‹ L'evolution d'un mythe; Açvins et DioscuresChapitre 28 sur 53 · LES ÉPOPÉES. — AGE LITTÉRAIRE DU MYTHE DES AÇVINS · texte numérisé non relu

LES ÉPOPÉES. — AGE LITTÉRAIRE DU MYTHE DES AÇVINS

En abordant le Mahâbhârata et le Râmâyana, pour déterminer le rôle, assez intime d’ailleurs, qu’y tiennent les Açvins, il faut partir de ce principe que les dieux védiques sont morts, et que les poètes ne songent pas à les ressusciter, quand ils prononcent leurs noms; le védisme n’est plus qu’une matière à développements poétiques ; c’est une petite portion du merveilleux dont sont pleines les épopées luxuriantes des Hindous. Si l’on voulait se faire une idée de la façon dont ceux-ci considéraient alors ces vestiges de l'ancienne religion, on pourrait dire qu’ils étaient un peu moins sceptiques qu’un Ronsard ou qu’un Boileau en face du merveilleux païen, et un peu plus que Virgile ou Horace devant les dieux delà Rome primitive ou de la Grèce héroïque.

Nous entrons donc dans l’àge littéraire du mythe des Açvins, moins important que l’âge liturgique. Il précède l’époque où ces dieux, abandonnés des croyants, puis des poètes, deviendront la proie des grammairiens et des érudits, tant hindous qu’européens. Après les hymnes triomphants des chantres du

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Rig ou de PAtharva, après les raisonnements subtils et les déductions hardies des prêtres ritualistes, nous nous reposerons un peu parmi les images brillantes et les longues histoires des poètes épiques. Leur clinquant sera de l’or encore à côté des commentaires confus ou indigestes des Yâska et des Sâyana !

Les Açvins dans le Mahâbhàrata.

Dans le deuxième livre du Mahâbhârata est racontée cette même histoire de Cyavâna, que nous venons d’analyser dans les pages précédentes. Mais combien plus riche est la légende, plus poétique le style, plus littéraire le développement (1) !

HISTOIRE DE CYAVÂNA

« Bhrigu, le grand saint, avait un fils nommé Cyavâna..., qui cultivait la pénitence sur la rive d’un lac... Longtemps il se tint au même endroit, immobile comme un pieu, avec une constance héroïque ; le risi devint alors une fourmilière, dérobée sous des lianes ; et, après beaucoup de temps écoulé, il était rempli de fourmis. Le sage ainsi caché était de tous côtés semblable à une boule de terre, et, enterré dans cette fourmilière, il souffrait une épouvantable pénitence. »

Au bout d’un long espace de temps, le roi Çaryâti vint se promener avec sa suite au bord du lac. Il était accompagné de sa fille unique, « jeune vierge aux sourcils charmants », qui s’appelait Sukanyâ.

(1) Mah. — Vana Parva, 10311 sq. — Nous donnons ce long récit d’après la traduction de Fauche; nous avons résumé quelques parties trop amplifiées.

«Suave de beauté, de fraîche jeunesse et d’amour enivrant, elle s’amusait à rompre les branches les plus chargées de fleurs parmi les arbres de la forêt. Le sage fils de Bhrigu la vit seule, séparée de ses compagnes, parée d'un seul vêtement, et telle que serait l’éclair, s’il pouvait marcher. »

« Le brahmarsi au cou maigre, à l’extrême splendenr, doué de la force de pénitence, eut du plaisir à la voir dans ce lieu solitaire. Il adressa la parole à la noble jeune fille, mais elle ne l’entendit point. »

« Alors Sukanyâ, comme elle voyait les yeux du fils de Bhrigu à travers la fourmilière : « Qu’est-ce que c’est que cela ? se ditelle, et, incitée par la curiosité et la force de ses pensées délirantes, elle perça les yeux de l’anachorète avec une épine. » « Il s’irrita, et, plein de colère pour le traitement fait à ses yeux, il empêcha l’armée de Çaryâti d’évacuer ses excréments et son urine. »

En vain on chercha partout l’offenseur ; les soldats du roi allaient périr, lorsque Sukanyâ vint se dénoncer elle-même à son père.

«... Tandis que je me promenais, je vis dans une fourmilière une substance flamboyante. C’était comme un soleil. Je connus ce que c’était, quand je l’eus percé. »

« A ces mots Çaryâti s’en alla précipitamment à la fourmilière. Il vit le fils de Bhrigu, grand par l’âge, grand par la pénitence ; et, portant ses mains réunies à son front, le monarque de la terre le supplia pour son armée. « Ce qui a été fait contre toi fut l’œuvre de l’ignorance : une enfant est la coupable ; veuille bien lui pardonner ! » Et Cyavâna, fils de Bhrigu, répondit au souverain : «J’ai été blessé par le mépris de cette femme, orgueilleuse de sa beauté. Quand tu m’auras donné ta fille, sire, toute enivrée de l’orgueil de sa beauté, et subjuguée par la force de l’égarement et de la curiosité, je pardonnerai ! » Quand il eut entendu les paroles du Risi, Çaryâti, sans balancer, donna sa

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fille au magnanime Cyavâna. Aussitôt qu’il eut obtenu la jeune vierge, le révérend se calma, et le monarque, en possession de sa faveur, reprit le chemin de la ville avec son armée. »

« Et la charmante Sukanyâ, ayant obtenu un ascète pour son époux, le servit toujours dans la pénitence et dans la répression des sens. Etrangère à la médisance, attentive à nourrir les feux sacrés et à recevoir les hôtes, cette femme au charmant visage se concilia bientôt le cœur de Cyavâna. »

« Après qu’un certain espace de temps se fut écoulé, les célestes Açvins, un jour que Sukanyâ venait de faire ses ablu tions, la virent toute nue. A la vue de cette femme au corps admirable, semblable à une tille des dieux, les Açvins Nâsatyà accoururent auprès d’elle, et lui tinrent ce langage: « l)e qui est-tu la tille, femme ravissante ? Que fais-tu dans ce bois ? Nous désirons te connaître, noble dame : dis-nous, belle, la vérité. » Alors, pleine de pudeur, Sukanyâ répondit à ces deux grands dieux : « Sachez que je suis la tille de Çaryâti, et que Cyavâna est mon époux. » A ces mots les Açvins, se moquant d’elle, reprirent la parole, et dirent : « Comment ton père, noble femme, a— t il pu te donner à un homme qui est au bout de sa carrière ? Tu brilles dans ce bois, femme timide, comme l’éclair. Nous ne voyons pas entre les dieux mêmes une créature égale à toi. Sans parure, dénuée de tout ornement, privée d’une robe élégante, tu répands sur ce bois, noble femme, une beauté suprême. Pourquoi, charmante comme tu l’es, sers-tu un époux usé par la vieillesse, et auquel ne sont plus permises les jouissances de l’amour ? Il est incapable de te défendre et de te nourrir, femme au limpide sourire. Abandonne donc Cyavâna, et choisis l’un de nous deux pour ton époux. Ne fais pas, ô toi qui ressembles à une fille des dieux, ne fais pas, à cause de cet époux, ta jeunesse inutile ! » À ces paroles, Sukanyâ répondit aux deux immortels: « J’aime Cyavâna, mon époux ; ne me soupçonnez donc pas ainsi, et ne me croyez pas

Univ. de Lyon. — Renel

capable d’une infidélité. — Nous sommes les meilleurs médecins des dieux, reprirent les deux Açvins ; nous donnerons à ton époux la jeunesse et la beauté ; mais veuille faire de nouveau choix d’un mari, ou de lui, ou de nous-mêmes. Va parler de cette condition, charmante femme, à ton époux. » A ces paroles des Açvins, elle s’en alla trouver le fils de Bhrigu. Elle lui répéta le langage que lui avaient tenu les Nâsatyàs. « Soit ! » dit-il. Autorisée de cette manière par son époux, elle répétait son tour: «Soit ! » Et quand les Açvins eurent ouï cette parole.., ils dirent à la fille du roi : « Que ton mari se plonge dans l’eau! » Aussitôt G vavàna, qui désirait la beauté, entra vite au sein des eaux. Les Açvins alors descendirent dans le lac ; un instant après, ils sortirent tous du bassin. Tous il étaient revêtus de formes célestes, ils étaient jeunes, ils avaient des pendeloques étincelantes, ils portaient des vêtements pareils, et faisaient plaisir à voir. Tous, ils dirent de concert : « Choisis l’un d’entre nous, que chacun désire être, noble et charmante femme, en qualité de ton époux ! Choisis-le, femme ravissante, car tu es l’amour lui-même ! » A ces mots, les ayant vus tous se tenir devant elle, revêtus de formes semblables, la reine, prenant sa résolution dans son esprit et dans son cœur, opta pour son époux. »

« Quand Cyavâna se vit rendues et son épouse et la jeunesse et la beauté, objets de ses désirs, le resplendissant ascète dit, joyeux, ces paroles aux deux Nâsatyâs : « Puisque Vos Grandeurs m’ont accordé la beauté, et que, de vieux que j’étais, je suis né de nouveau à la jeunesse, et que je vous dois encore cette épouse, en reconnaissance de ces dons, je vous ferai boire le soma,mème en dépit du roi des dieux. Ce que je vous dis est une vérité! » Les deux frères, à ces mots, l’àmc joyeuse, reprirent le chemin du ciel. Et Cyavâna et Sukanyâ se divertirent ensemble comme des dieux. »

Cette histoire, amusante comme un conte de fées, et pleine en

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même temps d’une poésie raffinée et délicate, est exactement semblable, dans ses grands traits, au récit des Brâhmanas. Les détails seuls différent, moins cependant qu’on pourrait le croire au premier abord. Ainsi l’abandon de Cyavàna, conforme à la tradition du Rig, est expliqué d'une manière toute naturelle : le fils de Bhrigu s’est fait ascète, et il a cherché la solitude au sein des forêts. Les mottes de terre, par lesquelles les fils de Çaryàti accablent Cyavàna, sont remplacées par la fourmilière, tas de terre aussi, sous lequel est enfoui le saint. Seuls les yeux du solitaire demeurent visibles, et brillent comme la braise dans les cendres. Tel persiste l’éclat d’Agni, qui triomphe de l’obscurité des libations. L’épine dont se sert Sukanyà pour découvrir et dégager la lueur mystérieuse, qui brille dans la fourmilière, ne rappelle-telle pas aussi l’aiguillon dont les Açvins frappent l’offrande, ou le vdjra dont Indra la perce? Enfin la jeune fille crève les yeux du fils de Bhrigu ; ainsi nous avons vu dans leRig-Véda la libation aveugler un instant la flamme, et nous reconnaissons dans Cyavàna un de ces prétendus héros atteints de cécité et guéris par les dieux médecins.

Le procédé très simple de l’énigme grâce à laquelle la femme tentatrice, dans le récit des Brâhmanas, pique la curiosité des Açvins, a paru sans doute un peu naïf à l’auteur raffiné du Mahâbhârata. Aussi la ruse, imaginée par Cyavàna lui-même pour se faire rajeunir, est remplacée par un stratagème beaucoup plus compliqué, grâce auquel les Açvins espèrent arriver à la possession de Sukanyà. Ils ne la préviennent pas que son mari deviendra semblable à eux-mêmes, et qu’ainsi elle ne pourra plus le reconnaître lorsqu'il s’agira de choisir. Mais ils se trouvent pris à leur propre piège : ils ont compté sans les mystérieuses inspirations du cœur; l’amour de Sukanyà est pour elle un guide sûr qui l’empêche de se tromper.

Ce développement, tout littéraire, n’a plus rien de védique ; son point de départ est pourtant dans une de ces devinettes,

auxquelles se plaisait l'imagination des primitifs et qu’on rencontre si souvent dans le Rig.

Quant au morceau lyrique sur Sukanyâ, qui erre dans le bois en cueillant des fleurs, quant aux aveux brûlants des Açvins, qui importunent de leurs désirs la femme de l’ascète, ils sont dus tout entiers à l’auteur du Mahâbhârata. De semblables amplifications étaient les lieux communs de la poésie hindoue. Du reste elles complètent et embellissent la légende ; elles la rendent plus intéressante et plus humaine que le récit sec et maigre du Çatapatha Brâhmana. Elle est maintenant au point, si je puis dire, pour devenir au besoin le sujet d'un drame. Car c’est à peu près de la même façon que la pièce de Purürâvas et Urvâcï est sortie d’un hymne du Rig-Véda.

Reste la deuxième partie de la légende : si la première est un drame, celle-ci est une féerie. Un ascète tout puissant immobilise le tonnerre dans la main du roi des dieux, puis suscite contre lui un monstre gigantesque, qui symbolise toutes les passions humaines, les femmes, le jeu, lâchasse, l’ivresse. La volonté du saint, plus forte que la colère d’Indra, fait paraître et disparaître ce fantôme ; ensuite le fils de Blirigu, apaisé, cherche le bonheur dans l’amour de Sukanyâ. Tel Agni, après avoir longtemps combattu, est victorieux des obstacles qui empêchaient son expansion, et, triomphant, s’unit à l’offrande.

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