‹ L'evolution d'un mythe; Açvins et DioscuresChapitre 3 sur 53 · AUTRES EPITHETES · texte numérisé non relu

AUTRES EPITHETES

Les Açvins sont doués de mouvement et de rapidité, comme tous les devas. Cette qualification est si essentielle dans les religions indo-européennes, qu’en grec le mot h ci;, qui devait signifier primitivement « rapide », a pris le sens de « sacré» Dans le Rig-Véda, les Açvins sont appelés une fois isirn (Upà), ceux qui se meuvent. Ils sont encore les « remuants », « les agités», « les actifs » ( valgu , bhuranâ , bhuranyû), comparables à Agni lui même (2), ou bien à des voyageurs, à des danseurs (3) ; leur nom même de possesseurs de chevaux équivaut à «rapides »; ils attellent à leur char des coursiers aux sabots agiles (4), dont la course précipitée les emporte dans la splen (leur du sacrifice (5).

Mai* ces cavaliers actifs sont par excellence des devas, c’est -

(1) Sâyana , R.-V., 7; 72, 2.

(2) Cyàvanâ, cf. Cyàvâna-Agni.

(3) Vahnî, nrtû-

('•) Yuyujânàsapti, dravàtpânl, âçuhéçasâ.

(5) Divisprcà,

à-dire des êtres lumineux; ils sont brillants (1), eux et leurs dons (2), eux et leurs oeuvres (3) ; étant les tlammes du sacrilice, ils sont rouges comme le feu (4), étincelants comme l’or (5), éclatants comme la liqueur fermentée qui brûle (6), ils sont les maîtres de la splendeur (7) du sacrifice, et ils parcourent les chemins enflammés (8), admirables comme Agni lui- même, qu’ils manifestent (9).

Enfin ils apportent les éléments du sacrifice, les dévorent, les consument, et, en les emportant sur les ailes de la flamme, font naître Agni. Ils possèdent le liquide agréable, consistant en miel, en lait de vache ou de jument(10),et le font ruisseler pour nourrir le feu. On les appelle donc les riches, les généreux, les maîtres des biens.

En résumé les épithètes des Açvins (1 1) nous donnent quelques renseignements généraux sur la nature de ces divinités.

Elles sont de trois sortes.

Quelques-unes se rattachent au nom même des Açvins, considérés comme possesseurs de chevaux ; elles expriment leur caractère purement formel, et les désignent par leurs qualités extérieures, en leur donnant aussi certains attributs.

(1) Çubhrà, rudrà, puruçcandrà, pâjasâ, yaçàsâ, vicetasâ, pràcetasü.

(2) Citràrati.

(3) Çùcivratâ.

(4) Usrà.

(5) Hiranyapeçasü,

(6) Màdhuvarnà.

(7) Çubhàspàtï.

(8) Rùdravartanî, hiranyavartani.

(9) Dîdyagni.

(10) Mâdhvî, àçvâmaghâ. gomaghâ.

(11) En nous servant du lexique de Grassmann, nous avons pu faire facilement la statistique des épithetes les plus importantes. Celles qui reviennent le plus souvent sont celles de nâsatyâ (79 fois), et dasrà (43 fois); Nàrd, qui apparaît 0! fois, n’est, comme nous l'avons vu. que la désignation la plus banale des devas. quels qu'ils soient. Vrsanâ (31 fois) est dans le même cas. Luis viennent vûjinicasû (20) — çubhàspàtï (16) — vrsanvaxü (15) — mâdhvî (15) — dhisnyâ (11) — purubliujâ (10). — Aucune autre épithète n'est répétée dix fois.

LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS 27

Ce sont deux jeunes gens, apparaissant toujours ensemble comme deux frères, montés sur un char d'or, et traînés par des chevaux couleur de feu. Ges épithètes pourraient servir d’éléments à une représentation figurée des Acvins, et elles nous montrent, par une série d’images précises, comment les voyaient leurs adorateurs.

D’autres épithètes, plus nombreuses, sont aussi plus générales. Communes à Agni, Indra, Mitra et Varuna, auxMaruts, en un mot à presque tous les devas, elles nous renseignent sur le caractère essentiel des Acvins, qu’elles nous représentent comme des êtres lumineux et bienfaisants, dispensateurs de certains trésors, et intimement liés à l’acte du sacrifice. Ges épithètes, peu intéressantes pour l’étude particulière des Acvins, font comprendre d’une façon générale les conceptions religieuses des primitifs.

Enfin les épithètes les plus fréquentes font allusion à des traits particuliers aux Acvins; seulement il ne s’agit pas ici, comme plus haut, de leur forme, de leur aspect, de leurs attributs, mais de leurs actions, de leur rôle et de leur intervention dans le sacrifice, où ils apparaissent comme des prêtres divins chargés de manifester Agni. Ges épithètes pourraient illustrer en quelque sorte la mythologie proprement dite des Acvins, l’histoire de leurs exploits et des services qu’ils ont rendus à difie rents personnages.

Les prétendus favoris des Açvins. — Leur signification et leur valeur.

Ges protégés des Açvins, qui se confondent dans beaucoup de cas avec ceux d’Indra, ont au point de vue mythique une grande importance. Avant d’étudier en lui- même le couple açvinien, il

L’BVOLUTION D'UN MVTHK

ne sera donc pas inutile de les examiner en détail les uns après les autres, pour comprendre leur origine et leur signification. Tous, en effet, sont des substituts d’Agni ou de Sonia : d’abord simples qualificatifs, ils sont devenus des noms propres, et ont été élevés au rang de personnages mythiques. Les plus célèbres sont Atri, Bhujyu, Cyavâna, Kanva, Atharvan et Dadhyanc.

ATR I

Le sens de ce mot est très clair. 11 est tiré de ad qui signifie « manger», « déchirer», « dévorer »; Atri est donc « le dévorant », et l’épithète s’applique parfaitement à Agni, puisqu’aujourd’hui encore il nous arrive de parler du feu dévorant. Ce sont les Açvins qui aident le dévorant à venir à bout de l’offrande froide et sombre, à la transformer en flammes brûlantes et claires. Du sein des libations, dans lesquelles il était pour ainsi dire enfermé, et qui tendaient à l’étouffer, à l’engloutir, en un mot à l’éteindre, il sort victorieux. Ce miracle des Açvins peut se raconter en quelques mots avec des citations mêmes du Rig-Véda, mises bout à bout ;

« C’est vous, Açvins, que le dévorant appelle à son aide (183.5). Il vous désire, devas Açvins (428.10) Venez avec la vitesse de l’aigle, vous qui par exellence portez les réconforts

(432.4) ! Dans votre hâte, vous avez souhaité pour Atri l’éclat accompagné du doux liquide, comme un ruissellement d’eau

(180.4) . Pour lui vous avez échauffé le liquide froid (119.0) ; quand il était précipité dans les profondeurs de la libation, vous lui avez donné l’aide de l’offrande brûlante (1 18.7) ; vous avez délivré de l’endroit où il était enfermé, du sein de la libation, le risi, le dévorant , avec la troupe des devas (117.3); vous l’avez fait marcher (112.16); de même que vous l’avez tiré de la grande obscurité, faites-lui franchir le pas difficile, ô forts ! » (491.10).

LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS

Atri 11'est donc pas autre chose qu’une des phases d’Agni ; il représente celui-ci au moment où il dévore l’offrande. Mais de même que les grandes flammes brillantes aident à s’étendre le feu qui couve, de même « Agni (c’est-à-dire la manifestation éclatante du dieu) a mis en liberté Atri [contenu] dans l’intérieur du liquide brûlant »(906.3). Rapprochons de cette dernière citation un autre passage : « C’est vous qui pour Atri Saptavadhri avez fait plein de réconforts le trou échauffé » (865.9). Nous comprenons maintenant, malgré les obscurités apparentes, comment a pu naître la légende postérieure du Risi Atri. enfermé par les Asuras dans une « maison de travail », où il souffrit delà chaleur, mais fut rafraichi par une pluie merveilleuse, que lui envoyèrent les Açvins. Qu’est -ce que cette pluie merveilleuse ? Deux passages mal interprétés vont nous l’expliquer. « Pour Atri, couvrez l’enflammé par le froid, Açvins ! » C’est-à-dire versez sur le feu la libation froide , ou bien, dans le sens de la légende : versez la pluie sur celui qui souffre delà chaleur (682.3. cf. 119.6, avec deux interprétations pour urusyâthas). Pour les disciples de Max Müller, la légende d’Atri représente la saison des pluies succédant à la saison des chaleurs. C’est une conception qui a pu trouver place dans la mythologie postérieure, mais certainement elle n’est pas primitive. Elle est d’ailleurs en contradiction formelle avec certains passages (1), où il est dit expressément que c’est le liquide luimême qui, d’abord froid, devient ensuite brûlant. Cette transformation s’explique, s’il s’agit du dot des libations versées sur le feu, mais elle ne se comprend plus, s’il est question de la pluie arrosant la terre.

(1) En voici un entre autres :

Yuvàm rebhàra pârisüter urusyathas Hiména gharmdm pdritaptam à t rave.

C’est encore un nom d’Agni. Tugra , du verbe tuj (1), c’est « celui qui se meut avec force ». Le commentaire de Sâyana le représente comme un ennemi d’Indra, dont celui-ci triomphe ou fait triompher ses favoris; d’après uu passage, il le perce du vajra , son arme préférée. Tugra pourrait être dès lors une personnification de la libation obscure, ce qui ne serait pas du reste en désaccord avec l’étymologie donnée plus haut. Un autre texte confirme cette hypothèse : dans un hymne à Indra, on nous montre le dieu « faisant couler » Tugra (2). Les Açvins jouent probablement le même rôle.

TÔGRYA OU B H U J Y U

Tugra n’a qu’une minime importance dans le R. V., où il apparaît rarement ; il est surtout connu en tant que père de Bhujyu. Celui-ci nous ramène à un des innombrables noms d’Agni, qui tantôt désignent le feu par une de ses qualités, tantôt expriment une de ses rapides transformations.

Pourquoi Bhujyu est-il appelé Togrya, le dis de Tugra? Rien de plus conforme aux idées védiques. Puisque la damme sort du liquide versé, celui-ci est le père de celle-là. Mais c’est un père dénaturé, qui abandonne son dis ; en effet, la libation commence par étouffer le feu, qui semble prêt à mourir, mais bientôt reparaît, plus brillant et plus fort.

Nous comprenons maintenant la légende du Bhujyu postvédique, perdu au milieu des eaux de la mer, et sauvé par un miracle des Açvins. Cette histoire prit une grande extension : on racontait (3) que le roi Tugra, poursuivi dans une île par ses

(1) Cf. çdkra , vipra.

(2) 461. 8 « Il (Indra) a fait couler (upasrja) Tugra pour Dyotama (le brillant, c'est-à-dire Agni). » cf 117. 14, pour le rôle des Açvins.

(3) R. V, 503. 6, Commentaire de Sàyana,

LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS

ennemis, voulut du moins leur enlever son fils Bhujyu ; il parvint à le faire échapper par mer ; mais le vaisseau qui le portait avec ses compagnons fît naufrage dans des parages éloignés. Les Açvins, alors, envoyèrent à Bhujyu un navire ailé, qui lui permit, en trois jours et trois nuits, de rejoindre son père.

Tous les détails de cette légende sont bien en germe dans le R. V., mais combien vagues et même contradictoires, si on les prend au pied de la lettre ! Tantôt c’est un arbre auquel Bhujyu s’accroche pour sortir de la mer; or l'assimilation du feu à un arbre (1) est fréquente dans le Rig-Véda; tantôt ce sont les quatre nefs de Jathala, c’est-à-dire quatre libations enflammées qui le sauvent des eaux (2) ; tantôt c’est une barque animée ou volante qui l’entraîne hors des flots (3) ; ou bien encore les Açvins suscitent des oiseaux, un attelage ailé et même « attellent un cheval » pour accomplir le miracle. Ces barques volantes ou animées, ces oiseaux, ces chevaux, ce sont toujours les flammes, qui manifestent l’élément actif du sacrifice, en le tirant de la libation (4). Quelques passages rapprochés les uns des autres mettront en relief, mieux que n’importe quelle discussion, la valeur purement métaphorique de ces formules. « C’est vous, Açvins, qui avez mis dans les eaux vives, pour le filsdeTugra, la barque animée , volante (182. 5). — Quel est cet arbre qui s’est élevé au milieu du flot, et qu'a embrassé le fils de Tugra? (182. 7). Lorsque pour lui vous avez attelé celui qui traverse , lorsque le fort a été placé au milieu des flots... (158.3) c’est vous qui avez tiré des eaux Bhujyu.. en leslui faisant traverser par vos énergies merveilleuses (585. 7) ; — c’est vous qui avec vos oiseaux avez tiré Bhujyu de la mer des eaux,

(1) 182. 7, « Quel est cet arbre qui s'est élevé au milieu du flot, et qu’a embrassé le fils de Tugra, lorsqu’il a eu besoin de secours. »

(503. 6). — Vous l’avez amené sur le bord de l’eau ruisselante avec les trois chars aux cent roues , aux six chevaux.. . , Bhujyu, monté sur le vaisseau aux cent rames (1 16. 4, 5). — Vous avez tiré Bhujyu de la mer des eaux avec les rouges chevaux volants { 117. 14).

Ges citations ont été multipliées à dessein, pour donner quelque idée de l’exubérance des images dans les hymnes védiques. Si un doute subsiste encore à propos des origines du mythe de Bhujyu, insistons sur la diversité même des dangers auxquels échappe le fils de Tugra : elle est presque aussi grande que la variété des moyens de sauvetage. Le plus souvent, il est vrai, c’est au milieu des eaux qu’il est perdu, puisqu’ Agni doit sortir des libations. Mais ne nous dit-on pas dans un passage (1) que les Açvins « ont fait sortir Bhujyu du lieu étroit ». Nous voilà ramenés à la légende d'Atri. Ailleurs il est question du « fils de Tugra, devenu vieux » (2), c’est le même que Cyavàna, rajeuni par les Açvins. Et Bhujyu tiré delà mer, c’est Rebha sauvé des eaux ! Nous retrouverons tout à l’heure ces nouvelles manifestations d’Agni.

Dans l’hymne 119 (v. 4), les Açvins conduisent vers ses pères (au pluriel) Bhujyu qui s’agite, ce que les commentateurs ont interprété eu disant que Bhujyu est ramené à son père, sans voir que les pères dont il est question, ce sont les vieux Agnis morts que va rejoindre le nouvel Agni. Gela est dit en propres termes dans un autre passage. « C’est vous qui avez mis dans

les eaux vives pour le fils de Tugra cette barque au moyen

de laquelle vous l’avez fait monter chez les devas(3) ». Ou

encore (4) : «Vous avez conduit au lieu habituel Bhujyu. monté sur le vaisseau aux cent rames ».

LA NATURE ET LE ROLE DES AÇVINS

L’explication étymologique du mot Bhujyu confirme ce qui précède. Bhujyu, de la racine bliuj, « onduler », représente la tlamme ondulante, la langue de feu. L’épithète de bhujyu est d’ailleurs appliquée une fois au char des Açvins, et une autre fois à Agni lui-même (1). Enfin il est dit que les Açvins ondulent (2) hors des eaux avec leur attelage ailé : ce dernier passage montre suffisamment qu’il faut donner au nom propre Bhujyu son sens étymologique.

CYAVÀNA

Cyu signifie « se remuer ». Cyavâna, c’est « le remuant », l’actif, épithète naturelle d’Agni. D’après les légendes postérieures, Cyavâna fut un Risi qui épousa la fille d’un prince. Pour certains mythologues, c’est le soleil couchant, le vieux soleil, qui rajeunit pour épouser la journée du lendemain. N’estil pas plus simple d’en faire le feu du sacrifice ressuscité ou rajeuni, et s’unissant aux libations nouvelles ? Tous les matins Cyavâna- Agni renait de ses cendres, et ses épouses, les offrandes, lui donnent de nouveaux enfants.

« C’est vous, Açvins, qui par vos énergies avez de nouveau rendu jeune Cyavâna vieillissant 117. 13 Vous l’avez ra-

jeuni, ainsi qu’un char [qu’on répare], pour qu'il se meuve. 865. 4. Nâsatyà, vous avez ôté à Cyavâna quand il est devenu vieux, son corps, comme un vêtement; quand il a été abandonné, vous avez prolongé sa vie, ensuite vous en avez fait le maître déjeunes femmes. 116. 10.... » N’est-ce pas là une description de la flamme, qui, lorsqu’elle manque d’aliments, décroît et dépérit comme un vieillard, mais renaît, plus brillante et plus belle, quand on lui permet de s’unir, pour les consumer, à de nouvelles libations.

Cette histoire n’est pas particulière à la mythologie hindoue.

(2) 503. 6, bhujàntâ part. près.

ÜNtv. de Lyon. — Renkl.

(Ju’est-ce en Grèce que la légende de Médée rajeunissant le vieil Aeson, sinon une autre forme du conte Hindou racontant la résurrection du vieux Cyavâna. Ovide, dans ses Métamorphoses, ne comprend plus le sens primitif du mythe, qui cependant est clair encore au travers des enjolivements du poète. La magicienne s’envole sur un char attelé de deux dragons pour accomplir ses enchantements ; elle fait bouillir des plantes cueillies sur les hauts lieux, etelle baigne dans le liquide échauffé les membres du vieil Aeson, pour le transformer en jeune homme. Tel le nouvel Agni sort, tout étincelant, du sein des libations, mêlées aux cendres du feu de la veille.

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