‹ L'evolution d'un mythe; Açvins et DioscuresChapitre 17 sur 53 · A G N I ET INDRA · texte numérisé non relu

A G N I ET INDRA

Les rapports particuliers des Açvins avec Agni, dont ils aident la manifestation par leurs énergies merveilleuses, ont été étudiés en détail dans une autre partie de ce travail.

Quant à Indra, il se trouve moins souvent en contact avec eux, car il siège triomphalement au point culminant du sacrifice, auquel mène ce chemin des devas dont parlent les hymnes, brillant chemin d’or, sur lequel Agni est escorté par les Açvins.

Nous avons vu cependant que le mythe d’Indra et celui des Açvins sont sortis peut-être du même germe, que les Açvins sont probablement à l’origine les deux chevaux d’Indra, séparés de leur conducteur et transformés en dieux particuliers, d’après l’évolution naturelle des chevaux-flammes, attelés à un char, auquel l’imagination suscite un conducteur divin.

Indra forme même avec les Açvins un couple grammatical, mdranâsatyà , et une triade mythique semblable à celle de Mitra, Varuna et Aryaman (2).

« O vous, Indra et les Nâsatyâ, venez à mon offrande, dieux unis aujourd’hui de la façon la plus bienveillante avec les autres dieux. » (046. 8.)

(1) Pour en bien rendre l’expressive énergie, il faudrait les traduire en français par des mots tels que Maroutiens, Visnouiens.

,2; Il ne faut pas d’ailleurs attacher une importance particulière au couple Indranasatyâ, car il ne paraît qu'une fois dans le Rig-Veda, et il serait facile de citer une dizaine de couples analogues.

LE MYTHE DES AÇ.VINS

Il est vrai que ce couple n’apparaît qu’une fois dans le Rig- Véda, tandis que nous rencontrons fréquemment ceux d’Indra- Soma, Indra-Visnu, surtout Indra-Varuna et Indra- Agni, sans en compter d’autres moins importants comme Indra-Pûsan, Indra-Kutsa, etc.

De môme les Açvins sont qualifiés une fois de indravantâ (qui sont avec Indra) ; mais ce terme est employé aussi en parlant des Ribhus, des Rudras, des Maruts et des Agnis. D’ailleurs il trouve place naturellement dans un passage où les Açvins sont représentés comme détruisant l’obstacle qui retient l’offrande. C’est l’exploit le plus habituel d’Indra, celui que ne cessent de célébrer les poètes védiques dans les hymnes consacrés à ce dieu (1).

Indra est proprement le triomphateur, belliqueux et violent ; armé de son terrible vàjra , il vient à bout de toutes les résistances, il brise tout ce qui lui fait obstacle. Quand les Açvins frappent et anéantissent (1 16.21), ils sont donc très semblables à Indra, ils marchent avec lui (indravantâ). Quelquefois môme on les associe d’une façon plus précise aux luttes du dieu, lorsqu’il est question par exemple de Ydsura nâmuci (2).

(1) La destruction de l’obstacle, la délivrance et l'embrasement de l’offrande donnent lieu à deux séries de développements. La nourriture du feu est retenue prisonnière par une force mystérieuse dont il faut triompher. Si l’imagination du poète se complaît dans cette lutte, il se représentera deux adversaires l’un en face de i'autre, il célébrera les détails et les péripéties du combat; dans la suite les prêtres prendront pour des réalités les imaginations de 1 hymnographe et verront dans Indra par exemple un dieu violent et irascible, terrassant d’innombrables adversaires, Ahi, Vritrà, les Raksâsas, Çâmbara, l'asura Nàmuci, et cent autres dont les noms sont d’anciennes qualifications de l’obstacle. Si au contraire le poète ne s’arrête pas aux moyens, et considère seulement le but, c’est-à-dire la délivrance de l’offrande et l’expansion de la flamme, il cherchera des images toutes différentes, il parlera de malades guéris, de morts ressuscités, d'êtres échappés à la destruction : les commentateurs en tireront la conception des Açvins, dieux secourables et puissants, médecins et sauveurs, qui arrachent leurs favoris à toutes sortes de dangers.

2 Cette légende assez obscure a été l'objet d’une étude de M. Blooinfield contri butions tothe interprétation of theveda, third sériés, p. 14 3. sq.:. Voir aussi Regnaud; l'Atharva-Veda et la méth. d’interprét. de M. Bloomfield; Leroux 1892; p. 48. sq.

« Vous deux, Açvins, quand vous avez bu la liqueur réjouissante chez l’Asura Nainuci, ô maîtres de l’éclat, vous avez mis en mouvement Indra dans les œuvres [du sacrifice]. »

« Gomme des pères un fils, les Açvins t’ont mis en mouvement, Indra, par leurs actes merveilleux, qui sont ceux de sages ; lorsque par leurs énergies tu as bu la liqueur réjouissante, Sârasvati t’a réconforté, [Dieu] riche en dons! » (957.4,5.)

Ainsi les Açvins aident Indra à s’emparer de la libation, qui le réconforte et le fait grandir.

Ailleurs ils sont appelés indratamâ , c’est-à-dire très semblables à Indra, qui ont essentiellement la nature d’Indra :

« Vous êtes très semblables à Indra; vous êtes généreux ; vous êtes très semblables aux Maruts, vos actes sont merveilleux, vos énergies extraordinaires ; vous êtes montés sur un char, vous êtes par excellence les dieux montés sur un char ; ce char, puissiez-vous le faire venir, rempli, chargé du doux liquide... » (1) (182.2.)

Enfin la même idée est exprimée encore dans l’hymne 629.12.

« Lorsque vous allez sur le même char qu’Indra, ou que vous êtes réuni à Vâyu, ou que vous êtes unis aux Adityas et aux Riblius, ou que vous avez marché dans les pas de Visnu »

Ce passage n’est que la combinaison et le développement, avec une grande richesse d’images, des vers 14 et 15 de l’hymne 655. Monter sur le même char qu’Indra, ou marcher dans les trois pas de Visnu, c’est s’élancer au point culminant du sacrifice.

Indra se manifeste avec l’aide des Açvins, et réciproquement les Açvins sont amenés au sacrifice par Indra, ainsi qu’il est dit

(1) Le poète donne ici aux Açvins les trois qualités essentielles desdevas: la force, qui se manifeste le mieux dans Indra ; le mouvement et l'activité, qui caractérisent les Maruts; et enfin l'éclat ou la lumière, symbolisés par le char.

LE MYTHE DES AÇVINS

nettement dans un passage (899, 3,4, 6). C’est là un renversement d’idées naturel aux poètes védiques, et qui se présente également à propos des rapports des Açvinsavec Agni.

D IVINI TÉS FEMI NINES

En somme, peu ou point de mythes dans les relations des Açvins avec Indra : ces dieux sont juxtaposés plutôt qu’unis.

Dans les hymnes où il est question de plusieurs divinités, presque toujours la présence d’éléments féminins est nécessaire pour former de véritables légendes. Dans ce cas l’imagination a vite fait de concevoir des unions entre personnages divins de sexe différent ; et, le rapprochement une fois établi, toutes les comparaisons, toutes les énumérations, tous les jeux de mots, deviennent des détails du nouveau mythe, le grossissent ,1e détournent de son sens primitif, et en rendent ainsi l’explication hasardeuse pour les commentateurs futurs.

L’union des Açvins et de la libation sous sa forme brillante, n’a pas manqué de donner naissance à un mythe, qui mérite une étude spéciale. Ce rapprochement est tout naturel, puisque les Açvins président à la transformation de l’offrande en flamme ; dans la série des formes et des avatars du sacrifice, ils sont voisins d’Usas, la libation rougeâtre et brûlante, appelée métaphoriquement l’Aurore. Celle-ci est la fille de l’éclat ( divas duhitâ) comme les Açvins en sont les fils (divds nàpâtâ). On la nomme encore la fille de SCirya, de Sûra ou de Sûr, ce qui revient exactement au même ; ou bien on en fait la personnification féminine de l’élément brillant et enflammé du sacrifice : c’est alors Süryâ (1), l’épouse de Soma et l'amie des Açvins.

(1) Sûrya, c'est Agni, soleil du sacrifice; la fille de Sûrya ou de Div (l’éclat), identique à Usas, c’est la libation brillante, fille d’Agni, puisque celui-ci est le père du sacrifice ; dans l’ordre logique des faits, c’est au contraire Agni et ses divers substituts, qui sont les fils de la libation. Nous avons expliqué déjà comment peuvent se produire de pareils renversements d’idées.

Sous tous ces noms divers ( 1 ), elle est en effet leur compagne, et ils la prennent sur leur char pour la conduire à son brillant époux, Sonia, Sûrya, ou Agni. Cette idée est développée maintes fois dans les hymnes, toujours à l’aide des mêmes images. Le crépitement de la libation est comme un appel, qui invite les devas à venir au sacrifice; c’est la voix d’Usas, qui demande le secours des Açvins.

« Usas, éveille les Açvins; déesse belle et grande, éveille-les (ou : suscite-les) ! » (629.17) (cf. 292.1.)

L’offrande emportée par la flamme à laquelle elle se mêle, c’est la fille de Sûrya, montant sur le char d’or des Açvins, ce char à trois places, dont les roues ruissellent parmi les Ilots de la libation. C’est lorsqu’on l’attelle que l’offrande devient flamme, en d’autres termes que naît la fille de l’éclat. (865.12). Ici on peut laisser la parole au poète védique.

« La jeune femme, une fois née, vous a souhaités comme maître... (119.5). C’est votre char que la fille de Sûrya a choisi (117-15)..., et elle y est montée toute joyeuse, la jeune femme, ô héros! » (118.5.)

Quant au sens primitif du mythe, il est nettement visible, car les Açvins reçoivent l’épithète caractéristique de Süryâvasü , qu’on peut rapprocher de viçpàlâvasü, vàjoiïvasü, jmrüvüsü.

« Votre char, plus rapide que la pensée, s’élance à travers l’obscurité, avec cent réconforts ; il se hâte pour nous, Dieux Açvins, qui avez Sûrya comme bien. » (584.3.)

Enfin l’hymne 585 présente plusieurs vers qui ont pu donner naissance à tous les développements postérieurs du mythe.

« Votre char qui marche avec la jeune femme, enlève avec ses roues les bords de [l’offrande] lumineuse » (2).

(1) Usés — Sûvyà — duhità Sûryasya — duhità Sûras — duhità divas.

(2) Je serais tenté de traduire: « qui avez Siiryà éclatante», « qui brillez de l'éclat de Süryà ». Il est dit ailleurs que le char des Açvins revêt l’éclat des Aurores.

LIS MYTHE DES AÇVINS

« La jeune femme, tille de Sûr, s’est entourée de votre éclat à tous deux, dans la course tourbillonnante... »

« O vous qui allez en char, votre char qui revêt l’éclat des Aurores (c’est-à-dire des libation brillantes comme l’aurore), [une fois] attelé, fait sa course; par lui, Açvins, apportez-nous, quand Usas s’élève en l’air, secours et bénédiction dans ce sacrifice. »

En s’écartant du sens primitif des mots et en prenant les comparaisons au pied de la lettre, on arrive aisément à traduire comme suit :

« Votre char, qui accompagne la jeune [Aurore], eftieure de ses roues les extrémités du ciel... La jeune femme, fille du soleil, s’est entourée de votre éclat à tous deux, au crépuscule du matin... Votre char, qui revêt l’éclat des Aurores, [une fois] attelé, fait sa révolution ; avec lui, Açvins, apportez-nous à l’aube secours et bénédiction dans ce sacrifice. »

Les Açvins, d'après la mythologie postvédique, ne doivent pas s’unir à la jeune femme qu’ils emportent sur leur char ; car elle est réservée à Sonia, dont elle est l’équivalent féminin. Quant au rôle des Açvins, il est indiqué dans l’hymne 91 1 , où sont racontées les noces de Sûryâ. Il est d’ailleurs conforme à leurs fonctions habituelles ; ces dieux favorisent partout l’accouplement de la vache et du taureau, l’union du héros et de la jeune femme, le mariage de Sûryâ avec Sonia. Ils vont chercher la fiancée, et la conduisent à l’époux sur leur char. Ainsi, aux époques primitives, lorsque le mariage commençait par un enlèvement pour symboliser les violences anciennes et la brutalité des amours préhistoriques, l’homme envoyait ses amis arracher de la maison paternelle la femme qu’il désirait. C’est par une illusion très naturelle que les commentateurs hindous du Rig-Véda ont cru trouver dans l’hymne 911 un récit de ce genre. En réalité les Açvins ne sont pas ceux qui accompagnent ou qui enlèvent, ni ceux qui épousent par procuration, mais

proprement ceux qui enveloppent, qui entourent la libation (1)> pour l’entraîner sur le char des flammes et la réunir ainsi à son époux brillant, qui est d’abord Sonia ; il est à remarquer que dans le même hymne, Süryâ épouse encore successivement Viçvâvasu (nom d’Agni, en tant qu’il possède toutes les offrandes), puis Agni lui-même, et enfin le fils de Manu. Ces mariages multiples sont de simples images, et il semblerait assez extraordinaire de les expliquer parla polyandrie. Voici la traduction des passages les plus intéressants, et en particulier de ceux où il est question des Açvins. Le lecteur verra sans peine comment, sur ce simple canevas, l’imagination des poètes qni ont suivi et surtout des commentateurs a pu broder toute une légende.

« Elle s’est manifestée, la fiancée, tille de Rebha, l’aimable [femme] qui appartient à Nâràçànsa (2) ; le vêtement brillant de Süryâ est fait au moyen du chant ». (3)

« Ce quibrillea été son coussin ; ce qui luit a été son onguent; l’éclat a été le coffre du char, lorsque Süryâ va vers l’époux. » « Les hymnes ont été les préparateurs, le chant kurîra a été la tresse | de sa chevelure] ; les Açvins ont entouré Süryâ ; Agni a marché devant elle. »

« Soma a été pris du désir de la femme ; les deux Açvins ont entouré | la fiancée], lorsque Savitri, grâce au marias (4), a donné à un époux Süryâ qui chantait. »

« Le mànas a été le char, l’éclat a été la couverture ; les deux brillants ont traîné le char, lorsque Süryâ va vers [sa nouvelle] demeure. »

(1) Varâ est le terme qui désigne les Açvins dans ce texte. Ce mot vient de vri envelopper, et signifie « celui qui enveloppe; » — dénoinin. varey : faire l'acte d’envelopper.

(2) Désignation d’Agni.

(4) Le chant est le crépitement de la libation, précurseur de la; flamme; et la flamme est l’habit de süryâ.

(4) La prière ou plutôt la pensée pieuse, qui préside au sacrifice.

LE MYTHE DES ACVINS

«Tes deux taureaux unis, [ô char], ont été attelés par les deux chants, le Rig et le Sâina ; tes deux roues sont comme une oreille (1), et leur sillon éclatant te forme une route triomphale. »

« Il s’est avancé le cortège nuptial de Süryà, que Savitri a mis en mouvement.... ; on emporte Siiryâ sur le char des deux dieux brillants (2). » (911. 6, 7, 8, 9, 10, 11, 13.)

« Lorsque vous êtes allés avec votre char à trois roues, Açvins, demander Siiryâ en mariage, tous les devas ont approuvé votre projet et les deux parents ont été enveloppés par leur fils Pûsan. »

« Lorsque vous êtes venus, maîtres de la lumière, pour emmener Süryâ, où est allée l’une de vos roues, où vous êtes-vous placés pour montrer [la route] ? »

« Je te délivre du lien de Varuna (l’enveloppeur), dont l’a liée Savitri le bienfaisant ; dans la matrice de la libation, dans le lieu de la bonne œuvre, je t’unis inviolée à l’époux. »

(1) Mot à mot: « tes deux roues, qui sont l'oreille, ont été le chemin marchant fortement dans l'éclat. » Il faut faire appel ici à toute la subtilité du lecteur; voici le raisonnement du poète. Vers qui chantent les crépitements de l'offrande ? Vers la flamme sous la forme d'Indra ou d'Agni. A qui ou à quoi s'adressent les hymnes humains? A l'oreille. Les crépitements sont à la flamme, comme les hymnes sont à l'oreille, mais les crépitements sont des hymnes; donc les roues du char, identiques aux flammes, sont une oreille. Ou bien encore : l'oreille entend et reçoit les chants; elle peut donc les symboliser dans une imagination primitive; mais les chants font marcher le char voir la première partie du vers', les roues également; donc les roues sont l’oreille. D’autre part les roues sont les flammes, et celles-ci constituent le chemin rapide que parcourt la libation.

21 Mot à mot: « elle est transportée chez, les deux blancs. » Nous avons omis dans notre traduction le membre de phrase qui précédé: « Les taureaux sont frappés dans les resserrés », c'est-à-dire sont frappés pour les faire sortir du lieu étroit; cf . les favoris des Açvins délivrés par ceux-ci, et les ennemis d'Indra, frappe's ou tués par

lui.

« Que Pûsan t’emmène d’ici en te prenant par la main, que lesAçvinste conduisent avec leur char...» (91 1,14, 15, 24,26.)

En somme, l’explication des Açvins paranymphes a dû se présenter naturellement à l’esprit des commentateurs hindous, aussitôt qu’ils n’ont plus saisi le sens primitif des hymnes. Mais il y avait plus d’une contradiction à résoudre, une fois cette hypothèse admise ; un certain nombre de passages laissent supposer à première vue que les Açvins prennent ou tout au moins désirent pour femme Süryâ, la fille du Soleil; or elle épouse Soma dans l’hymne 91 1 . On a résolu cette difficulté en forgeant toute une légende dont le récit trouvera place dans une autre partie de ce travail.

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