ÉPOPÉES
par sa beauté philosophique, et, d’une façon générale, les aventures des deux héros, fils de Mâdrî, n’apprennent rien de nouveau sur les Açvins. Un seul passage mérite d’ètre cité, car on peut le considérer comme une adaptation des idées védiques.
Quand les fils de Pându s’introduisent sans être connus dans la cité du roi Virâta, Yudisthira demande à chacun de ses frères de quel métier il veut vivre.
«Je serai le palefrenier du roi, dit Nakula.... je suis doué complètement de la science hippique, et tout à fait habile dans l’art de panser les chevaux.... je suis versé dans l’art de les dresser et de les soigner. Les chevaux me furent toujours agréables. »
« Et moi, reprit Sahadeva, je serai le pâtre du roi Virâta. Je sais compter les vaches, les garder et les traire.... En effet, jadis, je fus toujours envoyé au milieu des troupeaux.» (Virata- Parva. 68 sq.)
N’est-ce pas ainsi que les Açvins, brillants gardiens des troupeaux du sacrifice, nous sont apparus parmi les vaches et les chevaux symboliques ; et les fils de Mâdrî ne témoignent-ils pas, en quelque sorte, de leur hérédité divine, en choisissant les métiers de palefrenier et de pâtre ? Peut-on ne pas rappeler ici quelesDioscures Grecs enlèvent les vaches des fils d’Aphareus, qu'ils reçoivent l’épithète de evmnoi, et surtout que Castor est habile à dompter et à conduire les chevaux ?
Les Açvins dans le Ramayana.
On s’explique, par l’histoire des fils de Mâdrî, que l’auteur de Mahâbhârata ait pensé plus d’une fois aux Açvins. Il n’en est
pas de même dans le Râmâyana, où le nom de ces dieux n’ap paraît que fort rarement et presque toujours dans de simples formules littéraires. Deux passages à peine contiennent une allusion mythique. L’un raconte qu’Aditi a enfanté trente-trois Suras, parmi lesquels sont les deux Açvins, et l’autre représente les mêmes dieux dans le cortège du Soleil, avec les Adityas, les Maruts, les Rudras et les Vasus (1). Partout ailleurs, si le nom des Açvins est prononcé, c’est pour leur comparer Rama et Laksmana, beaux comme eux (2), et comme eux fraternellement unis (3), ou pour dire que l'alliance de Viçvamitra avec les deux héros est semblable à celle d’Indra et des Açvins (4). Or de pareilles formules ne signifient rien au point de vue mythique. Leur survivance est due à la force conservatrice du langage, et à la répétition d’expressions toutes faites transmises par la poésie. C’est ainsi que chez nous on a dit longtemps : beau comme Apollon, fort comme Hercule. Millevoye, au commencement du xixe siècle, s’exprime d’une façon tout à fait analogue à celle de l’auteur de Rama-yana. De même que celui-ci, à l’époque brahmanique, compare Rama et Laksmana à des dieux védiques, les Açvins, ainsi pour le poète chrétien et moderne, Ogieret Isambart sont semblables aux Dioscures païens :
Les deux héros, aux champs de la valeur,
Laissaient douter quel était le plus brave.
On aurait dit ces gémeaux radieux,
Qui, sur la terre amis toujours fidèles,
N’eurent qu’un sort, et jusque dans les cieux Ont confondu leurs clartés fraternelles.
(Millevoye, Charlemagne à Pavie, ch. I.)
1 Aranyacanda, 20. — Kiskindhyaeanda, 43, (2) Adicanda, 49, 51. — Kiskindhyaeanda, 12.
1 3) Ayodhyacanda, 7.
4) Adicanda, 25.
EPOPEES
Si nous insistons sur toute cette rhétorique, c’est qu’il est intéressant de voir combien ont peu changé les procédés familiers à l’esprit humain. Ce rapprochement ne montre-t-il pas à quel point il faut être défiant dans l’interprétation des textes, et dans quelles erreurs on peut tomber, en s’attachant à la lettre sans comprendre l’esprit ?