LA JALOUSIE D INDRA
« Dans un jour propre aux cérémonies religieuses, Çaryâti fit célébrer un sacrifice, grand, supérieur, riche de toutes les choses qu’on peut désirer. Ce fut Gyavâna qui officia... Il prit le soma ; mais Indra de l’arrêter, au moment qu'il le donnait aux dieux Açvins. « Ces deux Nàsatyàs ne sont pas dignes du soma, lui dit Indra : tel est mon sentiment. Ils ne sont dans le ciel que les médecins des dieux ; ils ne méritent pas cet lion-
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neur. » Gyavâna lui répondit : « Ce sont deux êtres magnanimes, capables d’un grand effort, plus riches que nul autre de formes et de puissance, ô Maghavat, eux qui ont pu me rendre aussi beau qu’un immortel, sans toi et sans les autres dieux ! Gomment ne mériteraient-ils pas l’oblation ? Sache, Purandara, souverain des dieux, que les Açvins sont eux-mêmes des dieux. — Ce sont des médecins, des artisans, reprit Indra, des êtres qui vont et viennent, revêtus des formes qu’ils veulent, dans le monde des mortels; comment seraient-ils dignes du soma ? »
« Bien que le roi des dieux répétât encore une fois ces paroles, le petit-fils de Bhrigu, sans considérer Gakra, avança de nouveau la main vers la coupe. Alors le dieu qui détruit les armées, voyant qu’il allait saisir le soma suprême et le donner aux Açvins», le menaça de son tonnerre ; mais Gyavâna prit la coupe selon le rite, et, en même temps, il frappa Indra d’immobilité. Puis il suscita, « par la vertu du sacrifice et par la force de la pénitence», un gigantesque Asura, d’une vigueur formidable, nommé Ivresse (Mâda) (1). « L’une des mâchoires du monstre se tenait sur la terre, l’autre allait jusqu’au ciel..., ses yeux apparaissaient comme le Soleil et la Lune » ; il s’élança sur Indra qui s’écria, effrayé :
« Désormais, à compter de ce jour, les deux Açvins seront jugés dignes du soma, ô fils de Bhrigu : cette parole est une vérité ! » Alors l’anachorète « partagea en plusieurs portions » le fantôme d’ivresse, et le distribua entre la boisson et les femmes, le jeu et la chasse (2). Après qu'il eut dissipé Ivresse, sa création, qu’il eut rassasié Indra avec la Lune (3), qu’il eut célébré un sacr ifice en l’honneur des deux Açvins réunis, il se divertit dans la forêt avec Sukanyâ, qui partageait son amour. »
(1) Màda u’est qu'un nom de la libation.
(2) On peut comparer à ce symbolisme certaines allégories du moyen âge.
(3) Symbole ordinaire de Soma.
Les arguments invoqués par Indra contre les Açvins, et les réponses du fils de Bhrigu méritent d’être discutés. 11 est probable que les Açvins, secourables et guérisseurs, étaient devenus des dieux familiers et populaires, qu’on invoquait à toute heure dans les dangers et dans les maladies. Ils faisaient ainsi une concurrence déloyale aux prêtres, médecins et charlatans, et il est possible qu’à une certaine époque des cabales se soient for mées, dans la caste des brahmanes, contre ces dieux trop peu aristocratiques : ils sont médecins ; donc ils ne sont plus dieux. Indra représenterait alors dans la légende le parti des prêtres, et Cyavâna parlerait au nom de la foule. Il va sans dire que cette hypothèse, d’ailleurs invérifiable, n’est faite que pour préciser un peu le sens et l’esprit de la légende.
On pourrait aussi donner de ce passage une explication plus simple, et dire qu’il est l’amplification de cette idée : les Açvins se tiennent dans le monde des mortels ; or, d’après le sens védique primitif, le monde des mortels, c’est le lieu où sont les Agnis morts ou éteints, c’est-à-dire la libation. Le poète du Mahâbhârata n’aurait donc fait que développer, avec un faux sens comme point de départ, quelque vieux texte sacré, et toute légende des Açvins repoussés puis admis par les autres dieux, serait sortie de là.
C’est exceptionnellement qu’Indra est hostile aux Açvins. Dans d’autres passages son nom est associé au leur, comme dans beaucoup d’hymnes du Rig, et des liens de sympathie les unissent.
« Dès qu’ils virent le taureau, le tigre des hommes dans une heureuse condition, les deux Krisnas furent alors inondés de joie, comme les deux Açvins à la vue d’Indra. » (Karna-Parva, 3303.)
Lors de la grande lutte entre Karna et Dhananjaya, qui divise en deux camps le monde céleste, les Açvins sont les alliés d’Indra. (Karna-Parva, 4418. sg.)
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