‹ L'evolution d'un mythe; Açvins et DioscuresChapitre 39 sur 53 · LES AI0XK01P01 GRECS · texte numérisé non relu

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hymnes védiques. Ce sont les deux dieux qui ont des chevaux, les devas aux beaux coursiers.

Mais tout d'abord ces chevaux ne leur servent pas de mon ture, car les Grecs ne sont devenus véritablement cavaliers qu’après l’époque homérique. Primitivement les Pioscures sont donc montés sur un char, qui sans doute leur est commun. Plus tard, la fantaisie des artistes adonné à chacun d’eux un quadrige ( 1 ).

Leur char était d’or (2) et attelé de chevaux blancs (3), comme celui des Açvins dans les hymnes védiques. Les flammes tremblotantes du sacrifice ont été comparées souvent à des ailes qui battent ; mais, au lieu d’attribuer ces ailes aux chevaux blancs des dieux, comme l’avaient fait les chantres de l’Inde, les poètes de la Grèce les donnèrent aux Pioscures eux-mêmes (4), surtout après que la légende les eut transformés en cavaliers : un artiste répugnerait à orner d’ailes un cheval monté (5).

L’attelage primitif des Pioscures est formé de deux bêtes (6), dont les noms nous ont été conservés: ils s’appelaient Phlogeus et Harpagos suivant les uns, XanthosetKyllaros selon d’autres. De là est née une confusion, et on a donné un char attelé de deux chevaux à chacun des Pioscures. Ces traditions ont aussi permis aux poètes d’attribuer des montures aux héros, après que ceux-ci furent devenus cavaliers. Kyllaros fut alors le cheval de Kastor, tandis que Xanthos appartenait à Polydeukès. Or, ces noms sont intéressants, car ils nous ont conservé la trace des conceptions les plus anciennes de la Grèce et nous reportent à l'époque lointaine où les Pioscures représentaient peut-être les

(1) Vase peint sur lequel est représenté l'enlèvement des Leucippides (fig. 2430), Darenberg et Saglio. Dict. des ant.

(2; Pind. Pyt. E, 9. -/pu<japp.ctTOv Kaatopo?.

(3) Pind. Pyt, A, 66. Xeoxo-rccoXwv TuvSapiSâv.

(4) Hymn. hom. 33.

(5) A moins de nécessité absolue, comme dans le mythe de Persée.

(6) A l’appui textes nombreux cités dans Dar. et Sag. art. Diosc. notes 131 et 132.

deux éléments du sacrifice, dont leurs chevaux brillants et leur char d’or symbolisaient les flammes.

D’après la tradition la plus ancienne, ils sont trainés par Phlogeus et Harpagos : Plilogeus, le nom même de la flamme, ardente et rouge : Harpagos, celui qui emporte ou ravit la libation. Ce dernier nom contient en germe, sous la forme la plus élémentaire et la plus confuse, le mythe développé plus tard dans l’histoire des Leucippides, où les Dioscures jouent le rôle des chevaux-flammes primitifs, tandis que les libations sont devenues femmes.

Phlogeus et Harpagos ont été enfantés par une Harpyio, une Ravisseuse, désignation possible de la libation, qui rappelle le nom même d’un de ses fils. Mais les Harpyies sont une classe de divinités : celle-ci s’appelle d'un nom particulier, Podargè, celle qui a les pieds brillants. Les pieds de la libation, ce sont les flammes qui l’emportent dans les airs. On exprime une image de même genre lorsqu’on dit que Thétis aux pieds d’argent glisse sur les plaines de la mer, et c’est pourquoi Léda, la mère des Dioscures, est appelée Kallisphyré, celle qui a de beaux ou de brillants talons, épithète qui désigne aussi Latone, mère d’Apollon etd’ Artémis (1). Lemythe de laHarpyie PodargêofFre encore une particularité intéressante : Homère raconte qu’elle conçut ces deux chevaux (2) du vent Zéphyros, « lorsqu’elle paissait dans une prairie près du cours de l’Océan (3)». On peut supposer, par l’emploi du mot « paître », que Podargè était une jument. Suivant une autre tradition, Borée avait pris la forme d’un étalon pour saillir les cavales d’Erichtonios. Les deux légendes ont visiblement le même sens : le souffle

(1) Hymn. hom. 27. 19 — 33. 2.

(2) D'après Homère, la Harpye Podargè enfante non les chevaux des Dioscures, mais ceux d'Achille. Ils s'appellent Xanthos, le jaune, et üalios, l’impétueux. Ce n'est qu'une variante du même mythe.

(3) Hom. II, 151.

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de l’air caresse et féconde la libation brûlante pour en faire sortir les flammes. Mais la mythologie hindoue nous offre un mythe analogue, précisément à propos des Açvins. (Sâyana, R. V. 7. 72. 2.)

« Quand Vivasvat s’aperçut... que Saranyû était partie, il alla rejoindre la fille de Tvastar, après avoir pris comme elle la forme chevaline (1). Lorsque Saranyû le reconnut sous l’apparence d’un étalon, elle s’approcha pour le rut, et il la saillit. A cause de leurs mouvements brusques, la semence tomba par terre. Mais la jument, dans son désir de procréer, la sentit (2) ; et ainsi lui vinrent, comme progéniture, Nâsatya et Dasra, honorés sous le nom d’ Açvins. »

Au commencement de ce travail, nous émettions l’idée que les deux chevaux d’Indra pourraient bien être, sous leur forme la plus primitive et la plus grossière, les deux Açvins mêmes. Le passage que nous venons de citer ne donne-t-il point quelque vraisemblance à cette hypothèse ? D’autre part, le mythe de Phlogeus et d’Harpagos ne nous renseigne-t-il pas sur le sens le plus ancien de la légende des Dioscures ? Ne nous la pré sente-t-il pas, pour ainsi dire, sous son état zoomorphique, qui a précédé souvent, dans l’évolution religieuse, l’état anthropomorphique?

D’après une seconde tradition, les chevaux des Dioscures se nommaient Xanthos et Kyllaros. Xanthos, le jaune, le rougeâtre, celui qui ressemble à l’or ou au feu, rappelle la couleur de la flamme ; et Kyllaros, le courbé, le tortueux, celui qui ondule et

(1) Une légende arcadienne raconte que Démêler, voulant échapper à la poursuite de Poséidon, s'était métamorphosée en cavale. Le dieu prit la forme d'un cheval pour s'unir à elle. De cette union naquirent une fille et un fils. ( Decharme, Myth. gr., p. 308).

(2) Ce passage éclaire singulièrement les récits des anciens, d’après lesquels dans certains pays les juments étaient fécondées par le vent qu’elles reniflaient au passage. — D'autre part la ressemblance entre le mythe hindou et le mythe grec est telle qu'il est difficile d'échapper à la conclusion d’une origine commune.

Univ. de Lyon. — Renel.

serpente, fait songer à ses volutes et à sa marche sinueuse. Les deux traditions ont donc une origine identique, et on en peut tii*er les mêmes conclusions.

L’usage des chars de guerre avait été apporté d’Asie dans le Péloponnèse dès avant l’invasion dorienne. Les récits homériques en font foi, ainsi que certaines représentations archaïques trouvées dans les ruines de My cènes. Mais d’assez bonne heure les Doriens abandonnèrent cette façon de combattre ; biges et quadriges ne servirent plus que dans les occasions solennelles, courses ou pompes religieuses. G’est alors que les Dioscures, dont les images étaient emmenées dans les expéditions de guerre par les rois de Sparte, descendirent aussi de leur char d’or et se séparèrent pour monter chacun sur un des chevaux que la légende leur avait donnés. Polydeukès enfourcha Xanthos, et Kastor eut Ky Haros.

Cette disjonction des deux frères divins a une grande impor tance et fait nettement dévier le mythe dans son évolution. La notion de couple s’affaiblit ; les deux dieux sont désormais séparés, et peuvent agir l’un sans l’autre, comme on le verra dans certains détails de leur légende. Même il sera possible de les dissocier complètement, et l’un des frères vivra dans l'Olympe, tandis que l’autre sera dans le royaume d’Hadès.

Le premier résultat de cette séparation est que chacun d’eux prendra un nom individuel. Auparavant il est probable qu'ils ne se distinguaient pas plus que les Açvins à l’époque védique. Les prêtres de l'Inde ont cependant fini par appeler l'un des dieux du couple Dasra, et l’autre Nâsatya ; et ces deux noms sont tout simplement leurs épithètes les plus fréquentes. (Sâyana. loc. cil.) Lu Grèce, l'anthropomorphisme domine plutôt que le symbolisme 1 évolution religieuse, et les dieux s’individualisent beaucoup plus vite et d’une façon bien plus complète que dans l’Inde; il est donc naturel que la distinction entre les deux Dioscures ait

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eu lieu de bonne heure et se soit maintenue à travers toute la mythologie grecque.

Leurs noms sont peut-être, comme dans l'Inde, d’anciennes épithètes du couple ; la signification en doit être cherchée dans les idées de lumière et d’éclat. En effet, IŸastôr (1) a été rattaché à une racine y-xd, briller ; et Polydeukès vient probablement de ceox ou deux, qui a un sens analogue (2). C’étaient donc les dieux brillants, ou qui ont beaucoup d’éclat.

Les deux Dioscures sont appelés chez les Latins soit Casloi'es, soit Polluces ; ce qu’on pourrait peut-être expliquer en disant que les Latins avaient connu ces mots comme épithètes générales du couple, et qu’ils en avaient gardé une vague conscience.

Les fonctions particulières, dévolues à chacun des s’expliquent aussi par l’ancien rôle du couple dans l’œuvre du sacrifice. Ces fonctions sont résumées dans un vers d’Homère :

K.20T30Z 0 iKnodausv y. sa' tu'; (zya.Oèv IL/jdu’xcO.

Ivastôr dompte ou conduit les chevaux, et Polydeukès est le dieu des pugilistes. Rien de plus compréhensible que les attributions du premier; elles sont conformes à l’idée la plus ancienne qu’on a pu se faire des Dioscures, les dieux aux beaux chevaux, pareils aux devas Aevins de l’Inde, dont le nom même est tiré du mot cheval.

Mais Polydeukès ? Comment a-t il pu devenir le héros habile au pugilat ? Pour l’expliquer, il est nécessaire de remonter jusqu’à leur père Tyndare, époux de Léda. Très souvent les Dioscures sont appelés Tyndarides, et c’est d’après cette appellation qu’on a regardé l’un des frères comme pugiliste, tandis que T épithète nom «, donnée au couple, contribuait à faire de l’autre un dompteur de chevaux. Le nom de Tyndareus vient de la

L Curtius, Griech. Ety. p. 492. Chassang tait venir ce mot de xocivvpoci, vaincre,

l'emporter sur. —

(2) Pape, Griech. Eigennam. Il, 1224.

racine vjo, qui signifie « frapper ». Tyndareus, celui qui frappe et qui brise, est peut-être une des mille formes de l’élément igné du sacrifice, qui se délivre de sa prison en frappant et brisant l'obstacle. L’épithète a été appliquée aux Dioscurcs aussi bien qu’à leur père ; mais on l’a mal comprise, en l’entendant au sens de pugilistes. Le succès de ce genre de combats chez les Grecs a pu aider à la transformation, et ceux qui le pratiquaient ont été enchantés sans doute de voir leur exercice favori sanctifié dans la personne de l’un des Dioscures. C’est pourquoi Kastôr et Polydeukès sont devenus les champions des dieux aux jeux Olympiques, l’un au pugilat et l’autre dans la course de chars.

Le mythe classique des Dioscures

A l’origine, il n’y a qu’une nuance entre le nom de Tyndarides et celui de Dioscures. Tyndareus, en effet, est primitivement un surnom de Zeus, qui frappe ayant pour arme la foudre : tel l’Indra védique transperce l’obstacle à l’aide de son vajra. Plus tard on prit Tyndareus pour un homme, et on en fit un roi de Sparte, père putatif des Dioscures.

Cette confusion a donné lieu à différentes versions sur leur naissance. Tantôt ils sont fils de Zeus, tantôt de Tyndare ; tantôt enfin, Léda s’étant unie dans la même nuit à son époux et au maître de l’Olympe, Kastôr est né du premier, et Polydeukès seul est enfant de Zeus. Tous deux pourtant sont désignés le plus communément sous le nom de Aii<r/.ovpot, qui rappelle l’appellation védique des Açvins : divas uàpalâ. Ces noms ont le même sens et la même origine ; mais la fortune de l’un dans la mythologie grecque contraste avec l’oubli dans lequel l’autre

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est vite tombé chez les Hindous. C’est ce qui montre une fois de plus l’importance des mots en matière mythique, et la fréquente application de cet adage : numina nomina.

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