RÉDACTION PLUS DÉVELOPPÉE
probablement postérieure (518. 5-10).
« Ils ont fait s’ouvrir celles qui ferment, ceux auxquels on a apporté de belles libations, ceux qui vont vers les devas, qui désirent un char, au milieu de la troupe des devas. Comme deux mères opulentes, qui lèchent leur petit, les jeunes femmes dans nos réunions ont oint [l’enfant Agni].
« Qu’[elles viennent] les deux jeunes femmes divines, gran des, que, pareilles à une vache qui donne beaucoup de lait, la Claire et la Sombre (usâsànâktà) siégeant sur le Barhis, appelées par beaucoup, riches en dons, viennent, dignes du sacrifice pour la bonne marche [d’Agni]. »
« Vous qui vous agitez dans les sacrifices, vous qui chantez chez les enfants de Manu, je vous invoque pour faire le sacrifice, vous qui connaissez ceux qui sont nés ; faites que notre offrande s’élève en l’air (mot à mot: soit droite), quand nous vous invoquons ; c’est vous deux qui donnez les présents aux devas (1). »
(1) Viprâ yajiïésu. V'ipra, épithéte fréquente d’Agni et des Açvins, fait primitivement allusion aux mouvements de la flamme trembloltante ; puis est venu le sens dérivé d’ «agité, inspiré »; d’où: chantre, poète. — Kârû, chanteurs. La même épithète est employée au vers 7 de l’hymne 936 en parlant des dêvyâ hôtarâ. Il n’en est pas question ici explicitement, mais la comparaison avec les diverses rédactions de la même formule montre bien qu’il s'agit d’eux. — Jâtâvedasâ; « qui connaissez ceux qui sont nés », c'est-à-dire qui savez où et comment naissent les Agnis, qui prévoyez les Agnis futurs par les Agnis passés. — Faites que notre offrande soit droite, ürdhvàm, dressée en l'air; cf. le grec opOo;. Cette même offrande va devenir le tronc de l’arbre du sacrifice. — « Quand nous vous invoquons », mot à mot : dans les invocations. — « C’est vous qui donnez les présents aux devas », c'est-à-dire : c’est par votre intermédiaire que les devas sont mis en possession des libations.
« Que Bharâti avec celles qui sont issues de Bhârati, qu’llâ avec les devas, qu’Agni avec les enfants de Manu, que Sârasvatî avec ceux qui sont issus de Sarasvatî, s’approchent d’ici ; que les trois déesses s’établissent sur ceBarhis. »
« Accrois pour nous la source qui jaillit, deva Tvastar, et ouvre-la généreusement ; c’est d’elle que liait le héros actif, qui produit de belles œuvres, qui attelle les libations, qui a l’amour des devas. »
Caractère vague des Açvins.
Difficulté de les distinguer l’un de l’autre. Conclusion.
Les mots devâ açvmâ, par leur sens étymologique, résument l’idée suivante : les devas, c’est-à-dire les brillants, apparaissent dans l’éclat des flammes, avec lesquelles d’ailleurs ils ont été primitivement confondus.
Ainsi le mot açvmâ, avant de devenir un nom propre, a été une épithète ; dans les hymnes du Rig-Véda, les Açvins sont déjà des divinités particulières ; cependant il reste quelques traces de l’ancienne signification. Outre l’expression même de devâ açvmâ, assez fréquente, il est permis d’attacher une grande importance au passage suivant :
« Pour vous deux, pour vous donner à boire, la déesse de l’offrande fait couler le soma, elle qui [vous] désire ; vous deux qui avez des chevaux (açvmâ), qui avez des bras étincelants, de belles mains, élancez-vous au moyen du rnadhu, grandissez dans les eaux. » (109. 4.)
L’hymne est adressé tout entier à Indra et Agni, invoqués comme couple dans chaque vers sous le nom d’Indrâgnî ; açvmâ, à côté de bhadrahastà et de supànï, a donc bien ici la valeur d’une simple épithète.
LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS
L’hymne 112 est aussi fort intéressant par la façon dont s’y trouvent présentés les Açvins. 11 débute ainsi:
« C’est Dyâvàprithivî que j’invoque.... c’est Agni et la libation brCilante, au bel éclat [que j’appelle] pour réconforter la marche [du feu] ; avec les réconforts dont vous l’aidez, pour qu’il ait sa part, avec ces réconforts, Açvins, venez. »
Tout le reste de l’hymne n’est qu’un long développement sur la seconde partie de ce vers, et toujours revient, semblable à un refrain, cette formule : « Avec vos réconforts, Açvins, venez ! »
Pourquoi Dyâvàprithivî, invoqués au début, sont-ils remplacés dès la fin du premier vers par les Açvins ? C’est qu’en réalité açvinâ n’est ici qu’un synonyme de dyâvàprithivî. Le couple sacré est considéré, au moment où apparaissent les premières fiammes, c’est-à-dire en langage védique, où les premiers chevaux s’élancent. Dès lors il prend la forme des Açvins, et on l’invoque sous leur nom.
Les Dioscures, en Grèce, se distinguent l’un de l’autre, et Castor n’est pas complètement semblable à Pollux. En est-il de même dans l’Inde, et peut-on discerner nettement deux personnes divines dans le couple des Açvins? Si nous nous sommes fait de ces dieux une idée juste, ils représentent primitivement les deux éléments du sacrifice, qui sont de nature différente. Aucune trace de cette distinction ne se retrouve-t-elle dans les textes ? Or il semble que certains passages permettent de scinder le couple des Açvins en deux divinités, dont l’une correspondrait plutôt à Agni, tandis que l’autre se rapprocherait de Soma.
L’hymne 181, consacré tout entier aux Açvins, commence par une invocation assez vague, mais cependant utile pour la suite des idées, car elle annonce la libation, base du sacrifice.
« Quel est le réconfort, quelle est la richesse, tirée par vous
des eaux, que vous portez dans le sacrifice ? Voici que cette cérémonie vous a honorés (ou a célébré vos louanges, en vous appelant par les crépitements d’Agni), donneurs de biens, vous qui aidez ceux qui sont nés. »
Puis viennent leurs chevaux et leur char ; enfin eux-mêmes se manifestent (v. 4) :
« Ici, ici, une fois nés , ils ont tendu tous deux à se réunir, avec leur corps brillant, avec leurs signes ; l’un de vous est considéré comme le triomphateur brillant de celui qui lutte bien, l’autre comme le fils bien partagé de l’éclat. »
Les mots jisnû et sûmakha sont généralement appliqués à Indra ; lorsqu’il triomphe de la libation, qui lutte avec lui pour l’étouffer, elle semble d’abord avoir l’avantage, d’où l’épithète de sûmakha ; mais bientôt elle est emportée dans les airs. L’un des açvins est donc semblable à Indra, ou plutôt il se confond avec lui.
Quant à l’autre, c’est le fils bien partagé de l’éclat. Or nous avons vu que parfois on considère la libation comme fille d’Agni; et usas, la libation brillante ou rougeâtre, est fréquemment appelée divàs duhitâ, la fille de l’éclat. Si nous rapprochons divâs putrâs de divâs duhitâ, en remarquant que putrâ (fils) est amené par le caractère essentiellement masculin des Açvins, nous sommes tentés de croire que le fils et la fille de l’éclat représentent une seule et même chose (1).
Du vers suivant, nous tirerons des conclusions analogues.
« Que d’entre vous le fougueux qui se précipite vers les libations du lait (2), que celui dont la couleur est brillante, vienne vers les lieux [du sacrifice] ; les deux [dots] couleur de feu de l’autre ont ruisselé par le moyen des nourritures »
(1) Quant à sûbhaga, il signifie proprement : qui a une bonne part ; et peut se traduire par abondant ou riche.
(2) Pour le sens de vàça nous renvoyons à l’étude que nous avons faite précédemment de ce mot.
LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS 89
Le dieu ardent, couleur d’or (1), qui se hâte vers les libations, c’est Agni ou Indra ; l’autre Açvin représente les dots de l’offrande, au moment où ils vont se muer en dammes; ils participent encore à la nature liquide, car il est dit qu’ils ruissellent, et pourtant ils sont déjà presque dammes, car on les appelle hârï(2), comme les chevaux d’Indra. On voit d’autre part que l’ Açvin aux libations en dammes correspond bien au « dis abondant de l’éclat » du vers précédent.
Les mêmes idées sont encore répétées au vers 6 sous une forme un peu différente.
« Celui de vous qui est vieux, comme un taureau puissant, va vers les nombreux réconforts, il met en mouvement les libations; par le moyen des actives nourritures de l’autre les dots ont ruisselé ; ils se sont répandus ; et, dressés en l’air, ils sont venus vers nous. »
Agni et Indra sont souvent comparés à des taureaux qui fécondent les vaches libations ; d’autre part ils se manifestent à la dn dusacritice; ils peuvent donc être appelés tardifs ou vieux. Si les offrandes sont le printemps du sacridce, si les Açvins en sont l’été, Agni et Indra en seront regardés comme l’automne ; et c’est bien le sens du mot carat, qui entre dans le composé çarâdvân. En poursuivant cette comparaison, nous entendrons par hiver du sacridce, le moment où le feu est éteint, ou n’est pas encore rallumé ; mais l’hiver éveille des images de vieillesse et de mort: nous voilà ramenés aux vieux agnis, ou aux agnis défunts, c’est-à-dire aux feux éteints ou près de l’être, qui apparaissent si souvent dans le Rig-Veda.
Le second pâda n’a pas besoin d’un long commentaire, il y est question des libations dressées (cf. opOai), près de devenir dammes, au moment où elles s’élèvent dans les airs.
(1) Piçângarüpa.
(2) Hâri est ici un simple adjectif, et signifie : couleur de feu.
« Cet hymne de celui de vous deux qui est étincelant, beau à voir, développe les héros (ou les inàles, c’est-à-dire les somas enflammés) sur la place où l’on a étendu le triple Barhis ; et, de vous deux, taureaux ! le taureau qui laisse ruisseler, répand, secourable aux hommes, [la libation], comme une vache qui donne son lait. » (v. 8.)
L’hymne dont il est question est le crépitement de la flamme, qu’on entend lorsque se manifestent les formes multiples d’Agni ; en ce sens on peut dire que ce bruit appelle et suscite les devas : gîr pinvate nrin (1). Les métaphores du taureau qui laisse couler sa semence et de la vache dont le lait ruisselle sont fort claires, bien qu’un peu incohérentes au premier abord : il s’agit de l’açvin-soma, que nous avons rencontré déjà dans les vers précédents.
Ainsi trois fois dans cet hymne, les Açvi ns sont décrits l’un après l’autre avec des épithètes et des métaphores qui ne permettent pas de se les représenter autrement que comme les deux éléments du sacrifice : l’un d’eux, c’est le feu dans tout son éclat, Indra et surtout Agni, après qu’il a triomphé de l’obstacle que lui opposent les libations ; l’autre, c’est l’offrande elle-même; mais non la libation sous sa forme obscure et malfaisante ; c’est le liquide nourricier participant déjà à la nature de la flamme qu’il alimente, et près de devenir aussi subtil qu’elle ; il en a déjà la couleur, aussi l’appelle -t-on le rougeâtre ou le rouge; et l’ons’ explique qu’à ce moment du sacrifice, les deuxéléments aient été facilement confondus dans le couple des Açvins.
La corrélation entre l’un et l’autre Açvin d’une part, entre Agni et Usas de l'autre, est exprimée nettement dans l’hymne même que nous venons d’étudier, au dernier vers.
« Celui qui a la libation.... vous appelle tous deux, Açvins, comme Agni et Usas. »
(1) Cf. 519. 8, giras nrivàtas, les hymnes qui ont, qui suscitent les héros, c'est-à-dire les devas. Les Açvins d'ailleurs sont appelés fréquemment uàrà.
LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS 91
C’est le résumé de l’hymne, et c’est aussi la clef qui eu ouvre toutes les parties obscures (1).
11 faut citer encore un passage (504.4), où l’un des Açvins est appelé expressément Agni :
« De vous deux l’Agni dressé en l’air dans le sacrifice s’est tenu debout ; le don enflammé, qui consiste en beurre, s’élance; il s’élance le prêtre inspiré (Agni lui-même), qui a versé la libation enveloppante, qui, lorsque la libation a été versée, a attelé les deux nâsatyâ. »
Mais de ce que, dans quatre hymnes, nous trouvons une conception différente des deux Açvins, et le souvenir assez net de leur origine et de leur identité primitive avec les éléments du sacrifice, nous n’en conclurons nullement qu’à l’époque védique le couple des Açvins était regardé couramment comme un doublet d’Indra et Usas, d’Agni et Soma. Au contraire, il nous semble que les rares passages cités plus haut doivent être considérés comme des restes ou des imitations de documents tout à fait primitifs. Dans l’hymne 504.4parexemple, le compilateur n’a pas compris probablement que la première partie du vers s’appliquait à l’açvin-Agni et à l’açvin-Soma ; il a donc dû transformer ou composer de toutes pièces la seconde partie pour ramener l’esprit de l’auditeur au couple des Açvins par l’intermédiaire d'Agni-prètre, dont il venait d’être question.
Nous croyons donc qu'à l’époque où s’est constitué le texte des hymnes, on n'avait plus une idée très nette de la nature primitive des Açvins; caron ne les distinguait plus guère l’un de l’autre ; et le langage, par les formes du duel, continuellement répétées, était arrivé à les unir, comme deux frères siamois.
(1) On trouve des distinctions analogues entre les deux Açvins au vers 1 de l'hymne 184, et au vers 4 de l’hymne 584.