LES TROIS DÉESSES
Qu’est-ce que ces trois déesses, dont le nombre est plusieurs fois spécifié dans notre formule ?
« Qu’Uâ, Sàrasvati, Main, les trois déesses réconfortantes, s’établissent, inoffensives, sur le barhis (13.9)».
Pourquoi ce nombre trois (1)? Et pourquoi, dans cette description du sacrifice, revenir aux libations, alors que les premières tiammes sont apparues déjà sous la forme des Açvins? Nous renvoyons pour ces questions à l'exposé rapide que nous avons fait de la triade succédant à la dyade ; à un point de vue, Agni est l’un des deux éléments du sacrifice ; mais considéré sous un autre aspect, il est le fils qui vient s’adjoindre aux deux parents ; et, de même qu’au couple correspondaient deux libations, la triade qui vient de se former en suppose trois. D’ailleurs les Açvins ou les Sacrificateurs divins annoncent et préparent la venue d’Agni, mais le dieu n’est pas encore manifesté, il se fait seulement pressentir par la substitution du chiffre trois au chiffre deux dans la description du sacrifice.
Ce sont bien les libations que représentent les trois déesses, et les libations déjà enflammées, car elles sont appelées devis, c’est-à-dire femmes des devas ou des brillants. De plus, c est à leur groupe que s’adresse l’invocation du poète, et non pas à chacune d’elles en particulier : presque partout elles sont appelées « les trois déesses » (huit fois sur dix), et les noms particuliers qu’on leur donne ont si peu d’importance qu ils ne
(1) Tout simplement peut-être, à cause des trois désignations. Univ. ds Lyon. — Rbsbl
concordent pas toujours. Le plus souvent, c’est BhâratI, lia, Sarasvatî 5 quelquefois Bhâratt est remplacée par Mahî ; une fois Mahî est jointe à BhâratI, Sarasvatî, Ilà, et dès lors parait être une simple qualification de ce dernier mot. L’instabilité même des noms montre qu'ils n’ont que la valeur d’épithètes (1). Leur signification est d’ailleurs très précise :
Bhâratî (de bhri, porter, apporter) peut signifier : issue de Bharata, fille de Bharata (2). Mais il est plus simple de considérer ce nom comme le féminin de Bharata, presque toujours synonyme de Bharata (par â bref). Bharata ou Bharata étant une désignation d’Agni, Bhâratî s’est appliqué naturellement à la libation. Du reste on a identifié plus tard Bhâratî avec Sarasvatî, qui représente indubitablement l’offrande liquide. Dans la triade, ce serait Bhâratî, qui correspondrait plus particulièrement à Agni, et, si nous ne craignions d’ètre accusé de subtilité, nous ajouterions que peut-être, si le nom de la troisième libation est incertain et variable (bhâratî, mahî, hôtrà), tandis que les deux autres reçoivent toujours la même appellation (lia, Sarasvatî), c’est que celles-ci correspondent à des devas déjà existants ; celle-là au contraire représente un dieu non manifesté, aussi vague qu’elle-même, et encore innomé.
Sarasvatî (de sri, couler, cf. sdras, eau) signifie proprement riche en eau, en liquide. De même idâ ne peut désigner que la
(1) J’insiste sur ce point : au vers 8 de l'hymne 18^, une des trois deesses s'appelle
Bhâratî. « Vous que j'invoque toutes, Bhâratî. lia, Sarasvatî, mettez-nous en mouvement pour l’éclat. » Au vers 9 de l’hymne 13, la même prétendue déesse porte le nom de Mahî : Qu’lia, Sârasvati, Mahî. les trois déesses réconfortantes, s’établis sent, favorables, sur le barhis. » Or au vers 8 de l’hymne 717, nous trouvons les quatre noms, mais il n’y a toujours que trois déesses, ainsi qu’il est spécifié : « Bhâratî, lia, Sarasvatî, Mahî, les trois déesses aux beaux ornements, sont venues » Hôtrà est ajoutée de la même façon au vers 9 de l’hymne 142.
(2) Nous trouvons en effet dans la mythologie postérieure une fille de Bharata, appelée Bhâratî; ce sens d'ailleurs ne serait pas embarrassant : nous avons vu que la libation est considérée tantôt comme la mere, tantôt comme la fille d’Agni ; or Bharata est une désignation fréquente de ce dieu.
LA NATURE ET LE ROLE DES AÇYINS
libation (i) ; on trouve aussi pour ce mot chez les lexicographes le sens de « vache » .
Voilà donc les libations emportées dans les airs parles flammes, ou en d’autres termes transformées en dèvis, c’est-à-dire unies aux devas. C’est maintenant que doivent apparaître Agni ou Indra, les derniers nés et les plus grands des dieux. Mais la personnification lumineuse du feu traversera plusieurs avatars, avant d’arriver à sa forme définitive. Elle sera d’abord
TVASTAR
celui qui modèle, qui donne la forme (2).
« J’invoque Tvastar, né au commencement, qui garde les vaches, qui marche en avant. » (717.9.)
« J'appelle Tvastar, qui va devant, qui a toutes les formes ; puisse-t-il apparaître pour nous. » (13. 10.)
« Deva Tvastar, ouvre pour nous généreusement, et accrois la source (mot à mot le jaillissement), d’où naît le héros actif, qui produit de belles oeuvres, qui attelle les libations, qui a l’a mour des devas. » (238. 9.)
Puis viendra
VANASPATI
le maître de la forêt, l'arbre, c’est-à-dire le feu du sacrifice considéré comme un tronc, dont les flammes sont les branches, image familière aux poètes du Rig-Véda.
« O Pâvamâna, arrose avec le doux ruissellement Vanaspati qui a mille rejetons, dont la couleur est celle du feu, qui brille, qui est d’or. » (717. 10.)
(1) Ida ou ilâ est souvent employé comme nom commun dans le sens de libations. Le doublet ira a la même signification. Enfin la racine id est à rapprocher de la racine is; or précisément le substantif is est un troisième nom de la boisson du sacrifice. Enfin ilâ est qualifiée de ghpit ihastâ (532. 8.) et de ghritapadi (8d6. 8).
(2) Il donne la forme aux flammes (à ses propres flammes) d'abord, puis aux objets merveilleux auxquels les flammes sont comparées; cf. X ulcain, le divin artisan.
Cet arbre, ainsi arrosé par la libation, croît et prend une forme avec l’aide de Tvastar.
« Notre ruissellement multiple et mystérieux (ce sont les libations qui parlent) (1), que Tvastar le suscite (mot à mot : le délie) pour l’eftlorescence (2) [de Vanaspati]. » (142. 10.)
Enfin c’est
AGN I OU INDRA
lui- même, dernier terme de l’évolution dont nous venons d’analyser Es phases, le maître du sacrifice, la flamme brillante et pure, définitivement victorieuse de l’obstacle, le deva d’en haut lumineux et vivant, opposé aux libations d’en bas, qui semblent mortes ou endormies.
On peut maintenant comprendre le rôle que jouent dans le sacrifice les devas appelés Açvins, et désignés dans certaines formules sous le nom de Sacrificateurs divins. Pour résumer cette étude et en rappeler les points principaux, il suffira de mettre sous les yeux du lecteur deux rédactions du texte qui nous a servi de base.