LA LÉGENDE DE CYAVANA
C’est le sujet d’un assez long récit du Çatapatha Brâhmana : il aboutit, comme d’habitude, à l’explication d’un rite. La même légende est développée avec de nombreux détails dans le Mahâbhârata, mais le poète épique a suivi une tradition légèrement différente de celle des Brâhmanas : aussi la comparaison des deux mythes est-elle fort intéressante.
Voici d’abord le récit du Çatapatha Brâhmana :
Cyavâna, vieux et décrépit, est gisant, pareil à un spectre. Les jeunes fils de Çaryâta insultent à sa misère, et le saint irrité suscite parmi eux une querelle. Pour l’apaiser, Çaryâta est obligé de donner à l’ascete sa fille Sukanyâ. Elle excite les désirs des Açvins, mais refuse d’abandonner son mari pour les suivre ; seulement elle profite de l’occasion pour persuader ces dieux, par un subterfuge, de rajeunir Cyavâna, en leur qualité de médecins. En échange de ce service, celui-ci leur donne les moyens de participer à l’offrande du soma (2).
1) D’après l’Ait. Br. IV. 2. 9.), auquel j'emprunte ces détails, le char d'Agni est traîné par des mules (?)
(2) Légende de Cyavâna dans le Çat. Br. IV, 1. 5. 1 sq. Nous distinguons dans cette légende quatre parties.
Première partie. — 1. Quand les Bhrigavas ou les Aîigirasas eurent atteint le monde du ciel, alors Cyavâna, fils de Bhrigu, ou Cyavâna, fils d’Aùgiras, était abandonné, décrépit, et semblable à un spectre.
2. Alors Çaryâta, fils de Manu, marcha avec sa race ; il descendit près de lui. Ses jeunes fils, en folâtrant, l'accablèrent de mottes de terre, car ils s'imaginaient que ce vieux semblable â un spectre était sans force.
LES BRAH.MANS ET LES UPANISADS
Pour trouver les éléments de cette légende, c’est encore au
3. Mais lui s'irrita contre les fils de Çaryâta; il fit naître une querelle entre eux; ainsi le père combattit avec le fils, le frère avec le frère.
Deuxième partie. — 4. Çaryâta réfléchit alors : « Qu’ai-je fait pour être dans ce pas difficile? » Il appela les pâtres des vaches et des brebis, et leur parla.
5. Il leur dit : « Qui de vous ici a vu quelque chose aujourd'hui? » Ils dirent alors : a Cet homme décrépit, semblable à un spectre, est étendu. Les jeunes gens, l’ayant cru sans force, l'ont accablé de mottes de terre. » Sachant [à quoi s'en tenir,] il les dispersa. «. C'est Cyavàna, » dit-il.
0. Il attela un chariot, et prit sa fille Sukanyà. Il se dirigea vers l’endroit où se trouvait alors le risi.
7. « Risi, salut à toi! Je ne savais pas l'offense que je t'avais faite : Voici Sukanyâ, par le moyen de laquelle je veux te calmer. Que ma race soit réconciliée avec toi ! » C'est ainsi que sa race se réconcilia avec le risi. Alors Çaryâta, fils de Manu, s’apprêta [â partir], « Que je ne te fasse pas d’autre injure, » dit-il.
Troisième partie. — 8. Or les Açvins voyagèrent, guérissant [les hommes]. Ils s’approchèrent de Sukanyâ, et désirèrent s'unir avec elle, mais elle ne voulut pas.
9. Ils lui dirent alors : « Sukanyâ, quel vieillard semblable à un spectre tu as pour mari! Satisfais-nous! » Elle leur répondit : « C'est â lui que mon père m'a donnée; tant qu’il vivra, je ne l'abandonnerai pas ! » Le Risi le sut.
10. Il dit : « Sukanyà, que t’ont-ils dit? » Elle le lui apprit; après cette explication, il reprit : « S'ils t’adressent de nouveau la parole, dis-leur : Vous n’êtes ni complets
parfaits), ni bien arrangés, et vous critiquez mon mari! Et, s'ils te disent : Comment sommes- nous incomplets et mal arrangés? Réponds-leur : Faites que mon mari soit de nouveau jeune, alorsje vous le dirai! » Or, ils la rencontrèrent de nouveau et lui parlèrent de la même façon.
11. Elle leur dit : « Vous n'êtes ni complets, ni bien arrangés, et vous critiquez, mon mari! » Ils reprirent : « Comment sommes-nous incomplets et mal arrangés? » Elle répliqua : « Faites que mon mari soit de nouveau jeune, alors je vous le dirai. »
12. Ils dirent alors : « Amène-Ie à ce lac, et il obtiendra l'âge qu'il désirera. » Elle l’amena au lac, et il obtint l'âge qu'il désira.
Quatrième partie. — 13. Ils dirent alors : « Sukanyâ, pourquoi sommes-nous incomplets, pourquoi mal arrangés? » Et le Risi leur répondit : « Dans le Kuruksetx-a, es autres dieux font un sacrifice, et de ce sacrifice ils vous excluent tous deux. Voilà pourquoi vous êtes incomplets, mal arrangés. » Et les Açvins partirent; et ils arrivèrent près des dieux qui faisaient un sacrifice, au moment où l'on récitait le Bahispavamàna.
li. Ils dirent : « Invitez-nous! » Et les dieux répondirent : « Nous ne voulons pas vous inviter. Vous avez marché très amicalement parmi les hommes, en guérissant. »
15. Ils répliquèrent : « Vous sacrifiez avec un sacrifice sans tête! » — Comment! sans tête! — Sans tête! Invitez-nous, et nous vous dirons, [ce qu’il faut faire]. — Ainsi soit-il ! »
15. C'est ainsi qu’ils les invitèrent. Ils apportèrent pour eux la coupe açvinienne. Et les deux [devas] devinrent les prêtres adhvaryus du sacrifice, et rétablirent sa tête. C'est dans e chapitre du Divàkîrtyas qu’est exposée la façon dont ils ont rétabli cette tête...
Rig-Védaque nous aurons recours. Il a été question de Cyavâna dans une autre partie de ce travail , à propos des prétendus favoris des Açvins : Cyavâna est l’une des innombrables formes d’Agni, qui, vieux, c’est-à-dire près de s’éteindre, et enseveli pour ainsi dire sous la libation obscure, en sort, triomphant et rajeuni, pour s'unir à elle, grâce à l’assistance merveilleuse des Açvins.
Les traits élémentaires de la légende se dégagent ainsi qu’il suit des textes védiques : Cyavâna est vieux et décrépit ; — il devient l’époux d’une jeune femme ; — les Açvins le rajeunissent (1). Ces trois idées sont les seules qu’on trouve dansleRig- Véda, et elles correspondent bien aux trois grandes divisions de la légende, telle qu’elle est développée soit dans le Çatapatlia, soit dans le Mahâbhârata (2). L’imagination des commentateurs a préparé ou fait le reste.
Bien des détails sont visiblement inspirés du Ilig-Véda : ainsi, d’après un passage de l’hymne 116.10, les Açvins prolongent « la vie de [Cyavâna] abandonné ( jahitàsya ). » Au début du récit brahmanique, Cyavâna est aussi abandonné (jdhe). Mais le narrateur a éprouvé le besoin d’expliquer cet abandon. « Quand les Bhrigavaset les Angirasas eurent atteint le monde du ciel, alors Cyavâna, fils de Bhrigu ou fils d’Angiras, élait laissé seul, décrépit et semblable à un fantôme (3).» Les personnages dont il est question ici, constituent deux classes de demi-dieux, qui, d’après la mythologie postérieure, trouvent le feu et l’apportent aux hommes. Ils sont en réalité la foule des
(1) Cela résulte des deux premiers passages, pris au hasard, dans lesquels il est question de Cyavâna. 116. 10 — 117. 13. cf. 118. 6 — 428. 5 — 420. 5 — Î84. G — 587. 5 — 865. 4.
(2) Nous avons marqué ces divisions dans notre traduction. La quatrième partie est une autre légende combinée avec la première, ainsi que nous l’expliquons plus bas.
(3) Les angirasas et les bhngavas sont rapprochés dans une énumération des Pitris pl. V. 840. 6 ; de même Bhrigu et Angiras sont cités à côté de Manu (R. V. 663. 13). Cela suffit pour expliquer la double généalogie de Cyavâna, singulière au premier abord.
LES BRAHMANS ET LES UPANISADS
Agnis déjà passés, et par conséquent les pères des Agnis présents ou futurs, par exemple de celui qui prend le nom de cyàvàna, « le remuant ». Autre détail de la légende : les jeunes dis de Garyâta, croyant le vieux Cyavâna sans force, l’accablent de mottes de terre. Or, rappelons-nous qu’Agni commence par être recouvert et comme écrasé par la libation, qui s’appelle souvent prithivî , « la large » et plus tard « la terre ». 11 sufdt qu’un commentateur ait joué sur le double sens du mot, ou même n’ait connu que le second, pour ajouter un trait nouveau à la légende, trait qu’on retrouve d’ailleurs dans leMahâbhârata sous une forme un peu différente.
On pourrait poursuivre ces comparaisons : Agni réclame des libations, qui sont ses femmes rayonnantes de jeunesse et de beauté ; il se complaît dans ces unions célébrées à chaque instant par les poètes védiques. Or ne voyons-nous pas que Garyâta donne satisfaction à son ennemi par le don de Sukanyâ, la vierge séduisante?
Enfin, un dernier point mérite d’arrêter l’attention. C’est des dots de la libation que sortent les devas, brillants de jeunesse; et c’est dans les eaux d’un lac que les Açvins plongent Cyavâna pour lui rendre sa première beauté ; c’est aussi dans un liquide magique que Médée trempe les membres du vieil Aeson ; il n’est pas jusqu’à nos contes de fées qui ne racontent des merveilles identiques, dont nous gardons le souvenir affaibli, quand nous parlons d’eau de Jouvence.
Tous ces traits, communs aux deux rédactions, sont de source purement védique, bien que, dans la mise en œuvre, ils aient été plus ou moins déformés par le travail personnel du commentateur.
La bn de la légende, relative à la participation des Açvins au sacrifice du soma, se lie assez mal à ce qui précède, et constitue
(1) Sukanyà, de su « bien », et kan, i faire plaisir ».
en quelque sorte une deuxième narration qui fait suite à la première, mais traite d’un autre sujet. On est donc tenté de croire qu’il y a là deux légendes, dont chacune pourrait avoir une origine indépendante; elles se sont trouvées combinées à une date postérieure, difficile à préciser, et à partir de laquelle la tradition ne les a plus désunies.
Puisque ce mythe secondaire nous en donne l’occasion, revenons une dernière fois à la participation ou à la non-participation des Açvins au soma. Leur rôle propre est de préparer la consommation du sacrifice, mais non de l’accomplir. C’est Agni, c’est surtout Indra, dernier terme de la série des dieux, qui dévorent ou possèdent la libation, à eux livrée par les Açvins. Ceux-ci paraissent donc frustrés. En bonne justice il semble qu’ils aient droit au moins à une part de l’offrande, que d’autres textes d’ailleurs paraissent leur accorder; il est probable que les prêtres, après de longues hésitations, ont supposé les Açvins d’abord exclus du sacrifice, puis admis au partage du Soma. Pour tout concilier, on a usé de différents stratagèmes. Nous avons vu dans les Brâhmanas l’explication (i) tirée des faits mêmes et de l’histoire du sacrifice. Plus tard on en a conçu une autre. On a supposé qu’un ascète, rendu tout puissant [ ar la pénitence et les austérités, force les dieux à partager le soma avec les Açvins. C’est la version du Mahâbhârata.