CHAPITRE II
LE MYTHE DES AÇVINS
Légendes relatives à leur naissance.
Nous avons essayé de montrer comment l’imagination des primitifs avait trouvé l’idée et la forme même des Açvins dans l’évolution physique du sacrifice, comment leur concept à la fois doubleetun s’était dégagé peu à peu de ses éléments constitutifs, comment nos dieux avaient revêtu l’aspect de divinités particulières et personnelles. Il nous reste à décrire ces divinités, telles que pouvait se les figurer un de leurs adorateurs, vers la fin de l’époque védique, à indiquer les rapports qu’elles ont avec les autres dieux, rapports calqués sur ceux des humains, et supposant déjà des idées anthropomorphistes, qu’ils contribuent à développer.
Les rapports de filiation sont purement métaphoriques dans le Rig-Véda; ils expriment simplement la succession de deux aspects du sacrifice. Nous avons même vu que les noms de père, de mari, de fils, pouvaient être attribués en même temps à une
LE MYTHE DES AÇVINS
divinité, suivant les divers points de vue auxquels on se place pour considérer ses rapports avec la libation. Inversement celle-ci, tantôt sous une appellation, tantôt sous une autre, est la mère, la femme, la fille de tous les devas.
De même que priçnï, celle qui arrose, appellation fréquente de la vache, en tant qu’elle répand son lait, est mère des Maruts, ainsi Saranyû, c’est-à-dire celle qui coule, qui ruisselle, autre nom de la libation, a enfanté les deux Açvins.
a On a caché, après l’avoir faite immortelle pour les mortels, et on a donné au brillant celle qui est de même couleur [que lui] ; la ruisselante a porté les deux Açvins; lorsqu’elle a été dans cet état, elle a enfanté les deux [dieux] qui forment un couple. » (843.2.)
La libation est d’abord cachée, c’est-à-dire obscure; cependant elle est immortelle, ou plutôt elle n’est pas morte (amritâ) puisque, grâce à son mouvement, à sa vie propre, elle va devenir flamme, en s’unissant aux Agnis morts ou éteints (mârtyebhyas), qu’elle fera revivre ainsi. Son époux, c’est le feu brillant, c’est le deva lumineux, si je puis me servir de ce pléonasme, qu’on désigne dans l’hymne sous le nom de Vivasvat, l’étincelant, une des multiples personnifications d’Agni.
Mais quand s’accomplit l’union de la libation avec son époux, elle n’est plus obscure, elle a pris une teinte rougeâtre ou brillante, elle a revêtu en un mot la forme d’Usas ou de Sûryâ ; ce qu’on peut exprimer encore en la nommant Sâvarnà (qui a la même couleur que l’élément mâle). Dans cet état elle semble porter les flammes, ou en d’autres termes enfanter les Açvins.
Au vers précédent, il est dit que Saranyû a donné le jour à Yama (1), ce qui signifie qu’Agni est sorti de l’offrande. C’est encore une façon d’exprimer l’accomplissement du sacrifice; mais si nous remplaçons les épithètes par des noms propres, ce
(1) Yama, \e jumeau d’Agni ; il est à l'égard de celui-ci ce qu'est l'un des Açvins par rapport à l’autre.
qui ne laissera pas que de donner à l’hymne une certaine incohérence, nous aurons aussitôt les germes de plusieurs généalogies, semblables à celles des divinités grecques. Tvastar avait une tille, Saranyû, qui devint l’épouse de Vivasvat; elle lui donna plusieurs enfants, Yama et probablement Yamî, qu’elle mit au monde ensemble, puis deux autres jumeaux, les Açvins (1).
C’est ainsi que se forme un mythe.
Mais à l’époque védique, ces généalogies étaient fort rares ; et beaucoup de noms propres futurs n’existaient qu’à l’état de simples épithètes : ce sont des virtualités de légendes, dont il sera temps de s’occuper, alors qu’on abordera l’étude des brâhmanas.
Les attributs des Açvins: char et attelage.
Les Açvins, une fois sortis des libations, s’élancent dans l’éclat du sacrifice (2). Ils sont montés sur un char traîné par divers animaux, et nous avons vu de quelle importance sont les chevaux des Açvins, puisque c’est d’eux qu’est sorti par la suite le mythe tout entier.
Il faut d'abord insister sur ce fait, que les Açvins ne sont nul lement des cavaliers, comme on le dit généralement. Cette conception est due sans doute au rapprochement avec les Dioscures grecs ou latins, presque toujours représentés à cheval. Mais aucun passage du Rig-Véda ne permet de considérer ainsi les Açvins : partout au contraire il est question d’un char sur lequel on les invite a monter. Il en est de même pour les autres devas : Indra, Agni, Usas, Mitra et Varuna sont souvent invoqués avec leur char ; jamais ils n’apparaissent comme
(1) M. Myriantheus, dans son livre sur les Açvins, a commenté, avec les plus grands détails, les textes relatifs à Yama et Yamî, et aux Açvins, en tant que fils de Saranyû.
(2) Divisppicâ.
LE MYTHE DES AP, VINS
cavaliers. On peut en conclure qu’à l’époque védique les habitants de l’Inde ne se servaient pas du cheval comme monture, mais seulement comme bête de trait. De ce que les Acvins sont portés sur un char, il résulte qu’ils perdent, dans la série des devas, ce caractère particulier et original que leur donnait leur qualité de cavaliers. C’est ainsi que les Dioscures se distinguent de prime abord dans le Panthéon hellénique. Les Acvins au contraire ressemblent singulièrement à Mitra et Varuna, qui forment comme eux un couple monté sur un char; ou bien à Indra et Agni, Agni et Sonia, quand la fantaisie du poète unit ces dieux ; et ils ne se différencient guère que par le nombre, nullement par l’aspect, d’Indra, d’Agni, de Soma, considérés isolément. Car l’évolution mythique ne fait que commencer dans le Rig-Véda, et l’origine commune de tous les dieux y est encore nettement visible. Si l’on est parfois porté à exagérer leurs caractères distinctifs, en germe ou à peine développés dans les hymnes, c’est que trop souvent on se sert, pour commenter les textes védiques, du verre grossissant de la mythologie grecque. On devrait s'attacher au contraire à préciser leurs rapports, et à montrer comment ils sont nés, les uns après les autres, en brisant l’œuf d’or du sacrifice.
Les chevaux des Acvins, qui, en tête du cortège des divinités lumineuses, émergent à la surface des libations, sont, comme on sait, les premières flammes.
« Faites ruisseler les vaches, poussez les chevaux pour nous, pour nous accroissez le héros, Acvins ! » s’écrie le chantre (118.2).
Ce qui veut dire : faites couler les libations, faites brûler les flammes, et permettez qu’ainsi grandisse Agni!
Ces chevaux « splendides, volants, ailés, couleur de feu », (118.5) ces chevaux « brillants, buveurs de lait, vites comme le vent, éclatants, fougueux, rapides comme la pensée(?), verseurs, droits, qui font la lumière » (181.2), ces chevaux, « aux sabots
rapides (1) », qui s’attellent d’eux-mêmes (119.4), ou qui sont attelés par le moyen delà libation(587.4), qui portent les réconforts, le liquide doux à boire, et qui « s’élèvent au milieu des lueurs d’Usas » (341 .2) rappellent les coursiers d’Indra, et tous les détails de leur description s’appliquent merveilleusement aux flammes du sacrifice. Sans insister sur de simples épithètes fort claires, ces chevaux ne sont-ils pas nés dans les eaux comme Agni lui -même? « Vos [chevaux] fougueux, nés dans les eaux, se hâtent, comme l’attelage antique du grand Varuna», est-il dit au vers 3 de l’hymne 184. Mais ce sont eux qui dans leur élan entraînent la libation : d’obscure qu’elle était, ils la rendent brillante, en même temps qu’ils la mettent en mouvement; de là à dire qu’ils la versent, il n’y a pas loin :
« Votre char, vos chevaux triomphent de l’obscurité qu’ils écartent, et traversent ce qui est sombre, tel le soleil brillant. » (341 .2.)
C’est à coups de sabots qu’ils enfoncent, qu’ils traversent l’obstacle :
« Du sabot du cheval verseur vous avez fait ruisseler les cent vases de la boisson enivrante(2). » (116.7.) C’est ainsi qu’Indra perce la libation avec son vajra, pour qu’elle puisse s’écouler; c’est ainsi encore que les Açvins emploient comme arme l’aiguillon qui leur sert à conduire leurs chevaux. Ils en frappent l'obstacle de la libation, ils le trouent, et aussitôt une flamme s’élance. C’est cette fiarnme elle même, droite et pointue, qui a pu donner primitivement l’idée d’un javelot on d’un aiguillon; car dans un passage du Rig-Véda, il est dit que l’aiguillon d’Indra est d’or, c’est-à-dire couleur de feu (3).
(1) 625. 35. La même épithète est donnée aux Açvins eux-mêmes (3. 1), et nous sommes ramenés à la primitive identité des devas avec leurs chevaux.
(2) Avant les mots çaphât àçvasya se trouve kârotaràt, qu’on traduit ordinairement par « passoire », mais dont le sens reste fort obscur de l’aveu même de Grassmann. C’est d'ailleurs un ân ex?.
(3) 11 est difficile de préciser l’époque à laquelle hiranya et ses dérivés, qui exprimaient primitivement la couleur et l’éclat de la flamme, ont désigné l’or.
LE MYTHE DES AÇVINS
« Verseuses sont tes rênes, verseur est ton aiguillon d’or, verseur ton char, ô Maghavat, verseurs tes deux chevaux, verseur tu es toi-même, toi qui as cent énergies!» (653.11.) On pourrait donner pour commentaire à ce vers un autre passage, qui a rapport aux Açvins.
« C’est vous deux, Açvins, qui faites le ruissellement au moyen de l’aiguillon qui donne le madhu (1). » (157.4.)
Le trait le plus caractéristique des chevaux attelés au char des Açvins, c’est d’avoir des ailes (2) et de voler. La flamme en effet, rapide et légère, éveille l’idée d’un oiseau, et beaucoup de ses mouvements font songer à des battements d’ailes. D’ailleurs les flammèches et les parties supérieures du feu ne s’envolent elles pas dans les airs? Il est donc naturel qu’on ait donné des ailes aux chevaux des Açvins. C’est peut- être en travaillant sur cette idée des chevaux ignés s’envolant hors des libations, eu regardant danser les flammes, comme nous dirions aujourd’hui, que l’imagination des peuples primitifs a créé peu à peu tous ces monstres non rencontrés dans la nature, ces chevaux ailés, ces hippogriffes aux serres d’aigle, ces chimères au corps de chèvre surmonté d’une tète de cheval, ces dragons à dos de serpent, dont la crête ressemble à une sorte de crinière ondoyante, toutes bêtes fantastiques, mères des guivres et des tarasques. Pégase serait ainsi le parent éloigné de l’hydre de Lerne, du monstre combattu par Bellérophon, ou du dragon tué par saint Georges.
Mais revenons aux Açvins : leurs chevaux, sortis des ténèbres de la libation, peuvent dire, comme la chauve-souris de la Fontaine :
Je suis oiseau : voyez mes ailes.
(1) Kaçà signifie proprement « aiguillon » et non pas « fouet », comme le traduit Grassmann. Le fouet ne servirait à rien pour l'usage dont il est question dans ces textes. D’ailleurs il est probable qu’on ne connaissait pas le fouet à cette époque, et qu’on se servait aussi bien de l’aiguillon pour les chevaux que pour les bœufs.
Univ. de Lton. — Renbl.
Et ils deviennent oiseaux, en effet, par une série de transitions naturelles.
D'abord ce sont simplement des êtres qui volent, sans qu’on puisse préciser à quelle espèce particulière ils appartiennent.
« Avec vos [bêtes] ailées, inoffensives, infatigables, inflexibles, par [vos] énergies merveilleuses, c’est vous, Açvins, qui avez tiré des eaux, en les lui faisant traverser, Bhujyu plongé dans la mer (1). » (585.7.)
« Vos oiseaux ont volé pour [produire] l’éclat. » (504.6.)
Mais ils emportent avec eux les libations; ce sont donc de véritables oiseaux de proie, aigles, gypaètes, ou faucons.
« Puissent vous porter dans votre char, Açvins, les aigles attelés, rapides, qui volent, qui hâtent l’oeuvre, les [oiseaux] brillants, qui, comme des vautours, se dirigent, nâsatyâ, vers les nourritures (1).» (118.4.)
L’idée de blancheur est indissolublement liée à celle d’éclat, de lumière ; d’outre part, avant de s’envoler, l’attelage des Açvins traverse à la nage le flot des libations. Le voilà donc formé d’oiseaux nageurs et blancs, c’est-à -dire d’oies ou de cygnes.
« Vos oies, qui accompagnent le madhu, inoflensives, aux ailes d’or, crient et se réveillent de bonne heure ; elles nagent
(1) Cf. 969. 5 — 1 IG. 2 — 5S5. 4 — 119, 4 — 428. 9 — etc.
(2) Comme ces oiseaux s'envolent en emportant les libations, l'esprit, poursuivant la comparaison, suppose tout naturellement qu'ils ont commencé par planer au-dessus des offrandes, et par fondre sur elles, comme fout les aigles véritables, lorsqu’ils aperçoivent une proie. Aussi invite-t-on les oiseaux des Açvins à venir vers le sacrifice, en oubliant que c’est dans le sacrifice même qu'ils prendront naissance. De même on appelle les Açvins et on les prie de venir des hauteurs de l'air, tandis qu'en réalité ils sont encore contenus en germe dans la libation. On peut dire encore que les Aç vins du sacrifice précédent, éteints ou morts, ont conservé une sorte d'existence virtuelle, qu’ils prêtent à leurs successeurs, ainsi manifestés d'avance. — 118. 4, cf '• 118. 1. Grassmann pense que çyenà désigne le plus gros et le plus fort des oiseaux de proie, soit le gypaete blanc, soit le vautour doré; la couleur particulière de ces animaux a pu contribuer à les mettre en rapport avec des divinités lulnineuses comme les Açvins. Çyenà d’ailleurs (cf. çyetà et peut-être ç.vetà) signifie brillant ou blanc.
LE MYTHE DES AÇVINS 99
dans les eaux, les [bêtes] joyeuses, qui aiment le Sonia. » (341.4.)
Sîirya est comparé à un cygne dans le Rig-Véda, et, en Grèce. Apollon revient des régions hypcrboréennes, c’est-à-dire se manifeste de nouveau à ses adorateurs, monté sur un cygne ou (rainé par des cygnes (1). Quelquefois ceux-ci sont remplacés par un griffon, animal fantastique comparable aux chevaux ailés des Açvins.
D’autres animaux sont encore attelés à leur char. Quelquefois il est question simplement d’une bête de trait sans désignation particulière, kakuhds , ou mriyàskakuhàs (427.7,429.4, 181.5.)
Ailleurs le couple est traîné par un âne, attelé aussi au char d’Indra (2) (287.5). Cet âne, râsabha, représente symboliquement la flamme, comme les autres animaux mâles, dont les noms peuvent être rapprochés du sien : risabhà , le taureau, et vrisabhd, taureau encore ou mâle quelconque. 11 ne nous est guère possible de savoir si à l’époque védique l’âne était déjà domestiqué. En histoire naturelle on admet qu’il est le descendant de l’hémione, qu'on trouve encore aujourd'hui à l’état sauvage sur les plateaux de l'Asie centrale. Au cas où l’Inde védique ne l’aurait pas connu comme bête de trait, il faudrait considérer râsabha comme un simple doublet de risabhà et vrisabhâ; le sens des trois mots aurait été primitivement semblable; plus tard râsabha aurait servi à désigner spécialement l’âne, tandis que risabhà s’appliquait au taureau, et que vrisabhâ gardait la signification générale du mâle, « verseur de semence ». On aurait donc consacré l’âne aux Açvins, d’après une fausse interprétation des textes védiques ; le fait que le râsabha est
(1) Decharme, p. 104 — Maury, t. I, 147.
(2) Dans un passage (162. 21), il est question d’un char traîné par deux chevaux, et d'un autre auquel est attelé un Ane. Le premier est probablement celui d’Indra, le second appartient peut-être aux Açvins.
attelé une fois ail char d’Indra, vient à l’appui de cette hypothèse.
Mais admettons que l’âne ait été domestiqué dès l’époque védique, et que râsabha désigne cet animal dans le Rig-Véda. Qu’y a-t-il d’ étonnant à -ce qu’on le représente attelé au char des Açvins? L’imagination des poètes, qui se joue au milieu de comparaisons qu’elle transforme ensuite en réalités, a fait traîner ce char par bien d’autres animaux. D’ailleurs il n’est question de l’âne que dans de rares passages (1), tandis que les chevaux apparaissent à tout instant dans les hymnes consacrés aux Açvins. Quand les devas se sont précisés et particularisés, quand on a choisi pour chacun d’eux, dans l’enchevêtrement des légendes, certains traits distinctifs, on a donné l’âne aux Açvins, parce qu’Indra probablement avait accaparé déjà le cheval, de même que la vache, toute voisine d’Usas, demeurait l’animal cher à cette déesse.
La robe de l’âne védique, comme celle de l’hémione, devait être blanchâtre ; aujourd’hui encore il y a dans l’Inde et en Egypte une race d’ânes blancs. Or, les animaux de cette couleur étaient tout naturellement consacrés aux devas brillants, aux dieux de la lumière et de la flamme.
L’âne d’ailleurs, à l’époque védique, ne devait pas être ce qu’il est devenu chez nous : le paria des animaux, martyrisé et bafoué par tout le monde, et rendu vicieux à la suite d’une longue hérédité de misère. L’âne, patient et robuste, plus sobre que le cheval, était fort apprécié par tous les peuples de l’Orient. Les ânes apparaissent toujours en bonne place dans l’énumération des richesses bibliques.
« J’ai eu des bœufs, des ânes, des brebis, des esclaves mâles et femelles. » (Genèse. XXXII.) (cf. XXX1V.28) (XXXVI.24 — XLV.23 — XLVII.17.) Yissaschar, père d'une peuplade
(1) Quatre fois.
LE MYTHE DES AÇVINS
nomade, riche en troupeaux, est comparé à un âne robuste. (XLIX.14). Enfin, quand le poète veut donner symboliquement une idée de la puissance territoriale de Iehouda, il s'exprime ainsi : « 11 attache à la vigne son ânon, à un cep le petit de son ânesse» (XLIX.li). Ilappellerai-je la comparaison fameuse de l'Iliade (II. XI. 558) : « Tel un âne robuste entre dans un champ de blé, malgré des enfants... telle grand Ajax, fils deTélamon, est assailli sans relâche par les fiers Troyens (1). »
Nous n’avons aucune raison de croire que dans l’Inde primitive, pas même à l'époque brahmanique, l’âne fut considéré comme un animal inférieur. Cependant M. Hillebrandt, dans son ouvrage sur le Soma, est amené à parler de l’âne, précisément à propos des Açvins, et il cite ce passage (Pâraskara. Gr. S. III. 15) : « On dit à l’âne : tu es Çudra, fils de Çudra. » M. Hillebrandt en conclut à son indignité. Or, pour bien préciser la valeur de cette expression, il ne faudrait pas la citer sans le contexte. De plus, l’âne, si dur à la peine, peut être comparé à une caste qui travaille, sans idée péjorative. Enfin, un seul passage ne suffit pas pour condamner irrémédiablement même un animal. Le chien serait alors aussi vil que l’âne, plus vil encore, s’il faut en croire l’auteur du texte suivant :
« Le cândâla des oiseaux est le corbeau, le cândâla des animaux domestiques est le chien, le cândâla des ascètes est celui qui est irritable, et c’est le pire des cândâlas. » (Cité par Berg. Man. sk. 207.)
Enfin, au char des Açvins, la fantaisie des poètes védiques attelle une fois un taureau et un dauphin. « Votre char secourable a apporté la richesse avec le taureau et le dauphin attelés ensemble. » Singulière association que celle d’un animal terrestre avec un animal aquatique. Elle s’explique pourtant. Vrisabhâ signifie le taureau, ou, d’une façon générale, le mâle,
(1) Cf. les deux Ajax comparés à deux mulets. II., X\ II, <42.
celui qui féconde. Or Soma est souvent comparé à un taureau. D’autre part, Çinçumâra, le dauphin (1), représente Agni qui nage dans les libations (2) ; ce n’est pas d’ailleurs l’unique passage où le dieu soit comparé à un dauphin. Nous avons donc affaire à un nouveau symbole du couple Agni et Soma, devenu par une interprétation fort naturelle l’attelage des Açvins.
Nous ne citerons que pour mémoire l’explication du commentateur hindou, d’après lequel il serait fait allusion aux richesses d’un rajah, tirées de l’agriculture et de la navigation, symbolisées, l’une par le taureau, l’autre par le dauphin.
Telle est la signification des différents animaux attelés au char des Açvins. L’un ou l’autre pourra être consacré plus tard au couple divin et faire partie de ses attributs. Tantôt ce seront les chevaux que la Grèce attelle au char d'IIélios, ou bien encore les oies, proches parentes des cygnes qui traînent Apollon, ou enfin l’âne qui, dans la mythologie hindoue, fait gagner aux Açvins la course dont Sûryâ est le prix. Dans le Rig-Véda, toutes ces bêtes ne sont pas loin de leur origine métaphorique, et on est en droit de ne pas les considérer comme des animaux réels. L’hymne 1 IG nous représente l’arrivée des Açvins « avec leurs rapides [chevaux] qui volent sans pouvoir être arrêtés » ; ensuite c’est un àne qui les amène et, deux vers plus loin, ils tirent des eaux Bhujyu « avec les oiseaux qui vont trois jours et trois nuits » (116. 4), ou encore « avec les trois chars aux cent roues, aux six chevaux » (id.). L’abus des métaphores explique ces incohérences. Les libations, en s’enflammant, deviennent l'attelage du char des Açvins : tel est le point de vue d’où il faut partir, pour comprendre tous ces textes. « Açvins, Vrisativasû, montez sur votre char, dans le coffre d’or ; attelez les gras réconforts. » (642. 9.)
(1) Delpliinus gangeticus , disent les lexiques. Dans le cours inférieur du Gange vitune espèce particuliérede dauphins, que Quinte-Gurce mentionne dans son histoire.
(2) Cf. Bhujyu =- Agni ajà plongé dans les eaux.
LE MYTHE DES AÇVINS
Le char lui-même est formé, comme les bêtes qui le traînent, par les flammes brillantes. Aussi parfois marche-t-il sans attelage. « J’ai obtenu le char sans chevaux desAçvins. » (120.10.) Ailleurs, il est appelé mâle ou verseur (157.2) , comme l’animal qu’on y attelle. Il est destiné à emporter la libation : il reçoit donc les épithètes de « prodigue, aux cent biens (119.1), qui porte le madhu (34.2), qui a de beaux dons, riche en réconforts » (118.1), etc. « Que votre char... vienne avec ses forts chevaux, [votre char] d’or, aux chemins pleins de graisse, aux roues brillantes, porteur d’offrandes, maître des biens, possesseur des nourritures. » (585.1.) Ses roues, au lieu de faire voler la poussière, laissent ruisseler les libations (139.3. — 180.1). Lorsque les offrandes s’enflamment, il est brillant comme elles, « il revêt l’éclat d’Usas », ou métaphoriquement il emprunte l’éclat de l’Aurore, quand on compare à l’Aurore la libation enflammée. Il s’élance, comme les chevaux fougueux qui le tirent, à travers l'obstacle, et, lorsqu'il l’a franchi, ce qui était sombre, grâce à lui, devient clair. On peut suivre en détail ces transformations. Le char, qui se fraye un chemin (110.20), s’élance à travers les choses sombres (584.3). Ces textes sont précisés par le suivant : « Votre char, Açvins, s'élance à travers les choses sombres [devenues] brillantes » (682. 13). Ailleurs encore (585.3) : « Votre char, qui marche avec la jeune femme, enlève par ses roues les bords de la chose lumineuse. » Tout ruisselant des libations, il en a la couleur (mâdhuvarna 431 .3) ; du reste, c’est la teinte du feu, avec ses nuances diverses, tantôt rougeâtre comme Usas, tantôt éclatante comme Sùryâ (sùryatvac, dont la surface brille ainsi que le soleil, 47.9) (1), tantôt jaune comme l’or. Continuellement, cette couleur dorée s’applique au char des Açvins. Ainsi est représenté dans l’Iliade le char de Poséidon, courant sur les flots (II. XIII, 23). « Arrivé
{1 M. à ra. • qui a le soleil pour peau, pour enveloppe ».
là, il plaça sous le joug ses deux chevaux, aux pieds d’airain, au vol rapide, à la mouvante crinière d’or. D’or il se revêtit lui- même, il saisit un fouet d’or, merveilleusement travaillé, monta sur le siège et s’élança à la surface des flots. . . La mer s’entr’ouvrait sur son passage avec allégresse, son attelage volait rapidement, et, sur sa route, l’eau ne mouillait pas l’essieu d’airain ; ainsi les chevaux fougueux le portaient vers les navires des Achéens (1). »
Laissons maintenant la parole au poète védique : « Que vos chevaux splendides, volants, ailés, couleur de feu, vous fassent approcher (118.5)... Votre char au siège d’or, aux rênes d’or, arrêtez-le ici (625.28)... D’or est votre joug, votre timon, votre essieu d’or, d’or les deux roues (625.29)... Ce char, qui va vers les hymnes, qui roule par le réconfort, sa roue ne le retarde pas (625. 34). » Ce rapprochement est instructif : si la Grèce a eu de vieux chants sacrés, des recueils d’hymnes et de prières, comparables aux Védas, et dont les noms d'Orphée, Linos, Musée, nous rappellent seuls l'existence, ne serait-il pas permis de croire que les poètes épiques ont largement puisé dans ces vieilles poésies religieuses et que nous en retrouvons parfois, dans les œuvres attribuées à Homère, quelques reflets lointains? La description du char de Poséidon montre bien ce que pouvaient faire de ces réminiscences les rhapsodes des époques postérieures. Au lieu de la sèche et monotone énumération que nous offre le Rig-Véda, nous avons dans Homère un tableau complet et vivant. Mais les détails essentiels sont restés les mêmes, et la scène n’a pas changé. Seulement les flots de la
(1) Cf. II. VIII. 41. Description du char de Zeus : « Au char il attela les deux chevaux aux pieds d’airain, au vol rapide, à la mouvante crinière d’or; d’or il revêtit lui même son corps, il saisit un fouet d’or, merveilleusement travaillé, et monta sur son char. Il frappa ses chevaux pour les enlever, et les deux bêtes volaient avec plaisir entre la terre et le ciel étoilé. » Les mêmes formules, en partie textuellement répétées, semblent indiquer qu'il y avait une conception traditionnelle du char et des chevaux divins.
LE MYTHE DES AÇVINS
libation sont devenus de véritables vagues, et le dieu franchit les mers au lieu de traverser les offrandes.
rl out ce qui précède nous donne les éléments d’une représentation concrète du char des Açvins. Certains détails semblent pourtant contradictoires : ainsi on le figure tantôt avec deux, tantôt avec trois, tantôt même avec cent roues, suivant le nombre des libations génératrices ; il a aussi deux ou trois sièges, selon que les Açvins y montent seuls ou emmènent avec eux Sûryâ (1). Enfin ce char, en traversant les eaux du sacrifice, s’est changé en barque, de la même façon que ses chevaux ont été transformés en cygnes ou en dauphins.
« C’est vous qui, pour le fils de Tugra, avez mis dans les courants cette barque animée, volante ». (182.5.)
Ailleurs, il est question du « navire qui fait bien traverser (2) » .
Le vers 8 de l’hymne 46 montre bien comment l’imagination des primitifs a passé de l'idée de char à celle de barque, ou inversement. « Votre rame large et éclatante (3), c’est le char dans le courant des rivières; la prière attelle les gouttes du Soma. » Au commencement du vers, la flamme est comme une rame qui remonte le courant des libations ; or, la rame appelle l’image d’un bateau. Mais celui-ci n’est qu’une autre forme du char, auquel sont attelées les gouttes enflammées du Soma. Dans un passage, ce vaisseau a cent rames (116.5) : nous avons déjà vu cent chevaux au char du sacrifice, cent vaches-
(1) 30. 19 — 118. 2..., etc.