CHAPITRE III
LES AÇVINS DANS L ATHARVA-VÉDA
Dans les deux chapitres précédents, nous avons tâché de mettre en lumière la conception primitive des Açvins, malgré le mystère dont elle s’enveloppe dans maint passage obscur du Rig-Veda, malgré les énigmes nombreuses qui la voilent et souvent la dénaturent. Nous nous sommes efforcé aussi de montrer quels éléments pouvait offrir ce mythe à un développement légendaire postérieur, développement qui avortera et dont on retrouve seulement quelques vestiges dans les Brâhmanas et les épopées.
Tous les textes cités jusqu’ici ont été tirés du Rig-Véda, le plus intéressant des recueils sacrés, nous ne disons pas le plus antique, car l’âge relatif des différentes Samhitàs védiques est peut-être aussi malaisé à déterminer exactement que les dates de composition des différents morceaux de l’Iliade. Il est probable que l’Atharva-Véda, par exemple, n’est ni plus moderne, ni plus ancien que le Rig : tous deux ont été constitués vers la même époque, avec des hymnes provenant de la même source, transmis par la même tradition et souvent communs aux deux recueils.
A l’ensemble des textes qui composent le quatrième Véda. les rituels attribuent un caractère propitiatoire, tout pratique ; et les commentateurs brahmaniques les interprètent comme des formules propres à écarter les dangers et les maladies. Mais ces exorcismes et ces incantations ne sont devenus tels que par le lent travail des générations de prêtres, intéressés à rendre de plus en plus mystérieuses les conceptions fort simples des livres sacrés. Leur tâche fut singulièrement facilitée par l’évolution du langage qui changeait le sens des mots ou altérait leur forme, et par le développement de la pensée qui, devenue philosophique, substituait aux formules concrètes des idées abstraites, et traduisait par des métaphores ou des symboles les descriptions du sacrifice primitif.
Il y a donc deux méthodes pour interpréter l’Atharva-Véda. D’après la première, qui est celle des commentateurs hindous, tous ces textes sont des recettes contre les maladies et des incantations diverses. La seconde se propose de découvrir le sens primitif de ces hymnes, réservé peut-être à l’enseignement ésotérique. La nécessité de cacher ce sens aux profanes a sans doute vulgarisé de bonne heure et fixé pour toujours une interprétation traditionnelle toute différente.
Nous nous inspirerons des principes suivants : faire partout le départ de ce qui est original et de ce qui appartient également au Rig; déterminer le genre des morceaux communs ; montrer quelles préoccupations religieuses ou quelles tendances philosophiques ont présidé au choix des textes particuliers à l’Atharva.
Un fait frappe dès l’abord : c’est le rôle insignifiant des Açvins dans l’Atharva. Les compilateurs qui ont réuni les hymnes de ce recueil semblent les avoir inconsciemment écartés sans doute à cause de leur nature vague et peu précise. En effet, ces dieux de transition, si je puis m’exprimer ainsi, font double emploi avec Indra uni à Agni, ou avec le couple de Mitra et
LES AÇVINS DANS L’ATHARVA-VEDA
Varuna; mais ils n’ont ni la large compréhension d’Agni qui, par ses innombrables avatars, emplit le sacrifice tout entier, ni la triomphante extension d’Indra, qui représente le point culminant de l’œuvre religieuse, le terme de son évolution. La dualité même des Açvins, d’un symbolisme d’abord si clair, est devenue bientôt une cause d’obscurité et de confusion.
Ils exprimaient l'union intime des deux éléments du sacrifice, au moment où ceux-ci n’étaient déjà pour ainsi dire plus deux et n’étaient pas encore un, concept réalisé en quelque manière par le mot même açvinâ: la dualité est impliquée par l’emploi du duel, mais il est impossible de distinguer d’une façon précise les deux éléments et d’attribuer à chacun des Açvins une personnalité distincte. Dans les hymnes consacrés à Indrâgnî, à Mitrâvarunâ, des vers nombreux s’adressent soit à Mitra seul, soit à Varuna, soit à Indra, soit à Agni ; mais le mot Açvins ne s’em • ploie pas au singulier, et nous avons vu que les rares passages où le poète semble faire une distinction entre les deux divinités sont d’une interprétation fort délicate. Gomme d’autre part ils sont dissemblables à l’origine, leur couple ne peut être dépeint que sous des traits vagues et généraux, avec des formules à double entente. Aussi, leur image est-elle difficile à fixer : ils n’ont pas de place dans le Panthéon brahmanique; car l’anthropomorphisme ne saurait comment les représenter, sans fausser leur caractère primitif ou même sans le supprimer entièrement.
Les compilateurs de l’Atharva semblent avoir eu conscience de ces difficultés. Dans le recueil, 80 vers environ sont consacrés aux Açvins. Ces dieux y sont presque toujours invoqués avec d’autres, généralement dans un vers isolé. Exception doit être faite pour quelques rares passages qu’on retrouve textuellement dans le R. V. Le tableau suivant permettra de s’en rendre compte :