrat de travail doit être débattu uniquement entre le maître et son ouvrier. Le décret aggravait donc encore la condition des compagnons, en les livrant sans condition et sans secours à la discrétion des patrons qui les employaient ; mais, il faut bien le dire, il était conforme aux doctrines économiques du xvme siècle (2).

(1) Il y aurait là tonte une étude inléressante â faire au moyen des archives des Parlements et des autres juridictions. — Le lieutenant général de police de Paris oblige les compagnons à ne quitter les maîtres qu’après les avoir prévenus quinze jours à l’avance et avoir obtenu d’eux un certificat (Monin, L état de Paris en 1/89, pp. *46, 457).

(2) Cf. Martin Saint-Léon, Histoire des corporations de métiers,

Les patrons et les pouvoirs publics se défient de toutes les formes d’association, même des mutualités. Celles-ci cependant sont bien peu nombreuses. Il y en avait eu déjà au xvne siècle, notamment à Troyes ; certaines associations de compagnons, les écorcheurs, par exemple, donnent des secours à leurs membres, en cas de maladie, d’accidents, de vieillesse ; les joueurs d’instruments attribuent aux malades des secours pendant trois mois ou six semaines; les déchargeurs de bois donnent un secours de 20 sous par semaine aux malades. Dans le Dauphiné, surtout à Grenoble, il existe un grand nombre de sociétés de secours mutuels (1). A Paris, on trouve la société de Sainte- Anne, composée de compagnons menuisiers du Temple (60 à 80 membres) ; la société panotechnique de prévoyance, fondée en 1/20, a créé, en 1780, une caisse pour les malades et les vieillards; les membres paient 5 sous par mois; a société des menuisiers en meubles date de 1760 ; on peut citer encore la société fraternelle de Saint-Eustache. D’autres mutualités lurent fondées à Lyon et Bordeaux (2). A Nevers, entre les peintres et les tourneurs en faïence, 'en

, ’ est creee une so^été d’assistance mutuelle. Chacun

onne 10 sous par mois, les apprentis, fils d'ouvriers, au moment du contrat, acquittent 3 livres, les apprentis étrangers au metier, 6 1. ; les apprentis, en devenant compa-

pp. 511 et sqq. ; Ph. Sagnac, La Constituante (E Laisse I/isf contemporaine de France , t. I, p„ . c\' M T ’ lllSt‘

mouvement ouvrier à Pari, pendant ! a J) \ r M’ JAFFE’ U

1791), Paris. Alcan, l™pendant la Solution française (1709-

XVlI^sièr/psT'r’ ^ soc,etes de secours mutuels aux V VF et Sciences é-n ^ ull du Comité des Travaux historiques

ices economiques et sociales, an. 1900, pp. 176 et sq.) '

(2) Levasseur, op. cit., t. II, pp. 828 et sqq.

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