LA COURSE EN CHAR
Plus précis est le mythe de la course. C’est le récit d’une lutte de vitesse, à laquelle se livrent les dieux, montés sur leurs chars : tantôt le but n’est pas clairement défini ; il consiste en nourritures ou en boissons qui ne sont autre chose que les aliments du sacrifice, dévorés c’est-à-dire atteints par les chevaux-flammes ; tantôt la récompense est une femme, que tous les devasont demandée en mariage, et que doit obtenir le vainqueur de la course. Un mythe de ce genre a dû se développer facilement chez des peuples qui attelaient les chevaux à des chars, et qui par conséquent ont connu de bonne heure les courses de vitesse. Quoi de plus naturel que de comparer par exemple les chevaux célestes ravisseurs de l’offrande aux chevaux terrestres, grâce auxquels le vainqueur remporte le prix delà lutte. Les mœurs delà Grèce héroïque ne s’accordent-elles pas, elles aussi, avec de pareilles conceptions ? Quand Achille célèbre des jeux funèbres en l’honneur de Patrocle, le premier prix de la course des chars est une femme, une captive habile aux travaux de son sexe. Jusqu’ici rien de mythique. Mais voici une légende qu’il est intéressant de mettre en regard du récit épique : Pélops, pour obtenir l’amour de la vierge Hippodamie, doit triompher dans une course en char d’Œnomaos, père de la jeune fille, ,et vainqueur de treize prétendants. Pélops l’emportera, grâce à un char d’or, attelé de chevaux ailés, aux pieds infatigables, que pour lui Poséidon a fait sortir des flots de la mer pendant les ténèbres de la nuit. Ainsi sort de l’obscurité des eaux le char des divinités védiques, char d’or attelé aussi de chevaux ailés, aux sabots rapides. Ces deux récits se complètent et s’expliquent l’un l’autre; aux éléments empruntés à la vie réelle, sont venus se joindre quelques traits d’un hymne antique; et la légende est formée.
LES BRAHMANS ET LES UPANISAÜS
A propos de ce récit, l’Aitareya Brâhmana nous offre deux versions contradictoires, sans doute parce qu’elles ont pourpoint de dépar t deux passages différents d’un texte sacré. D’après rune, les Açvins arrivent les derniers au but, et c’est pourquoi iis ont eu la dernière part du Sonia (1). D’après l’autre, ils gagnent au contraire la course, et ils obtiennent en échange de leur victoire la libation sacrée. C’est toujours, on le voit, l’offrande qui est la récompense de la lutte. Mais le mot âji signifie à la fois « course » et « prix de la course ». 11 semble donc qu'il ne désigne qu’indirectement l'offrande, parce que gagner l’âji. c’est gagner le soma.
Or ne serait-il pas permis de faire le raisonnement inverse et de prétendre que le sens primitif est celui de libation (2), que par extension seulement âji a fini par signifier « libation qu’on cherche à atteindre, vers laquelle on court, c’est-à-dire prix d’une course, course, lutte, combat » ? Aji, comme âjâ, viendrait de ajâ (chèvre), et désignerait primitivement ce qui sort ou vient de la chèvre. Or, au point de vue du sacrifice védique, ce qui vient de la chèvre, c’est son lait. C’est ainsi que gûvya désigne le lait de vache, et âçvya le lait de jument. Mais lorsqu’un hymne védique nous raconte qu’Indra va vers Yâji, ou court Y âji avec son char traîné par deux chevaux, n’est-il pas naturel de comprendre que cet âji est le prix de sa course ? Que dans le même hymne on nous montre Agni par exemple et le couple des Açvins allant aussi vers cet âji, ce qui n’a rien d’extraordinaire, puisque le propre desdevas est de
(1) C’est peut-être le point de départ de la légende d’après laquelle les Açvins étaient primitivement exclus de l’offrande du soma, et n'ont été admis à le partager avec les autres devas que grâce à l’intervention d’un ascète guéri par eux ; ce que M. Hillebrandt interprète en disant que les Açvins sont des dieux anaryens admis à une époque relativement tardive dans la religion des vainqueur de l’Inde.
(2) Voir aji dans les passages du R. V. cités par Grassmann. Aucuu des textes védiques renfermant le mot âji ne s'oppose à cette explication. L équivalence d 'âji et de Soma par exemple est nettement marquée dans un passage de l’ Ait. Br. Il, 4. 25.
se rapprocher des libations, — voilà une lutte organisée entre les dieux : c’est précisément le sujet de notre mythe. Les détails s’arrangent d’eux-mêmes ; avec un peu d'imagination le poète décrit les attelages des dieux, les vaches de couleur rouge qui traînent le char de l’Aurore, les ânes rapides qui emportent celui des Açvins, les chevaux impétueux à la crinière brillante, que dirige Indra (i).